LA CREMATION EN PERSE
De toutes les religions professées par les peuples de racearyane, une seule celle deZoroastre, le mazdéisme ou religion d'Ormuzd, repoussa la crémation et l'inhumation, sous prétexte qu'elles souillent le feu et la terre ; elle défendait, également, de jeter les morts dans l'eau, pour ne pas porter atteinte à la pureté de cet élément. Zoroastre, ou, quel qu'il soit, l'auteur de l'Avesta, préférait, à ces modes funéraires, celui qui consiste à faire dévorer les défunts par les animaux féroces, par les chiens et par les vautours, investis, disait-on, de cette fonction par la nature elle-même.
Un si grand respect pour les éléments est d'autant plus extraordinaire, qu'en préservant le feu,
la terre et l'eau, Zoroastre livrait les miasmes cadavériques à l'air, qui n'est pas un élément moins respectable que les autres et qui pouvait partout les répandre au préjudice des populations. L'oiseau de proie, le loup et le chien devaient d'ailleurs, en emportant leur proie infecte, la laisser tomber sur la terre et sur les eaux, ce qui renversait la théorie entière.
En consacrant, au nom d'Ahura Mazda ou Ormuzd, ces usages enfantés par la primitive sauvagerie, Zoroastre n'était-il pas guidé par des considérations plus sérieuses? Nous sommes très portés à le croire.
Il régnait alors un profond antagonisme entre les Aryas de l'Est et de l'Ouest ; l'Avesta et le Rig-Véda le constatent; ils étaient divisés par des questions religieuses, et probablement aussi par des intérêts politiques outerritoriaux. Zoroastre s'appuyait sur des populations très attachées auxanciens usages, tandis que les Aryas de l'Est, devenus des frères ennemis, s'efforçaient de propager la crémation. Elle s'était même introduite dans un des pays que Zoroastre voulait entraîner dans sa sphère d'action, celui de Tchakra, comme l'inhumation, dans le pays d'Araquiti. Le vieux système funéraire de ces contrées était donc entamé ; le sol devait l'être
également. Les chefs du mazdéisme, voulant couper court à l'invasion, se seraient efforcés, pour leur opposer une infranchissable barrière, de renforcer les coutumes antiques. Ormuzd ne pouvait manquer d'intervenir. On représenta, en son nom, les coutumes nouvelles, comme des inventions d'Ahriman, l'infernale couleuvre. La cause des loups, des chiens et des vautours l'emporta donc jusque dans la Médie où le mazdéisme transporta le siège principal de son culte et de sa propagande, sous la direction de la tribu sacerdotale des mages. 11 lui restait encore à conquérir la Perse.
Ce pays de Tchakra, ou « de la roue, du disque, » arme des dieux et des anciens héros, où Ahriman, avait introduit la crémation, d'après le Vendidad, le premier livre de l'Avesta, n'étaitil point la Perse ou une de ses régions? Quoi qu'il en soit, la crémation paraît avoir été en usage chez plusieurs tribus de la Perse, avant l'introduction du mazdéisme, dans ces contrées.
LA CREMATION ET SES BIENFAITS Ti
Nicolas de Damas l'affirme, d'après une autorité considérable, celle du vieil historien Xanthus de Lydie qui expliquait, par l'usage de la crémation chez les Perses, Tordre barbare donné par Gyrus, de faire périr sur le bûcher, le roi Grésus qu'il avait vaincu. Il est, du moins, absolument certain que Cyrus ne professait pas le mazdéisme, puisqu'il ne craignait pas de souiller le feu, en lui faisant consumer un cadavre. Il faut en dire autant de Cambyse, qui fit brûler à Sais et à Thèbes, les corps embaumés du Pharaon Amasis et des princes et princesses de sa famille. Darius, fils d'Hystaspe, qui monta sur le trône après Cambyse, est même représenté comme un partisan et comme un propagateur de la crémation. Justin reproduit le texte d'un message qu'il avait envoyé aux Carthaginois, dont il prétendait être le suzerain, parce qu'ils étaient une colonie de Tyr. Il leur demandait un contingent militaire pour l'expédition qu'il avait projetée contre la Grèce, leur défendait de sacrifier désormais des victimes humaines, de manger de la chair de chien et leur ordonnait de faire brûler les morts, au lieu de les inhumer comme ils en avaient l'habitude.
Le mazdéisme ne tarda pas à prendre sa revanche. La Perse était depuis longtemps as-
sujettie aux Mèdes, lorsque Gyrus lui rendit son indépendance. Les mages avaient profité de l'asservissement, ou, si Ton veut, de la vassalité de ce pays, pour y introduire la loi deZoroastre, et ils avaient gagné une partie de la population. Le magisme était devenu une puissance avec laquelle il fallait compter, et ce même Darius, fils d'Hystaspe, dans lequel nous venons de voir un protecteur déclaré de la crémation, avait essayé, dans la seconde moitié de son long règne, d'entrer en composition avec lui, pour établir dans son royaume une unité qui lui manquait de plus en plus. Il accepta le mazdéisme, après y avoir fait accomplir, par les mages, des réformes importantes. Le mazdéisme était donc devenu la religion de l'Etat, et les rois perses déployèrent, dès lors, en sa faveur, un zèle qui allait jusqu'à l'intolérance et, souvent, jusqu'au fanatisme. L'exposition du corps devint, danstoute la Perse, nous ne disons pas dans toutes les provinces annexées, le rite funéraire obligatoire. Cette transformation ne s'accomplit cependant que progressivement. Voici, en effet, ce qu'écrivait Hérodote, vers fan 450, avant notre ère et 35 ans après la mort de Darius, fils d'Hystaspe : « Les usages qui se pratiquent en Perse, rela-
tivement aux morts, étant cachés, on n'en peut rien dire de certain. On prétend qu'on n'enterre point les corps d'un Perse qu'il n'ait été auparavant déchiré par un oiseau ou par un chien. Quant aux mages, j'ai la certitude qu'ils observent cette coutume, car ils la pratiquent à la vue de tous. »
Lorsqu'Alexandre renversa l'empire des Perses, le mode funéraire consacré par le mazdéisme, régnait depuis la Médie jusqu'à l'Inde et s'étendait, en longeant l'Himalaya, jusqu'au Tibet et au-delà. Les procédés n'étaient pas partout les mêmes. Il y avait, d'après les récits des anciens auteurs, des pays où l'on regardait comme plus avantageux de se faire manger par les chiens et d'autres où l'on donnait la préférence aux vautours ; on parle de tours très élevées, au sommet desquelles on déposait les corps. Cette dernière sépulture n'étaitpoint faite, évidemment, pour les chiens ; mais il y avait autour de toutes les villes et de tous les villages,
des cimetières environnés de murs, entièrement pavés, pour que la terre ne fût point souillée et divisés en compartiments, dans lesquels on plaçait les corps. Ces cimetières appelés Dak/imés ou Dakmas, sont seuls recommandés par les livres sacrés. On les plaçait sur les hauteurs, et on avait soin de laisser dans les murailles formant la clôture, des ouvertures pour que les chiens y puissent entrer, ainsi que les autres animaux carnassiers, de sorte que les corps y étaient communs aux animaux et aux oiseaux de proie. On avait soin de les attacher solidement à des pierres, placées à cet effet, dans les compartiments, afin que ces assainisseurs publics ne puissent en emporter les membres au dehors.
Gomme les Tibétins d'aujourd'hui, les Bactriens nourrissaient, avec sollicitude, les chiens destinés à les manger un jour. Les Grecs ne pouvaient voir, qu'avec dégoût, ces pratiques ignobles et Nicanoor, nommé gouverneurde Bactres par Alexandre, voulut y faire renoncer la population ; mais elle résista avec tant d'énergie, qu'il dut renoncer à son projet, dans la crainte d'une insurrection redoutable.
Aujourd'hui encore, les Parses de l'Inde, disciples de Zoroastre, ont conservé, à quelques
différences près, le môme mode de sépulture. Le Dakmé de Bombay s'élève sur une haute colline qui donne sur la mer; au milieu de l'enclos, une large balustrade en pierres entoure une grande ouverture, profonde comme un puit et divisée en trois compartiments, un pour les hommes, un autre pour les femmes et le troisième pour les enfants. Des vautonrs, planant toujours dans les airs, attendent le festin que la mort leur prépare. Lorsque le corps a été déposé et attaché sur la dalle funèbre, lorsque la foule attristée des parents et des amis s'est éloignée, les vautours s'abattent : ils attaquent d'abord les yeux ; mais lequel attaqueront-ils le premier? Parmi les parents qui se retirent, il en est toujours qui ralentissent leur marche en détournant la tête avec anxiété. Ils s'arrêtent à quelque distance ; les vautours, après avoir un moment tournoyé, s'élancent comme un trait. Est-ce l'œil droit qui est enlevé le premier? Que lafamille se console ; le défuntjouitd'unbonheur parfaitdans le Gorotman,dans la demeure heureuse de la sainte montagne ; si c'est l'œil gauche, le signe est incertain et les prières pour le mort n'en sont que plus obligatoires. Mais ce n'est point le mazdéisme qui apprend à croire à ces présages, c'est la superstition populaire.
On trouve dans l'Avesta, de très longs détails sur la manière de purifier la terre, le feu et l'eau souillés par le contact d'un cadavre ; mais si curieux qu'ils soient, nous ne pouvons les reproduire.
Un autre rite bien plus extraordinaire encore que celui dont nous avons parlé est assigné aux chiens par l'Avesta. Dès qu'un homme est près d'expirer, on amène devant lui un chien, de l'espèce dite « à quatre yeux » qui fixant sur lui son regard, le purifie et permet à son âme de prendre la bonne voie, en chassant les démons venus pour la saisir. Ce chien ne peut être que le symbole vivant d'un être céleste.