CHAPITRE VIII
LÀ. CREMATION GRECQUE
Hercule était primitivement une forme du Temps présidant au développement progressif de l'humanité et de la civilisation. Lorsque les Grecs eurent détrôné le vieux Kronos, pour mettre à sa place Zeus ou Jupiter, son fils, et pour faire succéder au règne du Temps, le règne de l'intelligence et des dieux bienfaisants, comme le dit formellement Hésiode, on fit d'Hercule, — Her-Kul, pour Hara-Kal, le seigneur Temps, — un fils du nouveau maître du monde, et il reçut des Hellènes, le nom d'Héra-
Klès, « seigneur de la gloire1. » Il devint alors la personnification de l'esprit divin et de la force divine agissant dans l'humanité, un avatar, une incarnation de Zeus dans l'espèce humaine. On lui donnait pour mère, Alcmène, la force exhubérante. Il portait lui-même le nom d'Alcié, le fort, et possédait, au plus haut degré, tous les attributs physiques et moraux de l'homme.
L'humanité ne peut accomplir sa mission sans un grand déploiement de force physique; Hercule se distingue donc par une vigueur sans égale, qu'il est obligé d'employer dans des luttes incessantes. 11 est l'athlète des athlètes, le plus invincible des guerriers et tout vole en éclats sous les coups de sa lourde massue ; mais l'homme ne peut entretenir sa force qu'en buvant et en mangeant. Hercule est donc le plus grand des buveurs et le plus insatiable des mangeurs. L'homme doit propager sa race, et le vaillant fils d' Alcmène, parcourant le monde en tous sens, y sème partout les peuples.
Quelle dépense énorme de force dans l'accomplissement de son œuvre ! Il dessèche les
1 Hara,« seigneur,» était un nom de Siva-Kala,Siva temps ou Saturne. Koula veut dire fils ou descendant, de sorte que le nom d'Hercule pourrait signifier aussi Saturne lils, ce qui fait songer au Kronos jeune de Sanchoniaton.
marais ; il redresse le cours des rivières ; il creuse un lit à celles qui n'en ont pas, pour les conduire à la mer et endigue les fleuves pour les empêcher de déborder ; il perce les montagnes pour établir des voies de communications et des routes de commerce ; il coupe les isthmes et sépare Galpé d'Abyla afin d'ouvrir un passage entre la Méditerranée et l'Océan. Il crée des ports ; il bâtit des villes, il remue les rochers comme des cailloux.
Dans les âges antiques, la terre était, prétendait-on, infestée de monstres qui portaient partout le ravage et la désolation.
Hercule en débarrassa le monde. L'ordre social et Tordre moral n'étaient pas moins troublés. Hercule met à mort les tyrans ; il détruit les cultesbarbares, abolit les sacrifices humains, élève des autels aux « dieux bienfaisants » dont Jupiter est le père et le roi et donne aux peuples des lois équitables. Déposant la massue, il prend la lyre qui adoucit et civilise. Il devient alors musagète ou conducteur des Muses et enseigne aux hommes la poésie, l'éloquence, les sciences et les arts. C'est ainsi que les Gaulois le représentaient sous le nom d'Ogmios.
11 avait un prédécesseur, type de l'humanité, comme lui. Puni par les dieux, parce qu'il avait
osé dérober le feu céleste, principe de vie, principe d'immortalité et agent merveilleux de la civilisation, Prométhée avait été enchaîné sur le Caucase, où un vautour, d'autres disent un aigle, dévorait son foie toujours renaissant. 11 était dans le rôle d'Hercule de le délivrer de ce supplice. Il le délivre, en effet, et quel usage fait-il ensuite du feu ravi au ciel par Prométhée ?
Hercule avait emmené à Troie le jeune Argios en promettant à son père de le ramener auprès de lui. Agios meurt dans ce voyage; Hercule dresse le bûcher, fait brûler le corps du jeune homme, lui confère ainsi l'immortalité par la purification ignée et par la cérémonie funèbre, et, remplissant sa promesse, apporte ses cendres à son père.
Telle fut, suivant les Grecs, l'origine de la crémation. Ils n'avaient pas déplus grande appréhension que de mourir sur la terre étrangère ; la crémation permettait de ramener les défunts au foyer paternel. Hercule l'avait inauguré par ce premier bienfait, en assurant, en même temps, au trépassé, une immortalité bienheureuse.
Mais Hercule doit déposer à la fin sa nature humaine. Après tant d'exploits merveilleux, la
lassitude se fait sentir ; il -voit s'approcher la vieillesse avec son cortège de souffrances et d'infirmités ; c'est latunique de Nessus.La mort seule pouvait l'affranchirde cette sombre perspective ; mais il veut, en mourant, consacrer, avec solennité, le nouveau mode funéraire.
Sur les cimes de l'OEta, il fait élever un vaste bûcher, comme pour montrer au monde entier le grand exemple qu'il va donner. Montant ensuite sur le bûcher embrasé, il fait dévorer par les flammes tout ce qu'il y avait en lui d'impur et de mortel, reçoit, dans le baptême du feu, un corps éthéré et s'élève radieux vers le ciel. Hercule, ainsi déifié, va prendre place parmi les dieux, dans l'Olympe. On reconnaît, dans ce mythe, la reproduction complète de la crémation aryane. Au ciel Hercule épouse Hébé, l'éternelle jeunesse, qui verse aux dieux l'ambroisie ou Amrita, la liqueur d'immortalité, représentant Soma, la libation, à laquelle participent tous les défunts parvenus au rang des pitris ou dieux mânes. Sur la terre, on l'invoquait comme Ipoctone « tueur de vers, » parce que la crémation, par une autre bienfait, prévient la corruption cadavérique et détruitles vers de la tombe. Il est probable que l'épithète de Myagros, « qui chasse les mouches, » dont on l'hono-
rait également, avait une signification analogue.
Nous venons de signaler la parfaite conformité de la crémation hellénique avec la crémation védique et brahmanique. Tout nous ramène à cette origine aryane. Les noms relatifs aux choses funéraires dérivent de raines sanscrites et zendes Brûler se dit tap dans la première de ces langues, taften, en persan, tepere en latin. Or, nous retrouvons ce même mot en grec, sous la forme thaptem, mais avec cette différence qu'il signifie ensevelir, soit en brûlant le corps, soit en l'inhumant. De Thaptein se sont formés les mots Taphos, fosse, tombeau, et Tephra, cendres. Il est donc évident que Thaptein ne s'appliquait d'abord qu'à la sépulture par le feu.
Tout homme qui mourait sans avoir obtenu les honneurs funèbres et sans pouvoir montrer
son obole au nautonier des enfers, était condamné à errer cent ans sur la rive du fleuve infernal. Nous avons donné, au chapitre II, l'explication de ce mythe. La privation de la sépulture était donc, aux yeux des Grecs, un malheur sans égal. On était persuadé que la vengeance des dieux poursuivrait et atteindrait infailliblement l'homme assez impie et assez dénaturé pour refuser le devoir funèbre à son semblable, le défunt fût-il un étranger, un inconnu qu'on aurait trouvé sur la route ou dont le cadavre aurait été rejeté par la mer. Les grands criminels pouvaient seuls être privés de la sépulture.
Rien avant Homère, car les légendes n'ont pas de date ; mais nous nous trouvons avec le chantre à^Y Iliade en pleine crémation. Le poète décrit tout ce qui frappe ses yeux, et s'attache évidemment à la forme plus qu'au fond. Le bû-
cher était, comme on l'a vu, l'éclatant symbole de l'immortalité de l'âme, et cependant, c'est à peine si Homère fait soupçonner ce dogme capital, tant il amoindrit ce qui reste de nous après la mort.
11 sait bien que l'homme ne meurt pas tout entier, que son corps transformé par la flamme du bûcher devient une ombre (skia), un nuage, (néphélé), une image (cidolon), de ce qu'il était autrefois ; il fait même de cette image l'enveloppe de l'âme (psyché ,) qui, avec elle, descend dans ÏEadès ; mais ce n'est point l'âme pleine de vie de la théologie védique ;elle n'est que l'haleine, le souffle, qui a son siège dans la poitrine. Ce n'était là qu'une dégénérescence de la doctrine primitive, empruntée par Homère à quelque secte philosophique, tendant au matérialisme. Mais cette demi négation du grand dogme n'avait point cours dansla Grèce, comme on le verra plus loin, quoiqu'elle ait été acceptée par beaucoup de poètes qui puisaient leurs inspirations dans Homère. Les rites de la crémation, décrits dans X Iliade avec une fidélité qu'il n'est pas possible de contester, sont-même en désaccord, sur plus d'un point, avec la théorie que nous venons d'exposer.
A l'époque décrite par Homère, les autels et les bûchers étaient encore arrosés parfois de sang humain. Les restes de la crémation, cendres et os, étaient enterrés près du lieu où le corps avait été brûlé. On élevait, au-dessus, un tertre, un monceau de cailloux, un monceau de Mercure qui, pour les personnages distingués, prenait souvent les dimensions d'un énorme tumulus. Homère l'atteste et la plaine de Troie est couverte encore de ces tombeaux gigantesques. Souvent aussi, les restes mortels étaient déposés dans lesmaisons. C'est ainsi qu'Achille recueillit, dans sa tente, les cendres de Patrocle. Une vieille loi de Sicyone ordonnait même, à ceux qui bâtissaient des maisons, d'y établir un endroit affecté spécialement à cet usage.
Les repas funèbres existaient chez les Grecs comme chez tous les autres peuples européens
ou asiatiques. Ces repas avaient lieu quelquefois avant les funérailles, mais ordinairement,
ils les suivaient. Nous ne saurions donner un tableau plus intéressant de la crémation hellénique, que celui des funérailles de Patrocle, retracé par Homère.
Le poète nous fait assister d'abord au défilé du cortège funèbre. 11 nous montre le corps du héros, couvert des mèches de cheveux que les Grecs, en signe de deuil, — usage qui se conserva chez eux, — avaient détachées de leurs longues chevelures. 11 continue en ces termes:
« On entasse le bois et on élève un prodigieux bûcher de cent pieds en carré. On place le corps au plus haut étage ; on égorge un nombre infini de moutons et de taureaux, et Achille frotte de leur graisse tout le corps de Patrocle, depuis les pieds jusqu'à la tête. 11 place ensuite aux deux côtés, des urnes pleines d'huile et de miel et, en poussant de grands soupirs, il jette sur les bords, quatre de ses plus beauxchevaux.il avait neuf chiens domestiques qu'il nourrissait pour la garde de son camp ; il choisit les deux meilleurs, les égorge et les jette avec ses chevaux ; enfin, pour apaiser l'ombre de son ami, il immole douze jeunes Troyens, des plus vaillants et des meilleures familles, car l'excès de sa douleur et un désir outré de vengeance ne lui
permettaient pas de garder aucune modération, Les sacrifices finis, il met le feu au bûcher et, en poussant de grands cris, il appelle plusieurs
fois son ami pendant que le bûcher brûlait.
Achille puisant du vin dans une urne d'or avec une double coupe, le verse continuellement et en arrose la terre, appelant à haute voix fâme
du malheureux Patrocle Cependant, tous les
chefs s'assemblent autour d'Agamemnon et le bruit qu'ils font en marchant réveille Achille, accablé de sommeil et de lassitude. Il se lève aussitôt et leur dit : « Fils d'Atrée, et vous, généreux chefs des troupes grecques, éteignez le bûcher avec du vin, dans tous les endroits où vous remarquez des vestiges de flammes ; nous recueillerons ensuite les os de Patrocle sans les confondre ; ils seront reconnaissables, car il était au milieu du bûcher Quand nous aurons recueilli ces os, nous les mettrons dans une urne d'or, avec une double enveloppe de graisse
« Ils déposent cette urne dans la tente d'Achille et la couvrent d'un voile précieux. Ils marquent ensuite l'enceinte du tombeau; ils en jettent les fondements autour du bûcher et y élèvent un monceau de terre. »
Achille organise ensuite les jeux funèbres,
qui doivent avoir lieu en l'honneur de Patrocle. 11 propose des prix ; les chefs et les rois euxmêmes se mirent sur les rangs pour les disputer. « Le premier prix de la course des chars fut une belle captive, bien élevée, qui travaillait admirablement à toutes sortes de beaux ouvrages, et un trépied d'or à deux anses. Pour le second prix, une cavale de six ans ; pour le troisième, une belle cuvette qui tenait six mesures et qui n'était point faite pour être mise sur le feu, mais pour orner un palais magnifique ; le quatrième était deux talents d'or, le cinquième, une coupe à deux fonds admirablement travaillée. » .11 y eut aussi des prix pour le combat du ceste, pour la lutte, pour les courses, pour le combat singulier, jusqu'au premier sang; pour le disque, pour le tir de l'arc et pour celui du javelot »
Les mœurs s'adoucirent ; le bûcher cessa de demander des victimes humaines; mais les
rites décrits par Homère restèrent en usage, jusque dans les derniers temps, car les riches s'efforçaient, dans leurs funérailles, de rester fidèles au cérémonial antique, consacré par les poésies homériques.
On inhumait et on brûlait en Grèce ; mais la crémation était regardée comme le mode funéraire le plus avantageux à tous les égards, le plus saint et le plus honorable. Les Spartiates repoussaient pourtant l'incinération, par affectation de simplicité, si ce n'est pendant la guerre, car ils brûlaient souvent les morts après la bataille. La loi de Lycurgue permettait d'ensevelir les défunts dans la ville, afin de familiariser les citoyens avec l'idée de la mort; mais à Athènes et dans les autres cités helléniques, les hommes qui avaient illustré la patrie pouvaient, seuls, avoir leurs tombeaux dans la ville. Les autres étaient ensevelis dans la campagne et principalement le long des routes.
Primitivement, les funérailles avaient lieu la nuit, vers l'aube du jour,, à la lueur des torches. Les Grecs se coupaient, comme nous l'avons dit, des mèches de cheveux en signe de deuil ; les proches parents et les amis intimes du défunt se roulaient par terre en pous-
sant des cris et des sanglots; ils se labouraient le visage avec leurs ongles, jusqu'au sang. Le défunt, étendu sur un lit de parade, les pieds tournés vers la porte, était exposé sous le vestibule de la maison. On prononçait après la crémation son oraison funèbre. Cet éloge se renouvelait même tous les ans, pendant une certaine période, pour les grands citoyens que l'Etat jugeait dignes de cet honneur. Aussitôt après la cérémonie funèbre, on déposait les os dans le tombeau préparé pour le défunt, car le tertre primitif avait été laissé aux pauvres, avec le monceau de Mercure.
On croyait que les mauvais esprits s'abattaient sur le défunt, dès l'instant où il venait de mourir, en prenant des formes diverses, visibles et invisibles, et qu'ils cherchaient à communiquer aux assistants les germes de maladies et de mort, renfermés dans le cadavre. Ces esprits malfaisants n'étaient, en définitive, que les miasmes personnifiés ; la mouche qui les recueille était, et ajuste raison, considérée comme le plus malfaisant de ces esprits immondes. Pour les chasser, on frappait sur les instruments de cuivre de la maison, au moment où le moribond venait d'expirer ; on faisait différentes fumigations, et en particulier, des fumigations de
soufre qu'on renouvelait après les funérailles. On avait soin de placer à la porte un vase d'eau, pour la purification de ceux qui entraient et sortaient. Les personnes qui avaient assisté aux obsèques ne pouvaient entrer dans aucun temple, pour faire leurs dévotions, avant de s'être purifiées, soit par des ablutions, soit en pas sant entre deux feux.
Aucun peuple n'a porté aussi loin que les Grecs, l'amour des belles formes et l'aptitude à les exprimer. Le luxe des tombeaux se développa donc chez eux, en même temps que les beauxarts. On construisait aux défunts de condition ordinaire, des monuments de formes très variées, cippes, larges ou quadrangulaires, colonnes tronquées, petites pyramides, temples minuscules dont la simplicité était souvent d'une extrême élégance, et que la sculpture ornait de mille chefs-d'œuvre. Ceux des riches se distinguaient par des proportions plus grandes et par des détails artistiques plus nombreux. Ces tombeaux étaient environnés, en général, d'enclos, plus ou moins étendus, où l'on cultivait les plantes et les arbustes chers aux morts : le persil, qui occupait le premier rang, l'amaranthe, le laurier et aussi, mais plus rarement le myrte. Les lauriers y formaient quelquefois de véritables
bocages sacrés. On avait fini par adjoindre aux tombeaux une construction annexe renfermant une ou plusieurs chambres où les parents les plus proches se réunissaient à certains jours, pour l'accomplissement de leurs devoirs funèbres. Ces devoirs ressemblaient beaucoup à ceux du Sraddha de l'Inde. On offrait au défunt des oblations, des libations d'eau, de vin, et même de sang, et des sacrifices.
Hésiode, presque aussi ancien qu'Homère, nous donne des destinées de l'homme au-delà du tombeau, une tout autre idée que l'auteur de Y Iliade.
Décrivant les quatre âges, dans son poème intitulé Les travaux et les jours, il montre les hommes bons, innocents et justes de l'âge d'or, continuant à vivre après leur mort corporelle. « Ils sont devenus, — dit-il, — des démons ou bons génies, et parcourent la terre, revêtus
d'un corps éthéré, pour prendre soin des hommes. Ils examinent leurs actions, bonnes ou mauvaises et leur distribuent les richesses de la nature. Telle est la dignité supérieure à laquelle ils ont été élevés. » Les hommes du second âge ne valaient pas leurs devanciers : ils s'abandonnaient souvent à des passions mauvaises, et cependant ils n'ont point été anéantis par la mort. Ils forment une classe de génies inférieure à celle des hommes de l'âge d'or, celle des « hommes bienheureux » et on les honore.
L'auteur des travaux et des jours, parle ensuite de la race des héros ou demi-dieux, qui ne sont que des hommes déifiés à cause de leurs vertus extraordinaires. « Ils habitent, dit Hésiode, aux extrémités du monde, dans une demeure également éloignée des dieux et des hommes, où ils sont gouvernés par Saturne. Ce sont les Iles Fortunées, situées au milieu de l'Océan, où ils mènent une vie tranquille et heureuse, où la terre féconde porte, trois fois Tannée, des fleurs et des fruits. »
Passons d'Hésiode à Phérécyde, né dans l'île de Syros, plus de six cents ans avant notre ère. Voici ce qu'il écrivait : « Si après avoir laissé ton corps, tu parviens aux libres champs de
l'éther, tu cesseras d'être sujet à la mort ; tu seras un dieu immortel et incorruptible... Oui, après avoir laissé ici-bas notre dépouille, nous serons des dieux, car des âmes incorruptibles habitent en nous. »
C'est en vertu de cette même foi religieuse, que les Grecs avaient divinisé les âmes des trépassés, bien avant Phérécyde, bien avant Hésiode ; car cette foi était celle des Aryas, leurs ancêtres, celle que proclamait le bûcher purificateur apporté par eux de la mère patrie. Ils donnaient aux défunts transfigurés par la cérémonie funèbre le nom à'Agnoi, parce qu'ils possédaient Vagneia, la pureté qui résulte de l'expiation de tous les péchés, la sainteté parfaite. Or, ce mot exprimait, dans l'origine, la purification par Agni, le feu, et il avait pour corrélatif, en latin, la purification ou expiation par le feu (pur ou pyr), d'où puritas, la pureté et punis, pur et sans tache. De même d'Agni ou Ignis, les latins avaient fait agnus, l'animal innocent et pur, l'agneau.
On reconnaît aisément dans les agnoi des Grecs les manas ou pitris-esprits des Aryas, les mânes des latins, les lares « seigneurs » des Etrusques, les fravashis de l'Iran.
Le culte qu'on rendait aux ancêtres déifiés
était partout le même, sauf les différences locales et des altérations plus ou moins considérables. On célébrait en leur honneur des fêtes particulières et des fêtes générales, dans lesquelles les populations tout entières s'associaient dans un même sentiment de piété et de reconnaissance envers les pères qui sont partis, léguant à leurs fils les fruits abondants de leurs labeurs persévérants et féconds.
Le mazdéisme faisait mention des fravashis des ancêtres dans son office religieux, qui reposait sur le sacrifice d'Haoma, le dieu victime qui s'immole sans cesse pour le salut des hommes. Ils y étaient loués et invoqués collectivement, et on y faisait une mention spéciale des plus illustres, dont le prêtre prononçait les noms, au nombre de 263, si nous avons bien compté, avec un bref éloge, concentré en quelques mots, et le plus souvent dans une simple épithète. Ces fravashis dont on énonçait les noms, étaient les Hercule, les Thésée, les Achille, les Bellérophon, les Persée et, en un mot, tous les héros antiques de l'Iran, parmi lesquels il se trouve beaucoup de personnages, fameux dans les légendes, dont la vie terrestre n'était qu'un pur mythe. Mais le madéisme ne leur élevait ni temples, ni autels. La
Grèce n'eut pas la même réserve et la même sagesse. Elle oublia trop que le culte des ancêtres appartient essentiellement et presque exclusivement à la famille, qu'il n'a pas à réclamer d'autre sanctuaire et qu'il ne peut avoir, hors de là, d'autre caractère que celui d'une commémoration collective.
VU
Les héros réels ou fictifs ne manquaient pas en Grèce. Les uns étaient honorés d'un culte général dans tous les pays helléniques, les autres beaucoup plus nombreux ne recevaient qu'un culte local. Toute ville, toute bourgade qui ne savait rien de son origine, se plaisait à l'attribuer à un personnage imaginaire portant son nom, et qui passait pour être le héros divinisé de la localité. Ces héros, qualifiées de demidieux, avaient leurs autels, leur hêroon ou temple, qui n'était souvent qu'une simple chapelle. Mais les vivants deviendront à leur tour des
dieux mânes investis d'une puissance proportionnée à leurs mérites, et protecteurs des hommes. Des familles perdant un de leurs membres, mort en odeur de sainteté, le plaçaient donc au nombre des âmes déifiées qu'on pouvait invoquer avec profit. On construisait, en l'honneur de ces défunts, des tombeaux en forme d'héroon,onles honorait à la manière des héros, et la dévotion aveugle répondait à l'appel qu'on lui faisait. Des miracles s'accomplissaient ; des cures merveilleuses étaient obtenues, et les chapelles de ces nouveaux saints se remplissaient d'ex-voto, comme les temples des anciens héros. La vanité des familles et l'avantage qu'elles pouvaient avoir à posséder un saint, devint une cause de rivalité. Les héros se multipliaient donc de toutes parts, car on donnait à tous ces défunts le nom de héros, en se reportant au sens propre de ce mot qui signifiait maître, seigneur, comme le lar étrusque. Les plus illustres, ceux sans doute qui avaient établi leur supériorité par des actions d'éclat, recevaient la consécration on l'apothéose, ce qui devait exciter de nouvelles jalousies et de nouvelles compétitions. 11 s'établit alors, entre tous ces héros qui se disputaient la confiance crédule de la population dévote, une sorte de
classement hiérarchique, qui comprenait trois bu quatre degrés.
Voilà où l'on en était arrivé, dans les derniers siècles. Mais l'abus n'avait point affaibli ce qu'il y avait de légitime dans le culte des ancêtres, parce qu'il a sa racine dans la plus noble des croyances et son siège inébranlable dans le cœur humain.