HOMICIDE ET SUICIDE
Une question qui se rattache à la précédente est cello de savoir s'il est vrai, comme le prétendent les écrivains les plus autorisés, notamment Ferri et Morselli, que la marche du suicide soit inverse de celle de l'homicide, et que l'un, en tout pays et en tout temps, serve en quelque sorte de complément ou de contre-poids à l'autre K Je m'étais permis, à propos de VOmicidio-suici'
^ Ce n'est pas que la thèse contraire n'ait été soutenue, mais a un*
166 CRIMINALITÉ COMPARÉK.
dio de Ferri, d'émettre des doutes motivés à ce sujet Cet auteur, avec lequel d'ailleurs mon désaccord est peut-être plus apparent que réeU ou plus superficiel que profond, m'a répondu dans la seconde édition de sa brochure (p. 44^420) en dressant un tableau graphique des plus instructifs où tous les éléments du problème se trouvent résumés. État par État, la courbe de Thomicide y est opposée à celle du suicide pour toute la période embrassée par les statistiques. — Eh bien, plus j'étudie cette planche, moins je suis disposé à admettre la thèse dont elle est censée être la justification. J'y vois bien, à la vérité, en comparant dans le détail les courbes accouplées deux à deux, que, assez souvent, les années où Tune monte, l'autre descend, et vice versa ; le fait même est frappant par sa constance en ce qui concerne l'Irlande et, dans l'ensemble, suffit à expliquer la généralisation que je combats. Mais, d'abord, il y a de nombreuses exceptions. Pour l'Italie, par exemple, où les courbes sont d'ailleurs trop brèves pour pouvoir être utilement comparées, la dépression de la courbe-homicide en 1868 coïncide avec une dépression, et non un relèvement, de la courbe-suicide. Pour l'Angleterre, de 4857 à 1859, de 1870 à 4874, les deux sont plutôt parallèles qu'inverses ; de même pour la Belgique, de 1 854 à 4855, de 4864 à 4864. La Prusse, à partir de 4865, offre aussi beaucoup de parallélisme dans ses courbes, toutes deux montantes *. Quant à la France, la courbe de l'homicide, horizontale et à peine dentelée, correspond en général et ne s'oppose nullement aux accidents plus ac-
époque déjà ancienne, Cazauvieilh, en 1840, a cherché à établir paraît-il, que le nombre des Suicides et celui dae crimes violents ont toujours progressé ou décru ensemble.
*■ La Prusse est un des rares États civilisés où l'homicide est eu voie d'accroissement notable, malgré les progrès de sa culture. C'est peutêtre une conséquence de cet équilibre social européen (substitué à Tancien équilibre politique) qui tend à établir le niveau de la criminalité entre les nations de civilisation égale. La Prusse, en effet, a encore quelques pas à faire dans la môme voie meurtrière pour atteindre au ftiveau de la France, per ezemole*
centués de la courbe du suicide, fortement ascendante. Ajoutons que la carte du suicide par département français, si on la compare à la carte des homicides, ne présente dans Pensemble aucun rapport inverse avec celle-ci. La coïncidence de ces deux résultats, Tun relatif au temps, l'autre à Tespace, est significative.
Je dois reconnaître pourtant que, en ce qui concerne rirlaade, Finversion signalée est vraiment digne de remarque. Ce n'est pas qu'elle soit complète : les deux courbes montent, seulement l'une un peu, l'autre beaucoup. La côte la plus ralde est celle de l'homicide, singularité unique qui suffit à nous révéler la situation tou^.à fait à part de ce malheureux pays, où la misère esl ai grande et la haine mutuelle si exaltée, qu'une quote-part annuelle de la population y est condamnée à sortir par Tune de ces trois portes, l'émigration, le suicide ou le meurtre. Si l'une se resserre, les autres doivent s'élargir d'autant. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, cette exception Insulaire ne me parait pas tirer à conséquence.
En second lieu, s'il y avait réellement entre l'homicide et le suicide la corrélation compensatoire qu'on imagine, on verrait Tun baisser en général dans l'ensemble des États civilisés, à peu près aussi rapidement que l'autre s'élève. Mais on sait que l'homicide est, ou peu s'en faut, stationnaire, pendant que le suicide grandit avec une rapidité et une régularité effrayantes, qui attestent l'action d'une cause exclusivement propre au triste phénomène en question, et d'une cause d'ordre social. En cela, et par bien d'autres traits, la marche du suicide est analogue à celle de la folie A vrai dire, il y a les mêmes raisons statistiques d'établir entre la folie elle-même et l'homicide la relation indiquée. Mais, poussée à cet excès, la thèse montre sa faiblesse. Que signifierait ce rapprochement? Que la démence est une soupape de sûreté contre le crime ? Il serait étrange que cette soupape de sûreté involontaire se développât du môme pas et de la même manière que le suicide«exu-
toire volontaire en grande partie, avec lequel elle ferait double emploi.
Poursuivons. Si Tinversion imaginée était réelle^ on ne verrait pas certaines causes, notamment la température, inQuencer Thomicide et le suicide dans le môme sens Le retour de la saison chaude, le printemps, marque également le maximum des deux. La progression à Thomicide comme au suicide va de même en augmentant au cours de rage, jusqu'à trente ou quarante ans; puis, le penchant au crime diminue, il est vrai, tandis que la tendance au meurtre de soi-même ne cesse de croître jusqu'à rage le plus avancé. Les femmes donnent à la fois, comme le fait observer M. Golajanni, le minimum d'homicides et le minimum de suicides. Le même auteur remarque avec non moins de justesse que les juifs atteignent aussi ce double minimumi. Enfin, Tinfluence du mariage agit ou paraît agir sur ces deux forces redoutables en les affaiblissant simultanément, au lieu de stimuler Tune et d'entraver Tautre.
A propos de l'influence des saisons et de Vheure de la journée, je ferai remarquer incidemment que Taction physique pourrait bien recouvrir ici et masquer une action sociale. Le maximum des suicides a lieu non pas à midi, mais dans les heures les plvs affairées de Paprèsmidi, le minimum à minuit. La lumière et la chaleur sont pour peu de chose sans doute dans ce résultat. Le maximum tombe également, non pas dans les mois les plus chauds, mais en mai; le minimum en novembre. Constamment, en outre, la courbe annuelle des suicides est accidentée par un relèvement momentanée en janvier, fait inexplicable autrement que par l'intervention d'un facteur social^ l'échéance de fin décembre à affronter et le cap du i»"^ janvier à franchir. Supposez que Tannée *ocm^^ commence le l®*" avril et non le 1^^ janvier, l'accident de la courbe en question sera certainement déplacé. Le pendant de ce petit phénomène nous est offert par la courbe annuelle des infanticides, où nous voyons une élévation brusque se produire neuf mois après le carna-
Tal, en novembre. S'il eût plu aux organisateurs de notre religion de placer le carême en octobre et non en mars* la sllbouette de ce tracé serait donc différente. — La statistique montre de plus la part toujours croissante des Influences sociales et l'amoindrissement relatif des influences physiques ou vitales, au cours de la civilisation. En ce qui concerne le suicide, par exemple, la distance entre le maximum et le minimum dont je parlais tout à l'heure va s'atténuent, du moins en France, c'està-dire qu'on se tue proportionnellement plus en hiver maintenant qu'autrefois, et moins en été. Dans les grandes villes, cet écart est plus faible que dans les campagnes. Il est plus fort en Italie qu'en France. De toutes les influences d'ordre naturel, la seule qui. au lieu de s'effacer, s'accuse davantage au cours de la civilisation, c'est celle du sexe. La difl*érence numérique entre les suicides masculins et féminins est d'autant plus forte qu'il s'agit de nations ou de classes plus civilisées. Par exemple, en France, les femmes de la ville ne fournissent que les 48 centièmes du chifl're total, pendant que les femmes de campagne donnent 20 centièmes. Il en est de même en Italie, en Prusse, en Suède, en Norwège, en Danemark, La civilisation ne tend donc nullement à égaliser les sexes. C'est qu'elle est, je crois, chose essentiellement masculine; et voilà peut-être pourquoi, soit dit en passant, elle est au fond si antipathique à ceux qui en profltent le plus, aux poètes, aux artistes, à tous les esprits essentiellement a femmelins » tels que Rousseau et Chateaubriand.
Legoyl, dans son consciencieux ouvrage, établit (p. 258) entre le suicide et l'émigration une inversion tout autrement intelligible que la précédente. En Danemark, le suicide diminue année par année à mesure que l'émigration augmente, l'émigration est très forte en Angleterre, le suicide très faible. En France, c'est justement l'opposé. En Allemagne, l'accroissement exceptionnel des suicides, de 4872 à 4878, a coïncidé avec la diminution progressive de l'émigration. Voilà, par exemple, une cor-
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relation facile à comprendre. Un rapport, inverse, non fortuit, ne saurait exister, en eflet, dans la vie sociale, qu'entre deux courants d'activités complémentaires l'un de Tautre, c'est-à-dire répondant à un même besoin par des voies différentes. Qu'un malheureux, à bout de pri~ ! vations ou de tourments, émigré pour ne pas se tuer, ou se tue faute de pouvoir émigrer, rien de plus intelligible. Mais qi el serait le besoin commun auquel rhomicide et le suicide donneraient satisfaction ? Serait-ce le besoin, éprouvé par on ne sait qui, de voir un certain nombre prédéterminé de gens périr soit de leur main, soit de la main d'autrui?
Dans une nation où, par hypothèse, les instincts criminels resteraient d'égale force, il y aurait sans nul doute entre les diverses branches du crime et du délit, par exemple entre l'assassinat, le vol, Tescroquerie et l'attentat aux mœurs, une étroite solidarité, telle que Taccroissement de Tune serait immédiatement compensé par la diminution proportionnelle de toutes les autres. Pourquoi? Parce j[ue non seulement tous les genres de méfaits sont puisés ^ la même source. înimorale^epartie entre eux, mais encore le but poursuivi est, dansliV^ens large, le même pour tous. L'assassin, comme le voleur, l'escroc ou le vieux satyre, poursuit oii une jouissance illicite ou un moyen illicite de jouissances. Les procédés diffèrent seulement : l'assassin tue, le voleur escalade une fenêtre ou brise un carreau de vitre, le slupraior viole un enfant. A ce point de vue, on doit regarder le vol, l'escroquerie, le faux, l'abus de conûance, le viol même et l'attentat à la pudeur comme les vraies soupapes de sûreté contre le meurtre et l'assassinat. Autrement dit, si les occasions de voler, d'escroquer, de contrefaire des signatures, de violer, devenaient tout à coup plus rares et plus difficiles dans une nation donnée, il est probable qu'on y assassinerait davantage Réciproquement, si ces occasions se multipliaient subitement, on y assassinerait moins. Il en serait ainsi, parce que, ce changement dans les conditions sociales étant brus-
que, la force des tendances criminelles devrait être considérée comme étant restée égale à elle-même. Mais, quand cette transformation s'opère avec lenteur, Ténergie de criminalité a eu le temps de grandir, ce qui masque le jeu des soupapes de sûreté dont il s'agit. De nos jours, par exemple, on assassine en France et en Europe à peu près autant qu'il y a un demi-siècle, malgré la facilité plus grande qu'on a aujourd'hui de prendre le bien d'autrui et de se procurer toutes sortes de plaisirs par mille recettes variées, réclames mensongères, sociétés anonymes, chantages, et autres inventions nouvelles qui ont fait reléguer au rang des antiques armures, par les criminels d'esprit, les extorsions violentes, les moyens salissants, à l'usage des Lacenaire et des Cartouche. D'où l'on peut tirer la conclusion suivante : puisque le grossissement, le débordement incessant de ces canaux dérivatifs de la grande criminalité, qu'on appelle le vol, l'escroquerie, les fraudes commerciales, les délits contre les mœurs, n'a point suffi à faire baisser le niveau numérique du courant principal, qu'on appelle les crimes contre les personnes, c'est que le fleuve est devenu plus fort ; c'est que le mépris de la vie d'autrui, l'insensibilité aux souffrances d'autrui, l'égoïsme sinon la cruauté, quoi qu'en disent les optimistes, ont fait de réels progrès. Puisse la première grande crise, qui débridera le fond des cœurs, démentir ce raisonnement I
Quant au suicidé, peut-on dire que son but a la moindre analogie avec celui du meurtrier ? Pourquoi pas aussi bien avec celui du voleur? La vérité est que le suicide est une des formes du jdésespoir intolérable, cômmi~Fïïomicide est une des formes de l'égoïsme Jnsociable.^Dr, le développement de l'égoïsme et celui du^ésespoir ne sont point solidaires , et l'un peut grandir sans que l'autre diminue. Mais les diverses formes que chacun d'eux peut revêtir au cours du progrès social sont solidaires entre elles, comme je viens de le montrer en ce qui concerne l'égoïsme criminel. Pour
le désespoir, il en est de môme. La progression des suicides, en effet, dans tous les États civilisés, suffit-elle à prouver que la civilisation a alourdi le faix de la désespérance humaine ? Non, pas plus que rabaissement de la grande criminalité, là où il n'est point factice, ne donne lieu de croire à une réelle moralisation, si la délictuosité s*est élevée dans une proportion égale. Ecartons cette double erreur, épargnons à la civilisation cet excès d'honneur et cette indignité. Il se trouve qu'en général, par les deux transformations indépendantes qu'elle exerce sur le crime et sur le ^malheur, elle tend à faire prévaloir les formes non sanguinaires du crime et les formes sanglantes du malheur. C'est un fait accidentel qui tient peut-être au caractère industriel et antichrétien de notre civilisation européeuDe. Supposez un type de civilisation essentiellement religieux et artistique, faiblement industriel, tel que celui de la renaissance italienne, il se pourra fort bien que son action, à Tinverse, déchaîne les élans d'orgueil, de vengeance, de passion violente, et réprime les accès, même courageux, de découragement, multiplie les meurtres et raréfie les suicides. On y verra, en effet, ceux qui se tuent à présent entrer au cloître et y poursuivre le nirvana ou l'étincelle de syndérèse, de môme qu'on voit ceux qui se seraient jadis ensevelis dans une cellule se donner maintenant la mort. Il fut nn tAir^pa c\h^ à ]'fipprftfifl|f)p H^ ly
douleur, à l'accablement de la làoate , le ao ul^^agiienug^rt permis par la religion et les mœurs, était la porte du monastère. Aujourd'hui, à mesure que çellê-ci va seifis» mant, une autre s'ouvre, noir refuge, mais profond. Voilà pourquoi les suicides augmentent dàhslés s5eiSl^i^ qui se civilisent à l'européenne, ou jl utôt gu i s' épancipent du f)rein religieux ; ce n'est point parce que les homicides n'y augmentent pas, c'est parce que les vocations religieuses y diminuent. Cette considération, mieux que toute inQuence de climat, peut servir à expliquer la rareté des morts volontaires dans les pays méridionaux où la religion a le moins perdu de son empire.
Le suicide est remarquablement rare, comme Tobserve Morselli (p. 360), parmi les personnes consacrées au culte. N'oublions pas que, dans Tantiquité, les Romains se suicidaient souvent, et que ce fléau de la mort volontaire aurait pu passer pour endémique alors en Italie, où il est à présent bien moins intense qu'ailleurs. Mais le polythéisme antique permettait le suicide, et le christianisme le défend. 1/ A ^ nylej.erre a ^ eau être très civilisée, 'de sang germain, et comparable en outre sous bien des rapports à TEmpire romain, i^ui su fûLjd!ôti:ejCfisJt.ée très chrétienne de mœurs pour ne prendre part que foiblementjLj^a^iûaladi e régnante.
La progression des suicides est, depuis notre siècle, constante, rapide, générale dans tous les États européens, gaji^f f>n Tv ^rw^gft^ Ëst-ce à dos causes d*ordre physique ou physiologique qu'on peut attribuer ce phénomène ? Évidemment non. Les climats, ni les races n^ont changé sensiblement. Sans.jdoute la dlfiférence de race est, après la différence de religion, une excellente explication superficielle de la part différente que prennent à la progression d'ensemble les^ diverses nations européennes appartenant d'ailleurs au môme culte. Les Allemands, surtout les Saxons, sont très portés au suicide, les Flamands assez peu, les Slaves encore moins, les Celtes presque pas; et d'ailleurs parmi eux les catholiques présentent une immunité plus accusée que les protestants. Encore faut-il noter, pour resserrer encore plus rinfluence physiologique, que, parmi les peuples Scandinaves, i ft^Bani^mark , exceptionnellement, se signale par une très forte propension au suicide. Il est vrai qu'à New-York la population de couleur donne une proportion de morts volontaires 45 ou 46 fois moindre que celle des blancs, et ici l'influence de la race semble énorme, à moins qu'on n'aime mieux y voir avec moi l'effet de notre vieux passé de civilisation devenue constitutionnelle. En tout cas, à quelque race qu'il appartienne, rhomme qui s'échappe de la vie « ne se serait jamais suicidé, dit MorselU avec r^ii^on, s'il avait vécu loin des
autres. hommes et s'il n'avait participé aux misères de ses semblables ». Ce passage de l'éminent statisticien suffirait à justifier, contre Morselli lui-même, mon point de vue essentiellement sociologique, et à montrer que, tout en reconnaissant la réalité et Ténergie des iaflueaees naturelles, il n'est point permis de les mettre sur la même ligne que les influences sociales. En effet, les premières n'agissent que si les secondes interviennent. Dans l'homme isolé, soustrait, par hypothèse, au contact d'autrui, les causes naturelles qui poussent à la destruction de soi continueraient d'agir, mai? en vain. Elles prendraient un autre cours. Si faible que soit Taction sociale, comparée aux actions physiques ou physiologiques, elle est déterminante parce qu'elle est immédiate. C'est le mouvement léger du bras de l'aiguilleur et non l'effort puissant de la vapeur qui détermine le passage du train sur la voie où il s'engage. Mais autre chose est la contribution proportionnelle de chaque peuple à l'envahissement d'une maladie, autre chose est cet envahissement môme, cette marche en avant. A cette question : pourquoi le suicide est-il partout, ou presque partout en progrès, quoique plus ou moins suivant les races î on ne peut répondre qu'en invoquant des causes d'ordre social. — Mais, parmi celles-ci, les causes économiques n'ont pu jouer qu'un faible rôle, s'il est vrai que le bien-être et l'aisance se sont répandus et ont progressé en même temps que cette grande épidémie meurtrière. Les causes politiques doivent également être éliminées, comme le prouve la marche régulière du fléau à travers les périodes de calme ou de crise. Il ne reste que les causes proprement sociales, les causes viscérales en quelque sorte, qui constituent la vie végétative, sans trouble et sans intermittence, des sociétés. Toutes les fois que nous nous trouvons en présence d'une série statistique régulièrement ascendante, soyons sûrs qu'ejle nous traduit une propagation imita tîve, unej^xiUa^ioir mentale et morale d'homme à hommè^ c'est-à-dire ici la diffusion graduelle d'idées nouvelles qui se superposent
et se substituent aux anciennes croyances. — On s'explique de la sorte la fréquence plus grande du suicide, non seulement dans les pays septentrionaux plus "modernisés, comparés aux pays méridionaux plus attachés à la tradition, mais encore dans les classes supérieures, plus éclairées, comparées aux classes populaires, plus malheureuses pourtant, et dans les milieux urbains comparés aux campagnes.
Rien de plus simple alors que de comprendre une corrélation aperçue avec sagacité, mais non sans surprise, par M. Jacques Pertillon dans sa belle Élude démographique sur le divorce et la séparation de corps ^. Après avoir constaté que ces procès de famille vont se multi • pliant dans toute l'Europe, il cherche la raison de cet accroissement, et, en bon statisticien, il confronte tour à tour les résultats numériques de son examen» fournis par la comparaison des races, des classes, des âges, des époques, avec plusieurs autres catégories de chiffres, destinés à éclairer les premiers, par exemple avec ceux qui expriment l'émigraliou des campagnes vers les villes, ou la fréquence des mariages, ou la proportion des enfants naturels. Mais nulle part n'apparaît entre ces données une relation quelconque, si vraisemblable qu'elle pût paraître. Un seul rapprochement a mis en lumière une concordance des plus imprévues à coup sûr. La carte H aj HiYf;tr<*ft!=^ ftt c.ftll ft dfts snindfts présentent «une re ssemblance frap p^^t^,!^ Les mêmes inûuences agissent de la môme façon s ur ces dè^ix pjiédomôhes, si étrangers^ F un à rautfft ^^^ sont pareillement plus fréquents dans les villes qu'aux champs, dans les classes instruites qu'au sein de la population inculte, chez les Allemands que chez les Slaves, etc. « Il n'est pas jusqu'à cette exception bizarre que le Danemark présente au milieu des quatre peuples Scandinaves, qui ne se retrouve pour les divorces comme pour les suicides. » Un tableau fait voir que * les pays où Ton compte peu, beaucoup, énor-
^ Annales de Démographie , fascicule de septembre 1882.
* < Çanf àevix exceptions >, dil M. Bertillon. Mais, à lei examiner
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mément de suicides par rapport au chiffre de leur population, sont aussi ceux où l'on compte peu, beaucoup, énormément de divorces et de séparations de corps. La règle « se vérifie avec plus de rigueur lorsqu'on compare entre elles les différentes parties d'un même pays », par exemple les cantons de la Suisse et les départements français. « Toujours les cantons (suisses) qui comptent beaucoup de divorces comptent beaucoup de suicides, t Et, réciproquement, ceux qui comptent peu de divorces comptent peu de suicides*, c Dans le Sud de la France, les séparations de corps sont rares ; rares aussi sont les suicides. Au Nord de la Loire, les séparations sont fréquentes; fréquents aussi les suicides. Mais, dans le Nord, la Bretagne, la Flandre et l'Artois font exception et comptent peu de séparations. Mômes exceptions pour les suicides ! Ces deux cartes se ressemblent, même dans leurs détails. »
C'est singulier; d'autant mieux que, la carte et la courbe du divorce étant calquées sur celle du suicide, le rapport inverse imaginé entre l'homicide et le suicide devrait exister tout aussi bien entre Thomicide et le divorce. Le divorce se trouverait donc être lui-même lo substitut de Thomicide 1 Quelle bizarrerie !
Distinguons cependant, pour le divorce, comme plus haut pour le suicide, entre les causes qui expliquent la participation différente de divers pays ou des diverses classes à l'accroissement numérique, et les causes qui rendent compte de cet accroissement lui-même. D'une part, en ce qui a trait au premier aspect du problème, nous ne devons pas être surpris de voir lesjiigétenLes conditions héréditaires ou traditionnelles^ vit ales ou nationales, se traduire à la fois et pareillement par la dîffé-
de près avec lui-même, on s'aperçoit que ces exceptions sont parement apparentes et rentrent dans la règle.
*■ Et les différences ne sont pas médiocres. Rappelons-noos, ea effet, rénorme distance qui sépare les cantons catholiques des cantons protestants, en sorte que la fréquence du divorce, qui est de cinq dans le Valais, par exemple, dépasse eent daq» Schaffhouse.
rente intensité du besoin d'affranchissement, qu*il s'agisse de secouer le joug de la vie ou le joug du mariage. D'autre part, si j'ai eu raison d'expliquer comme je Tai fait plus haut, du moins en grande partie, la marée montante des suicides, si elle tient vraiment dans une large mesure à raflFaiblisseme nt graduôl^du frein religieux et des préjugés traditionnels, on ne doit pas être éCOuué^e voir le divorce croître dans les contrées môme et dans les milieux où le suicide moule, puisque le mariage indissoluble et la vie inaliénable sont deux articles du môme Credo que le libre examen d'abord, puis la libre pensée charriie jour rongent *. J'ajoute que ce point de vue est assez consolant : de môme que la progression des suicides n'autorise peut-ôtre pas à affirmer le progrès du désespoir, celle des séparations et des divorces pourrait bien ne pas suffire à prouver qu'on est devenu moins heureux en ménage.
Toutefois, le déclin de la foi et des préjugés n'explique pas à lui seul la marche ascendante du suicide, ni celle du divorce ; il faut y joindre, je crois, deux autres causes qui grandissent sous nos yeux, l'alfiOpUsioe et 4a multir pl icité des relati ons. L'alcoolisme est en progrès partout, et sa part dans le suicide est énorme, toujours croissante. Elle a augmenté, dit le rapport officiel de 4 8S0, de 483 pour cent ; en chifî'res ronds, elle a quintuplé, pendant que Tinflaence de l'amour s'est fait sentir de moins en moins. Cette action de l'ivrognerie paraitrait bien plus forte encore si, comme le fait observer Tvernès, « on y comprenait les suicides imputés à l'aliénation mentale et qui, en réalité, proviennent de l'abus des boissons ». Peut-on dire de suicides pareils que ce sont des homicides transformés ? — Quant à la multipli-
1 c Nous avons vu, dit M. Bertillon, Vénorme influence de la religion sur la fréquence du divorce. » Il ajoute, à la vérité : c elle agit dans le mâme sens sur le suicide, mais beaucoup plus faiblement >. Ce heaueoup plue faiblement est très contestable et s^appliquerait tout au plus à la part différente des divers pays dans la progression du sui« cide, mais non, je le répète, au fait même de cette progression.
178 GRIlflNALITÉ COMPARÉS.
cation des rapports entre les membres de nos sociétés civilisées, par suite des progrès de la locomotion et de la presse, e lle a pour effe t d'activer eLde fortifier lajcontagiondejlfizmuple. — 11 me semble que, par la combinaison de ces trois causes, ou se rend parfaitement compte de tous les faits statistiques, notamment de la fréquence des suicides dans le Nord, où la consommation infiniment plus forte de Talcool et Témancipatioa plus complète des consciences, concourent avec la densité plus grande de la population plus urbanisée.
A Taide de ces trois clefs on résout aussi un problème des plus énigma tiques soulevé par le s uicidejaÊi Hiaire ^ Gomment se fait-il qu*en tout pays l'armée fournisse au Minotaure du suicide un tribut proporlionnellement de beaucoup supérieur à celui du reste de la nation, très supérieur même à celui des milieux urbains qui excède déjà si fort le contingent des milieux ruraux 1 Gela peut sembler étrange. Il n'est donc pas permis d'expliquer par Textrème licence, par le relâchement de tout frein et de toute discipline qui régnent dans les villes, ni par la cherté plus grande de la vie, ni par rhygiène plus mauvaise et les maladies plus nombreuses, le nombre considérable des suicides parmi les populations urbaines. En efiet, Tarmée, répétons-le, Tarmée qui est le corps le plus discipliné, le plus autoritaire, le mieux organisé de la nation, le plus sain et le plus valide aussi, puisqu'elle est un choix des hommes les plus robustes dans la fleur de Tâge ; le plus exempt de misère enfin, puisque la subsistance y est assurée ; l'armée donne, à cet égard, un spectacle pire encore que celui des grands centres. On ne dira pas, j'espère, que la loi d'inversion entre l'homicide et le suicide est applicable ici. S'il était vrai, comme on le suppose, que le meurtre d'autrui fût un préservatif contre le meurtre de soi-même et tice versa, il n'y aurait certainement rien de plus propre que la vie militaire, avec ses massacres
1 Voir sous ce titre une intéressante monographie du ]> Mesnier.
obligatoires, légaux et patriotiques soit, mais non moins sanglants pour cela, à guérir Thomme civilisé du penchant fatal à se détruire. Or elle produit l'effet directement opposé. Dira-t-on que les guerres, après tout, sont rares, et que, lorsqu'elles éclatent, les suicides militaires précisément paraissent diminuer? Mais 11 en est sans nul doute de cette diminution comme de celle des délits en temps de révolution: les statisticiens savent bien que celle-ci est purement apparente. Môme en temps de paix d ailleurs, les duels et les rixes sanglantes ne sont-ils pas plus nombreux dans les casernes qu'au dehors? — On alléguerait en vain la dureté du service militaire : à mesure qu'il s'est adouci, le suicide militaire a sévi plus fort, et c'est surtout parmi les officiers qu'il exerce ses ravages. — Mais songeons à ce qu'est la caserne pour la grande majorité des conscrits, c'est-à-dire pour tous ceux qui viennent des champs et môme pour une partie de ceux qui viennent des villes. Elle est d'abord un e émancip a ti on subite et^uigr sa nte du préj ugé religi eux et JtraditiouaeL. -comme Ta été pour reniant le collège. Par le fait môme qu'elle doit imprimer dans l'âme du soldat une nouvelle religion sui generiSy un nouveau point d'honneur tout militaire, elle doit commencer par le dépouiller de ses mœurs et de ses idées anciennes ; corpora non agunt nisi soluta, disaient les vieux chimistes, toute combinaison est précédée d'une dissolution. En second lieu, ce n'est un mystère pour personne que les loisirs forcés de la vie du régiment favorisent les habitudes d'intempérance. Dans son'vîllage, le jeune paysan boit du vin le dimanche ; sous les drapeaux, il boit de l'eau-de-vie tous les jours, et l'on sait si l'officier s'attable au café. Sur ce point, il est vrai, une amélioration sensible s'est produite depuis 4870 dans l'armée française ; aussi faut-il observer que, dans ces dernières années, la proportion des suicides militaires a, par degré, diminué de moitié, résultat qui peut être dû pour une part à l'atténuation simultanée de la première cause précédente^ le caractère émancipateur
180 CRIMINALITË COMPARfilZ.
de la caserne s'efTaçant à mesure que le reste de la nation, y compris les campagnes, est plus émancipé, et que le soldat mène dans notre société niveleuse une existence moins à part. — Enfi^n, s'il est un milieu ou lient se touche coude à coude, "ou grâce à c^Ûfi JdÊfisiié remarquablajlu corps social, la vie sociale se présente avec une intensité exceptionnelle, excessive même, où, par suite, l'action électrique de Texemple se propage avec le plus de force et de rapidité, n'est-ce pas le milieu militaire? Là, il n'est pas d'acte de désespoir, comme il n'est pas d'acte d'héroïsme, qui ne trouve ses imitateurs.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs de Texplication donnée par nous à la progression moderne des suicides, nous pouvons conclure qu'elle a des causes avant tout et de plus en plus sociales, qu'elle procède d'une évolution, d'une transformation historique, du désespoir, et que, par aucun lien direct, elle ne se rattache à la diminution proportionnelle de la criminalité contre les personnei comparée à la criminalité contre les biens.