TA9DB
lation de l'organe coupable, lapidation, être livré aux bêtes, être scié par le milieu du corps, précipitation, noyade, écrasement sous les pieds des éléphants, etc. Il est vraisemblable que l'invention agricole et industrielle avait à peine commencé quand l'invention pénale était déjà tarie. La raison en est sans doute celle-ci : précisément parce que la loi a dû être l'une des premières créations sociales, un des premiers emplois, (après le langage) du génie humain* créateur, la violation volontaire de la loi, c'est-à-dire le crime, a dû être aussi l'une des premières carrières ou le génie huniain destructeur s'est exercé. En, fait de crime, l'invention a donc été épuisée dès les temps les plus reculés, comme nous le voyons par les énumérations si complètes que renferment les antiques législations. D'où la nécessité qui s'est imposée au l^islateur, de riposter par une ingéniosité non moindre et non moins précoce. Il y a eu là une sorte de duel prolongé entre l'imagination criminelle et l'imagination criminalistique, celle-ci se torturant à diversifier les supplices, à exaspérer la mort violente par toutes sortes d'atrocités. On combattait le fléau du crime par ces procédés, comme on croyait prévenir la famine et la peste, la maladie ou les éclipses de lune, par des hécatombes, des Jeûnes publics, des danses orgiaques. Tel a été le début de la pénaUté, tel a été le débu^ de l'industrie. Il semble bien pourtant que le premier ait été moins puéril que le second, et assurément la crainte de tenir embrassé pendant trois jours le cadavre de son enfant a dû plus souvent empêcher l'infanticide en Egypte que l'immolation des taureaux n'y a empêché la sécheresse. Mais il e^t certain que si, à l'origine, la pénalité l'emporte en intelligence sur l'industrie, le développement industriel a été tout autrement rapide que l'amélioration et les réformes pénales. Il est grand temps d'y songer enfin. Or, la recherche prolongée et la découverte profonde des causes du crime et du délit nous autoriseront seules à décider si ces maux humains doivent être
classés comme il vient d'être dit. Peut-être, en nous éclairant mieux sur les conditions qui les font apparaître, découvrirons-nous qu'elles ne spnt pas hors de nos prises et apprendrons-nous à les maîtriser; mais, n'en fût-il pas ainsi, cette étude et cette connaissance ne laisseraient pas de nous servir. Accordons à Lombroso que, pour une part (lentement, très lentement réductii3le par le fonctionnement continuel de la peine de mort), la criminalité soit due à la suggestion posthume exercée sur les vivants par nos ancêtres préhistoriques ; pour cette part, la source du crime sera soustraite par sa profondeur à notre pouvoir. Mais la détermination du type criminel qui trahit cette suggestion atavique sera toujours un renseignement bon à connaître pour nous mettre en garde. Quant à la grande portion des crimes et des délits que cette cause n'explique pas, supposons qu'elle tienne à certains caractères spécifiés de l'état social : c'est un peu la thèse des sostitutivi penali de Ferri. Certainement il ne s'ensuit pas que nous soyons maîtres de supprimer en un jour la criminalité de ce genre> mais l'espoir de sa disparition nous est donné. Or, en attendant, devons-nous rester inactifs? Non, pas plus que les hommes du dernier siècle, avant Jenner, ne devaient, à défaut de la garantie procurée par le vaccin, négliger les précautions moindres qui consistaient à pratiquer certaines règles d'hygiène et à éloigner de soi les personnes infectées. La pénalité, telle qu'elle est entendue et pratiquée encore, joue précisément dans la vie moderne, comme moyen préventif du crime et du délit, l'humble et indispensable rôle de ces mesures élémentaires usitées par nos pères contre la maladie qui les décimait. Est-elle appelée enfin à une transformation radicale, à une mission différente ? Ici peut intervenir utilement la question de la responsabilité.
Nous venons de parler de la suggestion exercée par les morts que nous ne pouvons atteindre; parlons aussi maintenant de celle qu'exercent les vivants nos contemporains,
sur lesquels nous pouvons agir. Cette dernière, entendue au sens précis de suggestion hypnotique, est un phénomène si exceptionnel que le législateur a le droit de n'en pas tenir compte ; un accusé qui l'invoquerait pour se faire absoudre d'un assassinat exécuté par lui sous l'irrésistible influence, prétendrait-il, d'un ordre reçu quelques jours ou quelques mois auparavant, serait tenu, suivant l'avis fort judicieux de MM. Binet et Feré, à fournir la preuve d'une telle exception. Aussi je ne m'arrêterais pas aux petits problèmes curieux, mais faciles à résoudre, que ces singularités pathologiques soulèvent, si, par voie d'analogie et d'induction, elles n'étaient propres à nous révéler dans le train ordinaire de la vie sociale l'exercice universel et permanent d'une influence bien moindre, assurément, mais comparable, au degré près. — Elles peuvent servir, d'abord, à nous apprendre que le mobile conscient de nos actes n'en est presque jamais le mobile vrai. Par exemple, une hypnotique endormie a reçu l'ordre (Voir Revue philosophiqtie, janvier 1885, p. 9) de faire un pied de nez au buste de Gall. On la réveille; et, conformément à cet ordre dont elle ne se souvient cependant plus, elle fait des pieds de nez au buste; mais, comme pour se dissimuler à elle-même le caractère irrésistible et la cause externe de cette action, elle s'empresse de dire que ce buste « est dégoûtant ». Je cite ce fait entre mille. Que l'on commande à cette même hystérique de tirer un coup de revolver à son frère, elle obéira après son réveil ; mais croit-on qu'elle sera embarrassée pour s'expliquer à ellemême sa conduite? Pas le moins du monde ; elle sera convaincue qu'elle a tué son frère parce qu'il a eu des torts envers elle, parce qu'il l'a lésée dans un partage de famille, ou pour tout autre motif. La vraie cause de son acte lui é^îhappera absolument. Le monomane, pareillement, qui obéit à son penchant invincible ne manque jamais de bonnes raisons pour motiver son action folle. Les aliénés déploient en général beaucoup d'ingéniosité pour justifier
leurs extravagances. La source première de Timpulsion est ici dans une lésion cérébrale, tandis que dans l'exemple précédent la cause déterminante est un ordre extérieur reçu par l'hypnotique. Mais la différence s'efface si l'on remarque que la vraie cause de la suggestion est dans l'hypnotisé lui-même, dans son anomalie cérébrale, et non dans un pouvoir soi-disant mystérieux du magnétiseur. L'ordre donné par celui-ci a simplement imprimé un certain cours, décisif, il est vrai, à la maladie de l'hypnotisée; il a joué le rôle des circonstances accidentelles, importantes d'ailleurs au plus haut degré, qui ont spécifié la monomanie du monomane. Les deux cas sont donc analogues.
Or, y a-t-il si loin de là au fait de l'homme qui, tombé follement amoureux d'une femme rencontrée par hasard dans un salon, se met à lui découvrir toutes sortes de perfections physiques, morales, intellectuelles, et se persuade aimer en elle ses talents et ses vertus? Croit-on aussi qu'un joueur, un ambitieux, un avare, soient moins dupes d'eux-mêmes quand ils vantent les avantages et les mérites du jeu, du succès électoral, du gain financier, de l'idole quelconque à laquelle ils immolent leur santé, leur honneur et leur vie? Un homme défend dans un café ses opinions politiques. Il est éloquent, logique, sincère. On l'étonnerait fort si on lui prouvait qu'il est monarchiste ou républicain non en vertu des excellentes raisons qu'il allègue, mais par suite d'influences de famille ou de camaraderie, de prestiges personnels en somme, qui ont agi sur lui, il est vrai, dans la mesure de sa crédulité et de sa docilité natives, effets de son organisation cérébrale. Cette organisation ici est normale, et non anormale comme plus haut; mais le phénomène n'a pas changé de nature. L'homme le plus sain d'esprit, quand il achète une propriété, quand il fait une affaire quelconque, industrielle ou agricole, cède à des impressions dont il ne se doute pas; aussi croit-il toujours faire une bonne opération, car
il la colore à merveille. Ri^i de plus commun, donc, que la suggestion ainsi entendue; la vie sociale en est faite; le commerce, spécialement, ne vit que de caprices suggérés. Si l'on adopte ce point de vue, on peut dire que la seule différence entre la conduite suggérée du somnambule réveillé et la conduite ordinaire de tout le monde, consiste en ceci : les suggestions auxquelles Thomme normal obéit à chaque instant sont beaucoup plus multiples, et elles sont beaucoup moins extérieures, deux caractères liés l'un à l'autre et qui lui donnent ensemble un faux air d'autonomie. Mais, par une suite de transitions, l'hypnotisme sous ces deux rapports se rattache à l'existence habituelle. D'une part, la coexistence des suggestions ^ chez le somnambule est un fait acquis. « Je puis, dit M. Beaunis, dans le sommeil hypnotique, suggérer à un sujet qu'il fera telle chose huit jours après, le lendemain lui suggérer qu'il exécutera un autre acte dans quatre jours, le surlendemain lui ordonner autre chose pour le jour même, et toutes ces suggestions se réaliseront au moment fixé; elles peuvent coexister sans se contrarier mutuellement. Peu importe du reste que ces suggestions coexistantes aient été faites par le même expérimentateur ou par des expérimentateurs différents. Il y a cependant à cela une limite, et, d'après ce que j'ai remarqué, quand les suggestions sont trop nombreuses, elles se nuisent réciproquement. » Ce n'est pas tout. Une suggestion peut être indéterminée^ y et, par exemple, consister dans l'idée suggérée de faire quelque chose de drôle, de ressentir un grand plaisir : Ne dirait-on pas précisément l'action d'un exemple extérieur qui nous pousse à une imitation non littérale mais libre comme on dit ? — Ajoutons, toujours avec le même expérimentateur éminent, qu'une suggestion n'est pas toujours irrésistible; le sujet la combat souvent avec un succès partiel ou complet, et non sans des luttes tragiques forte-
1 Voir RéfoUkB phiiùtopUque^ imlUi i88tt, p. 2d, article de M. BUauilte. ^ Voir Betue philosophiques» août 1886.
ment peintes sur ses traits; et, spécialement, quand deux suggestions se contredisent en lui, il faut bien que Tune reste inexécutée, vaincuepar la plus puissante; si bien que sa liberté paraît grandir à mesure que sa servitude se complique. Enfin, ce qui a frappé le docteur Liébault comme M. Beaunis, c'est la logique des hypnotisés, leur force et leur rapidité de déduction. Combinons maintenant tous ces caractères, exagérons-les, et demandons-nous en quoi un hypnotique, ayant soli cerveau rempli de su^estions à échéances plus ou moins longues, plus ou moins indéterminées, et de suggestions venues de mille côtés, accumulées depuis son enfance, s'embrouillant un peu, beaucoup» par suite, et se combattant, différerait d'un homme raisonnable et libre, surtout si l'on suppose, pour donner à l'hypothèse son complément naturel, que, parmi ces suggestions innombrables, il y en ait une élite de plus fortes, de plus anciennes, de plus enracinées, auxquelles les autres se subordonnent. Je. sais bien que les ordres extérieurs rassemblés, à son insu, dans le cerveau de l'homme normal, ne sont pas, pour la plupart, des ordres verbaux, ce sont plutôt des conseils tacites, des exemples dont l'efficacité salutaire ou funeste est ignorée en général de leurs auteurs. Mais cela importe peu ; car les expériences faites sur les hypnotiques montrent que, sur eux aussi^ l'influence impérative de l'action se substitue indifféremment à celle de la parole. A propos de l'hypnotique qui fait des pieds de nez au buste de Gall, MM. Binet et Féré ont soin de remarquer que « lorsqu'elle s'arrête, il suffit d'esquisser le geste pour Vamorcer en quelque sorte, et lui faire teprelidre son geste niôc(ueUr, ce qui prouve bien la force de Vexemple. »
D'autre part, l'échéance d'exécution d'une suggestion hypnotique peut être, bti le sait, indéfiniment t*eculée. M. Beaunis nous apprend qu'il a vu se réaliser à jour fixe une suggestion faite par lui cent soixante-douze jours auparavant et il ne doute pas que ce terme ne puisse être
140 CBIMINALITE COMPARÉE.
fort dépassé. Est-ce qu'une suggestion qui a séjourné si longtemps dans les cellules d'un cerveau peut, au moment où elle s'exécute, être regardée comme tout à fait aussi étrangère à l'exécutant que si elle s'était accomplie une demi-heure après l'ordre reçu? Est-ce quececerveaune commence pas à se l'être un peu appropriée, faite sienne, par une incubation si prolongée? et ne viendra-t-il pas un moment où elle fera partie de sa substance même, moins intimement à coup sûr que les suggestions ancestrales dont j'ai parlé plus haut, mais assez essentiellement déjà si elle date de l'enfance ou de la première jeunesse * ?
Par des expériences toutes nouvelles, (qui viennent de paraître dans le numéro de mai 1886 de la Revue philosophique), M. Delbœuf, toujours initiateur, a commence à rattacher intimement l'hypnotisme à la vie normale et rétabli « l'unité de la conscience » de l'hypnotisé. Il est parvenu ingénieusement à obtenir que celui-ci se souvînt, après son réveil, du rêve qui vient de lui être suggéré, et il a fait voir que ce souvenir se produit dans les conditions mêmes où a lieu le souvenir, rare aussi, des songes. Il a montré enfin que le rêve hypnotique, comme le rêve ordinaire, est parfois la reproduction spontanée (ce qui ne veut pas dire libre) des faits perçus à l'état de veille, plus souvent leur arrangement opéré suivant une certaine logique et commandé par une provocation extérieure, qui consiste ici en paroles ou en gestes du magnétiseur, là en bruits, en odeurs, en sensations de température ou en sensations musculaires, en impressions accidentelles quel-
^ M. Beaunis a raison de dire que la gaggestion hypnotique fournit la seule méthode connue d'expérimentation en psychologie ; mais on voit qu'il aurait pu ajouter : en sociologie. Non seulement, en effet, elle donne le moyen d'isoler les plus menues opérations de l'esprit (c'est le cas des suggestions négatives^ par exemple) et de descendre ainsi aux derniers éléments de la vie mentale chez l'hypnotisé ; mais encore, par la relation unique et singulière de celui-ci avec son hypnotiseur, elle met à nu l'élément môme de la vie sociale.
142 CRIMINALITK COMPAREE,
térioriseront, que l'hypnotisé et les hypnotiseurs s'identifieront en lui. C'est ainsi que les actes accomplis par un homme dans la période de transition entre le rêve ordinaire profond et le réveil complet engageraient à des degrés de plus en plus élevés sa responsabilité. Les législations semblent se placer inconsciemment à ce point de vue, quand elles regardent comme en partie responsable de l'acte commis par le fils mineur ou le domestique, son père ou son maître*. N'oublions pas que la responsabilité d'un acte, telle qu'elle est entendue ici, a trait non à cet acte même, immuable désormais, mais aux actes possibles de même nature ou également nuisibles qu'il s'agit de rendre impossibles ou moins probables. Pour empêcher la répétition d'un acte criminel soit par son auteur lui-même, soit par autrui, il faut frapper ses causes autant que possible, en lui ou hors de lui ; mais il faut frapper différemment les causes morales et sociales qui consistent en volontés, et les causes physiques ou t)hysiologiques, quoique celles-ci, à vrai dire, conditionnent celles-là. La pénalité, en tant que médication proprement sociale, doit se restreindre au traitement des premières causes; les secondes réclament d'autres soins. — Un médecin ordonne à une somnambule endormie de commettre un assassinat sur la personne d'un interne qu'il déteste. Réveillée, elle commet ce crime. Quelle est la volonté coupable? Celle du médecin. La cause sociale de l'acte est ici tout extérieure à l'ageni. Il n'en est pas dé même d'ailleurs de la cause physique, j'entends l'état morbide de l'agent. Aussi, pour prévenir le retour de faits pareils, il ne suffira pas d'enfermer le médecin dans un bagne ou de lui trancher la tête afin qu'il ne puisse plus magnétiser personne, ni ce sujet ni d'autres; il faudra encore envoyer la somnambule dans un asile, et la soustraire ainsi à l'empire des criminels quelconques qui voudraient faire d'elle
^ Dans les casernes de gendarmerie, le mari est puni pour les fautes de la femme. C'est pousser un peu loin le principe.
leur docile instrument'. Supposez qu'on la guérisse de son inlirmité, et que tous les malades atteints de la même névrose soient guéris pareillement, l'incarcération du médecin deviendra inutile, du moins en tant qu'elle a pour but d'empêcher l'espèce de forfait qu'il a commis. I! est vrai que, raëm^ dans cette hypothèse, la perversité criminelle dont il a fait preuve laisserait redouter de sa part d'autres cripies; et, à ce titre, il y aurait encore lieu de l'emprisonner pour prévenir sa récidive, et de le couvrir d'iniàmie pour prévenir la contagion extérieure de son exemple. Mais son exemple n'est contagieux que pour les personnes prédisposées à subir cet entraînement ; si doitc, cette prédisposition, maladive en un sens, était susceptible à son tour d'être extirpée, la peine à lui infliger pourrait sans inconvénient ce réduire à la privation de sa liberté, à son séjour obligatoire dans quelque hospice, et n'être nullement infamante. Malheureusement, il n'y a pas de spécifiqueconnucontre cette maladie congénitale qu'onappelle une nature vicieuse ; il n'y a que des palliatifs fournis par une éducation appropriée et, mieux encore, par certaines transformations de l'état social. Aussi, tant qu'il en sera ainsi, fandra-t-il se garder d'ôter aux mesures de sécurité publique réclamées par la manifestation des instincts criminels, leur caractère de flétrissure.
Cependant, si nous avons rélégué dans un asile, et non dans an bagne, la somnambule homicide, quoique en commettant son assassinat, elfe se soit elle-même jugée libre* et capable d'avoir agi autrement, pourquoi reléguons-nolis au bagne, et non dans un asile, son magnéti-
1 AjontûiM (pi'il ooDvient de la mettre, comme la plupart des fous d'aillfon, dao* riinpaisi)>i|iU da procrtor des enlante héritiers de son inârnti(& daagereDSB.^aefTet, duos les casoùLacauxe de l'acte dont il faut prévoir le retour est la lolie, l'espace et la seule espèce de rfipitUlou possible ée cet aete c'est, après l'habitude, Vkérêditi, nullement l'imitation. L'interdiction du mariage serait justement riqaÎT^enl dn ^AtimauL
* On wit ce qu'il fsDt penser de cette idée, cbère à certains mo-
seur ? Lui-même, il est vrai, en suggérant à l'hypnotisée son acte criminel, s'est cru autonome; mais lui-même s'est trompé. Il a cédé, lui aussi, à une impulsion interne, et qu'importe que ce soit non l'ordre d'un médium, mais un ensemble d'innéités héréditaires déposées dans son écorce cérébrale et venues de ses ancêtres? Voilà la question. — Or, il est aisé d'y répondre d'après ce qui a été dit plus haut. Ici le vrai mobile de l'acte, c'est-à-dire de l'ordre d'assassiner, n'est pas extérieur à l'agent, c'est-àdire au magnétiseur, il lui est intérieur et propre. Cela suffit. Il ne s'agit pas, en effet, de liberté, mais d'identité. Mon acte m'appartient socialement, et, par suite, pour empêcher sa répétition sociale, c'est bien moi qu'il faut atteindre, quand (libre on non d'ailleurs), par sa cause sociale psychologique, par la volonté et le désir qu'il implique et qui se lient par un nœud logique au faisceau de mes idées et de mes désirs constitutifs, il émane de moi ou des miens ; j'entends par les miens les moi antérieurs que je me suis appropriés en naissant. — Il ne m'appartient que physiologiquement quand, provoqué par un accès de démence, il a sa cause vitale, il est vrai, dans mon cerveau, mais sa cause sociale, à savoir le dessein et le jugement impliqués en lui, hors de ma personnalité habituelle. — Il y a du reste des degrés dans l'identité, dans la non-identité même, dans l'aliénation; et certainement les causes de nos actes nous sont plus ou moins étrangères, plus ou moins personnelles. — Eh bien, c'est par des moyens sociaux qu'il faut agir, je le répète, sur les causes sociales. Cette volonté dépravée, cette source permanente de nouveaux crimes, que notre magnétiseur porte en lui, en quoi consiste-t-elle, ses conditions physiologiques étant mises à part ? Elle consiste en croyances et en désirs, et d'abord en une opinion plus ou moins
ralistes, que, à défaut de la réalité du libre arbitre, son illusion seule donnerait une base à la morale. Ici la conséquence serait de faire condamner notre hypnotisée à. une peine infamante.
146 CUIMINALITE COMPAREE.
presque aussi étrange de songer à isoler l'homme de sa famille ou de sa tribu, à localiser en lui-même et en lui seul la responsabilité de ses propres crimes, qu'il le serait aujourd'hui de condamner comme coupable d'un assassinat ou d'un vol telle circonvolution spéciale de l'hémisphère gauche ou droit du cerveau d'un malfaiteur, à l'exclusion de tout le reste de son être. Pour nous faire une idée de cette conception primitive, pensons au dogme du péché originel. Imaginons que ce dogme nous soit inconnu, mais qu'on l'enseigne sur la terre pour la première fois: auprès de qui trouverait créance cette responsabilité de toute une lignée à l'infini pour la faute de son premier père ? Pourtant cela a été jugé tout naturel par la nation hébraïque et par d'autres peuples anciens qui vivaient en un temps où la seule personne juridique reconnue, la seule personne pouvant avoir des droits et des devoirs (comme le dit fort bien Sumner Maine), était la famille en corps; personne d'aOleurs essentiellement immortelle, responsable, par suite, in infinitum des délits commis par ses membres. Alors même que toute autre raison de croire à cet antique état social aurait disparu, il suiBrait du péché originel pour témoigner de son existence.
Eh bien, n'est-il pas probable aussi qu'au temps où régnait ce singulier Droit criminel, il se trouvait des esprits assez avancés pour avoir découvert que, après tout, le seul auteur d'un assassinat était Pierre ou Paul et non tout le groupe de ses parents ou de ses enfants encore à naître ? Certainement ; mais on avait beau tenir ce fait pour incontestable, l'intime solidarité des parents entre eux défendait de faire cette distinction. De même, nos aliénistes et nos experts médico-légaux auront beau nous démontrer savamment que tel ganglion, tel lobe, telle cellule du cerveau d'un accusé a fait tout le mal, la justice refusera avec raison d'entrer dans ce détail et se croira le droit de trancher toute la tête qui contient ce ganglion, ce lobe ou cette cellule.
PnOBLKMES BE PENALITE.
Remarquons-le, si cette décapitation est juste en l'analyse scientitique, il y a des raisons analoguf tifier aussi bien l'ancienne vindicte étendue à la I entière. Décomposer la tribu jadis, c'eût été au! dans un détail quasi-anatomique interdit à la soc ronnante qui se composait non d'individus mais< Et si nous cherchons les causes de cette indis familiale, nous les trouverons, entre autres, da de guerre des taniilles entre elles. De nos jours e temps de guerre, un corps d'armée tout entie n'être qu'une seule et même personne respons yeux du corps d'armée ennemi; et, pour un cruauté, pour un coup de fusil donné en violatior des gens par un soldat quelconque, tous ses c sont exposés à subir la loi des représailles, qi r^ardées comme légitimes dans ce cas.
Ainsi, autre chose est la cause d'un acte aux la science, autre chose aux yeux du Droit pénal, dans le premier sens est une des forces qui co l'être frappé par la justice, mais n'est qu'une de s Poursuivons l'analogie qui précède. La famille ai Unie qu'elle fût en face de l'ennemi, avait se perdus, ses déclassés, corps étrangers en elle; aus l'un d'eux avait commis quelque méfait au préjud tribu voisincj on s'empressait de le livrer à celle et poings liés, pour prévenir toute vengeance. Ct &ction suffisait souvent, parce qu'il était établ acte d'extradition, que nulle identité n'existait Individu et sa race. — Or, quand un aliénisi examen d'un inculpé, vient nous dire : « Cet h( fou et sa folie a son siège daiu telle partie du ce elle est circonscrite, et d'où j'espère l'expulser pa tement approprié, > cela signifie qu'iln'yapasidf plus entre la cause de l'action incriminée et la p lité de cet homme, que l'un est dans l'autre, il mais n'est pas possédé par l'autre. Dans cette h]
aux yeux de la justice pénale elle-même, l'organisme individuel apparaît comme décomposable.
Mais je suppose que la folie soit incurable et envahisse tout le cerveau. Comment faut-il entendre la responsabilité sociale dans cette hypothèse ? Que dire de ces malheureux, fort rares à la vérité, dont le cerveau, occupé à tour de rôle par deux, trois, quatre, cinq, six personnalités successives et différentes, comme le trône d'un empire en dissolution par des monarques éphémères et belligérants*, est le démenti le plus complet à la fiction légale de l'unité individuelle et nous montre cette unité à peu près aussi artificielle et arbitraire que celle de l'unité familiale d'autrefois? C'est une question très grave que je ne prétends pas trancher d'un mot. Pour distinguer entre le criminel et le fou, ou, dans un sens plus large, entre les actes socialement préjudiciables qui méritent une punition et ceux qui n'en méritent pas, il faut une pierre de touche, et tout le monde sent qu'il y en a une, mais le difficile est de la désigner. Essayons.
Quelques-uns nient cette distinction. On nous dit, par exemple, que le progrès des idées, après avoir emporté le préjugé du passé qui imputait leur folie aux fous comme une faute morale, ne peut manquer de supprimer aussi ce préjugé subsistant qui voit une faute morale dans les méfaits commis en pleine raison, quoique ces actes, comme ceux des aliénés, soient l'effet fatal d'une organisation spéciale. — Il n'en est pas moins vrai, répondrai-je, que l'acte volontaire résulte d'un choix délibéré, libre ou non ; que, comme tel, il est susceptible d'être répété par imitation^ tandis que l'exemple des crimes des. fous restés impunis ne suffit pas à rendre fou, et qu'il y a lieu socia-
1 Voir dans la Revue philosophique les numéros d'octobre I8S5, et janvier 1886, où se trouvent de très intéressants documents de MM. Bourru et Burot, sur les Variations de la personnalité, sur un cas de multiplicité des états de conscience avec changement de la personnalité. Voir surtout les savantes monographies de M. Ribot sur les maladies de la personnalité et de la volonté.
des actes qu'il a faits par lui-même ou par les «iens, ou qu'il a fait faire, ou auxquels il a paru adhérer eu les laissant faire, ou enfin qu'il a provoqué quelqu'un à faire. On comprend de la sorte qu'il soit dans une certaine mesure jugé d'avance, co-auteur des actes qui seront probablement accomplis par imitation du sien, si on le laisse impuni, mais non de ceux qui, étant involontaires et par suite n^ayant pu naître par imitc^tion^ auront lieu pourtant dans la même hypothèse de l'impunité du sien et n'auront pas lieu si le sien est puni, parce qu'alors cette punition sera regardée comme un exemple à ne pas suivre. Je puis donc être châtié plus fort à raison et en prévision des actes que l'imitation du mien pourrait produire; maïs, quant à ceux qui, s'ils s'accomplissaient, ne seraient nullement copiés sur le mien, ils me sont étrangers ; et je ne puis donc, logiquement, être puni à raison de ces derniers, quoique d'ailleurs l'exemple de ma punition inconséquente puisse avoir pour effet d'empêcher leur accomplissement. Cela peut sembler subtil; mais qu'on y réfléchisse, on verra peut-être que c'est la seule solution possible des difficultés soulevées par ce sujet épineux. La responsabilité d'un agent, je le répète, indépendamment des actes qu'il a conseillés, commandés ou exécutés et oii sa causalité n'est pas discutable, indépendamment aussi des actes qui émanent de ses enfants mineurs ou de ses serviteurs, personnes identifiées à la sienne par une fiction archaïque, de plus en plus repoussée d'ailleurs par nos mœurs, est restreinte aux conséquences sociales que peut produire la répétition imitative par autrui de son acte propre; mais celle-ci n'est possible qu'autant que son acte a pu être imitativement reproduit par lui-même, c'est-à-dire qu'il a été volontaire*. — Tout s'éclaire ici à la lumière de cette
^ Certainement le moi est composé ; mais La société ne eaarait, dans la réduction graduelle de ses unités composantes, (d'abord la tribu, puis le groupe familial de plus en plus restreint^ puis l'indi- Yidu) descendre au delà du moi pris comme un tout. Aussi ce qui
idée d'imitation, notion sociologique par excellence; tout s'obscurcit et s'embrouille avec l'idée équivoque d'utilité pour seul et unique flambeau. En vertu des considérations précédentes, on peut s'expliquer comment il se fait que, au cours de la civilisation grandissante, la part et l'importance de l'involontaire dans la vie humaine aillent en décroissant, comme l'atteste la substitution incessante des contrats aux engagements innés, ou de l'activité législative aux droits coutumiers.
En présence d'un mouvement si marqué est-il possible d'effacer en Droit pénal la distinction de l'accidentel et du volontaire comme hors d'usage et, sous prétexte de salut social, de refouler dédaigneusement dans le rang des forces quelconques de la nature, cette force civilisatrice par excellence, la volonté !
Mais je ne veux pas creuser plus avant ces problèmes. Il me suffit d'avoir indiqué sur quels nouveaux fondements, indépendamment de toute question controversée, la responsabilité pénale peut s'asseoir. Gela dit, occupons-nous de criminalité proprement dite.
est volontaire dans Taotivité individuelle est-il seul susceptible de développements sociaux ; carie propre de l'acte volontaire, M. Ribot Ta fort bien montré (V. Revue philosophique^ juillet 1883), c'est de n'être pas la simple transformation d'un état de conscience détaché, mais de supposer la participation de tout ce groupe d'états conscients ou subconscients qui constituent le moi à un moment donné.