LA CRÉMATION PENDANT LA RÉVOLUTION
On n'était point parvenu encore à faire disparaître les abus que nous venons de signaler, lorsque la Convention fut remplacée par le Conseil des Anciens et le Conseil des GinqGents. Cette dernière Assemblée forma, dans son sein, une commission chargée de lui présenter un projet de loipourla réorganisation du service des convois et des sépultures. Daubermesnil, auquel on avait confié la rédaction du projet et du rapport, en donna lecture le 21 brumaire, an V, (11 novembre 1797). L'article 5 était ainsi conçu :
» 11 est permis à tout individu de faire brûler ou inhumer, dans tel endroit qu'il jugera convenable, le corps de ses proches ou des personnes qui lui furent chères, en se conformant aux lois de police et de salubrité. »
L'article 7 portait qu'aucun corps ne pourrait être brûlé ou inhumé dans l'enceinte des villes ou centres de population. L'article 8 disait :
« La république seule décerne l'honneur des mausolées publics à la mémoire de ceux dont elle doit reconnaître les services, et le citoyen qui donne la sépulture privée, est tenu de planter sur la tombe, dans la saison (propicej, un arbre propre à réussir dans le climat. »
Ce projet de loi provoqua les attaques les plus vives et les protestations les plus passionnées. L'adustion, peut-être, serait sortie victorieuse de la lutte, parce que ses adversaires eux-mêmes, se sentaient retenus parle principe de la liberté ; mais l'article 8 leur fournissait assez d'arguments, bons ou mauvais, pour faire tomber le projet de la commission tout entier. L'ustion avait, d'ailleurs, deux ennemis très redoutables ; un sentimentalisme porté jusqu'à la sensiblerie, qui caractérisait l'époque révolutionnaire, et les folles exagérations des partisans de l'incinération. Les sentimentalistestrou-
vaient « inhumain, » comme Tertullien, de brûler les morts et les ustionistes, renouvelant l'idée de Becker, voulaient cristalliser les défunts, ce qui permettait, à leurs adversaires, de les combattre avec l'arme puissante du ridicule.
C'était un fondeur de déchets métalliques, nommé Gautier, qui avait retrouvé le secret de Becker. « Ah ! citoyen, — disait-il un jour de Tan IV, à un conventionnel, partisan de la crémation, — si nos législateurs permettaient de brûler les corps, je voudrais donner les moyens de recueillir entièrement pour une famille, tout ce qui reste d'inanimé après la mort. Je voudrais satisfaire une foule d'enfants. L'un aurait les eaux produites par l'évaporation ; un autre aurait les cendres provenant des chairset les os donnant une assez grande quantité de verre, il serait possible de distribuer aux autres enfants, des mé-
daillons plus précieux qu'une peinture fragile, qu'une goutte d'eau et la transpiration même pourrait altérer. »
P. Giraud, architecte du Palais de Justice et des prisons de la Seine, avait, conçu, dès l'an IV, le projet de réaliser ce projet de cristallisation de toute la population parisienne. Il publia son plan, l'an VI, sous ce titre : « les Tombeaux, » Il en donna, l'an IX (1801) une seconde édition accompagnée de plans.
Une nécropole unique, n'occupant qu'un espace assez restreint, devait s'élever, pour tout le département de la Seine, aux portes de Paris, soit aux buttes Ohaumont, soit à la barrière de l'Ecole. Au centre se serait dressée une haute pyramide, surmontée d'un globe transparent, éclairé la nuit, et sur lequel on aurait lu ces mots sacrés : « respect aux mânes ! . . . Dans la pyramide, on devait établir un vaste fourneau, sur lequel on aurait placé quatre grandes chaudières, remplies de la lessive cautique dite des savonniers, et pouvant contenir chacune quatre cadavres. La lessive des savonniers aurait dissous les chairs qui, réduites en gelée, auraient été placées dans de grandes fosses creusées dans ce but et pouvant contenir une quantité énorme de cette bouillie humaine. Quant aux
squelettes, bien et dûment numérotés, ils auraient été laissés pendant un an, à la disposition des familles qui auraient été libres de les retirer ou de les faire vitrifier dans la nécropole. On leur aurait rendu ce cristal précieux sous la forme de médaillons représentant les traits du défunt, de bustes, de bijoux de toutes sortes, au gré des parents.
Ceux des ossements, qui n'auraient pas été retirés ou transformés dans le délai fixé, auraient été eux-mêmes incinérés et vitrifiés, et avec ce verre, on aurait doté Paris d'une merveille sans égale. « C'est ainsi, — ditGiraud, — qu'on parviendrait, en peu d'années, à élever un monument unique en son genre, plus majestueux que tous ceux de l'Egypt8, digne d'être cité dans l'histoire des fastes de la France et propre à exciter l'envie et l'admiration de tous les peuples de la terre. »
Il faut savoir, pour bien comprendre le plan de Giraud, que le cimetière aurait été environné d'une vaste galerieà arcades, et quedanslevide de ces arcades on aurait construit, avec les ossements vitrifiés, des superbes colonnes et de beaux tombeaux antiques, surmontés de grandes lampes sépulcrales, suspendues par des guirlandes. L'ornementation de la nécropole se serait com-
plétée d'années en années, puisque chaque année aurait fourni son apport de cristal.
Le système de Giraud ne relevait pas seulement de Becker, mais aussi d'un des modes funéraires des Mahabadiens, comme on a pu le voir dans notre chapitre VII.
En l'an Vil, les abus continuant toujours, le Gouvernement invita FInstitut à ouvrir un concours, pour décerner un prix de 1,500 francs à l'auteur du meilleur mémoire sur l'organisation des convois et des sépultures. Quarante mémoires furent présentés. Le résultat du concours fut proclamé en vendémiaire, an IX (septembre 1800 ). Le prix fut partagé entre Mulot et Amaury Daval. Le premier s'était préoccupé surtout des inhumations précipitées et répétait avec l'auteur de Y Etourdi :
Qui tôt ensevelit, bien souvent assassine, Et tel est cru défunt, qui n'en a que la mine.
Le second demandait des Champs-Elysées pour les grands hommes. Ils admettaientl'unet l'autre laliberté pour chacunde choisir le modede sépulture qui lui paraîtrait le meilleur. Les auteurs des autres mémoires étaient fort divisés d'opinions. Les uns demandaient que l'ustion devînt le mode funéraire officiel ; d'autres se prononçaient pour des raisons diverses, en faveur de l'inhumation. Un des arguments opposés à la crémation, reposait sur la rareté du bois et sur sa cherté croissante. Un de ces mémoires renouvelait une des coutumes de la Thrace ; il proposait d'enterrer les morts comme par le passé, de laissera la putréfaction le temps d'accomplir son œuvre, et d'exhumer ensuite les ossements pour les incinérer, afin de prévenir tout encombrement des cimetières. Le plus original de ces projets était, sans doute, celui de l'architecte Detournelle. Il proposait l'inhumation à titre perpétuel. Un cimetière une fois plein, on aurait laissé les défunts y dormir en paix et un autre cimetière aurait été ouvert; mais on aurait disposé les fosses de manière à permettre de livrer chaque cimetière à la culture, après un temps déterminé.
Nous plaçons bien au-dessus de tous les mémoires dont nous venons de donner une rapide esquisse, le rapport adressé par Cambry, administrateur du département de la Seine, à l'administration centrale de ce département. Le projet d'arrêté, joint à ce rapport, fut approuvé le 2 frimaire, an VIII, (24 novembre 1799), par l'administration, qui ordonna d'en envoyer un exemplaire à chacun des membres des deux Assemblées, du gouvernement, etc. etc. Gambry proposait la crémation, tout en laissant une pleine liberté à ceux qui préféreraient un autre mode de sépulture.
Cambry avait emprunté à Giraud sa pyramide centrale, mais au lieu de chaudières pour la lessive des savonniers, il y plaçait, pour incinérer les corps, des fourneaux qui, établis par des chimistes expérimentes, n'auraient point été alimentés au moyen du bois. Les murs de clôture du cimetière auraient été percés à l'inté-
rieur, d'une multitude de voussures pour le dépôt des urnes, de sorte que le « champ de repos, » aurait été un vaste columbarium ou colombaire. Ce colombaire aurait été bientôt envahi ; aussi Gambry qui proposait de placer à Montmartre son cimetière, voulut-il transformer en catacombes mortuaires les carrières environnantes.
L'administrateur du département de la Seine avait tracé, en même temps, un plan d'organisation des pompes funèbres, duquel on s'inspira plus tard. Mais lorsque son projet fut adopté par l'administration centrale de la Seine, l'heure de le crémation était passée.
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte.
Au Directoire succéda le Consulat, et le 26 messidor, an IX, le premier consul, ayant fait la paix avec Pie VII, signait le concordat qui fut ratifié le 23 fructidor (10 septembre 1801.) La question des sépultures fut définitivement réglée par le décret du 23 prairial, an XII (12juin 1804,) quinous régit encore aujourd'hui.