CHAPITRE V
LA CREMATION VEDIQUE
En passant d'un peuple à un autre peuple, d'une tribu à une autre tribu, les croyances religieuses, les mythes, les symboles tendent à se modifier sans cesse. Chaque groupe les élabore, comme le corps élabore la nourriture, pour se les assimiler, c'est à-dire, pour les approprier à son génie particulier et à son état moral. C'est ainsi que chaque religion finit par se scinder en religions distinctes, plus ou moins élevées ou grossières, suivant le degré de culture et d'avancement de chaque groupe.
Ce travail est de tous les temps, et nous en voyons d'innombrables exemples, au sein
même du Christianisme, depuis son origine, jusqu'à nos jours.
Il s'accomplissait beaucoup plus aisément dans les temps antiques, lorsque les peuples étaient plus isolés et qu'il n'y avait encore aucun sacerdoce bien organisé, aucun livre sacré, formulant les croyances et leur donnant un caractère d'orthodoxie. Il eut lieu simultanément, et sur beau, coup de points, parmi les Aryas qui avaient joint à leurs croyances primitives, les dogmes saturniens ; le dieu unique s'émanait en divinités nombreuses, dont on pouvait, à volonté, modifier lesattributs, et développer ou restreindre la série, sans porter aucune atteinte aux principes : l'immortalité de l'âme, la déification des défunts, etc.
Chaque tribu faisait spontanément ce travail de transformation qui se manifestait dans les hymnes composés par ses poètes, en l'honneur des dieux admis dans son panthéon particulier. On donne le nom de Védique à l'époque où ces chants furent composés, parce que ceuxd'entreeux qui appartenaient au groupe hindou furent réunis dans un recueil appelé Véda.
De l'élaboration religieuse qui eut lieu chez les Aryas hindous, sortirent des sectes diverses, dont les principales furent 1* Celle de Roudra, Siva ou Kala (le temps) qui était la forme hin-
doue transformée de la religion saturnienne ; 2° le Brahmanisme, qui adorait Dieu sous le nom d'Agni-Brahman et sous le symbole du feu ; 3° le Vichnonisme. Le recueil des hymnes formé par les Brahmanes, qui en écartèrent tous les chants contenant des doctrines trop dissipantes, porte le nom de Rig-Véda.
Les pitris mânes ou les morts déifiés occupent une large place dans le Rig-Véda. Ils y sont représentés avec un corps subtil, éthéré, invisible, qui était fait probablement à l'image de celui des défunts. 11 en était de même chez les Grecs, qui, pour cette raison, donnaient aux mânes les noms de Skiai « ombres » et de Eidoloi « images, ressemblances. »
Cette croyance est liée, dans le Rig-Véda, à celle de la transmigration des âmes, de sorte que l'âme, en se séparant du corps, ne recevait qu'une récompense ou un châtiment temporaire, proportionné à ses mérites, à moins qu'elle ne fût parvenue à un degré de perfection
m LA CRÉMATION ET SES BIENFAITS
qui lui permît de sortir de la sphère de la transmigration. Ces idées et celle de la puissante efficacité du feu (Agni), pour la purification du corps et de l'âme, dominent la crémation aryane, védique et brahmanique.
Agni (( le père feu, » — comme disaient les Gaulois, — était, de droit comme de fait, le dieu de la crémation. 11 était la source de la vie et après l'avoir fait jaillir de sa divine essence, il l'avait, prenant la forme de Twachtri, le feu démiurge, introduite dans le corps humain. 11 n'appartenait donc qu'à lui de la ranimer après la mort, au moment où elle semblait près de s'éteindre. « Parmi les dieux, — dit le chantre védique ( section I, lect. 2, hymne 5.) — quel est celui dontnous prononçons d'abord le nom vénérable? Quel est celui qui, (à la mort et à l'époque fixée) doit nous rendre à la grande Aditi (la nature ; par l'effet de la transmigration), et nous faire revoir (ainsi) le père et la mère (Le ciel et la terre) ? Avant celui des autres immortels, nous prononçons 1q nom vénérable d'Agni ; c'est lui qui doit nous rendre à la grande Aditi et nous faire revoir le père et la mère » On ne pouvait exprimer plus clairement le rôle d'Agni dans la crémation.
Citons maintenant les principales strophes
d'un hymne adressé à Agni, en faveur d'un trépassé, au moment de la crémation:
« Si tu es satisfait de nos offrandes, ô Agni, entoure ce trépassé, avec les pitris. 11 vient pour obtenir un corps qui transporte son âme. Qu'il soit au pouvoir des dieux.
« Que son œil aille dans le soleil ; son souffle dans Vayou (le vent)... Remets au ciel et à la terre ce que tu leur dois. Donne aux eaux et aux plantes, les parties de son corps qui leur appartiennent.
« Mais il est de son être une portion immortelle ; c'est elle qu'il faut, ô Agni ! échauffer de tes rayons, enflammer de tes feux. O dieu qui connais les choses nées, (Djatavédas), dans le corps fortuné formé par toi, transporte le au séjour des hommes pieux!
« O Agni, fais-le redescendre ensuite parmi les pitris. Qu'il vienne au milieu des invocations et des offrandes. Revêtu de la vie, qu'il vienne, (lorsque le temps de sa récompense paradisienne sera épuisé), reprendre son corps! ô Djatavédas ! qu'il s'unisse à un corps I
« O trépassé! que le feu vainqueur et superbe, fier de son éclat, s'étende autour de toi pour te consumer ! »
Agni donnait à l'âme, comme on vient de le voir, un corps pour s'élever aux demeures bienheureuses. Ce corps, souvent comparé à un char, était appelé Svaniti, Asonaniti. Nous le retrouvons chez les Grecs, et chez les Romains et Eusthathe nous a transmis, dans ses Commentaires sur Y Iliade, de curieux renseignements sur ce char, « qui laisse à la terre, tout ce qu'il y a en nous de terrestre. » C'est ce que dit également l'hymne védique, avec cette différence qu'il restitue aux cinq éléments, ce qui appartient à chacun d'eux dans le corps humain. La Genèse exprime la même idée en ces termes : « Tu retourneras à la terre d'où tu as été pris. » Mais le livre sacré des Hébreux y fait rentrer l'homme tout entier, car, pour Moïse, «l'âme, c'est le sang, » la chair coulante.
Une fois parvenu au monde des hommes pieux, une fois divinisé, le corps du défunt redescend avec les autres pitris-mânes, pour prendre sa part des oblations, des libations, des sacrifices qu'on offre aux dieux ou qu'on leur offre à euxmêmes. Des rites analogues existaient chez tous les peuples ; partout on offrait aux mânes comme aux dieux, des mets, des viandes, et des boissons, dont ils humaient avec délices les subtils arômes, appropriés à leurs corps éthérés.
De là les repas qui accompagnaient les funérailles et les autres cérémonies funèbres.
Après avoir choisi un lieu convenable, on dressait le bûcher et on élevait à proximité un autel pour offrir un sacrifice aux dieux et aux pitris. On faisait, en faveur du trépassé, des invocations à Agni, considéré sous une double forme : comme feu du sacrifice et comme feu du bûcher, comme l'Agni qui fait briller ses feux sur le foyer et l'Agni mangeur de chair. On immolait les victimes ; on prenait la graisse et la moelle et on en couvrait le défunt étendu sur le bûcher, pour activer la combustion. C'est ce que l'hymne déjà cité appelle la « cuirasse d'Agni. »
A l'endroit même où s'élevait le bûcher, on creusait, après avoir prié Agni de purifier cet emplacement, une fosse dans laquelle on enterrait les cendres et les os qui n'avaient pas été
brûlés; sur cette fosse, on élevait un tertre dont la hauteur variait, sans doute, suivant la fortune et le rang du défunt.
L'inhumation qui avait précédé la crémation, avait été ensuite pratiquée simultanément avec elle; c'est ce qui donna lieu à la distinction des pitris Agnidagdhas « brûlés par le feu » et Anagnidagdhas « non brûlés par le feu. » Il semble même résulter de quelques passages du Rig Véda et surtout de l'hymne à Mrityon, le dieu de la mort, qu'il existait, à l'époque védique, une demi-crémation qui aurait consisté, soit à retirer les corps du bûcher, avant que les flammes n'eussent consumé sa chair, soit plutôt à préserverde l'incinération, l'ossature seulement. On y lit, en effet, ces paroles qui s'appliquent difficilement à la grande crémation:
« (0 trépassé) va trouver la terre, mère large et bonne, qui s'étend au loin. Qu'elle soit douce comme un tapis pour celui qui a honorélesdieux par ses présents. Qu'elle te protège contre Nirriti (déesse du mal. ) 0 terre, soulève-toi ; ne blesse pas (ses ossements) ; sois pour lui prévenante et douce. 0 terre, couvre-le, comme une mère couvre son enfant d'un pan de sa robe. J'amasse cette terre, jefais ce tertre autour de toi, pour que (tes ossements) ne soient pas blessés.
11 est à peu près indubitable que les primitifs Aryas livraient, comme leurs frères de l'Iran, leurs morts aux animaux et aux oiseaux de proie. Nous voyons figurer, en effet, dans le mythe funéraire, Sarama et ses deux fils, la chienne et ses deux chiens « à quatre yeux, » identiques aux chiens funéraires de l'Avesta. C'est la crémation, sans doute, qui détruisit parmi les Aryas hindous, ou acheva d'y détruire un usage si attentatoire au respect que l'homme se doit à lui-même. Pouchan qui, par son rôle de psycho-pompe, fait songer à Mercure, paraît avoir eu lui-même une forme canine.
Les autres dieux associés à Agni dans le rite funéraire sont Yama, roi du sombre empire, le maître des chiens dont nous venons de parler; Varouna,le grand Justicier, le ciel nocturne, qui a des yeux innombrables pour tout voir et qui représente en même temps l'Océan céleste. Citons enfin Soma qui, au point de vue où nous
sommes ici placés, se présente sousdeuxaspects différents. Il est le principe humide et, par suite, la libation qui avec Agni forme l'essence même du sacrifice. Cette essence se répandait nécessairement sur le bûcher. La déification du défunt n'avait donc pas lieu sans Soma. Sous son second aspect, et aussi comme dieu de l'élément humide, il est Lanus, et préside, dans l'orbe lunaire, au réservoir de l'Ambroisie qui donne l'immortalité.
C'est dans sa sphère céleste que résident les pitris-mânes dont il est le directeur et le roi.
Nous avons dit l'essentiel, arrêtons-nous là; les commentaires et les comparaisons nous conduiraient trop loin.