CHAPITRE ni
Dans l'un de nos précédents chapitres S nous avons montré que nous étions loin de méconnaître les facteurs anthropologiques du délit, comme dit Ferri. Il n'est pas un phénomène social, nous le savons, qui ne soit produit f par des forces naturelles ; mais il n'en est pas un non plus qui n'ait ses raisons sociales. Et comme à nos yeux le criminaliste n'est pas avant tout un naturaliste, mais bie un moraliste éclairé, c'est-à-dire un sociologiste, sa tâché principale nous paraît être de démêler, je ne dis pas les facteurs sociaux (car tous leâ facteurs sont individuels et physiologiques) mais les raisons sociales du délit afin d'agir sur elles. Nous allons, dans le présent chapitre et le suivant, nous poser un peu au hasard quelques problèmes que soulèvent les données de la statistique criminelle ou de la nouvelle psychologie. Le seul lien de ces considérations sera l'esprit éminemment sociologique qui les inspira, et qui se révélera de mieux en mieux. — La question de savoir la part qu'il faut faire aux impulsions physiologiques et celle qu'il faut réserver aux influences sociales dans la criminalité n'est pas purement théorique. Elle présente l'intérêt le plus pratique. Par exemple, si, à l'égard de certains criminels, il y a lieu de croire que les impulsions de la vie physique ont été déterminantes, le
^ Dans deus articles de la Bévue philosophique (août et septembre 1880^, je me suis efforcé de montrer que la croyance, comme le désir, est une quantité psychologique susceptible de degrés et même de mbftufe; et que ce caractère trop peu remarqué est d*ttiie importance capitale en science sociale.
châtiment, appelé ici médication, pourra impunément être tout à fait nouveau, sans nul respect pour les usages judiciaires et pour les coutumes du public. Pourquoi ? parce que le conservateur le plus enraciné à la tradition comprend fort bien la nécessité d'innover brusquement en médecine, toutes les fois qu'une découverte nouvelle a suggéré un traitement préférable à l'ancien, même plusieurs fois séculaire. C'est qu'ici l'équivalent de la coutume à respecter, c'est Vhahitude physiologique, le tempérament, auquel, en effet, il convient d'avoir toujours égard en traitant son malade. Or, tout pareillement, quand il s'agit de répondre à un délit né de causes principalement sociales par un traitement approprié, c'est-à-dire par un véritable châtiment, on ne comprendrait pas une innovation brusque, une perturbation subite des habitudes sociales et du tempérament national en matière de pénalité.