CHAPITRE VI
LA CREMATION BRAHMANIQUE
Aux rites de la crémation védique que les hymnes ne font qu'imparfaitement connaître, le brahmanisme en joignit d'autres qui, la plupart, se rattachaient à des idées antérieures. Le Manava Dharma Shostra ou « Livre de la loi de Manou » ordonne de brûler les défunts, hors des centres de populations, dans des lieux spécialement affectés à cet usage. Il n'exclut de la crémation aucune des quatre castes, mais il veut que le cortège funèbre d'un Brahmane sorte de la ville par la porte de l'orient, qui est le côté de la lumière, celui d'un Kchatriya ou guerrier, parla
porte du nord, le côté de Kouvera, dieu de la richesse ; celui d'un Vaicia par la porte de l'ouest, côté de Varouna ou des eaux, et celui d'un Soudra, par la porte du sud, côté de Nirriti et d'Yama, côté du mal et de la mort.
Le corps du défunt doit être porté au cimetière par ses parents, ce qui exclut les gens d'une autre caste. Un brahmane ne peut brûler le corps d'un étranger. On allume le bûcher d'un brahmane et celui de sa femme avec le feu qu'il entretenait pendant sa vie, en se servant des ustensiles sacrés. Manou ajoute, ce qui semble être une protestation contre le mazdéisme, que rien ne peut souiller le feu. « Doué, — dit-il, — d'un pur éclat, le feu, même dans les places où l'on brûle les morts, ne peut être souillé, et il flambe ensuite, avec plus d'activité, pendant les sacrifices, lorsqu'on y jette du beurre clarifié. » (ix, 378.)
Le cadavre est pourtant l'impureté des impuretés, à tel point que pendant quatre jours après le décès, le seul contact d'un des parents du mort, souille une personne et lui impose des ablutions et des purifications. On ne doit donc choisir, pour brûleries morts, que les plus abjects des Tchadalas ou parias « méprisés même par les hommes méprisables. »
Sans la libation qu'on verse sur le bûcher, nul ne peut-être complètement purifié, ni s'élever aux demeures bienheureuses, ni par conséquent passer aux rang des dieux mânes. Manou prive de cette libation ceux qui n'accomplissent pas leurs devoirs (funèbres), les moines mendiants hérétiques, les femmes qui tuent leurs maris, ceux qui se donnent la mort volontairement, les gens nés du mélange impur des castes, les femmes de mauvaise vie, celles qui se font avorter ou qui boivent des liqueurs spiritueuses.
Dans le monde gréco-romain, l'enfant qui n'avait pas fait ses dents, était exclu de la crémation. La loi de Manou ordonne aux parents, « d'emporter cet enfant hors de la ville et de le déposer comme un morceau de bois dans la forêt, sans recueillir ses os par la suite. » Cet enfant était considéré comme n'appartenant pas encore à la société religieuse dont il n'avait pas reçu les sacrements.
Nous avons fait connaître la théorie de la cérémonie funèbre, en vertu de laquelle le défunt devientun esprit céleste. Le livre de Manou déclare qu'elle existait « dès le commencement.» Lebrahmanismesut en apprécier la haute portée et il en fit la base de tout l'édifice social.
S'adressant aux dieux, les fidèles disent dans un hymne du Rig-Véda : « Qu'il nous soit donné (à chacun de nous) d'avoir un fils, par qui nous puissions traverser les eaux d'en haut (l'océan céleste) dans notre voyage vers les demeures heureuses. »
La théorie est là tout entière. Un homme ne peut-être admis parmi les dieux Mânes, parmi les pitris, que s'il laisse un fils légitime, pour célébrer en son honneur, la cérémonie funèbre, et de là, la nécessité du mariage, l'institution de la famille, l'obligation de tous les devoirs qu'elle comporte et celle d'un rite funéraire conforme à la dignité de l'être humain, appelé à d'immortelles destinées.
11 faut savoir, pour bien comprendre ces antiques institutions, dont les principes dataient probablement de l'époque saturnienne, qu'il ne s'agissait alors de rien moins que de fonder la société etla civilisation, car au milieu d'une promiscuité générale et de passions qui n'avaient pas de frein, elles n'existaient encore qu'à l'état rudimentaire.
C'est donc sur le dogme de l'immortalité de l'âme que les civilisateurs des anciens âges avaient établi les lois civiles et religieuses qui devaient faire sortir l'humanité de la barbarie primitive. Ce n'est point avec le matérialisme qu'une transformation si grande et si heureuse aurait pu s'accomplir.
Nous ne comprenons guère aujourd'hui, sans doute, une théorie qui faisait dépendre de la cérémonie funèbre la déification des défunts. Les Grecs et les Romainsavaient pourtant les mêmes croyances et elles se retrouvent, sous d'autres formes, dans le catholicisme. La raison antique, liée parla chaîne de la tradition, était si profondément pénétrée de la sainteté de ces institutions, de la vérité de cet enseignement, qu'on donnait à la cérémonie funèbre le nom de Sraddha, « la foi; » l'acte de foi par excellence, en Zand, Sraosha et en latin, Credo, « je crois. ».
11 y a dans ce mot, une révélation profonde de notre conscience, car à quoi pourrions-nous croire, si nous ne croyions pas à nous-mêmes, à notre propre existence qui ne serait qu'un néant, qu'une vaine apparence, si elle devait être sans lendemain ? proclamons donc la persistance de la vie chez nos pères défunts. Tous mythes et tous symboles écartés, cette foi est vraiment la seule qui puisse réchauffer nos cœurs et élever nos pensées ; la seule qui puisse nous donner un principe de conduite avec le sentiment du devoir et celui de notre propre dignité, sans l'orgueil, qui n'est qu'une brutalité d'égoïsme, qu'une fièvre d'ignorance.
Le brahmanisne développa, et même jusqu'à l'excès, les conséquences de cette foi vitale de l'humanité. Il organisa si fortement le culte des ancêtres, que la famille ne pouvait faire un seul mouvement, pour ainsi dire, sans élever son âme vers ses pères qui étaient censés veiller sur elle du haut du ciel. La Sraddha l'enveloppait comme un filet. On attachaità ce culte une telle importance qu'on le regardait comme plus obligatoire que celui des dieux eux-mêmes. « La cérémonie en l'honneur des mânes — ditlelivre de Manou (iil, 200) est supérieure, pour les brahmanes, àla cérémonie en l'honneur des dieux:.»
Au moyen de la cérémonie funèbre, on fait monter au ciel l'âme du défunt, revêtue d'un corps éthéré ; mais après l'avoir aussi placé parmi les pitris, il faut l'y maintenir et, dans ce but, le fils aîné doit renouveler quinze fois la cérémonie funèbre dans les douze mois qui suivent le décès. On ne s'occupe que du défunt dans ces quinze services funèbres, auxquels on donne, pour ce motif, le nom de Dékodichta « adressé à un seul. » On n'offre alors qu'à lui le Pi?icla ou gâteau rond, en forme de boule, qui est l'offrande spécialement présentée aux mânes. On appelle Sapindas « liés par le pinda, » le bisaïeul, l'aïeul, le père défunts et le fils qui leur offre le gâteau. Les trois ascendants supérieurs, trisaïeul, quadrisaïeul, quintisaïeul, ne reçoivent plus que les rognures de la pâte avec laquelle on a fait les gâteaux, parce qu'il ne reste plus aces degrés éloignés qu'un vague souvenir deparenté.
On doit aux mânes une autre offrande, la libation d'eau ; le fils aîné et les autres parents du défunt y sont tenus. On nomme Samavdakas, ceux qui y sont obligés, et cette obligation cesse, lorsque les souvenirs de parenté se sont effacés, ou lorsque le nom de la famille s'est éteint. Une autre cérémonie dite Sapindana a lieu le jour anniversaire de la mort.
Tous les mois, le jour de la nouvelle lune, a lieu un Sraddha solennel, obligatoire pour le fils aîné pendant toute sa vie. S'il négligeait cette cérémonie, son père et ses aïeux perdraient, par degrés, les avantages de la déification, et redescendraient peu à peu sur la terre, où ils seraient obligés d'errer, tristes et irrités, jusqu'au jour où ils devraient rentrer, avec de nouveaux corps, dans la sphère de la transmigration. Quel fils serait assez dénaturé, pour infliger un pareil supplice à ses ascendants ? Il y perdrait d'ailleurs ses protecteurs célestes et des châtiments terribles tomberaient sur lui et sur ses enfants.
Dévoués à leur famille terrestre qui les a fait monter au ciel, les pitris ne restent étrangers à rien de se qui s'y passe. Ils s'efforcent de détourner d'elle toutes les adversités, les maladies et le mal moral, le péché. C'est à eux qu'elle attribue sa prospérité. Le chef de la famille reconnaissant doit donc leur offrir un sraddha, lorsqu'il réussit dans une entreprise de quelque importance, lorsqu'il lui naît un enfant, lorsqu'un sacrement est conféré à l'enfant, à l'occasion d'un mariage, etc.
Chaque sraddha est accompagné d'un repas funèbre, offert aux dieux-mânes ou pitris- mânes,
et auquel on invite les parents et des brahmanes. On appelle ce repas Pinclan-Wakaria « repas après les pindas, » parce qu'il a lieu après l'offrande des gâteaux aux aïeux divinisés. Ce repas doit être célébré dans un lieu pur et écarté, sur le bord d'une rivière, dans les clairières des forêts. Les mânes se réjouissent de tous les mets délicats qu'on peut leur offrir, et de la joie que leurs parents et les brahmanes éprouvent à les manger ; aussi les riches mettent-ils souvent un grand luxe dans ces festins, où figurent, indépendamment des produits naturels de la terre et de ceux de la vache, des poissons, des oiseaux, différentes espèces de viandes, parmi lesquelles figurent celles de l'antilope, du daim et même du rhinocéros.
C'est, comme on voit, une rude tâche que celle du fils aîné. Mais son droit d'aînesse lui assure tout l'héritage paternel, chose juste, dit le livre de Manou, puisque, en sa qualité de fils aîné, pout-tra, il a sauvé son père du pont, c'est-à-dire du purgatoire en lui conférant une immortalité bienheureuse.
Disons enfin que le grihasta ou maître de maison, fait une mention spéciale despitris, dans le sacrifice homa, qu'il est tenu d'offrir chaque matin àtous les êtres de la création. Nitya «perma-
nent, » est le nom donné à ce sacrifice quotidien.
Soma Liinns étant le roi des pitris-mânes, le culte des défunts est réglé d'après le cours de la lune. Le livre de Manou déclare que la seconde quinzaiue, la quinzaine noire est la plus propice pour l'accomplissement du sraddha et que la seconde partie du jour est de même préférable à la première. Il ajoute que le sraddha 'doit être accompli en plein jour, parce qu'il pourrait être troublé la nuit par les mauvais esprits qui rôdent dans les ténèbres.
A quels dieux correspondent les défunts déifiés? Le livre de Manou nous l'apprend en ces termes : « Les sages appellent nos pères Vasous ; nosgrands-pères paternels Moudras, les pères de nos grands-pères paternels Adilyas ; ainsi l'a décidé la révélation éternelle. »
Les Vasous ou dieux stabiliteurs, président comme les Lokapalas ou gardiens du monde, aux points cardinaux ; les Roudras sont des formes de Houdra-Siva et les Adityas paraissent être les formes du soleil dans chacun des douze mois de l'année.
L'ensemble des rites funèbres est appelé Achtaka. Nous n'en avons reproduit que les traits dominants. L' achtaka éclaire d'une vive lumière la crémation grecque-romaine.
Depuis la « révélation » primitive de Manou, jusqu'à l'époque moderne, il s'est écoulé peutêtre quarante siècles, pendant lesquels beaucoup de rites nouveaux ont été ajoutés à la crémation, sans qu'il soit possible de préciser les époques où ils se sont introduits dans la liturgie et dans les coutumes. On y trouve une infinité de détails, souvent ridicules, malgré leur caractère symbolique, et nous perdrions notre temps à les décrire. Ils varient d'ailleurs de pays à pays.
La vache était déjà, du temps de Manou, et bien avant lui, un animal sacré, doué d'une vertu purificatoire extraordinaire ; mais le code révélé, ne lui attribue encore aucun rôle dans les funérailles. Aujourd'hui et depuis une longue série de siècles, on purifie les moribonds en leur faisant avaler quelques gorgées d'une liqueur appelée pantcha-gavia, parce qu'elle est composée de cinq choses qui sortent de la va-
che : — lait, beurre, caillé, urine et bouse. — On fait approcher de lui une vache bien harnachée, dont il doit tenir la queue, jusqu'au moment où il rend le dernier soupir. On célèbre l'oblation homa et l'on place le brahmane, lorsque le moment de la mort approche, sur la terre recouverte de bouse de vache, au-dessus de laquelle, on a étendu des tiges d'herbe sacrée et un drap neuf. Lorsqu'il est couché sur le bûcher, on lui pose sur l'estomac une bouse de vache sèche, on y met le feu, et pendant qu'elle brûle lentement, à la façon de l'amadou, on célèbre sur elle le sacrifice d'oblation, homa, dont nous avons déjà parlé. Après d'autres cérémonies, la Sapinda, le fils, chef des funérailles, casse, auprès de la tête du défunt, une cruche avec laquelle il vient d'arroser le bûcher, acte qui le constitue héritier; il place une pièce d'argent dans la bouche du mort, et baise les différentes ouvertures de son corps, en l'honneur des dieux qui y président. Le chef des funérailles et les assistants, sauf les brahmanes, t'ont ensuite différentes ablutions, prennent le bain de la mort et le bain dit du Gange.
Tous les récits de crémation, que nous avons sous les yeux, diffèrent les uns des autres, parce que les rites secondaires varient suivant les ré-
gions, comme nous l'avons dit^et aussi suivant les sectes, suivant les castes, quoique les funérailles des trois premières soient assez analogues, et suivent les volontés exprimées par le défunt ou celles de la famille. Nous ne reproduirons aucun de ces récits, pas même celui de l'incinération du radjah ou roi de Kolapore, mort à Florence, il y a une douzaine d'années, et qu'on accomplit près de l'Arno, pendant la nuit, pour éviter la curiosité populaire.
L'on recueille, le quatrième jour après la crémation, les cendres du défunt et les fragments d'os qui peuvent rester. Quiconque touche, avant cette cérémonie les parents du mort, est souillé lui-même. La période d'impureté dure dix jours pour un brahmane, douze pour un Kchatriya ou guerrier, quinze pour un Vaisya, laboureur ou artisan et un mois pour un Soudra. Les Brahmanes se purifient à l'expiration de cette période, en touchant de l'eau, les militaires en touchant leur arme, les laboureurs en touchant un aiguillon, les soudras en touchant leur bâton.
Le brahmanisme, le pur brahmanisme ne connaissait, dans l'origine, d'autre mode de sépulture que la crémation, puisque le livre de Manou, qui en est Fexpression orthodoxe, n'en mentionne point d'autres, si ce n'est pour les enfants, de moins de deux ans ; mais il existait, à côté du brahmanisme, des sectes ou religions qui n'avaient point accepté sa réforme, les unes aryanes et les autres touraniennes. Les adhérents de ces religions rivales étaient restés attachés, soit aux vieux rites sauvages, soit au rite saturnien.
Ceux qui jetaient leurs morts dans les rivières restèrent d'autant plus attachés à ce mode funéraire, que les rivières avaient vu s'accroître progressivement l'idée de sainteté qu'on attachait à leurs eaux. Le mythe grandiose de la chute du Gange vint renforcer encore cet usage traditionnel. Le fleuve sacré, en tombant du haut du Mérou sur la terre, et en pénétrantdans ses profondeurs, n'avait il pas ressuscité, par
son seul contact, les 30,000 fils de Sagara qui n'étaient plus qu'un monceau de cendres? Le Gange avait donc la vertu de rendre la vie aux morts ; or, les autres fleuves ne sont, eux-mêmes, que des rameaux du Gange céleste : Ils participaient donc des mêmes vertus, et particulièrement ceux qui avaient été consacrés par les dieux. L'Inde n'en manquait pas, car elle est le pays des légendes, et on avait continué à jeter les corps dans les fleuves. Mais la crémation gagnait toujours du terrain; elle finit, à des époques très reculées, par s'imposer aux non-Aryas eux-mêmes et dota l'Inde d'un nouveau bienfait. Au lieu de jeter les corps entiers dans les rivières et dans les lacs sacrés, ce qui était dangereux pour la santé publique, on n'y jetait plus que des cendres inoffensives.
Les morts recevaient ainsi après la purification du feu, celle des saintes rivières, et ceux qui en étaient éloignés pouvaient, sans aucun inconvénient, conserver les cendres, jusqu'à ce qu'il leur fût possible d'aller les confier aux ondes sacrées. Le rite sauvage ainsi transformé fut adopté par les Aryas, de sorte que lebrahmanisme comprend aujourd'hui tous les modes funéraires, y compris l'exposition dans les forêts et dans les lieux écartés, usité pour les petits enfants.
Les riverains du Gange et les populations avoisinantes ont trouvé, malheureusement, commode de jeter les corps dans le fleuve, sans se donner la peine de dresser le bûcher. Ils se contentent, pour leur donner la purification d'Agni, de leur passer sur le corps, ou seulement sur la bouche, une poignée de paille enflammée avant de les précipiter dans les eaux. Beaucoup même se dispensent de ce soin, dans la persuasion que le Gange suffît à tout. Les Anglais, justement préoccupés des intérêts de l'hygiène, ont fait, depuis trente ans, de louables efforts pour purifier le grand fleuve de la souillure qu'une dévotion superstitieuse lui inflige depuis tant de siècles.
Six mille ans se sont écoulés depuis le jour où le bûcher funéraire brilla, pour la première fois, dans les pays occupés par la race aryane. La crémation a traversé l'époque védique et d'innombrables révolutions politiques et religieuses, sans perdre dans l'Inde son prestige. Elle est encore le grand mode funéraire des pays qui s'étendent de l'Indus au Brahmapoutra ; et quelle preuve plus éclatante pourrait-on donner de l'excellence de ce mode funéraire?
Partant de l'Inde, il y a plus de deux mille ans, la crémation prit, avec le Bouddhisme, un
essor qui étendit son empire sur une multitude de pays. LTIslamisne lui a fait perdre du terrain dans la haute Asie et dans l'Asie centrale ; il lui a même enlevé dans l'Inde, par une propagande séculaire et aujourd'hui encore très active, plus de quarante millions d'adhérents; mais les musulmans ne forment qu'un cinquième de la population de l'empire indo-britannique dont la masse totale dépasse deux cent soixante millions d'âmes.