UN PLAN DE RÉFORME
Nous reprochons à l'inhumation, l'encombrement rapide des cimetières et l'obligation qu'elle nous impose d'en arracher les pauvres, après un court délai. La crémation fera-t-elle disparaître cette choquante inégalité? Accordera-t-elle à tous les citoyens la perpétuité de la sépulture? Il ne faut pas se bercer de cette espérance. Les urnes deviendraient, quoique plus lentement, aussi envahissantes que les cadavres, si on ne les arrêtait pas dans leur marche progressive.
La perpétuité n'est, heureusement, nécessaire
ni aux besoins de notre cœur, ni aux devoirs de la piété pour les défunts, car ce n'est point à leurs dépouilles mortelles que ce culte s'adresse, mais à cette partie fondamentale et toujours vivante de notre être qui ne reste ni dans le tombeau avec le cadavre, ni dans l'urne avec les cendres. Deux des peuples les plus spiritualistes qui aient jamais existé, les disciples de Zoroastre et ceux de Manou qui rendaient aux ancêtres le culte le plus fervent et le plus assidu, étaient si pénétrés de cette idée que les premiers ne conservaient rien des défunts et ne leur élevaient aucune espèce de tombeau et que les seconds jettent encore leurs cendres au vent et dans les rivières.
Nous ne croyons pas, néanmoins, qu'il soit bon d'imiter ces deux peuples, ou pour parler exactement, ces deux religions dans leur pieux radicalisme. En raison de notre double nature, le physique exerce sur le moral une action continuelle ; les sens parlent à l'âme, et nous sommes tellement influencés par les formes extérieures que nous ne pouvons nous représenter les défunts que sous la forme humaine dont ils étaient revêtus autrefois. Les tombeaux, les urnes et les autres symboles agissent également par les yeux sur notre esprit, et renfor-
cent en nous le sentiment de la piété envers les morts. Ils sont donc utiles, sans être indispensables, et ils donnent une satisfaction profonde à la douleur que nous cause une séparation cruelle.
Mais cette douleur et ces regrets n'ont aucune connexité avec la perpétuité des sépultures. Ils sont, au contraire, essentiellement temporaires. Le temps les adoucit peu à peu ; il les transforme ensuite en un sentiment affectueux et doux et finit par effacer ce souvenir même, non point dans le cœur des personnes survivantes, mais dans celui de leurs enfants et de leurs petits enfants. C'est la loi de la nature, à laquelle toutes les lois et toutes les institutions humaines doivent, autant que possible, se conformer. Le législateur hindou l'avait bien compris, aussi la grande loi du sraddha ou culte des ancêtres, limitait-elle le culte rendu aux défunts, par chaque chef de famille, à son père, à son aïeul et à son bisaïeul ; ce culte s'amoindrissait pour les trois ascendants supérieurs et disparaissait après eux, derrière le voile toujours épaissi d'un oubli qui ne permettait plus de rien distinguer, Il suffisait à ces mânes qui s'étaient effacés du souvenir des vivants d'une commémoration collective.
Dans cet ordre de choses, il faut laisser le plus possible à la famille, car le législateur moderne n'a pas à renouveler la loi du sraddha.
Toutes les familles auront le droit, après l'incinération, de retirer leurs urnes. Les riches, auxquels tout est facile, pourront les placer dans un endroit bien approprié de leurs maisons de ville ou de campagne, dans leurs jardins, dans d'élégants édifices. Lorsque leur laraire sera trop encombré d'urnes, rien ne les empêchera d'en verser le contenu précieux par ordre de temps ou par sélection, au milieu de cérémonies respectueuses, dans un monument particulier, qui sera le tombeau commun de la famille.
Mais quel usage feraient, de cette liberté, les deshérités de la fortune, ceux qui ne possèdent la moindre parcelle de propriété, ni à la ville, ni à la campagne ? Ils n'ont aucune demeure
fixe, car ils sont à la merci des riches qui peuvent, à chaque terme, les expulser et il ne se trouve pas, dans leur étroit logement, une place où ils puissent déposer décemment leurs urnes. Ils ne les retireront pas et comme ils forment la plus grande partie de la population parisienne, il faudrait, pour prévenir l'encombrement des nécropoles, prendre des mesures analogues à celles qu'on prend aujourd'hui dans les cimetières.
Supposons, pour mieux préciser, Paris produisant 50,000 urnes par an, ce qui nous transporte dans un avenir plus ou moins lointain. Représentons-nous, ensuite, une ou plusieurs nécropoles, pouvant contenir ensemble un million d'urnes, renfermant chacune en moyenne, quatre livres de cendres, car la crémation des adultes en donne cinq, avec les meilleurs appareils crématoires. Les nécropoles seraient totalement remplies en vingt ans; de sorte qu'il faudrait en construire d'autres cinq fois en un siècle cinquante fois un millier d'années, si l'on admettait le principe de la perpétuité ; il faudrait enfin, les entretenir pour... l'éternité, en parfait état de conservation sans aucune utilité pour personne.
11 est toutefois un moyen, non pas de préve-
nir l'encombrement des nécropoles publiques, mais de le ralentir considérablement, qu'on ne manquera pas d'employer. Nous voulons parler des colombaires.
On accordera l'autorisation de bâtir des colombaires, pour leurs membres décédés, à tout groupe de famille, à toute corporation, association, confrérie, et ces constructions seront encouragées par l'Etat et par la ville. Le nombre des colombaires s'accroîtra sans cesse au moyen des cotisations et des donations, et comme il importe de ne pas couvrir les environs des villes de monuments funèbres, une loi devra intervenir pour les faire établir, en forme de cryptes, dans les flancs des collines. 11 sera permis en outre, aux églises et aux monuments religieux, à quelque culte qu'ils appartiennent, de recevoir les urnes des fidèles.
Les nécropoles publiques se trouveront ainsi très allégées ; leur envahissement sera moins rapide et on accordera aux familles, pour retirer leurs urnes, un délai qui, pour des nécropoles renfermant un million d'urnes, pourrait être de trente, de quarante ou de cinquante ans.
Ce délaiexpiré pour empêcher l'encombrement, le contenu des urnes les plus anciennes, serait déposé par séries annuelles, dans des tombeaux
nationaux, tumulli, pyramides, cryptes, etc. Le transport des cendres, aurait lieu tous les ans, avec une grande solennité, la veille de lafête des morts qui deviendrait une fête nationale. On instituerait, en outre, de grandes commémorations décennales qui pourraient réunir tout un département et où l'on distribuerait, au nom des pères qui nous ont légué de bons exemples, dans toutes les branches de l'activité humaine, des récompenses honorifiques aux contemporains qui se sont distingués par des actes supérieurs de courage, de patriotisme, de dévouement, de charité et par des œuvres éminentes dans la littérature, dans les sciences, dans l'agriculture, dans l'industrie, et dans le travail. On établirait ainsi une nouvelle légion d'honneur essentiellementpopulaire où toutesles récompenses seraient décernées par un jury composé de délégués élus par toutes les classes de la population.
Les corporations possédant des colombaires enverraient elles-mêmes au tombeau national, leurs cendres les plus anciennes, afin d'avoir des places toujours libres et d'éviter la nécessité de construire périodiquement de nouveaux colombaires.
C'est ainsi que nous rendrions à nos pères un culte digne d'eux et de la France qui leur
doit tout ce qu'elle possède et qu'ils ont dotée, par un incessant travail, du magnifique outillage de la civilisation.
Telle que nous venons de l'exposer, l'organisation des sépultures, sous le régime de la crémation, remporteraitinfiniment sur celle quefinhumation nous impose. On a proposé pourtant, une solution plus expéditive et plus radicale des difficultés inhérentes aux sépultures. On retirerait du corps, en le brûlant, tout le gaz d'éclairage qu'il peut fournir et les cendres renfermant des principes précieux pour la végétation seraient déposées dans nos champs. On les rendrait ainsi « à leur destination providentielle, » dit le célèbre docteur Henry Thompson ; mais les peuples ne permettront jamais aux économistes, de transformer en engrais les cendres de leurs pères.
Les urnes faites en métal, sur un modèle unique, porteraient un numéro d'ordre et le millésime indélébile, qui seraient inscrits sur un
grand registre avec les noms et un extrait des actes de Fétat civil du défunt. On y joindrait l'extrait d'un livre d'or qui serait tenu dans toutes les mairies, pour constater les actes hautement méritoires des citoyens de toutes les conditions et les récompenses honorifiques qui leur auraient été conférées.
On remettrait à chaque famille, qu'elle retirât ou non son urne, un extrait du registre des crémations rédigé comme on vient de le voir.
Cet extrait serait écrit sur un fort parchemin, en forme de tablette et revêtu de tous les caractères officiels propres à en constater l'authenticité. Ces tablettes deviendraient le trésor des familles, pour le pauvre comme pour le riche. Elles conféreraient à tous ceux qui l'auraient mérité, une noblesse personnelle, dont l'éclat rejaillirait sur leurs descendants; le peuple aurait à son tour ses parchemins, qui exciteraient l'émulation du bien. Les fils ne voudraient pas démériter de leurs pères ; ils s'efforceraient d'honorer à leur tour leur famille et de léguera leurs enfants de bons exemples. On aurait démocratisé la généalogie.
Il serait perçu, pour chaque urne retirée, un droit destiné à couvrir les frais de crémation et de nécropole.
Toute famiile serait libre de rendre les urnes qu'elle aurait retirées; il y aurait pour cette catégorie d'urnes un registre particulier et un dépôt spécial. Les cendres qui n'auraient pas été retirées dans les délais fixés, seraient versées, comme les autres, dans le tombeau national.
Ce système ne permettrait pas seulement la plus longue conservation possible des urnes, il ne donnerait pas seulement à chaque citoyen une généalogie et des parchemins, il attacherait plus fortement les familles à la maison paternelle. 11 réagirait puissamment contre le nomadisme civilisé et rendrait les mœurs plus simples et plus pures.
Les hommes qui verront la grande réforme, si on sait bien l'orgauiser, seront donc meilleurs que leurs devanciers, et, par suite, plus heureux. Ils respireront un air moral et un air atmosphérique plus pur; ils boiront des eaux plus salubres et seront exempts de beaucoup de maladies auxquelles nous payons aujourd'hui un cruel tribut.