LA THEORIE DES TYPES
C'est à la religion saturnienne qu'il faut attribuer la doctrine des types qui, sous des formes diverses, occupa une place très large dans les croyances du monde antique.
Cette théorie, la plus idéale qu'on puisse imaginer, est tout à fait capitale dans l'histoire du culte des morts et des rites qui s'y rattachent ; nous devons donc l'exposer, dans son ensemble, en laissant de côté une multitude de détails, dont chacun demanderait un commentaire.
Dieu,, disait-on, avait conçu, avant de créer le monde, les types, les modèles, les divins exem-
LA CRÉMATION ET SES BIENFAITS 1 l
plaires d'après lesquels tous les êtres ont été formés. Platon, comme on sait, avait adopté ce système ; le néo-platonisme l'avait développé et on le trouve très nettement formulé dans le quatrième Evangile, celui de saint Jean.
Personnifiés de bonne heure, ces types étaient devenus des génies dont on avait rempli la terre, les eaux et les airs, et qu'on regardait comme les protecteurs, commeles angesgardiensdetous les êtres. Parmi les noms qu'on leur donnait, nous citerons celui de ganas ; on les nommait gan dans les Gaules, genii ou génies chez les Romains, mots qui expriment tous l'idée de générateur, parce que les types étaient comme les pèresde tous les êtres. Dans cette acception générale, ils formaient les armées innombrables de Roudraou Sriva-temps, d'Ahura-mazda ou Ormuzd et de Saturne.
Dans les livres sacrésdel'lnde, ils sontdésignés particulièrement sous le nom àepitris « pères, ou générateurs. » Le mazdéisme les appelait fravashis et par corruption fervars,fervers« ceux qui sont au dessus.» Quoiqu'ils soient présents sur la terre, puisqu'ils sont réalisés par un reflet divin dans chaque être, ils résident éternellement dans leciel, où ils avaient été placés primordialement, ce qui donna lieu à beaucoup de mythes analo-
gués à celui du paradis terrestre et dans lesquels on les montrait vivant d'une vie pure, innocente et bienheureuse. Le but de chaque homme était de réaliser son type, tel que Dieul'avait conçu, et par conséquent, de devenir parfait. Chacun devait élever sa pensée vers son modèle céleste, et suivre les inspirations de ce divin idéal, dont l'empreinte était gravée dans son âme et dirigeait sa conscience, de sorte que Famé et le type se confondaient, pour ainsi dire. C'est ainsi que dans les poésies Bardiques, qui perpétuaient les doctrines druidiques, l'âme reçoit, avant de s'incorporer, une empreinte indélébile appelée awen, qui constitue son caractère propre, ses aptitudes dominantes et son individualité.
Tout homme mourant, après avoir accompli dignement sa mission, avait réalisé son type céleste; il allait donc le rejoindre, ne faisait plus qu'un avec lui, devenait, par conséquent, pitri et était honoré sous ce nom. En Perse, les types et les âmes des défunts étaient également appelés fravashis. Voilà où l'on en était arrivé en personnifiant les concepts de la sagesse de Dieu, êtres purement métaphysiques, que le livre de Manou appelle exempts de colère, parfaitement purs, toujours chastes comme des novices et doués des plus éminentes qualités.
Les pitris n'étaient pas seulement les pères des hommes, ils étaient aussi les pères des dieux; Manon le déclare en propres termes :' « les pitris, — dit-il, — sont nés avant les dieux. Des saints Maharchis sont nés les pitris ; des pitris les dieux et les Danavas, et par les dieux, a été produit ce monde, composé d'êtres mobiles et immobiles. »
On voit à quelle hauteur on plaçait les pitris et on ne pouvait vraiment les placer plus bas, en se reportant à leur origine. On les adorait collectivement parce qu'ils représentaient toutes les forces actives de la nature ; on leur faisait des sacrifices; on leur présentait des offrandes ; on leur préparait des repas sacrés, quoiqu'il suffît à la rigueur de leur offrir, avec foi, des libations d'eau pure, dans des vases d'argent ou argentés. On honorait les défunts du même culte, lorsqu'ils avaient été élevés au rang des pitris, parla cérémonie funèbre instituée dans ce but. Le rite, à peine accompli, le mort prenait rang parmi les dieux, et c'est pourquoi on attachait à ce rite, dans tout le monde antique, une importance sans égale. Sous l'empire de ces idées, on aurait causé beaucoup moins de préjudice à un homme en le tuant, qu'en le privant des honneurs funèbres.
Ainsi, divinisés, les défunts devenaient les protecteurs des hommes et particulièrement de leur propre famille. On les invoquait avec les dieux ; ils participaient, à tous les sacrifices où ils accouraient altérés de libations dans l'Inde et de sang chez d'autres peuples.
Pour donner à ces rites un caractère obligatoire, on avait accrédité l'opinion, que tout défunt qui ne recevrait pas les honneurs funèbres, avec les purifications, les expiations, les cérémonies et les sacrifices qui les accompagnaient, ne serait pas admis dans l'heureuse demeure des hommes pieux. Son âme serait même, — disaiton, — condamnée à errer pendant une longue suite d'années, avec celles des impies, des méchants et des criminels. Les Grecs fixaient à cent ans la durée de cette punition.
Tout homme devait donc aspirer aux sacrements de la mort, comme au plus précieux des biens ; tout fils voulait les conférer à son père, pour être digne de les obtenir lui-même un jour.
Les honneurs funèbres accomplis pour les défunts et les rites consacrés devinrent, non-seulement, les plus obligatoires des devoirs de la famille et de la société, mais même un devoir international dans la paix et dans la guerre.
Gomme symbole de la nécessité du rite et de son accomplissement, on mettait dans la bouche du mort, pour lui servir d'attestation, une amulette ou signe qui devait lui faire ouvrir toutes les routes qu'il avait à parcourir. Ce signe qui paraît avoir été d'abord une petite pierre, fut, plus tard, une pièce de monnaie; c'était, chez les Grecs, l'obole qu'il fallait payer, c'est-à-dire, montrera Caron pour pouvoir traverser dans sa barque les fleuves infernaux et entrer dans les Champs-Elysées. Nousretrouvonsce même usage dans l'Inde, dans l'indo-Ghine et dans d'autres pays; chez plusieurs sectes gnostiques, l'obole était devenue une amulette, accompagnée d'un passe-port eu sauf-conduit, qui devait permettre à l'âme d'arriver au séjour de l'éternelle félicité, sans être arrêtée dans son voyage.
Telle fut, au point de vue religieux, l'origine des rites funéraires, du culte des morts et des sacrifices qu'on accomplissait en leur honneur, pour obtenir d'eux une protection efficace.
Le dolmen et le tumulus, la grotte et la
pyramide caractérisaient avec le pilier brut ou menhir et le cercle, la sépulture saturnienne. Nous dirons, plus loin, quelle était la signification de ces monuments dans une religion qui exprimait tout par des symboles. La lune humide, réservoir de Famrita ou liqueur d'immortalité et dépositaire des germes jouait, dans le culte des pitrù, un grand rôle sur lequel nous aurons aussi à revenir.
Cette doctrine des types que nous venons d'exposer, se retrouve dans les vieilles cosmogonies et il est impossible sans elle de comprendrela théogonie de Sanchoniaton, celle d'Hésiode et celle du livre de Manou.