ORIGINE DE LA CREMATION
Le dolmen a précédé l'urne, le tumulus s'est élevé avantle bûcher. La crémation n'en remonte pas moins à une haute antiquité. Homère, avec son Iliade, nous la montre chez les Grecs et chez les Phrygiens, douze siècles avant notre ère ; mais elle n'était pas nouvelle chez ces peuples qui brûlaient certainement leurs morts lorsqu'ils arrivèrent sur les bords de la Méditerranée, plus de deux mille ans avant notre ère. Si cette coutume avait été importée en Grèce et en Italie par les Pélasges, en Gaule, par les Celtes, ce qui est très probable, son introduction
en Europe aurait précédé d'environ trois mille ans le Christianisme.
En Asie, nous avons un témoignage antique de son existence, trois ou quatre mille ans avant Jésus-Christ, celui du Rig-Véda, dont les hymnes paraissent remonter à ces âges lointains.
C'est tout ce que nous pouvons dire de l'antiquité de la crémation, car aucun document ne nous permet de remonter plus haut le cours des siècles. L'histoire reste silencieuse et le tumulus est muet.
De tous les peuples de la haute antiquité, ceux de la souche aryane allumaient seuls le bûcher. La crémation appartenait donc en propre à cette race. Toutes les tribus dont elle était composée rendaient un culte au feu sacré ; mais plusieurs d'entre elles adoraient, sous la forme même du feu, le dieu triple et un de la religion saturnienne. Toutes leurs pensées se tournaient vers ce dieu brillant, qui était Agni sur la terre et
Brahman dans le ciel. Elles rapportaient tout à lui ; elles répudiaient sous tous ses aspects ; elles méditaient sur toutes ses propriétés, sur tous ses phénomènes, sur tous ses modes d'action.
Deux choses, entre autres, avaient dû frapper vivement leur esprit. Ce dieu considéré comme principe de vie, se manifeste par la chaleur ; tout être vivant périt, dès que la chaleur vient à lui manquer, et de là, le froid glacial du cadavre. Le feu est, en même temps, le principe de la pureté, il efface toutes les souillures, celles du corps comme celles de l'âme ; il brûle il est vrai, il consume, mais ce qu'il a le pouvoir de consumer, il a aussi le pouvoir de le transformer. Tout n'est que transformation, dans la nature, et c'est lui qui préside à ces changements de forme, au moyen desquels, la création primitive est sans cesse renouvelée. On n'a qu'à lire les hymnes du Véda, pour voir que ces idées étaient très familières aux antiques Aryas.
L'homme, en mourant, est doublement impur, il porte dans son âme la souillure du péché; son corps, devenu la proie des mauvais esprits, n'est plus qu'un monceau de pourriture, qu'un foyer d'infection, dont les miasmes dangereux souillent les vivants et parfois les tuent.
Pourquoi donc n'aurait-on pas demandé à
Agni de purifier les défunts, lui qui purifie tout? Pourquoi ne lui aurait-on pas demandé de réchauffer ces trépassés dont la chaleur vitale s'était retirée et de leur rendre ainsi la vie, avec un corps transformé, pour une immortalité bienheureuse?
De pareilles faveurs ne pouvaient être sollicitées que par les plus intimes et les plus fervents adorateurs d'Agni. Ils s'y décidèrent un jour et les autres tribus les suivirent.
Il est possible, qu'avant de brûler le corps, on se fût contenté, d'abord, de l'approcher du feu sacré en priant Agni de le réchauffer de ses rayons et de le protéger dans son voyage dans la « demeure des hommes pieux. » Peut-être l'avait-on mis ensuite en contact avec les flammes, en les lui faisant rapidement traverser, comme on le faisait, dans beaucoup de pays, pour les enfants nouveaux-nés. On ne serait arrivé, dans cette hypothèse, que progressivement à l'incinération du cadavre. Une autre considération dut jouer un grand rôle dans l'institution de ce nouveau mode funéraire.
On s'était persuadé, qu'après la mort, l'âme reste attachée au corps, par d'invisibles liens, pendant un temps assez long, ou même, jusqu'à sa dissolution complète. On ajoutait qu'elle avait
beaucoup à souffrir des émanatious putrides de son cadavre et des attaques des mauvais génies qui cherchent à l'enlever. La crémation était donc, pour le défunt, une délivrance, puisqu'elle produisait la dissolution immédiate du corps.
Un grand progrès venait de s'accomplir dans le monde.
Fondée sur le principe de l'immortalité de l'âme, la crémation devait propager partout ce sublime idéal de l'humanité. Les flammes du bûcher devaient éclairer les peuples et élever le niveau des idées et celui de la civilisation.
L'inhumation, avec ses rites consacrés, proclamait sans doute les mêmes espérances et les mêmes promesses ; mais elle laissait l'homme attaché au cadavre ; la hideuse corruption était toujours présente à sa pensée; l'horrible squelette le suivait pas à pas ; le cadavre pesait sur lui comme un cauchemar, ses nuits étaient peuplées de sombres fantômes, et les défunts qu'il avait tant aimés, devenaient pour lui des
objets d'effroi et d'impitoyables persécuteurs. La crémation apportait la délivrance.
Plus de cadavre avec elle; plus de putréfaction, plus de squelette, et, par conséquent, plus de morts sortant de la tombe, plus de spectres, plus de terreurs superstitieuses. Ce nouveau mode funéraire, ne détruisait rien, pourtant ; en consumant le corps, il en conservait la forme idéale et céleste, avec laquelle l'âme, purifiée de toutes ses fautes, s'envolait vers les demeures heureuses. On pouvait s'écrier dès lors, comme saint Paul : « Nous ne mourrons pas; nous serons transformés. De corruptible qu'il était, notre corps deviendra incorruptible, et mortel aujourd'hui, il sera revêtu d'immortalité. Où est donc, ô mort! ton aiguillon? ô sépulcre, où est ta victoire? »
Rien ne meurt, et il n'est pas en nous un atome qui ne soitdestiné à entrer dans des combinaisons nouvelles. Les pères de la crémation le croyaient, il y a cinq ou six mille ans et la science moderne l'admet comme eux. Quelle témérité y avait-il donc, à supposer que les principes les plus subtils de l'être humain, ceux qui constituent l'invisible lien au moyen duquel les âmes sont unies à notre organisme matériel, puissent lui survivre pour leur donner une enve-
loppe appropriée à leur nouvel état? 11 n'existe d'ailleurs, excepté Dieu, aucun être spirituel, entièrement dépourvu de l'élément matériel, à un degré quelconque, puisque la matière est le phénomène propre du fini et de l'individualité.
Que d'autres bienfaits encore apportait la crémation !
Elle était appelée à faire disparaître, partout où elle devait s'établir, les honteuses pratiques nées dans la nuit de la primitive sauvagerie. Beaucoup de peuples gardaient, par piété, les morts dans leurs maisons ; elle le leur rendait, sous la forme de cendres, dans une urne et rendait inofîensif ce pieux usage ; elle préservait, en même temps, les populations des épidémies dont l'inhumation les menaçait constamment et favorisait ainsi l'accroissement de la population. Les tribus ou les familles émigrantes pouvaient, grâce à elle, emporter comme un trésor précieux les restes mortels de leurs pères. Elle permettait, enfin de ramener dans leurs foyers ceux qui avaient été surpris au loin par la mort et les cendres des guerriers tombés sur le champ de bataille, en combattant pour la patrie.