LA CREMATION AU TIBET
Disons maintenant ce que la crémation est devenue au Tibet, dans la Rome du Bouddhisme.
Le Tibet est un immense plateau qui s'élève au-dessus de l'Inde, à une hauteur égale à celle du Mont-Blanc. Né au pied même de ce plateau, le Bouddhisme dut chercher de très bonneheure à s'y introduire ; ses missionnaires escaladèrent maintes fois les pentes abruptes de THimalaïa ; mais le Tibet avait une défense plus redoutable encore, celle de la barbarie dont il était la haute citadelle.
Ses habitants tenaient de près à la race Miao qui occupait la Chine, lors de la conquête civilisatrice des Chinois. Ils se donnaient le nom de Bot, d'où vient celui du pays To-Bet, pour Tou Bot. Ils se vantaient de tirer leur origine de Saam-Metchin et de Raktcha ; mais cet Adam et cette Eve n'étaient qu'un singe et une singesse. Ils possédaient, au nord de THimalaïa, les vastes territoires qui s'étendent depuis la source de Brahmapoutra, jusque vers le plateau de Panir, d'où sort l'Oxas ou Amou Déria. Ils livraient, sans aucun scrupule, leurs filles aux étrangers et tous les frères d'une même famille épousaient une même femme qui était choisie par l'aîné, coutumes qui ont persisté jusqu'à nos jours, dans plusieurs des contrées habitées par la race Tibetane. Un voyageur du xive siècle prétend qu'ils mangeaient les morts, et ce fait n'a rien d'incroyable, puisque Marco-Polo l'avait constaté, lui-même, chez les populations de la Haute-Asie qui employaient précisément des devins tibétains,pour indiquer les malades qui devaient succomber, et qu'il fallait, par conséquent, s'empresser de mettre à mort pour les manger, puisqu'ils ne mangeaient pas ceux qui mouraient d'une mort naturelle. Quant aux funérailles, elles consistaient à abandonner les cadavres
aux animaux féroces ou aux chiens et à les jeter dans le courant des rivières.
Le Bouddhisme avait fait certainement beaucoup de prosélytes sur le haut plateau ; mais malgré tous ses efforts, il n'était pas parvenu à s'y implanter. Il avait accompli néanmoins de grands progrès au ive et au ve siècles de notre ère ; il avait conquis une partie de la population à la foi du Bouddha ; il avait établi beaucoup de couvents, lorsqu'une réaction violente lui fit perdre encore le fruit de ses persévérants labeurs. Au viie siècle enfin, il s'y établit solidement et définitivement. Mais il ne dut sa victoire qu'à des concessions perpétuelles aux coutumes barbares et aux aveugles superstitions des Tibétains. Les religieux et les religieuses qu'il recrutait dans le pays en étaienttout imprégnés et comme la direction religieuse partait des couvents, le Bouddhisme tibétain s'abaissa singulièrement, sans cesser, cependant, d'être fidèle aux grands principes, consignés dans les livres sacrés, refondus et déjà fort altérés par le concile tenu vers le commencement de l'ère chrétienne, sous le règne de Kanichka dans le Kachmyr.
Les abbés des grands monastères exerçaient, chacun dans sa conception, une influence et une autorité considérables. Ils étaient sinon les
maîtres, du moins les vrais directeurs du pays . Pour accroître leur prestige ; ils se donnaient comme étant le « reflet » une « portion » et en quelque sorte l'incarnation de tel ou tel personnage divin. Quelques-uns d'entre eux, investis d'une sainteté supérieure, se trouvaient placés au sommet de cette hiérarchie d'abbés et d'abbesses et les chefs laïques avaient à compter avec eux.
Telle était la situation, lorsque Oargiskan porta dans ces contrées ses armes victorieuses. Il s'empara, en 1209, de la partie du Tibet désignée sous les noms de Tangut, Kiamil, etc. Mangou-Kan, son successeur, compléta la conquête du Tibet et Koubilaï-Kan, son frère, donna ensuite au pays une organisation nouvelle.
Un enfant merveilleux était né au Tibet en 1238. Il appartenait à une illustre famille qui, pendant plusieurs générations successives avait rendu au pays d'éminents services. Il était savant dès l'âge de dix ans et possédait à fond la
science théologique. On le regardait probablement, d'après les principes admis par le Bouddhiste tibétain, comme le » reflet » d'une divinité supérieure, prétention, qu'avaient et ont encore les lamas supérieurs etles abbessesmêmes des grands couvents, et on l'appelait le Saint enfant. Il n'avait encore que quinze ans, lorsqu'il demanda, en 1253, une audience à Koubilaï-Kan, qui n'était encore que l'héritier présomptif du trône. Le prince Mongol fut si charmé de sa conversation et conçut pour lui une si grande estime, qu'il aurait voulu l'avoir tous les jours auprès de lui.
Etant parvenu plus tard à l'Empire, Koubilaï- Kan le chargea de composer une nouvelle écriture qui pût servir à toutes les langues. Le jeune homme répondit à ses désirs d'une manière si satisfaisante qu'il lui donna le titre de précepteur du royaume et de précepteur impérial. Koubilaï-Kan l'investit ensuite de la suprême autorité, non seulement sur les populations bouddhiques du Tibet, maissurtoutescellesde l'empire, y compris la Chine, avec le titre de roi « de la grande et précieuse loi » ou de « roi du grand joyau, » c'est-à-dire de la doctrine bouddique. Il plaça également sous ses ordres, tous les fonctionnaires publicsdu Tibet, desoriequ'iljouissait,
à la fois, du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ; il était un vrai pape.
Son puissant protecteur connaissait depuis longtemps le catholicisme et la papauté romane, il y avait même dans ses Etats beaucoup de chrétiens. Saint Louis etle pape avaient cherché à se mettre en relations avec son frère Mangou-Kan ; il avait manifesté même certaines tendances à embrasser la foi chrétienne et avait adressé au pontife romain, en 1266, une lettre que les frères Polo, accompagnés par un des personnages de sa cour, avaient été chargés de lui porter au Vatican.
Il nous sera donc permis de penser que Koubilaï-Kan s'était inspiré de la papauté romaine pour établir la papauté tibétane. Des considérations politiques l'y avaient certainement déterminé. En créant un pape bouddhiste, un chef de tous les religieux, un lama suprême ou Dalai-lama, en se faisant un pape à lui, il maintenait dans l'obéissance tous les peuples de son vaste empire qui professaient la religion du bouddha. Les empereurs chinois rendirent d'ailleurs, purement nominale, l'autorité temporelle des Dalai-lamas, successeurs de l'homme extraordinaire que Koubilaï-Kan avait investi de cette haute dignité.
11 porte, dans les livres chinois, le nom de pa-sse-pa, simple transcription de celui de Bayhseba] saint, vénérable, qui lui est donné par les Mongols; son nom tibétain est Ophagspa phagpa qui a la même signification.
Ce rapide aperçu sur rétablissement du Bouddisme au Tibet, fera comprendre pourquoi il tolère, dans tous les pays soumis à l'autorité du siège pontifical de Lhassa, des usages funéraires que la crémation avait détruits partout ailleurs.
Samuel Turner est le premier qui nous ait fait connaître les funérailles tibétanes, dans le récit de son ambassade à Lhassa.
« Suivantla religion de ce pays, — dit Turner, — le tribut de respect qu'on doit aux morts se paie de différentes manières. Les restes des souverains lamas sont déposés tout entiers dans des châsses faites exprès ; on les regarde comme
sacrés et on va les visiter avec une profonde vénération. L^s corps des lamas d'un ordre inférieur sont ordinairement brûlés et leurs cendres recueillies et mises dans de petites statues de métal qui ont une place assignée dans la galerie des idoles.
« Pour les autres morts, on les traite avec moins de cérémonies. Quelques-uns sont transportés sur de hautes montagnes où on les met en pièces, pour que les corbeaux, les vautours, et les autres oiseaux de proie les dévorent plus promptement.
a On agit à l'égard des autres avec moins de soin ; on les expose tout simplement pour être dévorés.
« Les Tibétains ont encore une autre manière de rendre les derniers devoirs à leurs morts ; c'est de les abandonner au cours de la rivière ; mais cette manière est la moins commune. Quant à celle de les inhumer, elle n'est point en usage.
« J'ai vu, à côté du monastère de Tuchou- Loumbou, l'endroit où les habitants déposent ordinairement leurs morts. C'est un charnier assez spacieux, situé à l'extrémité d'un roc perpendiculaire et entouré, des autres côtés, par de hautes murailles. Dans le fond, il y a un passage
étroit et bas par où les chiens et les autres animaux voraces y pénètrent. On a établi sur une éminence formée parle rocher, une plate-forme, du haut de laquelle on peut jeter plus facilement les morts dans le charnier. Là les seuls devoirs qu'on rende aux morts se bornent à les placer de manière qu'ils puissent être bientôt la pâture des oiseaux carnassiers et des chiens dévorants. »
Ces renseignements sont parfaitement exacts, mais Turner n'avait pas tout vu, et nous devons les compléter par ceux que nous donnent les pères Hue et Gabet, dans leur voyage au Tibet. Après avoir parlé de trois modes funéraires signalés parle voyageur anglais, ils continuent en ces termes:
« La quatrième espèce de sépulture, la plus jolie de toutes, consiste à couper le cadavre par morceaux et à le faire manger aux chiens. Cette dernière méthode est la plus courue. Les pauvres ont tout simplement pour mausolées les chiens des faubourgs; mais pour les personnes distinguées, on y met un peu plus de façon ; il y a des lamazeries où l'on nourrit, pour la quatrième espèce de sépulture, des chiens sacrés, et c'est là que les riches tibétains vont se faire enterrer... Stapenduin ! ! et voilà pourquoi
les Tibétains ont tant de respect pour les chiens et en élèvent une quantité si prodigieuse. »
Quelques jours après la mort d'une personne de distinction, lisons-nous dans un autre récit, quand les lamas ont dit les prières et que,, dans le temple du Beurre, on a mis le cadavre devant les images divines, on porte le défunt chez un officier public qui le fait couper par petits morceaux et le donne à manger aux chiens. Les os sont piles dans un mortier et on en fait avec de la farine des boulettes qu'on jette encore aux chiens. »
On appelle sépulture céleste, celle qui consiste à livrerles corps morts aux oiseaux de pr ie. On pousse parfois la sollicitude, ju -qu'a Uu^ac. les chairs du défunt pour rendre aux vautours la curée plus facile. La sépulture dont les chiens sont spécialement chargés est nommée terrestre. Les pauvres, seuls, donnent à leurs morts la sépulture aquatique, lorsque la rivière est proche, parce qu'elle n'exige aucun frais ; mais ils se plaignent des rigueurs de la fortune qui ne leur permet pas de découper, hacher et piler le corps de leurs parents, afin d'en régaler les chiens et les oiseaux carnivores.
Les missionnaires qui ont parcouru le Tibet ne sont pas tous d'accord, tant s'en faut, sur les détails de ces étranges funérailles, dont ils se disent tous les témoins occulaires. Ces contradictions ne sont qu'apparentes, d'abord parce qu'il n'y a pas de règles bien nettement déterminées, et ensuite parce que les usages funéraires tout en se rapportant aux mêmes types, ne sont pas identiques dans toutes les provinces.
Ces modes funéraires nous paraissent si monstrueux, si impies, qu'on serait tenté de refuser au pays où ils sout en usage, toute espèce de respect pour les morts. Les Tibétains, au contraire, honorent les défunts plus qu'aucun autre peuple excepté les Chinois. Le deuil est chez eux, très long, et chacun, suivant sa fortune, car tout se paie là-bas, comme ici, fait célébrer par les lamas, le plus grand nombre possible de services en faveur de ses morts. La grande fête des trépassés, qui a
lieu le dernier jour d'octobre, l'emporte même infiniment sur celle que nous célébrons presque jour pour jour, à la même époque. Pour mieux les honorer, pour ajouter encore à l'efficacité des prières, on redouble de charité, et ce grand jour est, au Tibet, le jour par excellence des aumônes et de la bienfaisance. En même temps, toutes les cloches se mettent en branle; des troupes de musiciens parcourent les rues ; les sons des instruments accompagnent le chant des hymnes funèbres, et pendant la nuit, afin de mieux fêter les absents, on illumine la partie supérieure des temples, des couvents et des maisons particulières. Les disciples de Zoroastre, qui font aussi manger leurs parents par les chiens et par les vautours, n'ont pas pour eux des attentions moins délicates, comme on peut le voir dans l'Avesta.
Le Bouddhisme ne pouvait, même au Tibet, oublier le bûcher, le bûcher de Sakya-Mouni. La crémation est donc de tous les modes funéraires le plus honorable et le plus saint; mais elle est, pour ainsi dire, le privilège exclusif des lamas d'ordre supérieur, des princes et des personnages du rang le plus élevé. L'attachement aux coutumes traditionnelles de l'antique sauvagerie, explique suffisamment cette
restriction du rite bouddhique. La rareté du bois sur ces hauts plateaux a dû également y contribuer.
Les mêmes coutumes régnent dans les pays mongols et tartares qui relèvent du siège de Lhassa. Les cendres des personnages morts en odeur de sainteté sont envoyées au Dalaï- Lama. Les obélisques et les pyramides minuscules où elles sont renfermées, sont cérémonieusement déposées dans les salles des reliques.