SUGGESTION ET RESPONSABILITÉ
Mais supposons que rinculpé ait, sans nul doute possible, commis le fait incriminé. A quelles conditions en devra-t-il être jugé responsable ? et pourquoi, s'il est responsable, devra-t-il être puni ? Questions majeures qu'il n'est plus permis de résoudre en faisant appel à riiypotbèse du libre arbitre ou à la théorie mystique de l'expiation*, et que les expériences à l'ordre du jour sur la suggestion bypnotique permettent de préciser avec une force singulière.
Rattachons d'abord, non pas précisément comme le 'recommande Ferri, l'activité criminelle d'une nation à sou activité économique, mais bien sa pénalité à son industrie. Kinlérôt de la société est d'empêcher le retour, oïTS^e défendre contre le retour, des faits quelconques qui nuisent à ses membres, que ces faits aient des causes exclusivement physiques, ou en partie des causes sociales, à savoir dans ce dernier cas, des volontés plus ou moins réfléchies et raisonnées. Dans le premier cas,
* Je crois la liberté personDelIe défendable métaphysiqqement, en tant gxi'aséité d'un élément éternel et individuellement caractérisé [comme tous les éléments, selon moi) qui aurait joué le principal rôle dans la formation de notre être depuis l'ovule naial et qui, à ses produits les plus complexes, imprimerait toujours son cachet propre; d'où la nécessité des variations individuelles. Mais cette hypothèse n*a rien à voir en morale et le libre arbitre ne saurait en aucune manière entrer comme donnée dans le problème de la responsabilité. Il me parait désirable d^asseoir la morale, publique ott même privée, sur un fi>ude« ment moins digcutible.
6*il s^agit par exemple, de se défendre contre le retour, (qu*on ne peut empêcher, mais dont on peut prévenir les effets nuisibles, ce qui revient au mème^ de la pluie, du froid atmosphérique, de la foudre, de la nuit, des tempêtes; ou bien, s*il s*agit d*empécher réellement le retour de la famine ou de la disette, d'une épidémie ou d'une épizootie ; comment procède la société 1 Elle oppose aux phénomènes qu'elle redoute des obstacles d'une nature semblable à la nature de la cause qu'elle leur attribue ; au phénomène redouté une cause mystique, la volonté d'un Dieu ; des obstacles matériels, si elle a découvert à ce phénomène une cause matérielle. L'efficacité de la résistance opposée est proportionnelle à la mérité toujours relative, de la cause cherchée, et changeante d'âge en âge. Il arrive souvent même que, grâce à une coonaissauce plus approfondie des vraies conditions d'un fait nuisible, ce fait, classé jusque là dans la catégorie des fléaux inévitables et simplement maniables, passe dans celle des fléaux susceptibles d'être tués en germe. Les famines ont été périodiques et ont paru aussi impossible à éviter que les éclipses ou les cyclones, jusqu'au jour où Ton s'est aperçu qu'elles tenaient au défaut de communications. L'invention de la locomotion à vapeur les a fait passer de la première classe à la seconde, de même que rinvention de la vaccine a permis de prévenir la petite vérole au lieu de se borner à la traiter. Il en serait ^e la plupart des fièvres et des maladies contagieuses, de toutes les épidémies et de toutes les épizooties, comme de la petite vérole si, d'après les perspectives inespérées, ouvertes parla méthode de Pasteur, la théorie parasitaire était destinée à triompher. La médecine devenue l'art des vaccinations, se confondrait alors avec l'hygiène, qui rendrait superflue toute la thérapeutique actuelle. — Il faut observer cependant que la cause des faits redoutables échappe souvent par son éloignement ou son énormité à la portée de nos moyens d'action ; nous avons beau découvrir que la nuit est due à la rotation de la terre^ les marées à Tattractlon de la lune, les
tempêtes à TéchaufTement solaire des zones équatoriales (ou à toute autre cause), nous ne sommes pas plus en me&ure qu'auparavant d'empêcher le retour de la nuit, des marées ou des tempêtes. N'importe, leur cause mieux connue ne nous est pas inutile; elle nous révèle leur loi plus précise, et, par là, nous indique les meilleurs expédients à prendre, parmi les engins à notre disposition, pour combattre leurs effets désastreux. La loi des cyclones étant donnée, nous pouvons prédire leur itinéraire, et par le câble sous-atlantique, avertir à temps les intéressés. Nous remédions à la foudre par le paratonnerre, à la nuit par Téclairage au gaz, etc.
Eh bien, quand il s'agit pour la société de se garantir, non contre des faits physiques où la volonté humaine n'entre pour rien, mais contre des faits volon taires, comment procède-t-elle ou doit-elle procéder? Elle oppose, et je crois qu'elle a raison d'opposer, à ces faits moraux et sociaux des forces morales et sociales, telles que le déshonneur, la douleur des châtiments, la peur de la mort ou mieux encore peut-être la réforme de certaines institutions. Mais elle doit se demander si les faits de ce genr^ appartiennent à la catégorie des maux qu'on peut éviter ou de ceux qu'on peut simplement combattre. S'il était vrâl, comme le veut Quételet^ que le contingent du crime fût à peu près invariable et prédéterminé ; si, en unlnol,'"lei5rime et le délit étaient choses aussi fatales que la foudre et la pluie, mais beaucoup plus régulières, il faudrait dire que la criminalité doit se borner presque à fabriquer de bons paratonnerres contre l'orage criminel, c'est-à-dire à perfectionner les serrures et les coffres-forts, les revolvers et les autres armes défensives. Mais il faut reconnaître que FhuQianité ne s'est janaais placée à ce point de vue. Contre ce genre de calamités, avant même d'avoir reclierché ses causes, elle a instinctivement déployé un grand luxe de ressources industrieuses, réputées non sans raison très efficaces en leur temps. Il est remarquable de voir tout ce que les législateurs primitifs, si peu inventifs d'ordinaire^ ont
inventé en matière de pénalité : croix, mutilation de Torgane coupable, lapidation, être livré aux bêtes, être scié par le milieu du corps, précipitation, noyade, écrasement sous les pieds des éléphants, etc. Il est vraisemblable que rinvenlion agricole et industrielle avait à peine commencé quand Tinvention pénale élait déjà tarie. La raison en est sans doute celle-ci : précisément parce que la loi a dû être une des premières créations sociales, un des premiers emplois (après le langage) du génie humain créateur, la violation volontaire de la loi, c'est-à-dire le crime, a dû être aussi Tune des premières carrières où le génie humain destructeur s'est exercé. En fait de crime, Tlnvention a donc été épuisée dès les temps les plus reculés, comme nous le voyons par les énumératioDs si complètes que renferment les antiques législations. D'où la nécessité qui s'est imposée au législateur, de riposter par une ingéniosité non moindre et non moins précoce. Il y a eu là une sorte de duel prolongé entre Timagination criminelle et Timagination criminalistique, celle-ci se torturant à diversifier les supplices, à exaspérer la mort violente par toute sorte d'atrocités. On combattait le fléau du crime par ces procédés, comme on croyait prévenir la famine et la peste, la maladie ou les éclipses de lune, par des hécatombes, des jeûnes publics, des danses orgiaques. Tel a été le début de la pénalité, tel a été le début de l'industrie. Il semble bien pourtant que le premier ait était moins puéril que le second, et assurément la crainte de tenir embrassé pendant trois jours le cadavre de son enfant a dû plus souvent empêcher l'infanticide en Egypte que l'immolation des taureaux n'y a empêché la sécheresse. Mais il est certain que si, à l'origine, la pénalité l'emporte en intelligence sur l'industrie, le développement industriel a été tout autrement rapide que Tamélioration et les réformes pénales. Il est grand teûips d'y songer enfin. Or, la recherche prolongée et la découverte profonde des causes du crime et du délit nous autoriseront seules à décider si ces maux humains
TARDS. â
doivent être classés comme il vient d'être dit. Peut-être en nous éclairant mieux sur les conditions qui les font apparaître, découvrirons-nous qu'elles ne sont pas hors de nos prises et apprendrons-nous à les maîtriser; mais, n'en fût-il pas ainsi, cette étude et celte connaissance ne laisseraient pas de nous servir. AccordonsàLom- i broso que, p our un ejgart (lentement, très lentement rédùcTîtile par le fonctionnement continuel de la peine de, mort), la crijninalité soit due à 1^ suggest ion posthume^ exç^rcée sur les vivants par oioa. $),ncè très préhist ariipi^s ; pouf celte part, la source du crime sera soustraite par sa profondeur à notre pouvoir. Mais la détermination du type criminel qui trahit cette sujçgestion atavique sera toujours un renseignement bon a connaître pour nous mettre en garde. Quant .à la gra nde portion des crimes
et des délits que ceLte~cause n'expTiqu^pâs^suûj3[0sons qu'elle tienne à certains caractères spécifiés de l'état social : c'est un peu la thèse des sosïitulîti' penaW~Ze Ferri. Certainement il ne s'ensuit pas que nous soyons maîtres de supprimer en un jour la criminalité de ce genre, mais Tespoir de sa disparition nous est donné. Or, en attendant, devons-nous rester inactifs ? Non, pas plus que les hommes du dernier siècle, avant Jenner, ne devaient, à défaut de la garantie procurée par le vaccin, négliger les précautions moindres qui consistaient à pratiquer certaines règles d'hygiène et à éloigner de soi les personnes infectées. La pénalité, telle qu'elle est entendue et pratiquée encore, joue précisément dans la vie moderne, comme moyen préventif du crime et du délit, l'humble et indispensable rôle de ces mesures élémentaires usitées par nos pères contre la maladie qui les décimait. Est-elle appelée enfin à une transTformation radicale, à une mission différente? Ici peut intervenir utilement la question de la responçabilité.
Nous venons de parler de la suggestion exercée par les morts que nous ne pouvons atteindre ; parlons aussi maintenant de celle qu'exercent les vivants nos conlem^
p.orains, surlesquels nous pouvons agir. Cette dernière, entendue au sens précis de suggestion hypnotique^ est uu phénomène si exceptionnel que le législateur a le droit de n'en pas tenir compte ; un accusé qui t'invoquerait pour se faire absoudre d*un assassinat exécuté par lui sous Tirrésislible Influence, prétendrait-il, d'un ordre reçu quelques jours ou quelques mois auparavant serait tenu, suivant l'avis fort judicieux de MM. Binet et Féré, à fournir la preuve d'une telle exception. Aussi je ne m'arrêterais pas aux petits problèmes curieux, mais faciles à résoudre, que ces singularités pathologiques soulèvent, si, par voie d'analogie et d'induction, elles n'étaient proptes à nous révéler dans le train ordinaire de la vie sociale l'exercice universel et permanent d'une influence bien moindre, assurément, mais comparable, au degré près. — Elles peuvent servir, d'abord, à nous apprendre que le mobile conscient de nos actes n'en est presque jamais le mobile vrai. Par exemple, une hypnotique endormie a reçu l'ordre (voif Revue pàilosophiquey janvier 1885, p. 9) de faire un pied de nez au buste de Gall. On la réveille; et, conformément à cet ordre dont elle ne se souvient cependant plus, elle fait des pieds de nez au buste ; mais, comme pour se dissimuler à elle-même le caractère irrésistible et la cause externe de cette action, elle s'empresse de dire que ce buste « est dégoûtant ». Je cite ce fait entre mille. Que l'on commande à cette môme hystérique de tirer un coup de revolver à son frère, elle obéira après son réveil ; mais croit- on qu'elle sera embarrassée pour s'expliquer à elle-même sa conduite ? Pas le moins du monde; elle sera convaincue qu'elle a tué son frère parce qu'il a eu des torts envers elle, parce qu'il l'a lésée dans un partage de famille, ou pour tout autre motif. La vraie cause de son acte lui échappera absolument. Le^monomane^^ pareillement, qui obéit à son penchant invincible, ne manque jamais de bonnes raisons pour motiver son action folle. L es alij ^és déploient en général beaucoup d'ingéniosité pour justifier leurs extravagances. La
source première de Timpulsion est ici dans une lésion cérébrale, tandis que dans l'exemple précédent la cause déterminante est un ordre extérieur reçu par Thypnotique. Mais la différence s'efface si Ton remarque que la v^^aie cause de la suggestion est dans l'hypnotisé hiP même^ Àans son anomalie cérébrale, et non dans un pouvoir soi-disant mystérieux du magnétiseur. L'ordre donné par celui-ci a simplement imprimé un certain cours, décisif, il est vrai, à la maladie de Thypnotisée ; il a joué le rôle des circonstances accidentelles, importantes d'ailleurs au plus haut degré, qui ont spéciûé la monomanie du monomane. Les deux cas sont donc analogues.
Or, y a-t-il si loin de là au fait de l'homme qui, tombé follement amoureux d*une femme rencontrée par hasard dans un salon, se met à lui découvrir toutes sortes de perfections physiques, morales, intellectuelles, et se persuade aimer en elle ses talents et ses vertus ? Croit-on aussi qu'un joueur, un ambitieux, un avare, soient moins dupes d'eux-mêmes quand ils vantent les avantages et les mérites du jeu, du succès électoral, du gain financier, de l'idole quelconque à laquelle il? immolent leur santé, leur honneur et leur vie? Un homme défend dans un café ses opinions politiques, il est éloquent, logique, sincère. On l'étonnerait fort si on lui prouvait qu'il est monarchiste ou républicain, non en vertu des excellentes raisons qu'il allègue, mais par suite d'influences de famille ou de camaraderie, de prestiges personnels en somme, qui ont agi sur lui, il est vrai, dans la mesure de sa crédulité et de sa docilité natives, effets de son organisation cérébrale. Cette organisation ici est normale, et non anormale comme plus haut; mais le phénomène n'a pas changé de nature. L'homme le plus sain d'esprit, quand il achète une propriété, quand il fait une affaire qu^elconque, industrielle ou agricole, cède à des impressions dont il ne se doute pas; aussi croit-il toujours faire une bonne opération, car il la colore à merveille. Rien de plus commun, donc, que la
suggestion ainsi entendue ; la vie sociale en est faite; le coinmercë7~spécialement, ne vit que de caprices suggéfés.
Si Ton adopte ce point de vue, on peut dire que la seule différence entre la conduite suggérée du somnambule réveillé et la conduite ordinaire de tout le monde, consiste en ceci : l es suggesti ons anxquellg s^j^homme no rmal obéit à chague inst ant sont beauc oup plus multiples ^ et elles sont beauco up moins extérieures, deux caractères liés Tun à l'autre et qui lui donnent ensemble un faux air d'autonomie. Mais, par une suite de transitions, l'hypnotisme, sous ces deux rapports, se rattache à rexisteuce habituelle. D'une part, la coexistence des suggestions *■ chez le somnambule est un fait acquis. « Je puis, dit M. Beaunis, dans le sommeil hypnotique, suggérer à un sujet qu'il fera telle chose huit jours après, le lendemain lui suggérer qu'il exécutera un autre acte dans quatre jours, le surlendemain lui ordonner autre chose pour le jour même, et toutes ces suggestions se réaliseront au moment fixé : elles peuvent coexister sans se contrarier nullement. Peu importe du reste que ces suggestions coexistantes aient été faites par le môme expérimentateur ou par des expérimentateurs différents. Il y a cependant à cela une limite, et, d'après ce que j'ai remarqué, quand les suggestions sont trop nombreuses, elles se nuiseut réciproquement. » Ce n'est pas tout. Une^sug^^eatiOB.peut être indéterminée*, et, par exemple, consister dans l'idée suggérée de faire quelque chose de drôle, de ressentir un grand plaisir : Ne diraiton pas précisément l'action d'un exemple extérieur qui nous pousse à une imitation non littérale mais libre comme on dit ? — Ajoutons, toujours avec le môme expérimentateur éminent, qu'une suggestion n'est pas toujours irrésistible ; le sujet la combat souvent avec un suc cès yaitleï O fU complet, et non sans des luttes tragi-
* Voir Berne pUloiopli que ^ juillet 1885, p. 26, article de M. Beaunis, s Voir Hevue philosophique f août 1885.
ques fortement peintes sur ses traits ; et, spéclalenient,, quand deux suggestions se contredisent en lui, il faut bien que Tune reste inexéculée, vaincue par la plus puissante: si bien que sa liberté parait grandir à mesure que sa servitude se complique. Enfin, ce qui a frappé le docteur Llébault. comme M. Beaunis, c'est la logique des hypnotisés, leur force et leur rapidité de déduction. Combinons maintenant tous ces caractères, exagéronsles, et demandons-nous en quoi un hypnotique, ayant son cerveau rempli de suggestions à échéances plus ou moins longues, plus ou moins indéterminées, et de suggestions venues de mille côtés, accumulées depuis son enfance, s'embrouillant un peu, beaucoup, par suite', et se combattant, différeraient d'un homme raisonnable et libre, surtout si Ton suppose, pour donner à l'hypothèse son complément naturel, que, parmi ces suggestions innombrables, il y en ait une élite de plus fortes, de plus anciennes, de plus enracinées auxquelles les autres se subordonnent. Je sais bien que les ordres extérieurs rassemblés, à son insu, dans le cerveau de l'homme normal, ne sont pas, pour la plupart, des ordres verbaux, ce sont plutôt des conseils tacites, des exemples dont l'efficacité salutaire ou funeste est ignorée en général de leurs auteurs. Mais cela importe peu ; car les expériences faites sur les hypnotiques montrent que, sur eux aussi, rinfluence impérative de l'action se substitue indifféremment à celle de la parole. A propos de l'hypnotique qui fait des pieds de nez au buste de Gall, MM. Binet et Féré ont soin de remarquer que « lorsqu'elle s'arrête, il sufOt d'esquisser le geste pour Vamorcer en quelque sorte, et lui faire reprendre son geste moqueur, ce qui prouve bien la force de l'exemple ».
D'autre part, l'échéance d'exécution d'une suggestion hypnotique peut être, on le sait, indéfiniment reculée. M. Beaunis nous apprend qu'il a vu se réaliser à Jour fixe une suggestion faite par lui cent soixante^ douze jours auparavant, et il ne doute pas que ce terme ne puisse être fort dépassé. Est-ce qu'une suggestion qui a
séjourné si longtemps dans les cellules d'un cerveau peut, au moment où elle s'exécute, être regardée comme tout à fait aussi étrangère à l'exécutant, comme si elle s'était accomplie une demi-heure après l'ordre reçu ? Est-ce que ce cerveau ne commence pas à se Tôtre un peu appropriée, faite sienne, par une incubation si proloî'géeï Et ne viendra-t-il pas un moment où elle fera partie de sa substance môme, moins intimement à coup sûr que les suggestions dncestrales dont j'ai parlé plus haut, mais assez essentiellement déjà si elle date de l'enfance ou de la première jeunesse '.
Par des expériences très intéressantes (qui ont été résumées dans le numéro de mai 4886 de la Revue philoso^ pMqué), M. Delbœuf, toujours initiateur, a commencé à rattacher intimement l'hypnotisme à la vie normale et rétabli « l'unité de la conscience » de l'hypnotisé. Il est parvenu ingénieusement à obtenir que celui-ci se souvînt, après son réveil, du rêve qui vient de lui être suggéré, et il a fait voir que ce souvenir se produit dans les conditions mêmes où a lieu le souvenir, rare aussi, des songes. Il a montré enfin que le rêve hypnotique, comme le rêve ordinaire, est parfois la reproduction spontanée (ce qui ne veut pas dire libre), des faits perçus à l'état de veille, plus souvent leur arrangement opéré suivant une certaine logique et commandé par une provocation extérieure, qui consiste ici en paroles ou en gestes du magnétiseur, là en bruits, en odeurs, en sensations de température ou en sensations musculaires, en impressions accidentelles quelconques, venues elles-mêmes du dehors. — L'hypnotisme, polarisation étrange de l'âme,
*■ M. Beaunis a raison de dire que la su^rgestion hypnotique fournit la seule méthode connue d^expérimentation en psychologie; mais on voit qu'il aurait pu ajouter : en sociologie. Non seulement, en effet, elle donne le moyen d'isoler les plus menues opérations de l'esprit (c'est le cas des suggestions négatives ^ par exemple) et de descendre ainsi aux derniers éléments de la vie mentale chez l'hypnotisé ; mais encore, par la relation unique et singulière de celui-ci avec son hypnotiseur, eUiQ mat à nu l'élément même de la vie sociale.
140 CRIMINALITÉ COMPARÉB.
n'en est donc, comme le songe, qu'une simplification. Ce qu'il y a de vraiment merveilleux au fond, ce n'est pas le songe, ce n*est pas la suggestion hypnotique, c*est Tétat de veille normal, qui est un hypnotisme ou un songe si prodigieusement compliqué et en même temps si harmonieusement coordonné. Puisque le cours des idées du rêveur est déterminé, suggéré par une impression extérieure, on peut dire, en renversant une formule de M. Taine, que Thallucination est une espèce de perception, car la perception n'est aussi qu'un groupeitient de souvenirs par des sensations survenantes. La seule différence est que, à l'état de veille, les sensations sont plus nombreuses, plus nettes, et que leurs suggestions se limitent, se rectifient mutuellement. Quand une seule sensation a le monopole d'agir sur l'imagina tioa passive du dormeur, la réaction qui la suit, c'est-à-dire l'apparition du songe, peut et doit môme s'étendre à toutes les images quelconques disponibles, c'est-à-dire en général, comme Ta prouvé expérimentalement M. Maury, paraître exagérée et hors de toute proportion apparente avec elle : par exemple, à un tout petit coup d'épingle donné au dormeur répondra dans son rêve un grand coup d'épée reçu. Cette sensation unique, variable d'ailleurs d*un moment à l'autre, dispose donc de tout le cerveau endormi ; en cela elle joue le rôle du magnétiseur. Quand son monopole cesse par Taffiux de sensations de tous genres qui se pressent aux portes des divers sens, le réveil, par degrés, s'opère: et Ton voit ainsi se réaliser journellement l'hypothèse où je viens de me placer, celle de magnétiseurs multiples, concourants ou concurrents.
De cette hypothèse nous pouvons tirer plusieurs conséquences relatives à la loi pénale. Nous voyons d'abord que la responsabilité de notre sujet hypothétique, nulle au début, ira croissant, à mesure que ses suggestions sHntérioriseront, que Thypnotisé et les hypnotiseurs s'identifieront en lui. C'est ainsi que les actes accomplis par un homme dans la période de transition entre 1a
PROBLÈMES DE PâNALITâ. 141
rêve ordinaire profond et le réveil complet engagerait, à des degrés de plus en plus élevés, sa responsabilité. Les législations semblent se placer inconsciemment à ce point de vue, quand elles regardent comme en partie responsable de l'acte commis par le fils mineur ou le domestique, son père ou son maître*. N'oublions pas que la responsabilité d'un acte, telle qu'elle est entendue Ici, a trait non à cet acte môme> immuable désormais, mais aux actes possibles de même nature ou également nuisibles qu'il s'agit de rendre impossibles ou moins probables. Pour empocher la répétition d'un acte criminel soit par son auteur lui-môme, soit par autrui, il faut frapper ses causes autant que possible, en lui ou hors de lui ; mais il faut frapper différemment les causes morales et sociales qui consistent en volontés, et les causes physiques ou physiologiques, quoique celles-ci, à vrai dire, conditionnent celles-là. La pénalité, en tant que médication proprement sociale, doit se restreindre au traitement des premières causes ; les secondes réclament d'autres soins. — Un médecin ordonne à une somnambule endormie de commettre un assassinat sur la personne d'un interne qu'il déteste. Réveillée, elle commet ce crime. Quelle est la volonté coupable? Celle du raiédecin.La cause sociale de l'acte est ici tout extérieure à l'agent. Il n'en est pas de môme d'ailleurs de la cause physique, j'entends l'élat morbide de l'agent. Aussi, pour prévenir le retour de faits pareils, il ne suffira pas d'enfermer le médecin dans un bagne ou de lui trancher la tôle afin qu'il ne puisse plus magnétiser personne, ni ce sujet ni d'autres ; il faudra encore envoyer la somnamhule dans un asile, et la soustraire ainsi à l'empire des criminels quelconques qui voudraient faire d'elle leur docile instrument*. Supposez qu'on la guérisse de son
A Dans les casernes de gendarmerie, le mari est puni pour les fautes de la femme. C^est pousser un peu loin le principe.
* Ajoutons qu'il convient de la mettre, comme la plupart des fous d'ailleurs, dans rimpossibililé de procréer des enfants héritiers de son ufirmité dangereuse* En effet, dans les cas où la cause de l'acte dont
142 CRIMINALITÉ GOMPARéB.
infirmité, et que tous les malades atteints de la même névrose soient guéris pareillement, rincarcération du médecin deviendra inutile, du moins en tant qu'elle a pour but d'empêcher l'espèce de forfait qu'il a commif^. Il est vrai que, même dans cette hypothèse, la perversité criminelle dont il a fait preuve laisserait redouter de sa part d'autres crimes; et, à ce titre, il y aurait encore lieu de Temprisonner pour prévenir sa récidive, et de le couvrir d'infamie pour prévenir la contagion extérieure de son exemple. Mais son exemple n'est contagieux que pour les personnes prédisposées à subir cet entraînement; si donc cette prédisposition» maladive ea un sens, était susceptible à son tour d'être extirpée, la peine à lui infliger pourrait sans inconvénient se réduire à la privation de sa liberté, à son séjour obligatoire dans quelque hospice, et n'être nullement infamante. Malheureusement, il n'y a pas de spé^jfi(\[ue connu contre cette maladie coogénltale qu'on appelle une nature vicieuse ; il n'y a que des palliatifs fourai's par une éducation appropriée et, mieux encore, par certaines transformations de l'état social. Aussi, tant qu'il en sera ainsi, faut il se garder d'ôter aux mesures de sécurilé publique réclamées par la manifestation des instincts criminels, leur caractère de flétrissure.
Cependant, si nous avons relégué dans un asile, et non dans un bagne, la somnambule homicide, quoique en commettant son assassinat, elle se soit elle-même jugée libre * et capable d'avoir agi autrement, pourquoi reléguons-nous au bagne, et non dans un asile, sou maguo tiseur ? Lui-même, il est vrai, en suggérant à Thypnotr-
il faut prévoir le retour est la folie, Tespèce et la seule espèce de répéliiion possible de cet. acte c'est, après l'habitude, Vhérédité, nullement Vimitation, L'iDterdiclion du mariage serait justement l'équivalent du cliâiiment.
1 On voit ce qu'il faut penser de cette idée, chère à certains xnomlistes, que, à défaut de la réalité du libre arbitre, son illusion seule donnerait une base à la morale. Ici, la conséquence sertit de faire condamner notre hyptiotisée à une peine infamante.
PROBLÈMKS DE PÉNALITÉ. 143
sée son acte criminel, s'est cru autonome ; mais lui-môm6 s'est trompé. Il a cédé, lui aussi, à une impulsion in* terne, et qu'importe que ce soit non Tordre d'un médium, mais un ensemble d'innéités héréditaires déposées dans son écorce cérébrale et venues de ses ancêtres? Voilà la question. — Or, il est aisé d'y répondre d'après ce qui a été dit plus haut. IcJ. le vrai mobile de l'acte^ c'esj;-à-dire de Tordre d'assassiner, n'est pas extérieur à l'agent, c'est-à-dire au magnétiseur, illui est intérieur et prxiÈre. Cela suffit. Il ne s'agit pas, en effet, de liberté, mais d idéalité. Mon acte m'appartient socialement, et, par suite, pour empêcher sa répétition sociale, c'est bien moi qu'il faut atteindre, quand (libre ou non d'ailleurs), par sa cause sociale psychologique, par la volonté et le. désir qu'il implique et qui se lient par un nœud logique au faisceau de mes idées et de mes désirs coostitulifs, il émane de moi ou des miens ; j'entends par les miens les moi antérieurs que je me suis appropriés en naissant. — Il ne m'appa rtient que ph^siologiquement quand, provoquéj par un accès de déniençe, il a sa cause vitale, il est \rai, dag&niûn. cerveau, mais, sa cause sociale, à savoir le dessein et le jugement impliqués en lui, hors de ma personnalité, habituelle. — Il y a du reste des degrés dans Tidentité, dans la non-identité même, dans l'aliéna- j tion ; et certainement les causes de nos actes nous sont plus ou moins étrangères, plus ou moins personnelles. — Eh bien, e'^sTpariJesjnûyens sociaux qu'il faut agir, je le répète, sur les causes sociales. Cette yolonté dépra- * v éeTc ette" source permanente de nouveaux crimes, que notre magnétiseur porte en lui, en quoi consisle-t-elle, ses conditions physiologiques étant mises à part? Elle consiste en croyances et en désirs, et d'abord, en une opini^ plus ou moins avantageuse de lui-même que ce criminel jorte en soi. Il faut frapper cet orgueil en lui opposant une. opinion publique précisément contraire, uuj)làttû.^n£igique, qui, communiqué à lui-môme par imitation, Taifaiblit toujours au fond dans une certaine mesure, et souvent lui porte un coup terrible. En tout
cas, celle réprobation va détruire sooLprfisjtige et an]oin« drir par là son inàuence sur. autrui.
Je viens de dire que, au regard de la société justicière, la question de savoir si une action coupable émane de moi ou des fniens importe peu, quand les miens et moi ne sommes point séparables. Or, il est à remarquer que les degrés de cette inséparabililé ont beaucoup varié au cours des transformations sociales, et rien n'est plus propre à démontrer que la responsabilité sociale a pour fondement non la liberté, ni môme la causalité précisément au sens scientifique du mot, mais Tidentité. Il s'agit simplement de décider si la cause, quelle qu'elle soit, de racle à punir, se trouve comprise ou non dans le sein de telle unité sociale désignée. Cette unité, qu'est-ce ? De nos jours, c'est l'individu, l'organisme individuel en bloc, sans nulle distinction à établir entre les organes qui le composent et notamment entre les différentes parties de son cerveau ', dont une seule pourtant a souvent eu l'initiative de l'action criminelle et ne Ta accomplie que malgré l'opposition impuissante de toutes les autres. Mais il fut une époque primitive, persistante encore çà et là sur certains points arriérés du globe, où l'unité sociale était le groupe indissoluble de la famille ou de la tribu ; et il eût semblé alors presque aussi étrange de songer à isoler l'homme de sa famille ou de sa tribu, à localiser en lui-môme et en lui seul la responsabilité de ses propres crimes, qu'il le serait aujourd'hui de condamner comme coupable d'un assassinat ou d'un vol telle circonvolution spéciale de l'hémisphère gauche ou droit du cerveau d'un malfaiteur, à l'exclusion de tout
' Ces degrés d'identité et de non-idenlité doivent être incompréhen* sibles, quoique incontestables, pour qui n'admet pas la complexité du rooi. Mais si Ton regarde le cerveau comme une congrégation, en quelque sorte, de petites ftmes commensales, régies d^ailleurs monar-> chiquement par une monade-reine, mais par une monade toujours plas ou moins obéie, plus ou moins en lutte avec ses sujets rebelles, rien ne se comprend mieux que ces expressions ; et l'aliénation mentalo devient simplement l'équivalent d'une rébellion triomphante.
le reste de son être. Pour nous faire une idée de cette conception primitive, pensons au dogme du péché origi- Tiel. Imaginons que ce dogme nous soit inconnu, mais qu'on l'enseigne sur la terre pour la première fois : auprès de qui trouverait créance cette responsabilité de toute une lignée à Tin fiai pour la faute de son premier père ? Pourtant cela a été jugé tout naturel par la nation hébraïque et par d'autres peuples anciens qui vivaient en un temps où la seule personne juridique reconnue, la seule personne pouvant avoir des droits et des devoirs (comme le dit fort bien Sumner Maine), était la famille en corps ; personne d'ailleurs essentiellement immortelle, responsable, par suite, in infinitum des délits commis par ses membres. Alors même que toute autre raison de croire à cet antique état social aurait disparu, il suffirait du péché originel pour témoigner de son existence.
Eh bien, n'est-il pas probable aussi qu*au temps où régnait ce singulier Droit criminel, il se trouvait des esprits assez avancés pour avoir découvert que, après tout, le seul auteur d'un assassinat était Pierre ou Paul et non tout le groupe de ses parents ou de ses enfants encore à naître? Certainement; mais on avait beau tenir ce fait pour incontestable, l'intime solidarité des parents entre eux défendait de faire cette distinction. De môme, nos aliénistes et nos experts médico-légaux auront beau nous démontrer savamment que tel ganglion, tel lobe, telle cellule du cerveau d'un accusé a fait tout le mal, la justice refusera avec raison d'entrer dans ce détail et se croira le droit de trancher toute la tête qui contient ce ganglion, ce lobe ou cette cellule. Remarquons-le, si cette décapitation est juste en dépit de l'analyse scientifique, il y a des raisons analogues de justifier aussi bien Tancienne vindicte étendue à la tribu tout entière. Décomposer la tribu jadis, c'eût été aussi entrt^r dans un détail quasi-anatomique interdit à la société environnante qui se composait non d'individus, mais de tribus. Et si nous cherchons les causes de cette indissolubilité
146 CRIMINALITÉ COMPARéS.
familiale, nous les trouverons entre autres, dans Tétai de guerre des familles entre elles. De nos jours encore, en temps de guerre, un corps d*armée tout entier semble n'être qu'une seule et môme personne responsable aux yeux du corps d'armée ennemi ; et, pour un acte de cruauté, pour un coup de fusil donné en violation du droit des gens par un soldat quelconque, tous ses camarades sont exposés à subir la loi des représailles, qui seront regardées comme légitimes dans ce cas.
Ainsi, autre cbose est la cause d*un acte, aux yeux de la science, autre chose aux yeux du droit pénal. La cause dans le premier sens est une des forces qui constituent rètre frappé par la justice, mais n'est qu'une de ses forces. Poursuivons l'analogie qui précède. La famille antique, si unie qu'eUe fût en face de l'ennemi, avait ses enfants perdus, ses déclassés, corps étrangers en elle ; aussi, quand l'un d'eux avait commis quelque méfait au préjudice d'une tribu voisine, on s'empressait de le livrer à celle-ci, pieds et poings liés, pour prévenir toute vengeance. Cette saiisfaction suffisait souvent, parce qu'il était établi, par cet acte d'extradition, que nulle identité n'existait entre cet individu et sa race. — Or, quand un aliéniste, après examen d*un inculpé, vient nous dire : « Cet homme est fou et sa folie a son siège dans telle partie du cerveau où elle est circonscrite, et d'où j'espère l'expulser par un traitement approprié », cela signifie qu'il n*y a pas identité non plus entre la cause de Faction incriminée et la personnalité de cet homme, que l'un est dans l'autre, il est vrai, mais n'est pas possédé par l'autre. Dans cette hypothèse, aux yeux de la justice pénale elle-même, l'organisme individuel apparaît comme décomposable.
Mais je suppose que la folie soit incurable et envahisse tout le cerveau. Gomment faut-il entendre la responsabilité sociale dans cette hypothèse ? Que dire de ces malheureux, fort rares à la vérité, dont le cerveau occupé à tour de rôle par deux, trois, quatre, cinq, six personualités successives et différentes, comme le trône
d'un empire en dissolution, par des monarques éphémères et belligérants *, est le démenti le plus complet à la fiction légale de l'unité individuelle et nous montre cette unité à peu près aussi artificielle et arbitraire que celle de Tunité familiale d'autrefois? C'est une question très grave que je ne prétends pas trancher d'un mot. P our distinguer entre le criminel et le fou, ou. da n s un se ns plu s large, entre les actes socialeme nt pr éj udiciables qui méritenT ùrfé punition et ceux qui n'en mè nent pas, 11 laui un e pierre d e touch^. «t tmil la mnndft sent qu'il y en a une, mais le difficile est de la désigner. Essayons.
Quelques-uns nient cette distinction. On nous dit, par exemple, que le progrès des idées, après avoir emporté le préjugé du passé qui imputait leur folie aux fous comme une faute morale, ne peut manquer de supprimer" aussi ce préjugé subsistant qui voit une faute morale dans les méfaits commis en pleine raison, quoique ces actes, comme ceux des aliénés, soient TefTet fatal d'une organisation spéciale. — Il n'est pas moins vrai, répondrai-je, que Tacte volontaire résulte d'un choix délibéréj libre ou non; X[ue, cooime tel, il est susceptible d'être répété par im itation^ tan3is iju ç l'exemple des cri mes des fous re stés impunis ne suffit pas à rendre '7. f qu^ t qu'il y a lieu socialement, au point de vue utîli- -^ taire même, de distinguer entre des actes contagieux et des actes dépourvus de ce caractère capital. ]>fi 1^ l'imm ^nité tptal e du fou, mais l'immunité seulement parti eiie de^rh omme ivre qui commet un délit. En effet^ c ne devient pas fou qui veut, dit très bien Lelorrain ; l'ivresse,au contraire, est à la portée de tout le monde ». Même raisonnement à propos des quasi-délits de tout
> Voir dans la lUvue philosophique les numéros d'octobre 1885 et janvier 1886, où se trouvent de très intéressants documents de MM. Bourru et Burot, sur les Variations de la personnalité^ sur un cas de multiplicité des états de conscience aeec changement de la personnalité. Voir surtout les savantes monographies de M. Hibot sur les Maladiei de la p§rsoimalité et de la volotUé (Félix Alcao, éditeur).
genre. U p chef de gare, par s uite il*unede ces-éolips^ îDStantaDées de mémoire qui ne sûnl pas duas èi^iimttention et que les plus atteulifs n'évitent pas, occasipqpo le choc de deux trains et la mort de cent personnes. Le mal direct est grand, Talarme générale est immense. Pourtant, ce malheureux, plus à plaindre qu'à htâmer, 8era loin d'être puni autant que l'auteur d'un petit vol avec effraction dont une commune s'est à peine inquiétée. Pourquoi? Parce qu'on aurait beau le pendre ou récarleler, on ne préviendrait pas dans l'avenir La reproduction d'un seul de ces faits, re production toute fortuite, nullement imitative, toute physique et physiologique nullement sociale dans ses causes.
On pourrait donc rester utiliiaire et éviter de tels écarts de doctrine. Maintenant, admettons q u'en condamnant à mort ce chef de gare simplement malheureux, on donnera de la sorte à tous les chefs de gare du pays un avert issement salutaire r éellement propre à prévenir le retour aussi fréquent de pareils accidents. Ces t-à-^ dire, par exemple, à éviter dans l'avenir la mort d'une dizaine de personnes. Au point de vue utilitaire ne semble-t-il pas qu'il y ait tout avantage à sacrifier une vie humaine pour en sauver dix. C'est juste, et pourtant la conscience de ce public même dont le législateur aura pris les inté* rets avant tant de logique utilitaire, §ej;évoltera contre la barbarie d'un tel châtiment. Pgui:q;uoi? demanderonsnous encore. Parce que re&ponsabilitéJm^li^ue causalité et identité à coup sùr^ sinon, ce qui est très conte stable. liberté. jOr, un homme ne saurait être réputé cause, à divers degrés, que des actes qu'il a faits par lui-môme ou par les siens, ou qu'il a fait faire, ou auxquels lia paru adhérer en les laissant faire, ou enfin qu'il a provoqué quelqu'un à faire. On comprend de la sorte qu'il soit dans une certaine mesure jugé d'avance, co-auieur des actes qui seront probablement accomplis par imitation du sien, si on le laisse impuni, mais non de ceux qui, étant involontaires et par suite n'ayant pu naître par imitation» auront lieu pourtant dans la même hypothèse
de Timpunitë du sien et n'auront pas lieu si le sien est puni, parce qu'alors cette punition sera regardée comme un exemple à ne pas suivre. J e puis donc Atre châtié pl us fort à raison et e n prévision des ac tes que l'imit ation __du mien pourrai t~pix)cluire ; m ais, q uant à çeux quij, s'ils s*acco mpli ssa ient^ ne seraienj^nuliement^opiés su r le mi en, ils me sont étiangersj et je ne puis donc, logiquement, être puiii a" raison de ces derniers, quoique d'ailleurs l'exemple de ma punition inconséquente puisse avoir pour effet d'empêcher leur accomplissement. Gela peut sembler subtil ; mais qu'on y réfléchisse, on verra peut-être que c'est la seule solution possible des difficultés soulevées par ce sujet épineux. L a responsabilité d' un agent , je le répèle, indépendamment des actes qu'il a conseillés, commandés ou exécutés et où sa causalité n'est pas discutable, indépendamment aussi des actes qui émanent de ses enfants mineurs ou de ses serviteurs, personnes identifiées à la sienne par une fiction arcbaïque, de plus en plus repoussée d'ailleurs par nos mœurs, est restreinte aux cons équences sociales que p eut produire la répétition imltative "pSr^alTtïui de son a cte propre ; ihaia CBlle-rfnrHSt possible qn^aïuf^nt, fjnr son acte a pu être imitativement reproduit par luimême, c'est-^à-di re qu'il a été volontaire *. — Tout s'éclaire ici à la lumière de cette idée d'imitation, notion sociologique par excellence: tout s'obscurcit et s'embrouille avec l'idée équivoque d'utilité pour seul et unique flambeau. En vertu des considérations précédentes, on peut s'expliquer comment il se fait que,
' t Certainement le moi est composé ; mais la société ne saurait, dans .la réduction graduelle de ses unités composantes (d'abord la tribu, /puis le groupe familial de plus en plus restreint, puis Tindividu), descendre au delà du moi pris comme un tout. Aussi ce qui est volontaire dans l'activité individuelle est-il seul susceptible de développements sociaux; car le propre de l'acte volontaire, M. Ribot Ta fort bien montré [V. Revue philosophique^ juillet 1882), c'est de n'être pas la simple transformation d'un état de conscience détaché, mais de supposer la participation de tout ce groupe d'états conscients ou suàconscientê fui constituent le moi à un moment donn^.
160 GRIMINALITâ GOMPARâB.
au cours de la civilisation grandissante, la part et rimportance de Tinvolon taire dans la vie humaine aillent en décroissant, comme l'atteste la substitution incessante des contrats aux engagements innés, ou de Taclivité législative aux droits coutumiers.
En présence d'un mouvement si marqué, est-il possible d'effacer en Droit pénal la distinction de Taccidentel et du volontaire comme hors d'usage, et, sous prétexte de salut social, de refouler dédaigneusement dans le rang des forces quelconques de la nature, cette force civilisatrice par excellence, la volonté I
Mais je ne veux pas creuser plus avant ces problèmes. Il me sufiit d'avoir indiqué sur quels nouveaux fondements, indépendamment de toute question controversée, la responsabilité pénale peut s'asseoir. Gela dit, occupons-nous de criminalité proprement dite *.
> Dans ma Phihtophie pénaU [Stork et Steinheil, 1890), i'ai développé ia théorie de la responsabilité esquissée daus les put^es qui précèdeul»