‹ La crémation et ses bienfaits; son histoire chez tous les peuplesChapitre 33 sur 40 · PROGRES DE LA CREMATION · texte numérisé non relu

PROGRES DE LA CREMATION

Un grand travail s'est accompli depuis 1857, en faveur de la réforme funéraire. La Lombardie y a pris une part particulièrement active et brillante. Aucun autre pays n'a fourni autant d'hommes éminents dans la science à cette œuvre nouvelle delà civilisation. Un excellent mémoire présenté dès 1857, à l'université de Padoue, par le professeur Goletti, avait inauguré ce mouvement qui, après une longue période d'études, d'essais, d'expériences sur des animaux morts, aboutit à l'invention de cinq ou six systèmes d'appareils crématoires.

Deux congrès internationaux de médecins, réunis, l'un à Florence, en 1869, Fautre à Rome en 1871, pour élucider les questions sanitaires, avaient exprimé, à l'unanimité, un vœu en faveur de la crémation facultative. Le sénat italien inséra, en avril 1873, dans le Gode sanitaire, un article qui donnait satisfaction à ce vœu. Un congrès composé de cinq cents membres, partisans de la crémation, eut lieu l'année suivante, à Milan, pour déterminer la Chambre des députés à ratifier le vote émis par le Sénat.

En attendant la décision de la Chambre des députés, on construisit, dans le cimetière monumental de Milan, un sarcophèbe ou crématorium, en forme de temple, où l'on installa l'appareil crématoire de MM. Polli et Glericetti. Le 22 janvier 1876, on y brûla, avec une grande solennité, le corps embaumé du chevalier Keller, qui avait légué, en mourant, les fonds nécessaires pour la construction de cet édifice. C'était la première crémation légale au-delà des Alpes; mais l'Italie s'était laissé devancer par l'Allemagne.

L'Allemagne n'était entrée pourtant que longtemps après elle dans le mouvement. Grimm s'était montré défavorable au retour à la crémation, dans un savant mémoire sur ce mode

funéraire chez les anciens, qu'il avait publié dans le recueil de l'Académie royale de Berlin. Le docteur Trausen avait pris, plus tard, la défense de la crémation, dans un ouvrage d'une érudition peu attrayante ; il avait même présenté à la Chambre des députés de Berlin un projet de réorganisation du système funéraire, où il proposait de substituer l'incinération à Tinhumation ; mais la partie du projet relative à la crémation avait été rudement écartée. Les Saxons firent eniin, en Allemagne, ce que les Lombards avaient fait en Italie. L'ombre de Witikind avait hanté, sans doute, leur chevet.

Un citoyen de Leipsig, le Dr Reclam, se fit l'apôtre ardent de la crémation. 11 allait de meeting en meeting, prêchant la foi nouvelle. 11 avait exposé ses idées, en 1874, dans une publication qui obtint un succès mérité. Le Dr Siemens, de Dresde, avait inventé, de son côté^un appareil crématoire qui, successivement perfectionné, fut installé dans cette ville. Le gouvernement saxon avait accordé la liberté de l'incinération et le Dr Siemens accomplit sa première incinération légale le 26 mai 1874.

L'appareil du Dr Siemens opère, comme ceux de l'Italie, au moyen du gaz, une incinération parfaite, sans odeur, sans fumée, à un

prix aussi modique que l'achat d'un cercueil, sauf les frais accessoires. Mais il brûle son cadavre en trente-cinq ou quarante minutes, tandis qu'il fallait près d'une heure et demie aux appareils italiens. Mais tout est perfectible, et il faut s'attendre à des découvertes nouvelles. Qui pourrait même affirmer que nous n'en viendrons pas aux bains caustiques du Décatir et de la révolution française? Le professeur Gorini, de Padoue a, en effet, trouvé un liquide qui, en vingt minutes, dissout entièrement un cadavre, os et chairs, sans en laisser autre chose que les sels minéraux, c'est-à-dire les cendres.

En Suisse, le Dr Wegemann-Ercolani avait donné à la réforme une vive impulsion. La Belgique et les Pays-Bas n'avaient pas manqué de zélateurs.

A Londres, où les cimetières appelaient encore plus qu'ailleurs, l'urgence de la crémation, il s'était manifesté quelques sympathies, trop isolées, en faveur de l'incinération. L'élan donné par la France ne fut pas arrêté par le détroit, et dès 1857, un membre du Collège Royal des Chirurgiens, publia sous ce titre Buming the dead, or urn sépulture etc. une très remarquable brochure qui fut favorablement accueillie par

une partie de la presse anglaise. L'auteur, tout en proposant un plan nouveau, parlait beaucoup de celui de M. Alexandre Bonneau, qu'il appelait le système français. A partir de 1873, les célèbres docteurs sir Henry Thompson et Letheby plaidèrent chaleureusement la cause de la crémation.

Reproduits par la presse américaine, nos plaidoyers pour la crémation avaient gagné beaucoup de partisans qui se sont multipliés d'année en année.

En définitive, l'idée de la crémation et de la réforme funéraire est partout en progrès. 11 s'est formé dans tous les pays, aux Etats-Unis, comme en Europe, des sociétés de crémation qui s'efforcent, par tous les moyens, d'accélérer le mouvement. On peut consulter sur cette première période de la crémation une excellente brochure publiée en 1874, par le Dr de Pietra- Santa, sous ce titre : La crémation en France et à l'étranger.

On nous avait proposé, en 1856 et en 4857, la fondation d'une société de crémation. Un homme de grand talent avait conçu un plan de sarcophèbe ; un spéculateur nous avait même communiqué le projet d'une entreprise pour la fabrication des urnes. C'était vouloir harponner d'un peu loin l'avenir; mais il n'y avait, sous le second empire, qu'à se recueillir en continuant la propagande.

Après la guerre, après la Commune, après le paiement de l'indemnité, le moment approchait où l'on pouvait chercher à faire entrer la crémation dans une vue pratique, car le terrain avait été suffisamment préparé.

Le Conseil Municipal de Paris comptait dans son sein beaucoup de partisans de la crémation. Plusieurs, mal inspirés, s'empressèrent de justifier les accusations qui avaient été portées fort injustement contre nous, dès le principe, par le parti clérical. Ils voulurent se faire de la cré-

mation, quoiqu'elle ne s'y prêtât pas, une arme de guerre contre les croyances religieuses. C'était compromettre, sans utilité pour personne, le succès de la crémation qu'il fallait laisser neutre comme la tombe; mais il y a des illusions dans tous les partis, et plusieurs s'imaginaient naïvement, qu'en devenant maîtres du fourneau, ils y brûleraient l'âme avec le cadavre, qui, pourtant, n'est cadavre que parce que l'âme, principe de vie et d'intelligence, a cessé de le réchauffer en se retirant de lui, à l'instant de la mort. Il est vrai que ce n'est point là de la pure chimie.

Des raisons beaucoup plus sérieuses et que nous approuvons de tout point, portaient le Conseil Municipal à désirer et à demander le rétablissement de la crémation. 11 prit donc le 14 avril 1874, sur la proposition d'un de ses membres, M. Cadet, ancien phamacien, une importante résolution.

11 décida qu'un concours serait ouvert pour la recherche du meilleur procédé d'incinération, se réservant de solliciter ensuite des pouvoirs publics, une loi autorisant l'usage facultatif de la crémation dans la ville de Paris. Une commission administrative déclara ensuite sagement, le 16 juillet 1875, qu'il ne serait apporté au-

cun obstacle à la célébration des cérémonies d'un culte quelconque.

La question étant ainsi engagée, le Conseil Municipal en a poursuivi la solution avec une louable persévérance. 11 a voté, en 1885, un crédit destiné à faire élever au cimetière du Père-Lachaise, un crématorium dans lequel on devait brûler, en attendant les volontaires de l'incinération, les débris des hôpitaux. Appelée dans sa première session de 1886 à délibérer sur un projet de loi relatif aux sépultures, la Chambre des députés y a introduit incidemment et sans débats, un paragraphe autorisant la liberté de la crémation. Le Sénat confirmera, nous l'espérons, cette résolution.

Il s'est formé aussi à Paris une société de crémation. Nous souhaitons vivement que ce livre puisse concourir au rapide succès de son œuvre et de celle du Conseil Municipal, en ramenant les indécis et ceux que des manifestations trop radicales auraient mis en fuite.

Ils comprendront, en effet, que la foi ne peut avoir rien à perdre, mais au contraire, tout à gagner, en s'associant à une grande réforme d'utilité publique qui n'exclut les cérémonies d'aucune religion. La crémation a été d'ailleurs, de tout temps, la plus haute expression du spi-

ritualisme et elle ne perdra point, quoi qu'on fasse, cette signification.

En réduisant, par uue opération rapide, notre corps .en poussière, en anéantissant le cadavre, en montrant le peu que vaut notre mortelle enveloppe, la crémation aura pour effet de renforcer progressivement la croyance .à l'immortalité de l'âme, car tout ce qu'on enlève à la matière, on le donne à l'esprit.

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