‹ La crémation et ses bienfaits; son histoire chez tous les peuplesChapitre 23 sur 40 · LA CREMATION EN MONGOLIE · texte numérisé non relu

LA CREMATION EN MONGOLIE

Ce que le Bouddhisme du concile de Pattalipoutra, au 111e siècle avant noire ère, a fait pour la conversion des peuples du midi et de l'Orient, le Bouddhisme tibétain ou lamaisme le fit par les peuples du Nord qui n'avaient été avant lui que partiellement convertis. 11 étendit sa domination sur les peuplades établies dans les hautes vallées et sur les plateaux de l'Himalïa, du Kemaoun, du Népal, du Sikkim, du Boutan, etc., et au nord, sur les différents rameaux de la race jBot ou Tibétane, les hordes

des Mongols, des Kalmouks des Mandchoux, des Bouriates, etc. Il avait saisi aussi beaucoup de hordes tarlares et turques, qui lui furent enlevés ensuite par l'islamisme, au grand préjudice de la civilisation, car si l'islamisme est la plus simple et la plus pure des religions, elle en est aussi la plus étroite et la plus fanatique. Nous en attestons ses œuvres ; elle ne sème partout que le désert et les ruines.

Kn pénétrant dans tous ces pays, la crémation y rencontra, comme au Tibet, les modes funéraires de la sauvagerie primitive et les mêmes superstitions. Elle prit sa place au milieu de ces basses pratiques, sans chercher à les détruire. Les lamas investis au nom du pape tibétain, de l'autorité spirituelle, dans ces différentes contrées, ne pouvaient évidemment se montrer plus exigeants que leur chef infaillible et divin.

Le bûcher bouddique n'avait point abdiqué pourtant, son rôle civilisateur. Les Mongols et les Tartares arrosaient de sang humain les tombes dans lesqaels ils inhumaient leurs chefs et les grands personnages. Les funérailles de Mangou-Kan avaient coûté la vie à 20,000 hommes qui devaient le servir dans l'autre monde, et si ce nombre de victimes était exceptionnel, on égorgeait du moins une multitude

de serviteurs qui devaient pourvoir aux besoins ou aux caprices du défunt. Le bûcher ne souffrait point ces holocaustes et il les fit cesser partout autour de lui, contribuant ainsi à l'adoucissement général des mœurs, qui fut le résultat des victoires précieuses de la religion du Bouddha. Il sauva, en même temps, les veuves condamnées auparavant à suivre leur maître et seigneur dans le pays des âmes. Cet usage était si cher aux Tartares, qu'ils l'avaient porté jusque dans la Chine, où la femme était obligée de s'étrangler après la mort de son mari s'il avait manifesté le désir de ne pas se séparer d'elle. Un édit impérial interdit, en 1668, cetyranique abus de la puissance maritale.

Pour faire abandonner aux Hindous l'usage de la viande, le Gode sacré de Manou avait ordonné aux fidèles, pris d'un trop vif désir de manger de la chair, de faire cuire dans du beurre, l'image de Y animal qui excitait leur envie et de satisfaire ainsi leur appétit. Le Bouddhisme avait employé un moyen analogue pour abolir les sacrifices sanglants. Marca-Polo le trouva en usage, au xm6 siècle, dans la province de Tongut, au nord-est du grand désert de Gobi, où la race tibétane formait le fond de la population. Ce procédé qui existait en Chine,

h la même époque et, dont nous avons déjà parlé dans plusieurs de nos chapitres, était celui des papiers dorés ou coloriés. 11 importait de constater ici que ce papier sauveur avait pénétré jusqu'au fond de la Tartarie.

Timkowski a consigné dans son intéressant voyage à Pékin, à travers la Tartarie et la Mongolie, de curieux détails sur les funérailles lamaïstes dans ces contrées. Laissons-lui la parole:

« Le moribond dévot fait appeler un lama, pour assurer le salut de son corps et de son âme. Le prêtre, après avoir pris des renseignements sur le jour et l'heure de la naissance du malade, sur les circonstances qui l'ont accompagnée et surtout ce qui lui est arrivé pendant sa vie,, décide d'après les Saints Livres et les lois de l'astrologie, si le corps sera brûlé ou jeté à l'eau ; s'il sera exposé dans une espèce de cage, ou couvert de pierres, etc.

« Il y a quelques exceptions ; par exemple, on n'enterre pas un homme qui s'e'st pendu ; quiconque meurt à la suite d'enflures ne peut-être brûlé; on ne jette pas à l'eau ceux qui ont été noyés par une inondation, oufrappés de la foudre, ou dévorés par les flammes; on ne peut enterrer sur une montagne quelqu'un qui est mort d'une maladie contagieuse. On ne peut pas non plus jeter sans raison du bois dans le feu et de la terre dans l'eau, porter du bois sur une montagne ou dans une forêt; telles sont les lois bouddhiques dans la Tartarie.

« La manière la plus ordinaire de disposer des corps est de les transporter dans une steppe et de les laisser abandonnés aux bêtes sauvages et aux oiseaux de proie ; mais même dans ce cas, le lama décide vers quelle partie du monde la tête doit être tournée. On plante une girouette en terre, et la direction que lui donne le vent, détermine celle que le défunt occupera. Du reste, tout dépend entièrement du lama qui prescrit également comment il faut enterrerle cadavre ; s'il faut le vêtir ou le laisser nu, le déposer en plein air ou dans une vieille iourte, et qui détermine quels sont ceux de ses effets ou quels objets il convient d'ajouter comme offrandes.

« Si le corps doit être brûlé, on ne le couvre

pas; on le laisse exposé à l'air; quelquefois on place à l'entour des drapeaux tournés vers les quatre parties du monde ; ou bien, l'on entoure le bûcher de pieux plantés en terre et surlesquels sont écrites des prières en langue tibétaine. Ceux qui veulent montrer leur ferveur et leur dévotion ou leurs richesses, font élever des monuments en bois ou en pierres sur les tombeaux où ils disposent les cendres de leurs parents. Cet usage a été observé en Mongolie, dans les temps les plus reculés, j»

Les précautions minutieuses dont on vient de lire le récit, pf les ridicules simagrées de la . ont pour nui de procurer au défunt la meilleure transmigration possible, de le préserver des peines temporaires de l'expiation réservée aux pécheurs après leur mort et de permettre à son âme de s'élever sans transition au séjour du bonheur. Ces superstitions dataient de loin ; elle régnent dans tous les pays transgangétiques, et Marco-Polo les retrouva lui,même, dans le pays de Tangut, au sud-est du lac koko-Noor. « Sachez, dit-il, que les habitants ne font pas ardoir, (brûler) un corps, avant de l'avoir montré à un de leurs astronomiens, qui indique le jour où il doit être mis sur le bûcher. Quand le jour est ainsi fixé, on garde le

corps ( en le couvrant d'épines) , jusqu'au terme fixé qui est quelquefois de six mois, selon ce que Tastronomien a décidé par son art. »

Voici maintenant comment Benjamin Bergmann décrit une crémation dont il a été témoin, celle du prince kalmouk Tchoutchéi qui jouissait d'une grande réputation de sainteté :

« On conserva, — dit-il, — le cadavre pendant trois jours, et le quatrième, il fut livré aux flammes. Pour cette cérémonie, le lama se rendit à la hutte du défunt, avec le grand Pristaw, son épouse et les principaux prêtres ; là il prononça un grand discours en langue kalmouke. Une foule de prêtres étaient assis autour de la hutte du mort et, plus loin, le peuple était assemblé. Le corps de Tchoutchéi porté assis sur une machine de bois, était enveloppé d'une toile imbibée de poix et il avait sur la tête une couronne derrière laquelle pendait un voile noir. Le lama, assis sur une espèce de palanquin, précédait le corps ; tous les prêtres suivaient nutête et devant le lama se faisaient entendre des instruments de musique ; une foule de peuple fermait la marche.

« Le bûcher était dressé à quelques centaines de pas de la hutte. Le lama y mit le feu et s'éloigna ensuite avec la musique ; mais des per-

sonnes préposées pour soigner le bûcher restèrent auprès pour verser continuellement de la poix sur le cadavre. Le feu brûla pendant plusieurs heures ; lorsqu'il fut éteint, la cendre fut recueillie et conservée comme reliques. On éleva à la mémoire du défunt un monument construit en terre glaise et en joncs. »

Ces monuments funéraires sont construits quelquefois en pierres et sont le plus souvent de forme pyramidale.

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