‹ La Crète ancienne [microform]Chapitre 55 sur 60 · I.ES ORIGINES · texte numérisé non relu

I.ES ORIGINES

ayant chassé les Gares et établi ses propres fils comme vice-rois (1). » Ces pays n'étaient donc pas alors helléniques. Isocrate fait honneur aux Athéniens d'avoir chassé les Gares des Gyclades, après l'empire de Minos, et d'y avoir installé des Grecs (2). Gela semble indiquer que Minos n'était point grec. Et si la tradition a hésité sur son nom, elle affirme très nettement que la population primitive de la Grète n'était point de race helléni(jue.

Hérodote est formel (3). Anciennement les barbares occupaient toute la Grète. Le terme de barbares ne marque cependant pas à lui seul une opposition de race. Les Pélasges étaient des barbares, et cependant les Grecs ne les regardaient pas comme complètement étrangers à leur race. Les Athéniens avaient avec eux des affinités particulières : les Athéniens, la Grèce de la Grèce. Mais, ce qui est plus significatif, Hérodote fait venir de Grète les Lyciens (4) ; les Gares venaient des îles (5) ; et, comme les Lydiens et les Mysiens sont d'après lui les frères des Gares (6), c'est presque toute l'Asie antérieure qui sera venue des iles. Or Hérodote habitait la Garie; il ne confondait pas les Gares avec les colons doriensou ioniens de la côte. Son témoignage est particulièrement grave; on peut le croire lors([u'il retrouve des indices de parenté entre l'ancienne population Cretoise et les peuplades de l'Asie Mineure. D'ailleurs il n'est pas le seul qui ait reconnu en Grète un grand mélange de races. L'épopée essayait même d'en distinguer les éléments : « Au milieu de la mer piofonde, s'élève une tertre rianfe et fertile, l'Ile de Grète, habitée par des hommes nombreux, dont nul ne sait le compte, qui vivent dans quatre-vingt-dix cités et qui parlent des langages divers. Il y a des Achéens, des Étéocrèles magnanimes, des Kydoniens, des Doriens à l'aigrette flottante (7), et des Pélasges de race divine. Parmi les cités, la plus illustre est Gnosse, où régna durant neuf années Minos, qui causait familièrement avec le e-rand

(1) Thuc, T, IV.

(2) Kai «pwTOv {lè^ Ta; KuxÀàoï; vifiaoy;, uspi ôt; £Y£vovto TCoXXai TrpaypiaTsIat xaTà ttjv Mivw toO K?r,To; 6'jva<TTeiav, tauTa; to Te).cUTaîov iino Kapwv xaTe/oixlvaç, èxêaXôvTe; èxeîvov;... toù; (la).i(TTa pcou Twv 'EXXyivwv ôîojisvou; xai(f)/.i(yav si; aÙTa;. Panathenaicus, 241 c, ou i] 43.

(3) 1, 173 : T^v yàp Kpi^Tyiv eî/ov to TraXaiov Tràiav pàpêapoi.

(4) I, 173 : 01 05 Aûz-ioi éx Kpr,Tr,; Twpxaîov yevbvaTi. Nôixoiii àï zà (lèv Kpr^Tixoiai là ôè Kapi-

(à) 1, 171. D'après les Cretois les Cares étaient venus des îles; ils ne payaient pas de tribut à Minos, mais fournissaient des auxiliaires et s'enrichissaient dans des campagnes maritimes. Eux prétendaient être autochtones. Au contraire les Cauniens prétendaient venir de Crète tandis qu'Hérodote les croyait autochtones (F, 17:^).

(7) Awpise; xt Tpiyaîxe;. Ce dernier terme indique la division des Doriens en trois tribus d'après FicK, Vorgriecfiisc/ie Orlsnamen, p. 7.

m^^mmm

LES Oai(;iNES.

Zeus (1). » Les Étéocrètes, ou Cretois authentiques, étaient destiii<^s par leur n )m môme k fiçuper dans la tradition la race primitive. D'après Diodore, c'étaient les aborig-ènes; les Pélasges n'étaient venus que plusieurs siècles après, puis les Doriens, puis divers barbares. Enfin Minos, et en dernier lieu des colons de Sparte et d'Argos (2).

D'après Kallinos d'Éphèse (3), c'est de cette race crétoise primitive, qu'étaient venus les Teucriens, dont le nom était, depuis les tragiques, synonyme de Troyens. Strabon pensait que Milct avait été fondée par des Cretois et des Cares 4), venus de la Milet crétoise au pays habité par les Lélèges, avant la venue des Ioniens. Ce qui derechef établi! une sorte de parenté entre l'Asie Mineure, y compris la Troade, et l'ile de Crète. On était d'ailleurs frappé de la ressemblance des noms, surtout entre la Crète et la Troade; on citait, en Troade et en Crète, le mont Ida, Dicté, Pytna colline de l'Ida et la ville de Hiérapytna en Crète, llippocorona en Adramyttène et Hippocoronion en Crète, Samonion, promontoire de Ci'ète, et plaine en Troade (5). Toutefois c'est surtout les Cares et les Cretois primitifs que l'antiquité a rapprochés; nous en avons des preuves nombreuses.

Thucydide prétendait que Minos avait chassé les Cares des Cyclades, mais ce n'est pas précisément ce qui résulte du texte cité d'Isocrate. Hérodote dit plus justement que les Cares étaient sujets ou simplement alliés de Minos (6 . Ils lui fournissaient des mercenaires pour ses entreprises maritimes. Les Cares étaient si connus pour tels, que le nom de Care était presque synonyme de mercenaire. Qu'on se rappelle le vers d'Arcliiloque : « Comme un Care on me nommera mercenaire (7j. »

L'ancienne tradition se retrouve toute entière dans Pausanias, qui fusionne les légendes mythologiques et les souvenirs historiques. Erythrée, d'Ionie, ainsi nommée du tils de Rhadimante, Érythros, est fondée à la fois par les Cretois, les Lyciens, venus de Crète avec Sarpédon, les Cares et les Pamphylicns (8).

(1) odyssée, \{\, 172-179; traduction de M. Pekuot, Histoire de l'art..., l. VI, p. i58. Le rensftigneinent d'Androti (d'Halicarndsse? au v" siècle av. J.-C?) dans Etienne de Byzance (FG/f, p. 349, 3) n'est probablement que la paraphrase des vers homériques.

(2) DiOD., V, 80.

(3j Stkab., Xlll, I, 48. Une autre tradition les faisait venir de l'Attique.

(4) Str\b., XI V, I, 6-, cl'. Xli, VIII, 5.

(5) Strab., X, III, 20. La philologie moderne reconnaît une origine grecque à quelquesuns de ces noms, comme "I5a, llÛTva, mais elle retient l'origine antérieure de Aîxtti, IlépYa- (xov, Safjwôviov (Kick, Vorrjriechische Ortsnamen).

(6) T6 yàp TcaXatôv èôvTî; M'.vo) t£ xanqxooi xal xa).£'j(Xîvot AelsYs; el/ov Tà;vf,crou;, çopov (làv oùôiva uTcoTsXtovTe; ...ol ôà, ôxw; Mivo); ôcoixo, èTtXiqpouv ol ta; via; (I, 171).

(7) Kat or) 'irîxoupo; w<it£ Kàp xExXTQio^iai (v, 2\).

(8) P.vLs., Vil, m, 7.

La tradition est donc unanime et constante. Les savants qui en admettent la valeur sur la parenté des Cretois, des Lyciens et des Cares, se croient autorisés à retourner les termes des migrations. Il leur parait évident que ce sont les Cares et les Lyciens qui ont colonisé la Crète. II parait plus prudent de ne rien affirmer. S'il s'agit de la première population de l'île, elle a pu venir en môme temps en Crète et en Asie Mineure; si la parenté ne résulte que d'une colonisation postérieure, elle a pu tout aussi bien venir de Crète en Asie, comme plus tard la colonisation dorienne, que réciproquement. La supériorité de la civilisation crétoise, à en juger par les monuments, est certainement favorable à la direction indiquée par la tradition.

b) La l aligne.

L'affirmation de la tradition a en réalité un double objet Les premiers liabitants de la Crète étaient des barbares, et ces barbares étaient apparentés à certains peuples de l'Asie Mineure , spécialement avec les Cares.

Cette double conclusion a été pleinement confirmée par les recherches de la philologie récente, et môme étendue à toute la (irèce continentale et à l'Asie Mineure. La philologie, en eifet, ne peut procéder avec quelque sûreté que sur un champ assez considérable. A défaut de documents écrits, elle analyse les noms de lieux, ce vestige assuré laissé par les populations les plus nomades. Or il se trouve qu'en Grèce, après qu'on a défalqué un certain nombre de noms d'origine grecque* il en reste un bon nombre qui défient l'analyse. Si les noms qui se résolvent facilement par le grec montrent que le pays a été occupé par les (;recs à une époque assez récente, ceux qui résistent forment donc un autre bloc témoin d'une autre langue. Ce qui est décisif, c'est que ces mêmes noms se retrouvent en Asie Mineure, où, de même cpie dans la (irèce continentale, ~ mais dans une lumière historique plus complète, — les Grecs ont trouvé le sol occupé par une race qu'ils regardaient comme barbare. Après plusieurs essais, cette démonstration a été faite avec une entièn^ rigueur par M. Kretschmcr (1) et reprise par M. A. Fick (2) qui aboutit à la même conclusion.

C(»s savants insistent surtout sur la présence de noms de lieu en . . .-77c -, très fréquents en Asie Mineure, mais fréquents aussi en Grèce continentale; or cette terminaison parait étrangère à la langue grecque. 11 y a aussi, en Grèce et en Crète, des noms terminés en ...ivccr, comme

(1) EinleUinuj iu die CeachichU' der ijriecfmchen Sprache : ù(vi[\ngen. 1896

(2) Voryrievhische Ortsnamen; Ga'tlingen, 1905.

LA CRÈTE ANCIENNE. g

«Wfl

Ttpjv;, gén. TîpjvOsr. AaSjpivOsc, ZjptvOsr, -i;j.'.vO:r, KspivOs;. dont 1 équivalent se trouve en Asie Mineure, dans les formes où se rencontre à la fin l'élément vc. Ces noms sont extrêmement nombreux en Lvcie, en Pamphylie, en Cilicie, en Kataonie, en Cappadoce, en Lycaonie, en Carie (1).

H est impossible en particulier de ne pas reconnaître l'identité du labyrintbe de Crète (AaSjp'.vOcr) et de Labrandos de Carie (2i (Ai6pauvc:;) indépendamment de la double bâche \labnjs) dont le culte existait aux deux endroils. Et si ces noms sont moins nombreux en Grèce, on ne peut cependant pas en conclure que la Grèce a été colonisée par les Lyciens ou les Gares, puisque, en revanche, la forme de suffixe vO est plus ancienne que vc, ou plutôt toutes deux supposent une forme primitive nt. Donc, aux temps préhistoriques, le groupe d'Asie Mineure a occupé les lies de la mer Egée et la (irèce, jusqu'en Crète. iKinscet ensemble, un groupe plus petit se détache : la Lycie et la Carie sont plus spécialement apparentées. Elles ont beaucoup de noms communs avec la Crète (3), comme Ta reconnu M. Fick, et le rapprochement est surtout étroit entre la Carie et la Crète. Ce savant a même essayé de préciser certains points où Cretois et Cariens avaient ensemble étendu leur empire. Mégare rappelle les Gares, parce que son acropole se nommait Kapia (V), mais elle rappelle Minos par le nom de Mtvo'a, île non loin de Mégare (5. Athènes avait conservé le souvenir du dur tribut qu'elle payait à Minos, mais elle avait aussi des familles d'origine carienne ^6). Le nom de Mivfoa serait le plus intéressant pour fixer les limites de l'empire de Minos. Nous l'avons déjù rencontré en parlant de la tradition. D'après Etienne de Byzance, il y avait une Minoa à Amorgos, une à Siphnos, avec une source Minoa, une en Sicile; Gaza s'était appelé<' Minoa, ainsi que Paros; il y avait encore File que nous venons de nommer près de Mégare, et une ville de Crète (7).

Faut-il entendre ces noms dans le sens de M. Evans, qui nomme

(1) Kr.RT<;ciiMRR, op. l., |). 308 ss.

(2) M. Mayer a reconnu le premier coite indentilé(.l rr//. Jahrbuch, l. VU, p. 191); M. Krefscltmer y arrivait en même temps (/. /., p. 4<>4).

(3) Noms Cretois d'origine préhelléniqiie qui se trouvent en Lycie : 'Airtapa, FîvaTo;; en Carie "IffTpo;, Kapvr,<Tff(i7îo>i; l'ancien nom de Lyktos et 'A)ixapvaffa6;, KaOvos, KûSpiov, Ko- [>riisii^ dans Xîjivyj Kopr,ata el Kopiov, Kjpfia, AavivdtTiuTov et A^y^v*' Mi/.ato;, llpiavao; et ilpiTivrj (Fir.K, op. /., p. 120).

(4) PaLSANIAS, I, XL, 6.

(5) Stepii. Byz. s. verbo.

(6) HÉR., V, 6rt, dit d'Isagoras : Oûou<ji lï ol (ruYYSvce; aÙTOû Ait Kocptcd.

(7) Steph., rerftoMivwa. Ce qu'il ajoute: Eaiixat 'Ap«6îa:, r,; ol Tio/tTat Mtvox'rat.&TtàMtvfaio; doit être une confusion avec les Minéens.

us oiti(;i.\Ks. 1,1

" Minoens » les temps prélielléniques de la Crète? Nous avons déjà mentionné les hésitations de la tradition. L'onomastique est favorable à l'origine préhellénique. Minos ne s'explique guère par le grec. tandis que .M. Fick a pu le rapprocher de Minassos en Pisidie d i C'est aussi la Pisidie qui fournit un répondant probable à Cnossos (2i. Il est assurément possible que des Doriens, déjà fixés en un lieu nommé Minoa, aient donné ce nom à une colonie ; mais le grand nombre de ces noms et leur cachet peu hellénique porte à les regarder comme des jalons de 1 antique thalassocratie. Il n'en résulte pas pour cela que Minos ait régné; un seul homme aurait-il fondé tant de colonies? Minos pourrait bien être le nom d'un dieu crétois, mais il semble du moins acquis a l époque préhellénique, et le nom de « minoen .. justifié pour marquer ces temps anciens. Les savants allemands préfèrent le nom de « carienne ., pour l'antique civilisation. Ce que nous venons de dire ne leur en .lonne pas tout à fait le droit. Le rôle des Gares n'est pas le principal d après les souvenirs de l'antiquité. Or elle a di'i être portée à le rehausser plutôt qu'à l'amoindrir, à cause <le l'importance prise par les Cares au v.u« siècle avant Jésus-Christ. On se gardait bien cependant de la ransporter dans le passé. Diodore, qui avait cru pouvoir assigner des dates à toutes les thalassocratics. ne les mettait qu'au dixième rang, 3) Sans doute le terme de Crétois est trop étroit pour caractériser un uroupement qui embrassait les lies et les deux rives de la mer É^éc ' mais Il n y aurait pas grand avantage à remplacer un nom particulier par un autre. Ce qu'il nous faudrait, c'est un nom général qui comprendrait I Anatohe les lies et la Grèce. M. Fick propose celui des Hétécns, à tout le moins beaucoup trop spécial. Celui d'Égéens est encore celui qui convient le mieux si l'on ne veut pas adopter celui de Kcftiens sur lequel nous insisterons plus tard. Il ne faut pas oublier d'ailleurs qu'il s agit ici d une unité très vague.

On ne .sait même pas bien exactement ce qu'étaient les langues parlées dans cette aire si vaste.

Ce qu'on peut dire, c'est que les langues du groupe d'Asie Mineure,

Mil!!/«i'Ti'"'"7" *" ""' ''"'"*'■'' ""' ""'"' P"'P"'' srecs est fréquenlc en Asie Mineure (2) Comparer Kvowé; et Kv<3;. • / ^ . I'- 'î/;.

.tLTn """'"'' •"^"'""' ■•• ""•*'•• "" Pa"m les fragments de Diodore) û" L -

d ens ou P«on,ens, 1.2 ans ; les Pélasges, 85 ans : les Thraces, 79 ans . les Rhodlens 23 ans ■ tes Phrygiens. 25 ,ns; les Chyprioles, 33 ans; les Phéniciens, 45 ans-, les E«y,,ti 'ns' le^Mir s.e„s, 18 ,„, les cares, 6. ans; les Lesbiens, 08 ans. M. John L. MyfJZiV^ /" «>

^//N, 1907, p. /5-81». Celle liste nest sûremeni pas historique.

■VWVl

LA CRETK ANCIENNE.

LES ORIGINES

fort éloignrt's des langues sémitiques, plus voisines des langues îndoeuropéennes, constituent cependant un groupe distinct. Sans entrer ici dans le détail, on s(» contentera de signaler deux faits. Toutes les inscriptions lycicnneset cariennes connues sont écrites au moyen d'un alphabet grec; mais les deux peuples ont dû compléter cet alphabet pour les sons qui leur étaient propres. Leur langue était donc sensiblement ditférente. De plus les Lyciens disaient lada, « femme », tidiiimiy « fils », kvairo, « fille », ybithi, « roi », tern, « armée »... il serait difficile de rattacher ces mots à une langue indo-européenne coimue. Autant (ju'on peut en juger du dehors et très en gros, ces langues étaient aux langues indo-européennes dans le rapport de Tégyplicn avec les langues sémitiques. Les dilféreuces sautent aux yeux; certaines ressemblances suggèrent une origine commune très éloignée.

Une découverte de M. Knudtzou a paru devoir hâter la solution de ce grave problème (1). Il a remarqué dans les deux lettres du pays d'Arzawa, écrites en caractères cunéiformes, des formes indo-germaniques, entre autres esto, ([ui est grec aussi bien que latin. Il y avait donc, au temps d'Aménophis IV, en Asie Minc^ure, non loin du Taurus, une population d'origine européenne. Kien n'empêcherait d'admettre une première pénétration des tribus helléniques à cette époque (vers H50), ])ostérieure à la ruine des palais crétois. H faut noter cependant que M. Sophus Bugge, qui a admis et complété les vues de M. Knudtzou, s'c^xprime en termes sagement vagues. Si la langue d'Arzawa <»st indo-germanique par S(*s origines, elle est extraordinairemcnt mêlée et ressemble d'ailleurs au lycien (2). De sort»' qu'en somme nous ne sortons toujours pas d(» la controverse pendante au sujet d(*s langues anatoliennes autres que h» phrygien.

Nous nous garderons bien de nous engager dans ce débat. Il nous suftit d'avoir marqué, avec les guides les plus surs, un état des noms de lieux antérieur à Tinvasion ou à l'infdtration hellénique; il atteste que les Hellènes sont de nouveaux venus en (irèce et en Asie Mineure.

v) Le lémoif/nage des monumnnls.

C'est par là que nous avons commencé, et nous avons constaté dans le développement pacifique de l'art minoen une continuité qui parait contraire à ces changements qu'accusent et la tradition et la philo-

(1) />!> zwei A rzatva- Briffe die OUeah'it l'rhinnlvn in iiuloijeimniiischer Spiacht. par J. A. knuiUzon, mit hemerhungen von So|»lius Bug;;e viul Ail* Torp ; Leipzig, 190'i.

Jogie. Mais le témoignage des monuments est, lui aussi, soumis à certaines règles. Ils sont le retlet fidèle des usages et des goiits, non des laits. Si la conquête influe peu sur les mœurs, elle peut passer inaperçue pour l'art. Qui se douterait, d'après l'art égyptien, de la domination des Hycsos? Ccdle des Romains a-t-elle changé sensiblement les destinées de l'art grec? D'ailleurs la continuité Cretoise n'est pas absolue. Une première fois les palais de Cnossos et de Phaestos ont été incendiés. L'écriture s'est transformée, semble-t-il, assez brusquement. Enfin, quoi qu'il en soit des époques très anciennes, après 1500 ce sont des temps moins glorieux qui commencent, des usagers inconnus, comme l'incinération au lieu de l'inhumation, l'emploi du fer el de la fibule. La céramique» entre dans des voies nouvelles; c'est la période géométrique seconde, où la monotonie des lignes, succédané de l'ornementation végétale, est agrémentée de monstres chimériques empruntés à l'Orient.

Il s'est donc passé quelque chose de très grave. Selon toute» vraisemblance une invasion a ruiné l'ancienne civilisation. Ici Jious rcncontions la tradition de l'invasion dorienne. Déjà, avant les Doriens, les Achécns brûlaient leurs morts: c'était du moins le souvenir qu'avait conservé l'épopée. Quoi de plus raisonnable que de reconnaître dans les envahisseurs qui ont détruit les palais Minoens ces mêmes tribus helléniques qui plus tard surent reprendre la glorieuse tradition de l'ancien art?

Comment donc se fait-il que l'épopée n'ait pas eu conscience de ce grand changement opéré dans le monde grec? Comment se fait-il que la civilisation et les arts aient recommencé dans la même ligne et suivi la même inspiration? Peut-on attribuer à deux races différentes ce suprême accord dans la manière de représenter la vie ?

Beaucoup de savants n'y peuvent consentir, et assignent aux infiltrations helléniques une date antérieure à l'an 2000, ou même à l'an 3000. La civilisation dite mycénienne serait le produit de la fusion de deux races, la race ancienne et la race indo-(»uropéenne.

Et il est impossible en effet de nier la vraisemblance de ces infiltrations. Pourtant il faut reconnaître qu'à un moment donné la poussée fut plus forte et décisive au point de ruiner l'ancien état, et que ce moment coïncide, depuis le xv*^ siècle, avec l'avènement des peuplades (1) que tout le monde nomme helléniques : Achéens, Ioniens, Doriens.

Les invasions germaniques dans l'empire romain sont un cas ana- (I) Nous reviendrons sur ce fait à propos des renseignements fournis par l'Egypte.

LA <:!u:tk anciennk.

logiie et on peut en tirer plus de lumière qu'il n'en résulte ordinairenient de ces sortes de comparaisons.

Les Germains étaient partout dans l'Empire avant le cinquième siècle, et ils nont cessé d'y affluer, au moins jusqu'à Charlemagne; cependant il y a eu un moment où ils ont franchi le Rhin pour s'établir en Gaule. Pénétrant dans un pays de civilisation raffinée, ils se sont très vite accommodés du luxe romain et de la fiscalité romaine. Les Mérovingiens dans leurs villas, en dépit de leur rudesse native, étaient installés dans un décor plus élégant que celui où se complaisaient les compagnons de Charles Martel. Les objets qu'on trouve dans les tombeaux des premiei-s barbares ensevelis en Gaule sont souvent plus riches et plus délicats que ceux ({u'on fabriqua à la cour des empereurs Carolingiens. Les barbares brisèrent beaucoup, mais ils savaient apprécier les vases d'or et d'argent.

Il dut en être de même lorsque les Achéens, puis les Ioniens (1% puis les Doriens se répandirent dans la Grèce, dans les lies et en Asie Mineure. Les princes achéens se sont sans doute établis dans les riches palais de Mycènes et de Tirynthe, du moins dans ce qui en fut épargné, et ils demeurèrent encadrés aux yeux de la postérité dans ce luxe et dans cet or. On pouvait se parer des richesses de l'art, on ne sut d'abord ni le reproduire ni réparer les outrages du temps. Quand les Doriens arrivèrent, les derniers, le temps avait fait son œuvre, et aucun contact avec une race très polie ne pouvait plus adoucir leur grossièreté. Malgré tout, il restait des modèles et des germes de restauration dans les artistes indigènes eux-mêmes qui ne furent pas exterminés et qui tout d'abord continuèrent à travailler pour de nouveaux maîtres. La décadence s'arrêta le jour où des cités nouvelles furent définitivement constituées. Cet art nouveau, incapable au début de s'attaquer directement à la nature, s'attacha d'abord à imiter la statuaire égyptienne, ou même la pacotille plus ou moins réussie que les Phéniciens apportaient d'Orient. Puis il reprit le cours de ses destinées. Il n'y eut donc jamais de rupture avec l'antiquité, pas plus en (uvce, de 1500 avant Jésus-Christ à 800, que dans le moyen Age de fiOO après Jésus-Christ à 1V50; il y eut seulement un moyen âge hellénique (2 . L'épopée, qu'on place ses origines au i\" ou au viii' siècle, ne pouvait soupçonner ce qui s'était passé plusieui-s siècles auparavant, pas plus que les chansons de gestes ne savaient peindre Hector ou même Roland autrement que les chevaliers de leur temps, mais elle conservait inconsciemment la tradition de l'art

(1) Il n'existe pas de mention certaine des Ioniens avant Sargon.

(2) L'expression est de Bergk, dans son « Histoire de la littérature grecque ».

LKS ORKiINKS.

et des usages, de sorte que l'Ionie, moins profondément bouleversée que la Grèce continentale, perpétua le génie mycénien.

Le témoignage des fouilles confirme donc à sa manière celui de la tradition. Il suggère peut-être d'entendre comme une infiltration qui a duré plusieurs siècles la pénétration en Grèce des tribus helléniques, et il en marque en même temps le début, vers l'an 1500, au moment où s'éteint la civilisation minoenne. Les Achéens, venus de Thessalie, et qui n'ont pas été assez nombreux en Crète pour rebâtir les anciens palais, se seraient installés dans les habitations royales de Tirynthe et de Mycènes qu'ils auraient encore enrichies des dépouilles de la grande ile. Ce sont donc peut-être des Achéens qui sont ensevelis à Mycènes. L'invasion continua; les Doriens marquent une recrudescence que l'Odyssée signale pour la Crète. Sans doute la tradition a bloqué et représenté comme une conquête en règle le résultat d'une série d'etforts détachés. Ce n'est point une raison pour la rejeter en bloc.

Mais si l'archéologie reconnaît, entre les temps minoens et les temps helléniques, une transformation qui accuse la présence d'un peuple nouveau, elle proclame plus encore les affinités internes des deux civilisations. Pour que les Grecs aient été de si bons élèves, devenus rapidement supérieui*s à leurs maîtres, il faut qu'ils aient eu pour les bien entendre de singulières aptitudes. Il faut faire ici la part du pays; les historiens de la Grèce ne manquent jamais de décrire ces horizons si nets, ces côtes si bien dessinées, l'éclat tempéré de la lumière, la transparence de l'air. Les Grecs ont profité des avantages exceptionnels de cette admirable nature, comme leurs lointains devanciers dans les voies de l'art. Mais sans doute aussi la race était la même. Ce grand ensemble de populations blanches, qui ne sont pas des Sémites, ni des Égyptiens, nous avons dû le distinguer, à la suite de spécialistes très sérieux, des peuples grecs ou thraco-phrygiens. Mais il faut bien cependant le rattacher, très haut, au vieux tronc européen. Le svastika ( t), certaines particularités de la poterie (2), les armes de bronze, ont attiré l'attention vers les peuples néolithiques de l'Europe (3).

Ce qui est plus décisif que les comparaisons de détail pour prouver

(1) Voir plus haut Taire de diiïusion de ce signe.

(2) Origine européenne de la prétendue llmuUieramik de Troie, Doekpfki.d, Troja.., p. 373, cf. 274 ss. Cette désignation mal choisie, en tout cas fort mal déterminée, a été abandonnée par ceux mêmes qui l'avaient nuse en cours, M. H. Schmidt en particulier. M. S. Reinach a prononcé fort allègrement 1 elogc funèbre de cette sorte de mythe : « Exil Handheramili ! » Rev. arch., 1U05, 11, p. 4r»7. Les fusaïoles de Troie se retrouvent à Chypre, dans l'Archipel, lltalie du Nord, la Thrace, les bords du Danube.

(3) 11 semble que l'anthropologie prouve de plus en plus l'évidence « d'une civilisation

LA CRKTK ANi^lKNNE.

Forigine européenne des Cretois, c'est peut-être Tesprit même de leur art, tel que nous avojis essayé de le délinir. L'opposition entre la manière de l'Orient ancien, Assyrie et Egypte, et Tart crétomycénien aété brillamment mise en lumière dans un article posthume du regretté Kiegl. Les Orientaux étudient l'ohjet dans sa surface palpable et réunissent mécaniquement les parties pour en faire un tout : rindo-Germain embrasse de loin Tensemble par une vue subjective. Dans la composition, TOriental ordonne les parties selon un parallélisme stéréotypé des lignes et des surfaces; le Grec s'attache au mouvement, à la vie et même à l'expression de la pensée et du sentiment. Dans rOrient ancien, tous les mouvements sont des manifestalions de la divinité objective personnelle ; le Grec s'intéresse aux choses pour elles-mêmes et dans leur enchaînement; il crée la philosophie et les sciences naturelles (1). Encore faudrait-il noter que l'opposition n'est toute en faveur des Grecs que si l'autre terme est l'Assyrie et l'Égyp^e en des tomps relativement récents; car les époques primitives en Chaldée, en Élam, et surtout en Egypte ont produit des morceaux qui ne décèlent pas une moindre intelligence de la réalité vivante. L'avenir en apprendra davantage. Peut-être cependant ces convergences sont-elles suffisantes pour qu'on ait une idée encore très vague, mais cependant fondée, des rapports de la Crète ancienne avec les (irecs, d'une part, et, d'autre part, avec les peuples anatoliens, y compris les Hétéens et même l'Élam. C'est même entre l'Élam et la Crète que les représentations religieuses nous ont fourni les rapprochements les plus saisissants, peut-être simplement parce que des fouilles, couronnées d'un très grand succès, nous ont fait connaître tout à coup les origines très lointaines de ces deux civiHsations. Nous ne pouvons répéter ici tout ce que l'étude de la religion Cretoise olTrirail de suggestif pour confirmer l'hypothèse du vaste groupement dont nous avons esquissé les limites. L'Egypte nous fournira de nouvelles données dans le même sens.

LA CRKTK KT L K<ÎVI»TK.

Les monuments égyptiens sont nombreux et ont été bien étudiés. Quoique l'Egypte pharaonique ait évolué, elle aussi, ce fut dans une certaine ligne; son style se décèle assez bien. Il a donc été facile aux

nroliUiiqueprimUive, ayant rayonn»' en éventail de l'Europe centrale ou de l'Europe du Nord » (S. Reinacii, Chroniques d'Orietd, 2^ série, p. 565).

(J) RiEGL, Ztir KuiiHthistorlschen SleUurnj (1er liecher von l'a/io, dans les Ja/treshefle des aster reivhisvhen Arvh. Instilutes in Wien, XI (1906}, 1-19.

LES OHh.LNES.

savants explorateurs de la Crète de reconnaître dans leurs trouvailles des objets provenant d'Egypte, ou imités de l'Kgypte, et les égyptologues peuvent maintenant étiqueter dans leurs collections des objets d'origine « mvcénienne » , surtout dans les séries cêrami q ues.

Ces influences réciproques s'expliquent aisément par le voisinage. Nous en avons signalé quelques-unes, nous n'v reviendrons pas. Personne n'est tenté d'en conclure à une affinité de race entre les Cretois et les Égyptiens des temps pharaoniques, dont les traits individualisants sont si marqués. Peut-être en serait-il tout autrement si Ton ccmiparait les Cretois à l'ancienne population de l'Egypte, telle qu'elle a été reconnue et reconstituée par M. de Morgan et M. Fiinders Pétrie. Les res- i semblauces nous paraissent réelles et tenir à ce fond même des coutumes qu'on n'emprunte pas. En lisant les liochervhcH sur 1rs Origines de l'Egypte du savant français, on sera frappé de certaines analogies entre les Cretois et ces Préégyptiens. Par exemple à propos de la céramique : « Les débuts de la céramique des iles grecques présentent

Kig. H8. — Plaque (le schiste égyptienne, au musée du I.oiivrc. D'après liuU. Curr. /tell., XVI. iH^H. pi. i.

LA r.inrri: a>i:ii:>.\k.

rorii;iii(' ciiioprcniK' ârs Ci-rfois, c'est peiil-rlic T^spiit niriiie i!o leur iiit, tel (jur nous avons essaye de le délinir. i/opposilimi i-ulnla niauirrr de l'Orirut ancien, Assyrir et Kuypte, vi Tait ciéloniycrnirn a été hrillaninient mise eu lumière dans un article posthume du rc-retté liiegl. Les Orientaux étudient rol.jel dans sa surface palpable ri réunissent mécaniquement les paities pour en faire un tout : rindo-Cermain embrasse <le loin rensembic par une vue subjective, hans hi composition. Tthiental ordonne les parties selon un palallélisme stéréoty|»é des li-nes et des surfaces; le (irec s'attache au mouv(Miient, à la vie et mènjc à l'expression de la pensée et du sentiment, hans l'Orient ancien, tous les mouvements sont des manifeslafi(uis delà divinité objeetive personnelle: \r (irec s'intéresse aux choses pour elles-mêmes et dans leur enchaînement: il crée la philosophie et les sciences naturelles (I . Km-ore fau<lrait-il iiotei (jue l'opposition n'est tnute en laveur des (;recs que si l'autre terme est f.Vssyrie cl rKi:ypte en des temps lelativement récents: car les époques primitives en Chaldée, <'n Klam, et surtout en K-ypte ont produit des morceaux (jui ne décèlent pas une moindre intelligence de la réalité vivante. L'avenir en a[)prendia davanta-e. Peut-être cependant ces couver- ,:;ences sont-elles suftisant<'s pour (ju'on ait une iche encore très vai;ue, mais c(q)endaiit fondée, drs rapports de la Crète ancienne avec les Crées, d'une part, et, d'autre part, avee les peuples anatoliens, y compris les llétéens et même l'Klam. C'est même entre l'Klam et la Crète que les représentations leli-ieuscs nous ont fourni les rappi-oehements les plus saisissants, peut-être simplement parce <[ue des fouilles, couronnées «l'un très .i:ran(l succès, nous ont lait connaiircî tout à rouj) les origines ti'es lointaines de ces deux civilisations. Nous ne p«»uv(Uis répéter ici tout re (pic l'élude de la reli.i;ion créloise olJVirait de su::i;estif pour < onlirmer î'hypotliès<« du \aste ,i:ronpement dont wnws avons escjuissé les limites. L'K.i:\i>te nous fournira de Jiouvelles donm'i's dans le même sens.

Li:s n|;M.lM:s.

Page 1