CHAPITRE XX
LA CREMATION A SIAM
Dans le royaume bouddhiste de Siam ou Thaï, le bûcher est en grand honneur. Les funérailles commencent dans les larmes ; elles finissent dans la joie. On pleure pour soi-même, car il est pénible, il est cruel de se séparer d'un être tendrement aimé, on se réjouit pour le défunt, parce que la mort est, dans les religions spiritualistes, la délivrance. Ces réjouissances prennent, dans les obsèques des grands personnages, le caractère d'une véritable fête nationale et le peuple entier y est invité. Voici com-
ment les choses se passent dans la capitale, pour un mort appartenant à la haute classe :
Lavé et enveloppé de toile blanche, le défunt est placé dans un cercueil couvert de papier doré et de fleurs en clinquant : On le fait sortir de chez lui, non par la porte, mais par une brèche qu'on referme ensuite, afin que le défunt ne puisse rentrer dans la maison, s'il voulait la hanter, car les âmes y reviennent toujours par le même chemin qu'elles ont suivi pour en sortir. C'est une vieille superstition que Marco- Polo avait retrouvée auxin6 siècle, au nord-ouest du lac Koko-Noor. Après avoir promené le mort, trois fois encourant autour du logis, pour qu'il oublie mieux le chemin, on le place dans une barque surmontée d'un dais pyramidal, à plusieurs étages, suivant la position qu'il occupait. Ce dais est orné, comme le cercueil, de papier doré, de guirlandes de fleurs, de feuilles de clinquant diversement découpées et de cierges allumés. Les parents et les amis montés eux-mêmes sur des barques surmontées de couronnes de papier doré attachées à de hauts bambous, conduisent le mort à la pagode où doit avoir lieu la cérémonie funèbre.
Le bûcher est composé, en tout ou en partie, pour les riches, de bois de sandal blanc et jaune,
de bois d'aigle, etc., et plus il est élevé, plus il est honorable. Gelai du Bouddha n'avait-il pas 150 coudées de hauteur ? Lorsque le cadavre a été placé, en grande pompe, à l'endroit du bûcher préparé pour le recevoir, le crémateur va prendre dans sa bouche une pièce de monnaie qu'on y avait déposée pour lui servird'honoraires ; il lui lave le visage avec de l'eau de coco ; on allume ensuite le bûcher et, quand la combus-' tion est achevée, quand les flammes, faute d'aliments, se sont éteintes, les parents recueillant les restes du défunt les placent dans une urne qu'ils emportent chez eux. On élève plus tard sur cette urne, qu'on confie à la terre, un tombeau de forme pyramidale ; car la pyramide est, dans ces régions, un mode architectural très usité. On y trouve même des monuments de ce genre, presque rivaux de ceux de l'Egypte, symbolisant le divin Mérou, la montagne du monde.
Des feux d'artifice, des exercices divers, des comédies nocturnes où Ton voit figurer des hommes à tête d'animaux, des animaux à tête d'hommes et d'autres représentations bizarres, accompagnent les funérailles des grands personnages. On élève autour de la pagode de vastes gradins recouverts par des tentes et l'on
donne souvent au peuple des festins. Ces fêtes durent quelquefois trois jours entiers.
Mais la piété est ingénieuse; les fidèles aspirent souvent à des funérailles plus saintes encore que celles du bûcher. La charité est le résumé et la quintescence de tous les commandements; le Bouddha l'a pratiquée dans toute sa vie d'une façon héroïque. Cent fois, mille fois peut-être, il a livré son corps pour le bien des êtres. On voit donc assez fréquemment des dévots, pénétrés du désird'être encore utiles après leur mort à des êtres vivants, ordonner de livrer leurs chairs aux corbeaux et aux vautours. Le crémateur coupe donc leurs corps en morceaux et les jette à ces oiseaux dont on a soin d'entretenir un grand nombre autour de la pagode. C'est ainsi que, par un principe nouveau, on en est revenu à Siam, aux usages de la primitive sauvagerie.
La charité bouddhiste ne connaît point de bornes. Elle embrasse, comme on le voit, par cet exemple, les animaux mêmes, et c'est pour cette raison que les bonnes âmes de l'église du Bouddha ont fondé, dans tous les temps, des hospices et des maisons de retraite pour les animaux comme pour les hommes. Qu'est-ce, en effet, qu'un animal, dans la doctrine de la consubs-
tantialité universelle, bouddhique ou brahmanique? C'est une âme revêtue d'une forme inférieure, mais destinée à parvenir un jour dans la sphère humaine, pour s'élever de là dans les sphères célestes.
On a vu des dévots, et des plus riches, animés de ce même principe, quitter leur famille, leurs habitudes et leur pays, traverser l'Inde, franchir les monts Himalaya, et aller s'établir sur le bord des rivières poissonneuses de la Sibérie, pour racheter en bloc les poissons qu'on venait de pêcher et les faire rejeter dans l'eau. Les membres de nos Sociétés protectrices des animaux doivent se trouver bien petits en contemplant de loin ces héroïques imitateurs du Bouddha.
On attache tant d'importance à faire aux défunts de splendides obsèques, qu'un homme, parvenu à une haute position et à une brillante fortune, fait souvent exhumer les restes de son père, pour le faire participer, par de nouvelles funérailles, à l'éclat de sa situation actuelle.
Rien n'égale la magnificence déployée dans les funérailles royales.
« Quand le roi est mort, dit Monseigneur Pallegoix, évêque de Mallos, vicaire apostolique de Siam, on lui fait avaler une grande quantité
de vif-argent1, on lui met un masque d'or et on rétablit, solidement assis, sur un trône percé, au-dessous duquel est un grand vase d'or. Le vif-argent le dessèche promptement. Tous les jours, on va, en grande cérémonie, vider dans le fleuve la pourriture qui est tombée dans le vase d'or et, lorsqu'il est bien desséché, on le place accroupi et les mains jointes, dans une grande urne d'or, où on le garde environ un an, pendant qu'on fait les préparatifs de ses funérailles.
« On envoie couper dans les forêts les plus grands arbres qu'on puisse trouver. Tout le peuple est mis en réquisition pour la construction d'un catafalque colossal et pyramidal de 300 pieds de haut, qu'on élève au milieu d'une grande place située au milieu de la ville. Les colonnes, la charpente et le toit de cet immense pavillon sont recouverts de lames de plomb, d'argent et d'or; tout autour 'de l'édifice sont disposées des représentations en bois, et en carton, de géants, d'anges, d'animaux fabuleux, de monstres, de montagnes, etc. Tout autour
1 Le vif argent est employé pour tous Ips morts, lorsqu'il doit s'écouler un long intervalle entre le décès et les funérailles. Cette coutume est destinée à prévenir la putréfaction et les émanations cadavériques.
de la place, on élève des tentes pour le nouveau roi, ses mandarins et les talapouius.
« Au temps fixé, on processionne, en grande pompe, sur un char doré, l'urne qui renferme le corps du roi défunt; on la pince sur une haute estrade. Alors commencent les jeux publics qui durent sept jours. Il y a comédies, luttes, pugilat, danses sur les cordes et toutes sortes de divertissements. Le nouveau roi lance des billets et des Unions qui renferment de la monnaie d'or et d'argent. Les billets représentent la valeur d'un jardin, d'une maison, d'une barque, etc., etc. Ceux qui ont pu les ramasser vont les présenter au trésor royal et sont payés à l'instant. Le soir, il y a un brillant feu d'artifice, suivi de comédies funèbres; enfin, le dernier jour, le roi lui-même met le feu an bûcher composé de sandal et autres bois odoriférants.
« On ne se sert pas d'un feu ordinaire pour cette cérémonie, mais d'un feu allumé par un coup de foudre que l'on entretient soigneusement. Les os, que le feu n'a pas consumés, sont recueillis et réduits en poudre ; on les mêle avec un peu d'argile et on en forme de petites statues qu'on place dans un temple destiné pour cela. »
Tout Siamois a droit à un bûcher. « Mais cet honneur, ditTurpin, d'après les manuscrits de
l'évêque de Tab'raca, vicaire apostolique de Siam, — n'est pas déféré à tout le monde. Les coupables, tombés sous le glaive de la loi, les femmes enlevées par une couche laborieuse, tous ceux dont la mort a été violente, sont condamnés à être enfouis dans les entrailles de la terre, ce qui est le plus grand des opprobres imprimés à la mémoire des hommes. On les regarde comme des criminels frappés de la vengeance céleste qui ne tombe jamais sur l'innocent. « Cette persuasion, — ajoute Turpin, — donne aux Siamois un éloignement invincible pour notre religion, et ils ne peuvent concevoir comment Jésus-Christ aurait essuyé l'ignominie de la croix, s'il se fût distingué par des actes de vertu. »