L.V CUKTE ANCIENNE
peaux de bêtes. Leurs présents sont surtout des objets d'art, vases, jardinières d'argent et d'or, rliytons ou protomes d'animau.x, vases émaiilés, poignards, colliers d'or, avec des lingots, du lapis-lazuli et de l'ivoire. Ils sont vêtus de riebes caleçons brodés, les pieds cbaussés de sandales à courroies, la tête nue, avec une longue tresse et quelques cbcveux relevés en aigrette sur la tête (fîg. 90). C'est exactement le portrait de nos Cretois et ce sont leurs vases; ils les portent de la même manière.
Que Ton compare le aip-bearer de M. Evans (voy. pi. on frontispice et fiiî. 91) et tel envoyé du pays de Keftô. C'est le mémo vase pointu à une anse et la même attitude. Le costume est le même : caleçon, ceinture, pieds nus ou chaussures lacées 1 . M. Hall estime que quelques vases ne sont pas mycéniens, mais de fabrique phénicienne. H se
Kig. 8î>. — L'enregistreineiil «les présents de KeUù. D'après Mvm. miss, frnnr.... V, pi. v.
peut que les Egyptiens n'aient pas toujours distingué avec la dernière rigueur. Les produits de la Phénicie, qui alors leur était soumise, leur étaient plus familiers. Peut-être aussi, comme le suppose le savant anglais, les Phéniciens s'étaient-ils faits les intermédiaires ordinaires du commerce avec les iles (2'. Et en elfet ce sont les vases de Syrie qui ressemblent le plus aux vases de Keftô. Mais ces points d'analogie et de contact ne détruisent pas l'impression très nette qui se dégage de la comparaison de ces peintures. Le pays de Keftô, situé au milieu de la « grande Verte », est le siège d'une civilisation distincte, qui est celle que nous nommons égéenne. Si le nom de Keftô a passé à la Phénicie, cela s'explique très simplement parce que les
(1) Hall, Keftiu nnd the Peoples of the Sea, USA, VIII, 157 ss. Pour les bottines, cf. notre p. 41.
(2) Grande amphore mycénienne sur un vaisseau phénicien qui aborde en Egypte, Maspero, Histoire..., 11, 407.
LES OHIGINES.
Phéniciens ont remplacé les Cretois dans l'empire de la mer. Nous disons les Cretois, sans trop d'Iiésitation.
On dirait que les égyptologues hésitent à faire le dernier pas pour revenir à l'opinion de Brugsch.
Nous respectons la réserve de MM. Hall et Miïller, mais vraiment c'est eux-mêmes qui nous invitent à conclure.
Quoique les Égyptiens n'aient pas répugné à grouper plusieurs peuples sous le même nom, cela est déjà plus difficile à admettre pour un nom de pays. Encore, s'il s'agit d'un continent, le nom donné à une région près de la frontière peut s'étendre indéfiniment; mais une île a des limites précises. 11 est vrai encore que les iles, pour les Égyptiens, désignent aussi les côtes. Mais est-il vrai que ce soit toujours de la même façon? M. Millier concède que le groupement, ordinaire dans les textes, de Keftô et de Chypre, insinue fortement que Keftô est une
Fis. *^^' — I-edrfilr des ambassadeurs du pays de Keftô. D'aprrs Mrm. misa, français..., \, pi. v.
île. Celan'insinue-t-il pas aussi que c'est une grande île, qui fait comme le pendant à Chypre? Et maintenant que nous savons que l'art de Keftô avait incontestablement en Crète son foyer principal, pour ne pas dire unique, au temps de la XVIIP dynastie, on ne voit vraiment pas pour([uoi on ne conclurait pas rondement que Keftô c'est la Crète.
D'oi'i seraient venus les aml)assadeurs de Keftô, sinon du centre du grand empiiv maritime dont nous avons déjà retrouvé tant de traces? Leur tenue, leurs intentions pacifiques, soulignées par les textes, leur indépendance, tacitement reconnue, le développement de leur art dans une voie donnée suggèrent une cei'taine unité.
Ce qui ne serait encore qu'une hypothèse devient presque une certitude, lorsqu'on compare cette situation, au moment le plus florissant de la XVIIP dynastie égyptienne, vers 1550, avec celle qui a suivi de bien près. Le mot de Keftô ne reparaîtra plus sur les textes égyptiens, jusqu'au jour où il désignera les Phéniciens, qui ont eu à leur tour
LA CRÈTE AiNCIENNK.
LES ORIGINES
l'empire des mers. Ce terme est remplacé par une cnumération de peuples pillards, vagabonds, inconsistants dans leur caractère. Eux aussi sont les Peuples de la mer et leur physionomie, leur costume, leurs armes rappellent parfois ceux de Keftô. Mais leur attitude n'est plus la même. On dirait qu'un lien s'est brisé, qui maintenait dans Tordre des peuples divers, et qu'une impulsion a été donnée qui les a mis en mouvement. Mais cette agitation même et cette activité désor^
donnée prouvent qu'auparavant une discipline régnait, qui imposait à tous le respect d'un même sceptre.
Désormais, les peuples de la Méditerranée orientale seront emportés dans une sorte de tourbillon , et 1 Egypte sera la pre^ mière à soulFrir de ces troubles.
Elle se trouva exposée à l'invasion des Peuples de la mer [i). Déjà les tablettes cunéiformes d'el- Amarna citent les Lukki et les Chirdana. Le roi d'Alachya Chypre) se plaint des pillages des Lukki (2). Les Chirdana (3) sont au service du roi de Byblos.
Le roi d'Égypt<' semble accuser le roi de Chypre de faire cause commune avec les Lukki.
Mais ce sont surtout les documents égyptiens qui nous renseignent. A trois reprises TÉgypte est attaquée par ces peuples du nord qui ne sont évidemment pas des Syriens. Ramsès II dans sa lutte contre les Hétéens rencontre parmi leurs auxiliaires les Luka, les Pidasa, les
(1) Kepiu ami the PeopUs of Ihe Sea, par IL II. Hall (liSA, VIII, 157 ss.).
(2) Édit. WmckLER, 28, 10.
(3) L. /.,64, 64. 1«; 77. 15; 100,35. Nous nv meUoiis pas ici les Danuna (151. 52); resl un pelit royaume «le Canaan qui ne peut appartenir à la uiéme catégorie.
Fig. ftl. — In des porteurs de vases de la grande fresque de Cnossus. Croquis pris au musée de Candie.
Kalakicha, les Dardenoui, les Masa, les Ari-wen-na (1), les Katchauadana. Quand il y aurait doute sur quelques noms, TAsie Mineure est certainement le pays d'origine de la plupart : on reconnaît vraisemblablement les Lyciens, les Pisidiens ou les Pédasiens de Carie, les Ciliciens, les Dardaniens, les Mysiens, les Ioniens ou les gens d'Uion ou d'Oroanda, les Kataoniens. Aucun de ces peuples ne paraît originaire de la Grèce ou des lies.
En revanche, sous Mernephtah , soixante-dix ans plus tard, aux Luka se joignent d'abord les Akaïoucha. Ces derniers sont bien les Achéens, très probablement d'origine grecque, mêlés aux autres envahisseurs. Viennent ensuite les Touroucha, — où de Rougé avait reconnu les Tyrsèncs, — les Chakalecha. probablement les Sagalassiens de Pisidie, et
Kig. !«. — Ambassadeurs t^géens en Egypte. D'après MiiLLF.it. Neue Darslellungen... in altag. Waudyemalden, pi. l-ll. Jomb. de Seny, unicier royal sous la XVIII' dyoa.stie).
les Shardina, ces anciens mercenaires de TÉgypte, qui Tattaquent maintenant et que nous retrouverons parmi ses défenseurs. Voisins de tous ces peuples d'Asie Mineure, ils sont probablement originaires de Sardes en Lydie, comme le veut M. Maspero; mais n'ont-ils pas pu, dans leurs courses subséquentes, donner leur nom à la Sardaigne, comme le voulait de Kougé? On ne peut songer à une coalition dont les Tyrsènes d'Italie et les Sardes de la Sardaigne auraient fourni les éléments; on peut très bien concevoir au contraire que, la coalition dispersée ses éléments refluèrent jusqu'en Occident.
Enfin, sous Ramsès IIÏ, les Chardina sont cette fois mêlés aux Égyptiens pour combattre de nouveaux envahisseurs, venus des îles, les
(1) C'est la lecture de M. Hall; M. Miiller lit Y-yan-na : M. Maspero liiouna.