‹ La crémation et ses bienfaits; son histoire chez tous les peuplesChapitre 32 sur 40 · LA CREMATION DEPUIS LA REVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA CREMATION DEPUIS LA REVOLUTION FRANÇAISE

Repoussée par la première république, la crémation tomba dans un sommeil qui ne dura pas moins de cinquante ans. Quelques voix s'élevaient, il est vrai, par intervalle, en sa faveur et particulièrement lorsque l'encombrement des cimetières venait susciter de nouveaux embarras à l'administration; mais le public, sans lequel on ne pouvait rien faire, ni rien espérer, restait dans la quiétude de l'habitude prise. Il ne connaissait, pas même de nom, la crémation.

Il fallait donc, pour faire de la réforme funéraire une question à l'ordre du jour, en saisir vivement et énergiquement l'opinion publique, lui montrer les vices, les inconvénients, les dangers de l'inhumation et les bienfaits qu'on avait à attendre de la crémation ; il fallait dire et prouver que le sytème actuel n'est qu'un reste de l'ancienne barbarie, tandis quel'incinération a été, de tout temps, le mode funéraire des peuples civilisés de la race à laquelle nous appartenons; il fallait, après cette démonstration, revenir à la charge et y revenir encore, en présentant la question, successivement, sous tous les aspects, car elle est à la fois, morale, religieuse, sociale, hygiénique et économique. C'était, en un mot, toute une campagne à faire et une rude campagne, dont on ne pouvait espérer aucun avantage personnel.

L'auteur de ce livre n'hésita pas ; il s'y était préparé depuis plusieurs années, car il s'était épris de la crémation dans de longues pérégrinations à travers les Védas et les Pouranas et attendait d'elle bien autre chose qu'une simple réforme funéraire.

Cette entreprise ne pouvait être accomplie qu'au moyen d'nne publicité permanente, et il n'y avait à Paris, c'était en 1856, — qu'un

seul grand journal, celui d'Emile de Girardin, la Presse, alors dans tout son éclat, qui pût prendre l'initiative d'une campagne contre les préjugés, contre l'habitude enracinée, contre les idées religieuses généralement répandues, contre les tombeaux! Je me rendis auprès de l'éminent publicité et après quelques explications, la Presse fut ouverte à la crémation.

Mon premier article parut dans le n° du 2 octobre 1856. Le succès dépassa mes espérances. L'article fut reproduit ou analysé, et commenté par presque tous les journaux et je reçus un très grand nombre de lettres d'adhésion, de critiques et d'injures, qui prouvaient, les unes aussi bien que les autres, que j'avais été entendu et compris. Le nom de la crémation presque inconnu/ quelques jours auparavant, fut, dès, lors, dans toutes les bouches.

Un illustre écrivain me prêta bientôt son con-

cours, avec ce talent admirable de simplicité et d'élégance qui fait le charme de ses écrits. C'était Georges Sand. Après m'avoir félicité de mon initiative, dans son premier article, daté du 22 octobre, elle terminait en disant: « Sur ce, prions que le plaidoyer de M. Alexandre Bonneau ait le retentissement qu'il mérite et pour que la civilisation l'emporte de nos jours sur la barbarie. »

U Univers, journal de M. Veuillotet de l'ultramontanisme, avait d'abord gardé le silence, espérant que ce n'était qu'un feu de paille ; il ne tarda pas à comprendre au bruit qui se faisait autour de la crémation que le mouvement était sérieux, et lança, contre la crémation, trois grands articles, sans compter la reproduction intégrale d'un mandement de l'évêque d'Angoulême, qui m'anathématisait, sans me nommer. J'avais donc bien travaillé. La crémation dormait, je l'avais réveillée.

Bien d'autres avant moi avaient parlé de la crémation ; je ne ne les connais pas tous et je puis citer de mémoire Bory de Saint-Vincent, membre de l'Institut, qui rêvait au gaz qu'on en pourrait tirer, Léon Reynaud, dans un remarquable article de Y Encyclopédie nouvelle et Balzac. Plus récemment, en 1850, Havard avait fait

passer, dans la Presse même, une note en vingt lignes, pour recommander l'incinération à la municipalité débordée par la marée des cadavres. Théophile Gautier avait publié, en 1852, une ode où il louait le bûcher, au point de vue du beau, ce qui est cent fois juste, lorsqu'on le compare à l'inhumation, à la putréfaction et au squelette; Le regretté Dr Gaffe avait pris aussi, lui, sa défense ; et s'était préoccupé d'un nouveau mode d'incinération; mais tous les journaux constataient, en 1856, et non pas toujours, tant s'en faut, pour m'en féliciter, que j'avais tiré la crémation de son long sommeil, que je l'avais mise à l'ordre du jour et livrée à la discussion publique.

Si, eneffet, c'eût été un autre, mes articles n'au-. raient pas frappé si vivementFopinion publique ; ils n'auraient pas soulevé de si ardentes polémiques dans les journaux. Le Figaro et d'autres organes de la presse ne m'auraient pas reproché d'avoir inventé le mot crémation, pour habiller de neuf une vieille idée renouvelée des Grecs, comme le jeu de l'oie. Le docteur Londe, correspondant scientifique de l' Indépendance Belge , très hostile à la crémation, n'aurait pas publié dans ce journal, trois lettres consécutives, pour réfuter mes idées et celles de Georges Sand. Ernest Feydeau, l'auteur de Y Histoire des

usages funéraires qui, malgré nos relations déjà de vieille date, ne m'épargnait guère, n'aurait pas, en janvier 1857, écrit les lignes suivantes, en tête d'un de ses articles.

« Si c'eût été à Rome, il y a 1800 ans, qu'un novateur eût soumis au peuple un projet du genre de celui de M. Bonneau, ce n'est pas seulement Rome qui se fût émue, depuis le Forum jusqu'au sommet des Sept Collines; Fempire romain tout entier eût retenti de malédictions et d'anathèmes. Toucher à la sainte loi des funérailles ! changer la coutume funèbre! M. Bonneau eût été lapidé. »

Si c'eût été un autre, le correspondant du Précurseur cF Anvers, prenant occasion d'un nouvel article que je venais de publier, n'aurait pas exposé tout mon plan de crémation dans une longue lettre et il ne l'aurait pas fait précéder d'un préambule ainsi conçu :

Paris, 24 mars 1859.

« Je reviens, comme je vous l'ai promis, à la question des cimetières, qui sont véritablement, dans nos grands centres de population, une cause d'embarras inextricables et de difficultés d'une incontestable gravité, soit qu'on les envi-

sage au point de vue matériel, soit qu'on les considère sous le rapport moral et religieux.

« Monsieur Alexandre Bonneau l'a vivement compris, et c'est en cherchant le moyen d'y remédier, qu'il a étéconduit à présenter comme la seule solution possible, son système de la crémation ou du brûlement des morts.

« Ce système n'était pas nouveau, et M. Al. Bonneau en a retracé lui-même le curieux historique; mais il a su concilier avec toutes les exigences de la civilisation moderne, ce mode funéraire renouvelé des Grecs, des Romains, des Indiens, des Gaulois, des Scandinaves, des Germaius, des Hébreux, des Américains et d'une foule d'autres peuples dont je n'ai pas les noms présents à la mémoire.

« Son idée a obtenu un succès prodigieux succès de curiosité, d'estime et de sympathie, tout à la fois, car, en donnant aux indifférents, un sujet fécond de conversations, de commentaires, et même de plaisanteries, la crémation a conquis des milliers et probablement, des centaines de milliers de partisans dans tous les pays de l'Europe, caries mille trompettes de la publicité ont popularisé, dans tous les pays, l'ingénieux système du rédacteur de la Presse.

« La crémation adaptée à notre civilation, à

nos mœurs, à nos besoins moraux et économiques, mérite donc d'obtenir, dans vos colonnes, l'honneur d'un exposé complet et impartial.

« Je remplirai cette tâche, sans prendre parti, ni pour ni contre M. Bonneau. Je serai un narrateur fidèle et rien de plus. »

D'autres s'étaient dit, comme nous, que le feu couvait sous la cendre ; ils avaient cherché à le ranimer, et cet effort leur fait honneur; mais ils n'avaient pas su alimenter ce feu latent et le faire briller à tous les yeux, pour assurer le succès de la réforme.

Les faits que nous venons de constater et que nous aurions pu multiplier, appartiennent à l'histoire de la crémation, et nous ne devions pas les passer sous silence. Une autre raison encore nous faisait un devoir de les exposer. Le temps est père de l'oubli et beaucoup de nos concitoyens s'imaginent aujourd'hui quele mouvement de la réforme funéraire nous est venu en

droite ligne de l'Italie, de l'Allemagne ou de la Suisse. 11 y avait sans doute, à l'étranger comme en France, des hommes qui rêvaient à la crémation, mais la vérité est, que la grande impulsion est partie de chez nous, en 1856, et que l'élan donné par la presse française comme le constatait le précurseur d'A?ivers, dans l'article cité tout à l'heure, a poussé en avant nos voisins qui nous ont ensuite devancés dans la voie pratique.

Les articles publiés à Paris, et traduits par les journaux étrangers, avaient produit, dans les différents pays de l'Europe et en Amérique, la même sensation qu'en France, de sorte que tous lespeuples civilisés se trouvaient saisis, en même temps, delà question de la réforme funéraire.

On cherchait alors, dans tout ce qui se faisait chez nous, dans tout ce qui venait de la France quelque secret mystère. On croyait voir partout la main cachée de Napoléon HT, comme on a vu plus tard, dans toutes les manifestations politiques, la main de M. de Bismarck. On s'était donc imaginé, comme si Mademoiselle de Montijo ne se fût pas assise à côté de lui, sur le trône, qu'il favorisait le mouvement crémationiste, et qu'un colossal sarcophèbe ne tarderait pas à s'élever sur les hauteurs du ci-

metièredu père Lachaise. Cette fantastique imagination activa encore le mouvement de la crémation à l'étranger.

11 ne s'était produit, en Europe, rien d'important, rien de caractéristique, lorsque nous avons inauguré notre tâche, le 2 octobre 1856; et c'est précisément à partir de ce moment, quele mouvement réformiste s'accentua vivement en Europe. Gela est si vrai que le grand congrès crémationiste, réuni à Milan, en 1874, le constata lui-même . Le docteur Pini, chargé de retracer les progrès de la crémation en Italie, ne commençait qu'avec l'année 1857.

Pour propager, pour populariser l'idée de la réforme funéraire, je ne m'étais point contenté de la publicité de la Presse ; je m'étais efforcé d'entretenir la polémique dans les journaux de Paris, des départements et même de l'étranger. J'avais porté ma pensée jusqu'aux archives Israélites de M. Gahen, le traducteur de la Bible, afin de démontrer aux plus incrédules l'existence de la crémation chez les anciens Hébreux et d'agir sur la population israëlite elle-même. La Presse ayant changé de mains et de politique, je passai, en 1860 à Y Opinion nationale où je continuai ma propagande, profitant de toutes les occasions par entraîner le nouveau et nom-

breux public auquel je m'adressais. Je portai la crémation jusque dans les Encyclopédies et dans les publications encyclopédiques, pour la mettre sous les yeux de toutes les catégories des lecteurs.

Après la guerre fatale, je remontai sur la brèche et je poursuivis ma tâche jusqu'à la disparition de X Opinion nationale. Ma campagne en faveur de la réforme avait duré dix huit ans. Qu'yaije gagné? Un très grand nombre d'amis inconnus, je n'en doute pas, et beaucoup d'ennemis moins quiescents qui m'ont été très nuisibles. Mais j'avais trouvé ma récompense en moi-même, dansle sentiment du devoir accompli, en travaillant, suivant ma conviction, pour le bien public.

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