I. — LA CRKTi: Wr.IKWK KT Ll-S UKLLK.NKS
A plusieurs reprises nous avons insisté sur Fétomiante continuité de la civilisation Cretoise et sur les aftinités nombreuses de l'art ancien avec le g-énie des Hellènes. Architecture, arts, religion, tout parait présenter un développement suivi dans le même sens, et cette impression est encon» plus forte lorscpi'on s'est aperçu (pi'ljomère forme comme un trait d'union entre les temps mycéniens et les temps grecs.
Pour rarchiteeture, par exemple, nous lisons dans M. Perrot : « ...On constate que la maison ([ni vient d'être exhumée à Troie, à Mycènes
(1) The Discoveries in Cnte..., par Ronahl M. IJlkisows, |). 18i->0>: London, 1907.
('.ÎJ PuTiii:u, />•(•//, 11)07, p. 1?.:,.
(.1) Aiijielo M(»sso, hsnirsioni ncl Mcdilermneo e tjll Scari ili Crrta. p. •)7(>.
LES (mir.LNES.
tl
et surtout à Tirynthe répond bien, par Tensemble de ses caractères, à l'idée que le poète donne des plus riches demeures (|ui se sont offertes à sa vue; de part et d'autre, on reconnaît l'expression des mêmes sentiments, rintlucnce du même milieu, l'empreinte des mêmes habitudes et des mêmes inœnrs, la satisfaction donnée par rarchitccte et par le décorateur aux mêmes goûts et aux mêmes besoins îi). »
C'est une comparaison que nous ne pouvons poursuivre.
Tu ou deux détails en diront assez. Le sièi;e d'une ville dans Hésiode y'I) semble l'explication en vers d'un fragment de vase d'argent trouvé à M vcènes (lig. 8V); la ceinture de métal, si caractéristique des Mycéniens et des Crétois,
est la '^X-pq d'Homère, et l'usage s'en perpétua jusfiu'au vi*" siècle (3). Ap[)uyé sur de nombreux cas semblables, M. I^errot pouvait donc conclure : « On reconnaît ainsi que l'épopée a conservé plus d'un vivant souvenir de l'âge mycénien, qui se continue sans interruption brusque et sans changement profond, par la période que domine le grand nom d'Homère {ï). »
Kidèle expression des mo'urs, Tépopée at-elle aussi conservé la mémoire des laits?
rij;. 8'i. — Mvr.Kxis. l'raKmcnl de vase d'arî^eiil. D'après Peuisot, Histoire..., VI, lii,'. 3u."i. Pour les archers, c<mi|)ar('/, larther crotois, li^. 8.*».
Flfî. 85. — Cxossos. IMoiil «rarchcr «Trtois. D'aprt's un moulage aoiuis au niusee de Candie gr. n.).
vl; llisfohe (le l art..., VI. 70:».
(2) Le. lioiivlicr d'I/rrcule. v. 2.{7-»i7.
(3) Voir, préciscinonl, la ceinlure de Thps«*e dans sa lulle avec le Minolaure sur une pcv tile placpie d'or corinlliienne de sl>le arcliaupie dans Kosciilk, Lcjl. myth., II, 2, ;i007.
(4) Pekiiot, /. /., p. 706.
• ^ .^ 1 ^m^ * 0 mg*"'^'^' ■■
LES ORIGINES
Les fouilles de Troie permettent de suivre sur le terrain presque toutes les indications tnpographiques de Y Iliade; Agamemnon était, d'après Homère, roi de Mycènes, riche en or, zz\jypu^z; Mu/./îvr,, et, par son frère Ménélas, il régnait sur la Lac(»nie. N'est-ce pas là un souvenir précis de la même civilisation répandue alors dans tout le Péloponèse, comme l'attestent les monuments? Les traits principaux et maints détails de la légende s'accordent avec les monuments découverts. Les trouvailles de Troie et de Mycènes ont donc marqué dans les études historiques un mouvement remarquable de retour à la tradition. Ce fut presque une déroute de l'école qui prétendait expliquer par un mythe solaire le siège de Troie et les exploits des Achéeiis.
Les découvertes de Crète complétèrent celte impression. Le labyrinthe fabuleux était retrouvé, et il n'était guère moins étonnant que celui que Dédale avait bâti pour le Minotaure. Minos semblait rentrer dans l'histoire et son empire de la mer devenait un fait parfaitement constaté.
On s'empressa de tirer des conclusions. C'est Agamemnon qui est enseveli dans l'acropole de Mycènes, et les « Mycéniens » étaient des « Achéens », terme qui dans Homère désigne l'ensemble des Grecs. Minos, d'après la tradition, était un Hellène, le premier maître de la mer et le premier législateur. Et il résultait de tout cela que ce sont les origines de l'hellénisme que nous révèlent les palais crétois. La cobmisation dorienne elle-même était reportée aux temps mycéniens, aussi bien que la colonisation éolienne et ionienne. Déjà Curtius plaçait en Asie le berceau des Ioniens; d'après M. Beloch. le nom même des Doriens est né en Asie Mineure (1).
C'est ainsi qu'en s'attachant outre mesure à un seul coté de la question, on en venait, pour soutenir certaines traditions, à mettre en doute les traditions les plus assurées des Hellènes, par exemple à traiter de légende la conquête dorienne elle-même.
Il y a là une notable exagération. Il nous paraît au contraire certain, — et c'est encore l'opinion de la majorité des hellénistes, — que la civilisation créto-mycénienne ou égéenne est antérieure à l'invasion — plus ou moins subite, plus ou moins lente — des tribus helléniques. Elle s'étendait sur les îles de la mer Egée et sur les côtes de Grèce et d'Asie Mineure et ce sont précisément les tribus helléniques qui l'ont détruite ou plutùt qui l'ont transformée.
Comme il s'agit ici de ce qui est, par rapport aux Grecs, de la
(1) Encyclopédie (allemande) de Pauly-Wissowa, II, I5j7.
préhistoire, on ne peut pas — tant que les tablettes Cretoises garderont leur secret — s'appuyer sur des documents. Il faut interroger les traditions, les vestiges de la langue et les monuments eux-mêmes. Leur accord doit ici faire la lumière, pourvu que l'enquête soit conduite avec quelques précautions.
à) La tradition,
Avant d'entendre la tradition, il est nécessaire de savoir sur quoi doit porter son témoignage, et quelle sorte de renseignements on peut en attendre; on demande à un témoin ce qu'il a vu, non ce qu'il imagine d'après les faits. La légende du Minotaure n'est pas un pur conte bleu, sorti tout entier d'une imagination en quête de rapprochements bizarres. Le Minotaure a existé — en peinture ; les Grecs ont vu ces peintures. Nous n'allons pas conclure qu'il a existé en réalité. Mais Minos? On n'éprouve pas ici la même difficulté. L'existence d'un roi est plus plausible que celle d'un homme-taureau. Cependant il faut prendre garde à une autre habitude de la tradition. Elle crée volontiers des personnages représentatifs : un homme caractérise toute une époque; l'œuvre des siècles est résumée dans l'action de son génie.
Il faut aussi se défier des prétentions des Grecs à être originaires de Grèce. Les Athéniens, en particulier, aimaient à se dire nés du sol. C'est peut-être ce qui a hérissé de tant de difficultés la question des Pélasges. Parfois on croit reconnaître un peuple parfaitement distinct, qui a sa langue et son habitat. Mais celte langue est barbare. Si les Pelasses, anciens habitants du pays, n'ont rien d'hellénique, les Athéniens ne sont donc point autochtones. Pour échapper à cette conclusion, on rattachait les Athéniens aux Pélasges devenus Grecs.
Volontiers on prêtait aux héros de l'antiquité une origine hellénique. Minos appartenait au passé le plus reculé, et il était le Législateur; c'est donc de ses lois que se sera inspiré Lycurgue. La tradition avait très justement observé l'analogie des coutumes doriennes en Crète et à Sparte; mais n'a-t-elle pas retourné l'ordre des faits?
On est plus embarrassé encore lorsque les monuments qu'elle avait sous les yeux lui ont suggéré, non plus des mythes invraisemblables, mais des conjectures historiques. La richesse prodigieuse d'Orchomène est-elle un fait de tradition, ou n'est-ce pas la conclusion facile qui s'imposait à ceux qui en contemplaient les grandioses monuments? Et peut-ou voir une vraie coïncidence de la tradition et des
tm»>
découvertes modernes dans l'affirmation de Pausanias sur les tombeaux mycéniens?
Le cas est instructif et vaut la peine qu on s'y arrête.
Pausanias raconte ce qu'il a vu à Mycènes (1).
« Parmi les ruines de Mycènes, il y a la fontaine appelée Perséia, et les constructions souterraines d'Atrée et de ses fils, les trésors où ils gardaient leurs richesses. » On a naturellement retrouvé la source, et aussi les constructions souterraines, mais on est d'accord pour ne pas y voir des trésors : ce sont des tombeaux.
Pausanias ajoutait : « Il y a encore le tombeau d'Atrée, et les tombeaux de ceux qui, à leur retour de Troie, furent mis à mort par Égisthe, dans un festin. Il y a celui de Cassandre, quoique les Lacédémoniens d'Amycl'es prétendent le posséder. Il y a celui d'Agamemnon, et celui d'Eurymédon son cocher. Un autre renferme à la fois Télédamos et Pélops, les deux jumeaux qu'Agamemnon aurait eus de Cassandre, et qui, tout petits, seraient tombés avec leurs parents sous les coups d'Égisthe. Il y a enfin le tombeau d'Electre [et de ses enfants] ; car, donnée par Oreste en mariage à Pylade, elle eut, selon le témoignage d'Hellanicos, deux fils, Strophios et Médon. Clytemnestre et Égisthe ont été enterrés à quelque distance, en dehors du rempart, parce qu'il ne parut pas convenable qu'ils fussent dans la môme enceinte qu'Agamemnon et que leurs autres victimes. »
Or, on sait que Schliemann a trouvé, précisément dans Tenceinto de l'acropole de Mycènes, cinq tombeaux royaux ffig. 86). Un sixième tombeau a été trouvé après coup par M. Stam^itakis. On peut donc dire que la coïncidence est exacte entre le texte du périégète et le résultat des fouilles. Les tombes de la nécropole royale sont bien celles qu'avait vues Pausanias.
S'ensuit-il que les squelettes qu'on a retrouvés sont ceux des grands personnages dont son texte cite les noms? Ici la coïncidence cesse; dans les six tombeaux inviolés on a retrouvé dix-sept cadavres.
Et comment la tradition locale aurait-elle pu retenir ces noms? Quand Pausanias visita Mycènes, ce n'était plus qu'une ruine depuis au moins six siècles. Los Argiens l'avaient détruite, avaient forcé ses habitants à émigrer, ou les avaient réduits en esclavage. L'examen des lieux porte à croire que Pausanias ne put même pas voir à la
(1) Pais., II, xvi, 4; fraduclion P«rrot, Histoire de lart.,., VI, 383 s. Nous résumons ici M. Pkbrot, qui s'est référé lui-même à M. Christian Belger, Beitrûge zur Kenntniss der griechischen Kuppelgriiher^ p. 14-20.
tm
en
tn
tn
— es >.
tm tf]
tr
LA CKÈTt: ANCIENNE.
découvertes modernes dans raffirmation de Pausanias sur les tombeaux mvcéniens?
Le cas est instructif oi vaut la peine qu'on s'y arrête.
Pausanias raconte ce qu'il a vu à iMycènes (1).
« Parmi les ruines de Mycènes, il y a la fontaine appelée Perséia, et les constructions souterraines d'Atrée et de ses fils, les trésors où ils gardaient leurs richesses. » On a naturellement retrouvé la source, et aussi les constructions souterraines, mais on est d'accord pour ne pas y voir des trésors : ce sont des tombeaux.
Pausanias ajoutait : « Il y a encore le tombeau d'Atrée, et les tombeaux de ceux qui, à leur retour de Troie, furent mis à mort par Égisthe, dans un festin. Il y a celui de Cassandre, quoique les Lacédémoniens d'Amycles prétendent le posséder. Il y a celui d'A.i;amemnon, et celui d'Eurymédon son cocher, lu autre renferme à la fois Télédamos et Pélo]>s, les deux jumeaux qu'Agamemnon aurait eus de Cassandre, et qui, tout petits, seraient tombés avec leurs parents sous les coups d'Kgisthe. Il y a entin le tombeau d'Electre [et de ses enfants]; car, donnée par Oreste en mariage à Pylade. elle eut, selon le témoignage d'IJellanicos, deux fils, Strophios et Médon. Clytemupstre et Égisthe ont été enlcMrés à quelque distance, en dehors du rempart, parce qu'il ne parut pas convenable qu'ils fussent dans la même enceinte qu'Agamcmnon et que leurs autres victimes. »
Or. on sait que Schliemaun a trouvé, préci^^ément dans l'enceinte de l'acropole de Mycènes, cinq tombeaux royaux tig. 86). Vn sixième tombeau a été trouvé après coup par M. Stam itakis. On peut donc dire que la coïncidence est exacte entre le texte du périégète et le résultat <les fouilles. Les tombes de la nécropole royale sont bien celles cpi'avait vues Pausanias.
S'ensuit-il (pie les squelettes qu'on a retrouvés sont ceux des grands personnages dont son texte cite les noms? Ici la coïncidence cesse; dans les six tombeaux inviolés on a retrouvé dix-sept cadavres.
Et comment la tradition locale aurait-elle pu retenir ces noms? Quand Pausanias visita Mycènes, ce n'était plus qu'une ruine depuis au moins six siècles. Les Argiens l'avaient détruite, avaient forcé ses habitants à émigrer, ou les avaient réduits en esclavage. L'examen des lieux porte à croire (jue Pausanias ne put même pas voir à la
(1) Pais.. II, xvi, i: Iraduclion Prrrol, Ilisfoire de lart..., Vî, .ma s. Nous n'suinons ici \I. PiiBiun. (lui sVsl rt'fV'iv lui-uu^iiu» à M. Ciiristian Bklger, Beili'iuje zur henniniss (1er griec/iischen Kuppelfjrdber^ p. Ii-20.
te
surface du sol les stèles qu'on a retrouvées enfouies dans la terre et qui indiquaient primitivement la place des tombeaux. Qui donc a pu le renseigner? Lui-même nous met sur la voie en citant Hellanicos. Cet historien, antérieur à Hérodote et à Thucydide, a consacré tout au moins deux livres aux antiquités de TArgolide. Il a pu voir les stèles debout; elles indiquaient assez clairement le nombre des tombeaux. Pausanias a vu la place des tombes et il a ajouté au relevé de son carnet ce que lui apprenaient les livres. Quel est le voyageur qui ne s*est pas rendu coupable d'un pareil méfait, si c'en esl un?
On ne peut donc pas s'en rapporter aveuglément à la tradition quand il s'agit de faits précis très anciens, et il faut se tenir en garde contre sa tendance à exagérer l'antiquité et les hauts faits de la race. Mais cela même nous obligera à lui accorder plus de crédit quand elle affirmera que la Crète était autrefois occupée par les barbares. Écoutons-la donc.
Le premier point incontesté, c'est que les Cretois les premiers ont possédé l'empire de la mer.
Strabon allègue un proverbe significatif : « Un Cretois qui ne connaît pas la mer (1)! » Autant vaudrait dire aujourd'hui : Un Anglais qui n'est pas sorti de chez lui. Aussi rien n'était plus célèbre dans l'antiquité grecque que l'empire maritime des Cretois. L'avantageuse situation de l'ile n'avait pas échappé à Aristote. « L'ile parait née pour commander à la Grèce. La situation en est des plus heureuses. Elle domine toute la mer autour de laquelle sont établis presque tous les Grecs. Elle n'est qu'à une petite distance du Péloponèse, dans une direction, et, dans l'autre, de la partie de l'Asie qui avoisine le promontoire Triopion et qui fait face à Rhodes. Voilà pourquoi Minos s'empara de l'empire de la mer et conquit les lies, dans quelques-unes desquelles il établit des colonies (2). »
Si l'on prend ici Minos pour le représentant de la Crète préhistorique, — nous essaierons plus loin de préciser ce terme, — on peut dire que le fait est vérifié par les découvertes récentes. La Crète, et spécialement le palais de Cnosse, auquel l'antiquité rattachait le nom de Minos, est le seul point des Cyclades et de la mer Egée où on ait reconnu jusqu'à présent une couche néolithique considérable fig. 87 . Quand les Cyclades ont commencé d'être habilées, la vie Cretoise avait déjà parcouru de longs siècles et touchait au moment oii les métaux allaient faire leur apparition. C'est du moins ce qu'on a constaté, par-
(1) 'O Kpy]; àYvoeî tt^v ôâXarcav, Strab., X, iv. 17.
(2) Aristote, Polit., II, vu, 2; traduclion de M. Peruot. Histoire de l'art..., VI, 451, n. 2.
LES OKICINES. 123
tout où l'on a fait des recherches méthodiques, par exemple à Phyla-
•tI,i",'i!'i:
^ ^atî
^BlgMlfe
KSî
Ut
ifcwjBlai.
Kl;te^^*^
yauleu^ lehx£t. daà cUêris mznoenJ:5'"33XS^ JKti'4e loi. de âx cUt&jotCen. fnirtaejuit. : e/tvIÇ;
ans
kopi dans l'ile de Mélos. Mélos, à en juger par sa poterie, demeura
■grg
toujours dans un étroil; contact avec la Crète. C'est là que les Cretois venaient, aux temps néoiithiciues, s'approvisionner d'obsidienne pour fabriquer leurs outils ou leurs armes de pierre. L'ile était encore déserte. Il est probable que ce sont eux qui s'y sont établis les premiers. De là leur commerce rayonnait au loin, car Tile de Mélos est la seule ile de la mer Egée qui contienne de l'obsidienne : c'est là que Mycènes, Tirynthe et Troie même ont dû s'approvisionner (1).
La céramique Cretoise, ou, dans un sens plus large, la céramique égéenne ou mycénienne a été retrouvée en Troade, on Lycie, au pays de Canaan et jusqu'au sud de l'Egypte; puis en Sicile, on Italie, en Étrurie. Tout récemment l'Espagne a fourni des analogies vraiment saisissantes (2).
Le commerce suffît à expliquer cette extension , surtout s'il s'agit de la périphérie; mais un commerce aussi considérable suppose luimême un État puissant. La Crète étant une lie, ce pouvoir devait nécessairement être maritime. Par la métropole ou par ses colonies, l'ile pouvait exercer au loin son influence. Sa dimension relativement médiocre ne contredit pas cette hypothèse. On sait que plusieurs empires maritimes ont été beaucoup plus étendus que le sol restreint de la mère-patrie n'eût permis de le soupçonner. Il sufflra de citer le Portugal, la Hollande ou Venise.
La Crète, par sa position centrale, et parce qu'elle était une ile, était même mieux située que ces pays pour assurer autour d'elle sa domination, surtout pour régner sur la Méditerranée orientale. Les Égyptiens anciens de l'histoire n'aimaient pas la mer; les Chaldéens étaient trop loin de la Méditerranée; les Phéniciens, relativement nouveaux venus, furent longtemps trop inquiétés par leurs voisins pour avoir le loisir de fonder un empire maritime.
La maîtrise de la mer s'off*rait donc d'elle-même à une race entreprenante et hardie. Les palais de la Crète semblent bien affirmer qu'on n'avait rien à redouter des entreprises des gens de mer. Ceux
(1) Excavations at Pfiylnkopiin Melos; London, 1904. Voir Rpétialement Th^ successive settlements at Phylakopi in their Aegeo-Cretan relations, by Duncan Macrenzie, op. /., p. 238 ss.
M. Mackenzie, qui a constati' les faits, soit à Mélos, soit en Crète, est convaincu que des ces premières origines la civilisation s'est développée en Crète sans aucune solution de continuité. Rien du moins n'autorise à conclure à l'invasion d'une race ditl'érente qui se serait établie par la conquête ap|)ortant par exemple avec elle les métaux. Lorsque l'industrie et l'art eurent acquis une supériorité incontestable, surtout dans la céramique et la glyptique, leur rayon d'inlluence fut extrêmement étendu.
(*i) On les trouvera résumées, avec un bon choix d'illustrations, — tombes, figurines, reliefs, céramique, — dans une substantielle étude de M. Paul Bauk, Pre-Roman Antiquities ofSpainy dans American Journal of Archaeology, XI, 1907, p. 182-193.
LES ORIGINES
qui les ont bâtis ont dû se croire en sûreté. On ne peut comparer leur état dans le bassin oriental de la Méditerranée qu'à celui de l'Angleterre contemporaine dans le monde.
Il y a donc un accord très satisfaisant entre la tradition ancienne et les fouilles lorsqu'il s'agit d'attribuer aux Cretois l'empire de la mer. La difficulté commence, — et c'est précisément la question que nous avons posée dès le début, — lorsqu'il s'agit de spécifier la race à laquelle appartenait cet empire. Sur le nom du maître, on n'hésitait pas : c'était Minos. iMinos était pour les anciens un personnage réel, roi de Crète, qui avait exercé sur les mers un pouvoir régulier et pacificateur par la répression de la piraterie.
Très feime sur ce point, la tradition était beaucoup moins assurée quant à la race de Minos. Était-il grec? était-il sorti d'une souche plus ancienne?
Au fond, ce qui nous étonne ici, c'est que la tradition ait hésité, tant elle avait de raisons de se prononcer pour l'hellénisme de Minos. Maître de la mer et législateur très sage, il réalisait l'idéal que tant de Crées se sont proposé, et, au moment où les premiers historiens, où les philosophes ont étudié la question, la Crète était devenue presque entièrement dorienne.
Par exemple lorsque Aristote compare les lois des Cretois à celles de Lycurgue, et qu'il déclare les lois Cretoises antérieures, parce qu'elles sont moins perfectionnées, nous pouvons l'en croire; mais il n'en est pas moins certain que ces lois Cretoises sont des coutumes doriennes, peut-être influencées par des survivances de coutumes antérieures à l'invasion hellénique. L'usage crétois des festins où Ton mettait tout en commun pour les femmes, les enfants et les hommes (1 ), diO'érent de celui de Lacédémone, rappelle assez bien le mélange des sexes aux fêtes Cretoises dont les fresques de Cnosse ont fourni un exemple si intéressant. Ce qu'on nous dit aussi de l'éducation des jeunes Crétois, pour les endurcir aux plus pénibles travaux et leur inculquer l'esprit militaire, parait tout à fait dorien et presque Lacédémonien fl2). Aussi faut-il mettre à la charge des mœurs doriennes, ou plus généralement grecques, de temps relativement récents, la dépravation parliculière des Crétois quant à l'amour des jeunes gens (3).
Et sans doute faut-il raisonner ainsi lorsqu'il s'agit des colonies Cretoises.
(1) Aristote approuve d'ailleurs ce mode de sysslties : w«TTe èx xoivoû TpeçcaOai Tiivra; xai Y'jvaîxa; xal iratSa; xai àvôpa; (Pol., II, 7}.
(2) HÉRACLioe DU Pont, FUa, II, 211, 3.
(3) Et cependant on s'est amusé à transporter dans la Cnosse antique cette sorte de mœurs ou plutôt d'immoralité dont le palais de Cnosse ne fournit pas de trace.
■■kv-
L'antiquité en connaissait, et nous n avons aucune raison de récuser son témoignage, sauf à nous tenir en garde contre certains détails. Diodore de Sicile raconte (1) comment Minos poursuivit Dédale en Sicile et assiégea le roi Cocalos, au pays ou fut plus tard fondée Agrigente. Trompé par Cocalos, il succombe dans uu bain trop chaud, et est enseveli à Minoas, où ses compatriotes lui construisent un tombeau, surmonté d'un temple d'Aphrodite.
On connaissait d'autres colonies : Engyon en Sicile, Hyria entre Brindisi et Tarente, peut-être même Vienne en Dauphiné (2). Si on a cru ces colonies Cretoises, et si on a reconnu en général que la Messapie et la lapygie avaient été colonisées par des Cretois (3), c'est d'après la tradition, d'après le dialecte, et d'après les coutumes. Nous pouvons nous en rapporter aux anciens pour cela; mais il va sans dire qu'ils ne pouvaient comparer qu'avec la Crète devenue dorienne. Ces Cretois étaient donc des Ciétois-Doriens (4).
C'est probablement aussi par une conclusion assez naturelle du présent au passé qu'on a cru Minos d'origine grecque; car cette tradition n'est pas douteuse. Les Grecs, il est vrai, s'étaient refusés à venger sa mort : mais ce refus même indique qu'ils y étaient tenus. Aussi, malgré cette injure, les Cretois avaient fourni un contingent considérable aux Achéens engagés dans la guerre de Troie. M. Ilelbig a colligé correctement une partie de la tradition grecque (|ui faisait de Minos un roi hellène (5), mais il y a d'autres traits dont il faut aussi tenir compte.
Les historiens anciens furent très réservés. Hérodote semble dire que la première thalassocratie vraiment greccjue fut celle de Polycrate (6). Si Thucydide fait de Minos lo vainqueur des Cares, cela ne suffit pas pour en faire un Grec. « Minos est le premier dont nous sachions parla tradition qu'il s'est formé une flotte, et qu'il domina sur la plus grande partie des pays que nous nommons maintenant helléniques et sur les Cyclades, qu'il colonisa le premier pour la plupart,
(1) DiOD., IV, 79.
(2) D'après Élienne de By/.ance, qui s'appuierait ici sur Héraclée de Milel, selon M. E. Maass, Die Griechen in Sudgatlien, dans les Jahreshefle clrs oesf. arcfi. Instilutes (iy06), IX, p. 13*J ss. D'après M. Maass, vlarseiile ellrt-in(^me aurait été tolonisée par les Crelois- Doriens avant les Ioniens de Phocée; mais ici la tradition antique est muette, on ne peut que rap|)rochpr Ma<j(Taîa d'un tltuve de Crète, le MaddiXta;.
(3) HÉR., VU, 170.
(4) La colonie sicilienne de Minoas n'est peut-^tre pas très ancienne; d'après Héraclide de Pont {tHG,\l, 220, 19) elle s'ai»pelait d'abord Macara, ce qui suggère une cobnie phénicienne. Mais cet ordre est-il bien certain.'
(5) Dans Roschkr, Ux. myth., v" Minos.
(6) UÉR., iU, 122 : IloXuxpdTr,; Yap iaxi «pwTO; twv t.jxîî; ÎSjxsv 'E)Xr,vu)v oc OaXaaTOxpaTg'eiv è7r£vor,0yi, TiipeÇ Mivw te toO Kviojaioi» xat zl ôrj ti; i/.Xo; irpÔTepo; toutou f^p^s tt); OaXdtff'jriÇ.