LE REVEIL DE LA CREMATION
Des siècles et des siècles avaient passé sur l'Europe depuis que le bûcher s'était éteint, en Italie, en Grèce, puis dans les Gaules et plus tard en Germanie, en Scandinavie et chez les Slaves de la Russie. Constantin ayant donné l'exemple, en 367, l'inhumation avait envahi les églises avec les terrains environnants et des cimetières, descharniers, « consacrésà la peste, » suivant l'expression de Voltaire, s'étendaient dans l'intérieur des villes.
La population parisienne demandait, à grands cris, depuis des siècles déjà, l'éloignement de ces
foyers d'infection, lorsqu'un arrêt du Parlement et un édit du roi, en 1774, vinrent donner raison au peuple contre le clergé qui était, alors, maître absolu des sépultures.
Ce grand délat qui se prolongea longtemps encore après l'édit du Parlement avait poussé plus avant des esprits hardis. Ils pensaient aux Grecs et aux Romains; ils se demandaient si le bûcher ne pourrait pas remplacer avantageusement le cimetière.
Ils avaient été devancés par un docteur allemand que personne, d'ailleurs, ne connaissait si ce n'est parmi les savants.
Ce docteur était Joseph Becker, né à Spire, en 1628, et mort à Londres en 1685. Il n'avait point demandé formellement, il est vrai, la crémation, mais il avait exprimé le regret de ne point la voir en usage. Becker avait été amené à cette idée, par une découverte qu'il avait faite dans ses études sur la chimie organique, celle de la vitrification des ceudres provenant de la combustion de notre dépouille mortelle. Vitrifier les morts, — disait-il, — transformer le hideux squelette en une matière incorruptible, transparente, agréable à l'œil, quel progrès sur l'inhumation !
Il avait dans la main ce secret merveilleux.
Il voyait le verre, humain briller à ses yeux « de tout l'éclat du diamant, » mais retenu par des scrupules de conscience, il n'osait révéler la formule de sa découverte. 11 ne voulut pas, néanmoins, emporter son secret tout entier dans la tombe, etvoicice qu'il en dit dans sa Physica subterranea, le principal de ses ouvrages :
« Plût à Dieu que Fusage de la vitrification des os se fût introduit, et plût à Dieu, aussi, que j'eusse des amis qui pussent rendre, un jour, ce dernier office à mes os desséchés et exténués par *de longs travaux ! Ils seraient, grâce à eux, convertis en une substance diaphane, à jamais incorruptible, d'une couleur agréable qui lui est particulière. Cette substance n'offre pas le beau vert des végétaux, mais elle présente l'aspect laiteux et chatoyant du jeune narcisse et l'opération, qui peut la produire en quelques heures, est une preuve de ce que la Toute-Puisssance divine accomplira le jour de notre brillante résurrection.
« Ne vaudrait-il pas mieux faire subir à nos os cette transformation, que de les laisser pourrir dans la terre, et de les voir ensuite rejetés de la fosse et exposés, à demi consumés, aux regards des passants, dans un lieu public ?Mon crâne et mon visage rongés par la sanie, les
cavités hideuses de mes yeux absents, mes mâchoires édentées, quel horrible spectacle pour les femmes enceintes et pour les enfants ! Loin de familiariser les vivants avec la mort, ne la rend-t-on pas ainsi plus affreuse et plus repoussante ? »
L'idéal de Becker sentait trop la cornue; la réforme dont l'idée avait traversé son esprit, n'était qu'une réforme de laboratoire ; mais il n'en avait pas moins soulevé la grande question de l'incinération, et, sises paroles, écrites avec la rude élégance du latin tudesque, ne pénétrèrent pas dans le public, elles firent longtemps rêver les chimistes.
Réchauffée par les souvenirs classiques et par l'admiration qu'avaient inspirée à nos pères les citoyens illustres d'Athènes et de Rome, l'idée de la crémation ne pouvait manquer de se manifester avec éclat, sous notre première république. On était encore sous l'impression des spectacles répugnants que présentait naguère le cimetière des Saints-Innocents, et chacun se rappelait le lugubre défilé, dans les rues de Paris, des ossements qu'on en avait exhumés, et qui s'était prolongé pendant deux ou trois ans. La crémation fut donc mise à l'ordre du jour, sous le nom d'ustion ou à'adustion. Mais on
s'était d'abord occupé de la réforme la plus urgente. Les cimetières avaient été enlevés au clergé, et laïcisés, comme on dit aujourd'hui. La nouvelle organisation était malheureusement très défectueuse et elle avait donné lieu en de grands abus, à des scandales souvent répétés, dont l'opinion publique s'était vivement émue.
CHAPITRK XXIX