‹ La criminalité comparéeChapitre 10 sur 43 · GÉOGRAPHIE CRIMINELLE · texte numérisé non relu

GÉOGRAPHIE CRIMINELLE

Examinons d'abord une observation ou pseudo-loi dont rinterprétation semble bien facile, mais ne Test que superficiellement, a Quéteiet, dit M. Garofalo dans sa Crimifioloffie, a prouvé le premier par la statistique que les crimes de sang croissent dans les climats cbauds et décroissent dans les climats froids. Il a limité ses remarques à la France \ mais la statistique des autres pays d'Europe a montré l'universalité de cette loi. Môme dans les Etats-Unis d'Amérique, on a observé que dans le Nord prévalent les vols et dans le Midi les homicides. » Je conteste que la règle soit sans exceptions notables : mais, dans une certaine mesure, elle est vraie ; et les travaux de Ferri ont beaucoup contribué à en montrer la vérité. Qu'on ne se hâte pas trop cepen-

> On verra justement plus loin que son observation ne s'applique guère à U Franfia, la Corse exceptée.

dant d*attribuer cette relation à une influence pure et simple du climat. Remarquons en effet que, dans un môme climat nullement modifié, un peuple en train de se civiliser présente un accroissement proportionnel de la criminalité astucieuse ou voluptueuse et une diminution relative de la criminalité violente. Comparons maintenant ces deux relations, Tune du crime et de la température, l'autre du crime et de la civilisation. L'une semble identique à Tautre. Il y a donc ceci d'étrange à première vue que le progrès de la civilisation parait avoir, sur la direction imprimée aux penchants criminels d'un peuple, précisément le môme effet qu'aurait un refroidissement de son climat. La civilisation, par hasard, serait-elle donc un calmant nerveux de la race, comme Test le froid? Nous savons hien pourtant le contraire ; le propre de la vie civilisée par excellence, de la vie urbaine, est de surexciter le système nerveux autant que la vie rurale Tapaise et nourrit le muscle aux dépens du nerf. Elle agit en ce sens comme ferait non pas un refroidissement, mais un échauffement du climat.

Gomment donc expliquer la chose ? Il faut, je crois, faire intervenir ici la remarque vulgaire, si savamment et si ingénieusement développée par M. MougeoUe (dans son livre intitulé Statistique des civilisations) , sur la marche de la civilisation vers le Nord. Si cette remarque générale est vraie, et assurément on ne saurait lui contester une large part de vérité, nous pouvons voir que la sapériorité numérique des vols dans le Nord et des homicides dans le Midi tient, non à des causes physiques, mais à une loi historique ; non au fait que le Nord est plus froid et le Midi plus chaud, mais au fait que le Nord est plus civilisé et le Midi moins. Les pays les plus civilisés à un moment donné sont, en effet, ceux où la civilisation est de date plus récente. Ce sont les pays septentrionaux en général, comparés aux nations et aux provinces méridionales. En se communiquant à des races moins fines et plus fortes, moins nerveuses et plus mus-

cleuses, la contagion civilisatrice étonne le monde par l'éclat remarquable de ses phénomènes : et, se déployant exlraordinairemeut sur ces terres vierges, elle y produit maintenant, mais avec plus d*intensité encore, les changements déjà accomplis par elle dans les lieux d*où elle parait émigrer, et où, à vrai dire, elle se maintient, mais sans progrès ou en déclinant. Entre autres effets de ce genre, elle fait diminuer dans son nouveau séjour la criminalité cruelle, qui auparavant y sévissait, et elle y fait augmenter la criminalité perfide ou lascive, qui naguère était inférieure à la première. Une statistique faite à des époques où, la civilisation n'ayant pas encore passé du Midi au Nord, le Nord était plus barbare, eût certainement montré que les crimes de sang étaient plus nombreux dans l'es climats septentrionaux, où maintenant ils sont plus rares, et provoqué les Quételets d'alors à formuler une loi précisément inverse de la loi ci-dessus. Par exemple, si l'on divise Tltalie actuelle en trois zones, Lombardie, Italie centrale. Midi, on trouve que dans la première il y a par an sur 400,000 habitants trois homicides, dans la seconde près de dix, dans la troisième plus de seize*. Mais n'estimera-t-on pas probable qu'aux.beaux jours de la Grande-Grèce, quand florissaient Grotone et Sybaris, au Sud de la péninsule toute peuplée de brigands et de barbares dans le Nord, à Texception des seuls Etrusques, la proportion des crimes sanglants aurait pu être renversée ? Actuellement, il y a en Italie, à chiffre égal de population, seize fois plus d'homicides qu'en Angleterre, neuf fois plus qu'en Belgique, cinq fois plus qu'en France. Mais on peut bien jurer que, sous l'empire romain, il en était autrement, et que les sauvages Bretons, les Belges même et les Gaulois l'emportaient en férocité habituelle de mœurs, en bravoure et en fureur vindicative, sur les Romains amollis. D'après Summer Maine, la littérature Scandinave démontre que l'homicide, aux époques de barbarie, était

9 Criminoloaie, par Garofalo.

« un accident journalier » chez ces peuples du Nord, pré* cisémeDt les plus doux à présent et les plus inoffensifs de toute l'Europe*.

La Corse aujourd'hui, comparée à la France, présente un chiffre exceptionnel d'homicides causés par la vcd^ detta, et, en revanche, un minimum de vols. Mais sept ou huit cents ans avant Tère chrétienne, quand TElrurie, après Garthage, apporta ses arts industriels et agricoles à cette tle, pendant que la Qaule était encore plongée dans la barbarie, il est à croire que le chiffre continental des crimes inspirés par la vengeance, passion dominante des barbares, n'était pas inférieur au chiffre insulaire.

Quant à la France, il est. bon de signaler que, malgré Quételet, elle échappe à la loi d'inversion signalée. Qu'on jette un coup d'œil sur les belles cartes d'Yvernès annexées à la statistique criminelle de 4880. Sur la carte des crimes coutre les persoones, on ne remarque nullement l'assombrissement voulu des teintes, du Nord au Midi ; ce qui frappe seulement, c'est leur noirceur dans le voisinage des grandes villes, Seioe, Bouches-du- Rhône, Gironde, Loire-Inférieure, Nord, Seine-Inférieure, Rhône. La carte des crimes contre les propriétés montre- t-elle un damier de teintes inverse du précédent? Point du tout. Les deux ne diffèrent point sensiblement ; et les départements les plus foncés comme les plus clairs, sont à peu près les mômes dans l'un et dans l'autre. Notons que cinquante ans de statistique sont là condensés. — Mais si un travail pareil eût pu être fait au sixième siècle de notre ère, au temps où Arles était une grande ville de 400,000 habitants, entourée d'une constellation rayonnante de cités romaines, et où Lutèce était une bourgade isolée, il est à présumer que la carte

1 En Espagne, même contraste. Les provinces du Nord y donnent une moyenne de crimes, surtout de crimes contre les personnes, inférieure à celle des provinces du Midi. Au temps de la domination arabe, pense-t-on qu^il en était de même? et croit-on qu^alors, comme aujourd'hui, Pensemble de la criminalité violente, dans cette péninsule, était quatre fois plus élevé qu'en France t

des homicides, au lieu de présenler une dissémination indifférente de ses teintes, n'eût pas manqué d*étre beaucoup plus sombre à Tendroit des rudes tribus germaines du Nord, que parmi les Celtes romanisés du Midi.

Si la criminalité contre les personnes en France n*est pas plus marquée dans le Midi qu*au Nord, le rapport de cette criminalité à celle contre les propriétés dans un même département donne lieu à une remarque intéressante. Il n'y a que sept départements, tous montagneux et pauvres^ où les crimes contre les personnes égalent et excèdent en nombre les crimes contre les propriétés : à savoir les Hautes- Alpes, la Savoie, rAveyron, la Lozère, les Basses-Alpes, les Pyrénées Orientales et la Corse. Dans les soixante -dix-neuf autres, la proportion inverse se remarque. Ici, est-ce Timportance de la latitude qui apparaît ? Non, ce serait plutôt celle de rallitude. Mais il est bien clair que la véritable explication est tirée de rétat social. A propos du suicide, M. MorseUi, dans son bel ouvrage, s'est efforcé de découvrir une influence analogue de la latitude, voire même des formations géologiques. Mais il est contraint de reconnaître, avec sa bonne foi supérieure, le peu de fondement de ses conjectures. A rinspection de ses cartes, il est évident, de son propre aveu, que le centre de TËurope remporte sur le Nord par la fréquence de ses suicides, et que, dans les parties centrales, il y a deux foyers d'irradiation, à savoir Paris et le cœur de rAUemagne, autrement dit les deux foyers continentaux de notre civilisation européenne. Si le troisième, Londres, qui est insulaire, échappe à la contagion, c'est sans doute à cause du caractère religieux, traditionnaliste, plus original aussi et moins mélangé de la civilisation anglaise. Quoi qu'il en soit, il est clair que la distribution géographique du suicide s'explique sociologiquement, non géographiquement ; et je crois qu*il faut en dire autant de celle du crime.

Ai-je entendu nier dans ce qui précède Tinfluence proyocatrice de la chaleur sur le déchaînement des instincts

I Tiolents et sanguinaires ? Nullement. Je sais que le j maximum de la criminalité contre les personnes, c'està-dire des crimes de sang, correspond, dans un même pays donné, au printemps, sinon à Tété, comme celui de la criminalité contre les propriétés à l'automne, sinon à rhiver ; et ce contraste chronologique n'est évidemment pas susceptible du genre d'interprétation auquel je vleos de soumettre le contraste géographique analogue. Il révèle clairement une provocation indirecte, il est vrai, exercée par les hautes températures sur les passions malfaisantes, et analogue à celle de Talcool, que la statistique manifeste aussi. Cette cause doit donc entrer pour quelque chose dans le contraste géographique luimême, mais ici elle s'absorbe dans l'action prépondérante et plus directe de la civilisation relativement élevée *. Et il y a cette différence entre les deux que l'une, l'explication physique du crime, perd chaque jour de son importance au cours du progrès humain, tandis que l'autre, l'explication sociale, ne cesse de devenir plus profonde et plus complète à e]le seule. Voilà pourquoi les grandes gelées et les grandes sécheresses, et en général le cours des saisons, influent moins sensiblement, et les crises politiques agissent plus fort sur la courbe annuelle des crimes, et aussi bien des suicides, des naissances et des mariages, dans les milieux urbains que dans les milieux ruraux. — Il convient de remarquer aussi que l'alcoolisme agit sur la criminalité dans le même sens que le climat chaud ou la saison chaude. Mais précisément cette honteuse habitude de l'ivrognerie, cause toute sociale à coup sûr, et par les inventions primitives qui l'ont rendue possible, et par la diffusion des exemples qui l'ont établie, se répand de manière

^ Dans une même région, ce sont, non pas les parties les plus chaudes, mais précisément les plus froides, c'est-à-dire les montagnes, qui présentent la criminalité violente la plus élevée. Par exemple, dans le midi de la France, les Pyrénées-Orientales, l'Ardèche, la Lozère, sans parler de la Corse. C^est que les pays montagneux sont les moins civilisés.

PROBLÈMES DE CRIMINALITÉ. 15Tf

à contre-balancer plutôt qu*à renforcer l'action thermique. En effet, c'est dans la saison froide qu*on s'enivre le plus, et c'est aussi dans les climats froids. La carte d'Yvernès sur l'ivresse est très nette à cet égard (comme sa carte sur la récidive); les teintes s'y assombrissent par degrés à mesure qu'on s'élève aux départements du Nord, sauf des exceptions qui confirment la règle, par exemple le Puy-de-Dôme, le Cantal, la Lozère, les Alpes- Mariiimes, et autres pays montagneux, froids, quoique méridionaux. Il tend donc à s'établir, grâce à l'alcoolisme toujours croissant dans le Nord, un nivellement de la criminalité violente, favorisée dans telle latitude par le climat, dans telle autre par le vin, l'alcool ou la bière. On peut croire que les populations septentrionales sont aussi fortement pou ssées aux crimes de sang par leur ivrognerie endémique et traditionnelle que les populations méridionales par leur soleil. Si donc les premières se retiennent plus souvent sur la pente de la cruauté, si l'Anglais, par exemple, tout en consommant beaucoup plus d'alcool, est seize fois moins meurtrier que l'Italien*, ce résultat me semble dû surtout à la supériorité de culture sociale dont le Nord aujourd'hui donne le spectacle.

En un mot, si la civilisation était à son apogée, on peut croire que l'influence des saisons et des climats sur la criminalité serait une quantité presque négligeable et que les influences sociales seules mériteraient examen. Attachons-nous, par suite, à celles-ci. Mais, me dira-t-on, l'explication physique de la criminalité n'est que reculée dans votre manière de voir, puisque, si la moindre violence des pays les plus froids est due à leur civilisation

* Cette différence, d'après Garofalo, s'explique par celle des races. Encore une illusion, je crois. Une coutume nationale, qui n'est pas exclusivement propre, il s'en faut, à la race italienne, celle de la vendetta, explique suffisamment la criminalilé violente de celle nation. Mais il m'en coule de ne parler de M. Garofalo que pour le contredire; et je profite de cette occasion pour louer la hauteur judicieuse de vues qui est remarquable dans sou ouvrage.

158 GRIMINALITâ COMPARÉE.

supérieure, la supériorité de celle-ci s-explique à son tour par sou progrès du Sud au Nord, dont la différence des climats paraît seule rendre compté. — C'est le moment, pour répondre, d^examiner de près cette loi thermique de Thistoire, et de voir si elle ne dériverait pas de quelque cause toute sociale au fond, malgré son expression physique. Mais d'abord, rendons cette justice à M. Mougeolle, qu'il n'a rien négligé pour lui prêter toute la précision et la solidité désirables. Traçant sur une mappemonde quatre ou cinq des principales lignes isothermes mxlre la zone torride et la zone glacée, il montre ou s'efforce de montrer que chaque couple d'entre elles enserre, ou môme que chacune d'elles relie à très peu près les diverses grandes capitales où se concentrait, et d'où rayonnait la civilisation à une même époque de l'histoire S et que l'ordre de succession de ces époques, de ces foyers civilisateurs tour à tour allumés et consumés, est précisément donné par la superposition de ces lignes à partir des tropiques. Sur le même isotherme, à la plus ancienne période connue, nous voyons fleurir Memphis et Babylone ; plus haut, Nioive, Tyr, Athènes, les premières villes chinoises Naa-King et Hang-tchéoufou; plus haut, Rome; plus haut, Gonstantinople, Ciordoue, Venise; enfin, dans la zone tempérée de nos jours, Londres, Paris, Berlin, Vienne, ajoutons Pékin. Au-delà « s'étend une zone qui comprend les parties civilisées de la Scandinavie et de la Russie, pays les derniers arrivés à la vie européenne • . Dans la détail, c*est surtout la carte isothermique du bassin de la Méditerranée qui paraît confirmer la loi. Il y a cependant des objections ; par exemple, l'histoire de la civilisation égyptienne qui s'est développée du Nord au Sud, de Memphis à Thèbes, contrairement à la direction générale. A cela, l'auteur ne répond rien *, ou presque rien. 11 est plus heureux à l'égard d'une difficulté non moins

* Voir les figures tracées p. 223 et p. 226.

* Voir la note de la p. 216.

grave que soulève la marche des civilisations américaines antérieures à la conquête. Ici, la civilisation, née, du reste, dans la zone torride aussi bien que dans Tancien monde, cest-à-dire au Guatemala, au Yucatan, à Tabasco, passe plus tard à des territoires plus rapprochés encore et non plus éloignés de Téquateur, à Mexico, à Bogota, à Guzco, à Quito'. Mais on nous fait judicieu* sèment remarquer que le progrès en altitude a dispensé ici du progrès en latitude, et que cela revient au môme sous le rapport thermal. Les civilisations mexicaines et péruviennes ont eu pour siège des plateaux de 2 à 3000 mètres au moins d*élévation où la température moyenne était de 45 à 46 degrés. Cette exception «< à la direction et au sens général du déplacement de la civilisation ne fait donc que confirmer la généralité de la loi thermique ». Et Tauteur se croit autorisé à conclure t qu'il y a une relation constante, nécessaire, entre le développement successif des civilisations dans le temps et la marche des isothermes à la surface de la terre ».

Cela est spécieux de précision en matière si vague habituellement. Mais, tout eu faisant sa part à cette généralisation un peu hâtive, il faut, je crois, avec tous les égards dus à une œuvre de mérite et de savoir, la remettre à sa place. N'en serait-il pas de cette direction septentrionale de la civilisation comme de sa direction occidentale, dont il a été aussi beaucoup parlé. Longtemps, en même temps qu'elle allait du Sud au Nord, la lampe du genre humain a été de TEst à l'Ouest, et cette orientation a été jugée non moins fatale, jusqu'aux temps modernes où, ayant atteint la France et l'Angleterre dans cette voie, elle s'est mise à rétrograder vers l'Allemagne et la Russie, vers ses sources mêmes, ritalie, la Grèce, l'Inde enfin et le Japon. Il est vrai que TAmérique, qui est l'Extrême-Occident pour nous, et où

^ L'objection, il est yrai, serait tout aatrement insurmontabie, «i l'on admettait avec divers américanistea (Y. Touvrage de M. da Nadaillac, p. 263) quç l'^mériqua a été primitivement civilisée da Nord au Midi.

i la civilisation venue de TEst se propage sur son propre territoire de TEst à l'Ouest, peut être citée comme une conôrmation éclatante de la tendance dont il s'agit. Mais que prouve ce mouvement opposé au précédent et simultané, sinon qu'un type quelconque de civilisation, quand il s'est Qxéet organisé quelque part sous la forme 'd'une grande cilé florissante, aspire à se répandre, à s'essaimer de tous côtés, vers tous les points cardinaux, soit par ces colonisations extérieures et intermittentes que l'on remarque seules, soit par ces colonisations intérieures et constantes qu'on appelle la fondation de nouvelles villes, la transformation de bourgs en cités, l'assimilation à la capitale de toutes les cités et de tous les bourgs déjà existants; en un mot, par la vertu de l'imitation sans cesse agissante dans le sein des sociétés? Prenez n'importe laquelle des anciennes cités placées sur vos isothermes, Tyr, Babylone, Athènes : c'est toujours en tous sens qu'elle s'est efforcée de rayonner et de conquérir et qu'elle a activement rayonné el conquis. S'il est arrivé le plus souvent que, dans toutes ces directions, sauf celle du Nord-Ouest, ses rayons extérieurs ont rencontré des obstacles qui l'ont empêchée d'allumer de nouveaux flambeaux, cela tient à des circonstances accidentelles sans doute, puisqu'elles disparaissent dans notre siècle ; et, de même que, pour la lumière môme polarisée, la polarisation est un accident, le rayonnement omnilatéral la loi et l'essence, de môme pour la civilisation la marche linéaire, étroite et forcée momentanément, ne doit pas nous masquer l'ambition infinie, universellement rayonnante, qui est son âme et la force essentielle de l'histoire. La vérité de ce point de vue éclate enfin de nos jours, où ce n'est pas de l'Ouest à l'Est seulement que la civilisation rétrograde tout en poursuivant ses progrès en sens inverse, notamment vers la Russie à travers l'Allemagne et à partir de la France ou de l'Angleterre, mais encore du Nord au Sud tout en se poussant au Nord le plus possible ; témoin rinde anglaise et Java, l'Australie et toute la côte mç^

dîterranéenne de l'Afrique, y compris TEgyple qui s'européanise à vue d'oeil. Par celte ramification de tous les côtés à la fois, notre civilissftion finale reproduit le caractère propre, selon toutes les probabilités, aux primitiTes civilisations, et d'abord aux premières langues qui se sont dispersées dans toutes les directions avec les premières mythologies, allant notamment du Nord au Sud, dans toute une grande partie du monde. Je veux parler de l'Océanie, qu'un rayon détaché du génie asiatique éclaira, île par île, dans cette longue odyssée de pirogues et de sauvages que M. de Quatrefages nous a si bien racontée. — M. Mougeolle semble croire que la prochaine floraison de grandes cités destinées à faire oublier Paris, Londres et Berlin, aura lieu sur un isotherme plus froid encore ou moins tempéré que le nôtre, conformément à sa loi. A ce compte la civilisation n'atleindrait-elle un jour son zénith qu'au pôle Nord? Non, selon toutes les apparences, ce n'est point au Spitzberg ou au Groenland que la Russie trouvera sa nouvelle capitale, propre à éclipser Saint-Pétersbourg; ce sera sur les bords du Bosphore; et l'on dirait à bien des signes que l'avenir ménage à nos neveux ce beau miracle, la résurrection, le refleurissement urbain, après une longue mort, de l'Orient et du Midi. — Au demeurant rien de plus simple que l'espèce de nécessité momentanée à laquelle la civilisation ou plutôt les civilisations ont obéi en se dirigeant au Nord pendant si longtemps. En effet, elles devaient naître dans les régions chaudes, sous les tropiques, là où les ressources naturelles, plus abondamment offertes à l'homme lui laissaient des loisirs plus nombreux, et où une faune et une flore plus riches exaltaient sa curiosité. Malgré le proverbe : a nécessité, mère de l'industrie », la beauté des spectacles, propre aux pays chauds, et non l'intensité des besoins, propre aux pays froids, a pu seule au début éveiller Timagination humaine, si l'on en juge par le caractère esthétique de ses premières créations, langues et mythologies, d'où toute industrie procède indirecte-

101 CRIMINALITÉ GOMPARiS.

ment. ITais, contagieux par nature, le génie humain ne pouvait rester enrermé dans son berceau tropical ; forcé d'en sortir pour se conformer à sa propre loi, il a abordé naturellement des terres de plus en plus froides, d'autant mieux que les inventions déjà faites dans un climat favorisé permettaient à l'homme de s'adapter aux conditions de climats plus rudes ou plus inégaux. Par exemple, selon toute probabilité, les inventions relatives au vêtement ou à l'habitation, tissage et coulure, briqueterie et architecture, qui seules ont rendu possible le séjour de lliomme dans les terres tempérées, ont pris naissance dans les pays chauds où, à la rigueur, on eût pu s'en passer. Il n'est pas surprenant d'ailleurs que chacune de ces transplantations ait été marquée par un progrès, si Ton songe qu'en tout organisme la perfectibilité est le privilège de la jeunesse. En tous cas, 11 est permis de croire que le déclin presque fatal, au moins relatif, de la civilisation aux lieux où elle a longtemps fleuri, et son expatriation presque forcée, ont des causes avant tout sociales, entre autres par exemple le haut prix, toujours croissant, finalement abusif, des terres dans les pays où la population en se civilisant se condense. Ce qui se passe de nos jours, la concurrence victorieuse des terres américaines, contre laquelle ne sauraient lutter les propriétaires du vieux continent européen, condamné dès lors à une ruine inévitable dans un temps donné, a dû se passer souvent jadis, même dans le plus lointain passé, sur une échelle plus réduite. Ajoutons-y l'épuisement du sol et l'épuisement de la race.

Soyons plus précis. Dans ses belles leçons sur VEx-' pansion de VAngleterrey Seeley montre à merveille que la marche de la civilisation européenne vers l'Ouest, à partir du seizième siècle, a pour cause principale notamment, la découverte du nouveau monde, d'où résulte l'attraction de l'ancien monde sur le nouveau. L'Italie alors décline, parce que l'Océau, comme grande voie commerciale, se substitue naturellement à la Méditerranée; et l'activité, la vie, la prospérité passent par suite

PROBLÂMES DE CRIMINALITÉ. 163

aux États riTerains de l'Atlantique, à TEspagne, au Portugal, à la France maritime du Nord et de l'Ouest, à la Hollande, à TAngleterre, comme auparavant elles avaient été, depuis une antiquité fabuleuse, le privilège réputé étemel des peuples baignés par la Méditerranée : Egypte, Pliénicie, Asie-Mineure, Garthage, Grèce, Empire ro, main, Espagne méridionale, sous les Arabes, Provence- Républiques italiennes. 11 y a tout lieu de croire que, sans le succès inouï des grands navigateurs du quinzième siècle, rendu possible uniquement par Tinvention de la boussole, la ricbesse et la baute culture seraient restées indéfiniment attachées aux rives méditerranéennes. De la sorte, donc, s'explique la marcbe occidentale de la civilisation depuis trois siècles. Mais auparavant c'était bien de TEst à TOuest, aussi bien qu'en sens inverse comme de nos jours, qu'elle a marché : de Rome à Gonstantinople, par exemple, des Arabes d'Espagne à toute la chrétienté. — Quant au mouvement de la civilisation vers le Nord, simultanément, c'est aussi une attraction spéciale, née d'initiatives individuelles, qui en rend compte, ajoutée aux causes ci-dessous : à savoir, l'attraction du Nord, inculte et brave, par le Midi plus civilisé et militairement affaibli. De là, les invasions et les infiltrations des Barbares dans l'Empire romain, le déchaînement du Nord sur le Midi de la France, sous prétexte d'hérésie albigeoise, les expéditions françaises en Italie depuis Gharles VIII ; ajoutons les croisades. La proie ici a civilisé le chasseur, tandis que l'attrait et la conquête de l'Amérique ont produit l'effet contraire; mais au point de vue du rayonnement civilisateur, cela revient au même. En ce qui concerne les croisades, l'attraction du paradis à gagner corroborait celle de l'Orient à conquérir. N'importe ; toutes ces attractions là étaient simplement des polarisations, je le répète, des polarisations momentanées, et, malgré leur longue durée, accidentelles, de la lumière civilisatrice.

Telles sont les considérations d'où je me permets de conclure, en résumé, que la moindre criminalité violente

des pays septentrionaux tient à un fait social, la direction longtemps septentrionale de la civilisation^ et que ce fait lui-même a une cause sociale, la force de propagation imilative dans tous les sens. Si, en Italie, la différence entre les provinces du Nord et celles du Midi, au point de vue des crimes de sang, est fortement tranchée, tandis qu'en France elle est presque insensible, n est-ce pas précisément parce que les causes d*ordre social ont plus longtemps et plus profondément remué notre pays dans les temps modernes, comme le prouve le degré exceptionnel d'assimilation et d*unification nationale réalisé par lui ?

J'oubliais un argument a fortiori qui a peut-être sa valeur. Je ne vois pas pourquoi le crime, plutôt que la folie et le génie, dépendrait de causes naturelles avant tout et non sociales. S'il est démontré, par la statistique notamment, que le génie et la folie sont des suites d'étals sociaux, nous devons croire à plus forte raison que le crime s'explique de même. Je dis à plus forte raison, puisque, de ces trois anomalies, les deux premières nous rendent étrangers au milieu social et la troisième nous met en lutte avec lui ; celle-ci dépend donc bien plus de lui que les autres. — Or, pour la folie, 11 n'y a pas de contestation possible : la statistique, qui révèle sa progression parallèlement à celle d'influences sociales bien déterminées (vie urbaine, instruction, célibat, etc.), est d'une éloquence irréfutable. Quant au génie, scientifique par exemple, qu'on lise Touvrage de M. de Gandolle à ce sujet. 11 nous apprend, par le relevé des associés ou correspondants étrangers qui ont été élus par diverses sociétés savantes depuis deux siècles, classés d'après leur nationalité, leur religion, leur profession ou leur caste, * qu'une grande diversité de causes influe sur la production des savants distingués, et que les causes morales (ajoutons, pour compléter sa pensée, sociales) ont plus d'importance que les causes matérielles ». L'exemple de la Suisse est merveilleusement propre à faire ressortir cette vérité. Ce petit pays, dans

son ensemble, a fourni un chiffre de savants de génie très supérieur à celui que sa faible population devait faire aiteodre ; et, dans les cantons protestants, la proportion s'élève à un point extraordinaire. Pourquoi? Parce que les conditions sociales qui favorisent le développement scientifique original, conditions précisées et soigneusement cataloguées par M. de Gandolle, se sont trouvées réunies en Suisse à un degré exceptionnel, surtout dans les régions protestantes. — Est-ce à dire que le génie ne soit pas un don de nature, ni la folie un malheur naturel ? Non. C'est du sein de la race, aidée du climat, qu'éclosent sans nul doute les candidatures au génie, ajoutons à la folie et au crime. Mais c'est la société qui choisit les candidats et les consacre, et, puisque nous voyons qu'elle pousse de la sorte les uns aux académies ou aux hospices d'aliénés, nous ne devons pas être surpris qu'elle détermine l'entrée des autres au bagne.

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