CHAPITRE PREMIER
Eles-Yous curieux de connaître à fond le criminel, non pas le criminel d'occasion que la société peut s'imputer en majeure partie, mais le criminel inné et incorrigible, dont la nature, presque seule, nous dit-on, est responsable ? Lisez la dernière édition de Wonu) delinçuenû de Lombroso ^ qui a été, il y a deux ans^ traduite en français. Combien il eût été regrettable qu'un ouvrage de cette force et de cette densité, qu'un tel amas d'expériences et d'observations aussi ingénieuses que persévérantes et où se résume le labeur non stérile de toute une vie, de toute une école novatrice, n'eût pas, malgré force erreurs, tenté la plume d'un traducteur français I Peutêtre, à vrai dire, le sujet ne paraitra-t-il pas tout d'abord bien intéressant. Cette anatomie illustrée, physique et
* L*Uomo delinguente, par Cetare Lombroso^ 3* edizione, con 17 Uvole e 8 figure (Roma-Torino-Firenze, Fratelli Bocca, 1884]. Traduction française chez Féli]; Alcaiit
TARDS. ^
morale, de meurtriers, de fripons, d*odieux satyres (stupratori) est si minutieuse I Leurs conformations crâniennes et corporelles, leurs photographies, leurs écritures, leurs façons de sentir ou de ne pas sentir la douleur ou Tamour, le froid ou le chaud, leurs maladies, leurs vices, leurs embryons littéraires, tout ce qui les caractérise, en un mot : que nous importe tout cela ? — Pourtant, s'il est certain que la médecine a été le berceau de la physiologie et que Tétat morbide éclaire l'état sain, il est au moins probable, aussi bien, que les recherchi s du criminaliste jettent des lumières sur les problèmes du sociologiste; ou plutôt on ne doit pas s'étonner de voir, suivant les prétentions justifiées de la nnova scola, la criminologie (c'est le litre du dernier ouvrage de M. Garofalo *) rentrer comme un cas particulier dans la sociologie, et compléter à ce point de vue l'économie politique dont elle est en quelque sorte Tenvers. On peut lui accorder ce point, même alors qu'on ne regarderait pas le criminel d'aujourd'hui, suivant la thèse ou l'une des thèses do Lombroso, comme le dernier exemplaire devenu rare du sauvage primitif, en sorte que ce qui est crime à présent, fait antisocial, aurait commencé par être le fait social habituel, la règle et non l'exception.
Examinons donc séparément les caractères anatomiques, physiologiques, pathologiques, psychologiques enfin, qui se produisent avec une fréquence remarquable parmi les malfaiteurs habituels, et semblent signaler parmi eux les malfaiteurs héréditaires. Nous nous occuperons des adultes seulement^ et principalement des hommes.
* Criminologie^ par M, Qarofalo (Paris, Félix Alcan, 2« éd. Iê90).
LE TYPE CRIMINEL. Il
I. Apatfimîq nfimont^j le criminel est en général grand et lourd *. Je ne dis pas fort, car il est faible de muscles, au contraire. Par sa taille et son poids moyens, il l'emporte sur la moyenne des gens honnêtes ; et celte supériorité est plus marquée chez l'assassin que chez le voleur. Je aois dire pounant que les mesures de Lombroso à cet égard, prises eu Italie, sont eu contradiction avec les mesures prises en Angleterre par Thompson et Wilson, et ne s'accordeut même pas toujours avec celles de son compatriote Virgilio (voy. p. 217 et 219). J'ajoute que, d'après Lombroso lui-même, les femmes criminelles sont inférieures aux femmes normales comme poids. Ce qui paraît hors de doute, c'est Ja grande longueur des bras qui rapprocherait le criminel des quadrumanes. Une autre singularité, non moins bien établie, et que je crois à propos de noter dès à présent, quoiqu'elle soit physiologique plutôt qu'anatomique, c'est la proportion extraordinaire des ambidextres. Ils sont trois fois plus nombreux chez les criminels, et quatre fois chez les crimi- Delles, que chez les honnêtes gens.
Quant aux crân^ . quant aux cerveaux, ils ont donné ici bien du mal aux anthropologistes, et Lombroso est obligé de confesser que leur peiue a été souvent assez mal récompensée. D'abord, la capacité crânienne des malfaiteurs est-elle inférieure à la nôtre? Gela semble probable. Lombroso et Ferri disent oui ainsi qu'Amadei, Benedict et autres ; Bordier et Heger disent non *. D'après ce dernier, les criminels l'emporteraient en nombre précisément dans les capacités supérieures, celles de ^,500 à 4,700 centimètres cubes. En lout cas, il est certain que,
* Observons que, d'après Spencer, l*homme primitif, le sauvage, est pttit.
* Autres désaccords avec Weisbach et avec Ranke. Diaprés celuici qui a comparé cent crânes honnêles à cent crânes criminels (les comparaisons de Lombroso ne portent pas sur des chiffres bien plus ibrtïi), la capacité moyenne des criminels est a peu près égale à celle des non-criminels, mais les criminuls sont plus nombreux dans les capacités extrêmes, les plus hautes comme les plus basses.
dans les capacités intermédiaires et vraiment normales, leur nombre est plus faible ; en sorte que leur supériorité, quand elle se produit, aurait les caractères d'une anomalie. Quoi qu'il en soit, leur capacité moyenne est bien supérieure à celle des sauvages, auxquels notre auteur, en bon darwinien, se complaît à les assimiler. Il est vrai que, par leur conformation crânienne et cérébrale, ils présentent avec ceux-ci de vraies similitudes, comme nous le verrons plus loin. On dirait que la régression de la formé a été jusqu'à un certain point compensée en eux, comme chez certains grands végétaux de type inférieur, par le progrès, au moins relatif, de la matière. Ce que je ne m'explique pas bien, par exemple, c'est que la tète des assassins ait été trouvée plus forte que celle des voleurs. Ne faut-il pas autant et plus d'intelligence pour combiner un vol que pour préméditer un assassinat ? Cela peut tenir, nous dit-on, à ce que, comme on nous l'apprend, la brachycéphalie domine parmi les assassins, et la dolicbocépbalie parmi les voleurs ; car la forme ronde de la tête est plus avantageuse que la forme longue au point de vue du volume. A ce sujet, on observe que Gall avait eu peut-être une intuition juste en localisant aux tempes la bosse de la cruauté. Mais, encore ici, le doute est permis par la contradiction des données, et, en outre, la brachycéphalie des assassins fût-elle admise, serait-ce une raison de plus de les assimiler à nos premiers ancêtres? Non, si l'on remarque avec M. de Quatrefages, notamment, « que ce sont les troglodytes brachycéphales de la Lesse dont les habitudes inolfensives sont attestées par l'absence de toute arme de guerre », tandis que « les, hommes de Ganstadt et de Gro-Magnon (dolichocéphales) se montrent à nous comme ayant déployé tous les instincts de populations chasseuses et guerrières^ ».
En revanche, il paraît certain que les malfaiteurs ont le front fuyant, étroit et plissé, les arcades sourcilières saillantes,' les cavités oculaires très grandes, comme
t Voir ffotftmes fossiles et Hommes sauva^eSt p. 532.
celles des oiseaux de proie, les mâchoires avancées et très fortes, les oreilles écartées et larges, en anse : ce sont là des traits bien nets de sauvagerie '. Ajoutons-y diverses anomalies qu'il serait trop long d'énumérer, et en particulier le défaut de symétrie crânienne ou faciale, prononcé et fréquent. 67 fois sur cent, cette irrégularité plus ou moins choquante a été observée par Roussel sur des criminels. On a donc plus raison qu'on ne croit quand on dit d*un homme vicieux qu'il est de travers.— La môme asymétrie fréquente s'observe-t-elle chez les sauvages ? Les anthropologistes n'en disent rien. — «Ce qu'il importe le plus de noter, dit notre auteur, c'est que la réunion de beaucoup d'anomahes à la fols dans un même crâne se présente, chez les criminels, 43 fois sur cent, tandis que chaque anomalie ne se présente isolée que 24 fois sur cent, d Elles se rattachent donc intimement les unes aux autres comme des fragments d'un type qui cherche à se constituer, ou à se reconstituer, dirait-on. Lombroso attribue une importance particulière, et quasi paternelle, à une anomalie qu'il a découverte, à savoir * « celle d'une f ossette moyenne, qu'on rencontre, au lieu de la crête, sur rpsoç^inilaL dans la proportion de 46 pour cent chez les criminels, et de 5 pour cent chez les non-criminels. » La proportion est de 40 à 42 pour cent chez les fous, de 44 pour cent parmi les races préhistoriques, et de 26 pour cent pour les Indiens d'Amérique ; mais ajoutons qu'elle est de 22 pour cent chez les Juifs et les Arabes, et n'oublions pas que, d'après la statistique criminelle française en Algérie, la criminalité des Arabes est bien inférieure à celle des Européens '.
1 Bien nels ? Observons, par exemple, que le prognathisme ne caraclérisc exclusivement aucune race, et que^ à l'opposé de la plu« part des caractères réputés signes d'^iuiérioriié, il est moins accusé chez l'enfant que chez l'homme.
* Voir sa note sur la Fossette occipitale, dans la Retiie scientifique^ 4874, p. 575.
* Eq Algérie, sur dix mille Européens, il y a cent onze prévenus par an ; sur le même nombre do Français, soixante et onze, et, sur le
D*où je conclus que, si à cet égard, le criminel peut rap* peler le sauvage, le barbare ou le demi-civilisé, cette similitude d'ailleurs curieuse ne contribue nullement à expliquer pourquoi il est criminel.
NoUi bene peu flatteur pour notre sexe. La femme criminelle, par ses caractères crâniologiques, est beaucoup plus masculine que la femme hounète. Ou sait, d'autre part, que le progrès en civilisation s'accompagne d'une différenciation croissante des deux sexes, comme le D^* Le BoJi, entre autres observateurs, l'a fort bien montré.
Arrivons au cerveau. Son poids moyen, chez les criminels, parait èlre à peu près le môme que chez tout le monde ; ce qui, entre parenthèses, n*est pas propre à confirmer l'infériorité relative à la capacité du crâne et l'assimilation favorite avec Thomme primitif. Mais, ce qui importe davantage, « lorsque l'on examiue, dit le D' Le Bon (Voy. Revue philosophique, mai 488^), les procès-verbaux d'autopsie des suppliciés, il est fort rare de n'y pas rencontrer la constatation de lésions cérébrales plus ou moins profondes ». Est-on cependant déjà en mesure de déterminer les anomalies du cerveau qui caractérisent le criminel comme on a pu jusqu'à un certain point spécifier celles de son crâne ? Non. Seulement Lombroso se croit autorisé à conclure que la déviation fréquente du type normal rappelle ici non rarement ik les formes propres aux animaux inférieurs ou les formes embryonnaires >. Si l'on essaie de concilier cette qualité inférieure du cerveau avec sa quantité considérable, on se trouvera encore une fois conduit à regarder le criminel comme la bassesse élevée à une haute puissance ; et, à ce titre, il me parait réaliser, non pas le portrait du passé, mais plutôt l'idéal d'une civilisation qui, par hy-
même nombre d'indigènes, trente-quatre seulement ! On ne dira pas, je pense, que la justice est plus portée à fermer les yeux sur les méfaits de ces derniers. — Quant.aux Juifs, c^est le peuple le plus doux, le moins porté aux farauds crimes, qui existe. Voir à ce sujet l'Histoire des sciences de M. Alph. de Csndolle, p. 173 et suivantes, dernièrQ édition.
polhèscj serait matériellement progressive, intellectuellement et moralement rétrograde. — Disons aussi que, d'après Fiecks (cité en note par Lombroso), les anomalies des circonvolutions cérébrales, chez le criminel, sont de deux sortes, et que celles de la première catégorie ne se rattachent à aucune forme animale ou humaine, à aucun type normal, môme inférieur.
N'omettons pas de relever des observations assez singulières : le criminel (et aussi bien la criminelle) est beaucoup plus souvent brun que blond * ; il est très chevelu et très peu barbu. — Méfiez-vous de l'imberbe, dit un proverbe italien. — Enfin, il n'a presque jamais le nez droit ; le voleur Ta retroussé, parait-il, et l'assassin, crochu...
Cette dernière remarque peut faire sourire ; mais, en la lisant, je me suis rappelé Timpor tance un peu bizarre, non sans profondeur pourtant, que le vieil Hegel, dans son Esthétique, attribue à la forme du nez, pour expliquer la beauté du profil grec. Entre le front, où se concentre Texpressiou spirituelle du visage humain, et la mâchoire où la bestialité s'exprime, le nez lui parait être l'organe intermédiaire qui contribue puissamment a faire pencher la balance en faveur de Tun ou de l'autre. Il tend, d'après lui, à rendre la bête ou l'esprit prédominant, suivant que, par une ligne droite à peine ûéchie, il se rattache intimement à un front droit, uni et pur, dont la régularité pour ainsi dire se prolonge en lui, ou que, détaché du front déprimé et creusé di plis, par une ligne brisée, et lui-même camus ou môme aquilin, il s'incorpore plutôt à la bouche et à la mâchoire, surtout si elles sont lourdes et proéminentes. Cette explication , je l'avoue, n'est pas des plus scientifiques et n'enrichira pas beaucoup l'anthropologie. Mais je ne sais s'il sera
* Encore une dilTépence, probablement, avec Thomme primitif, qui aurait été roux, d'après Quatret'ages [l'Fspèce humaine). En tout cas, il résulte des recherches de M. de Candolle et daulrea auteurs que la coloralion brune va se propageant aux dépens de la teinte blonde, ce qui veut dire qu'au début la première A été exceptionnelle.
facile à cette science de nous fournir une justification simplement utilitaire, nullement esthétique, des difi'érentes formes du nez *. Il est certain au moins que par son front et son nez rectilinéaires, par sa bouche étroite et gracieusement arquée, par sa mâchoire effacée, par son oreille petite et collée aux tempes, la belle tète classique forme un parfait contraste avec celle du criminel, dont la laideur est en somme le caractère le plus prononcé. Sur deux cent soixante-quinze photographies (réduites) de criminels jointes à VUorno delinquente et quelques dizaines d'autres portraits disséminés dans le corps de Touvrage, je n'ai pu découvrir qu'un joli visage ; encore esl-il féminin ; le reste est repoussant en majorité, et les figures monstrueuses sont en nombre. Méfiez-vous des laids encore plus que des glabres M II me semble donc qu'après avoir cherché à expliquer la silhouette criminelle, en la comparant à celle de l'homme primitif, toujours plus ou moins conjectural, on aurait pu Yopposer au type idéal de la beauté humaine, qui nous est dès longtemps bien mieux connu par les révélations de l'art ou de la nature, et compléter ou rectifier ainsi la première interprétation de ses caractères.
Hegel a bien défini cette tète idéale, comme celle où l'esprit domine, c'est-à-dire, pour préciser sa pensée à
* LMmportance du nez, comme caractère anthropologique, est très supérieure à celle d'autres caractères réputés à tort plus importants ou dont l'importance, ce semble, s'expliquerait bien mieux. Par exemple, le nez long est, à considérer les moyennes, exclusivement propre aux lilancs, et le nez épaté aux Nègres, taudis que la dolichocéphalie, et la brachycéphalie, la grande et la petite capacité crânienne sont, môme eu égard aux moyennes seulement, réparties presque au hasard, entrecroisées ou juxtaposées dans le sein d'une même race. (Y. Quatrefages, citant Topinard.)
* L^embellissement physique de la race importerait donc à son assainissement moral. Il n^est pas impossible qu\ine sélection à rebours, opérée en Europe par nos grandes guerres notamment, ait quelque peu contribué à diminuer la moralité publique ou à entraver ses progrès. Ce n^est pas seulement, en effet, le plus pur sang, c'est la plus pure honnêteté de la nation qui, grâce aux conseils de révision, compose
armées et se dépense dans ses batailles.
notre manière, celle où se marque répanouissemeat social, et non exclusivement individuel, de Thomme. Si la bouche et la mâchoire, par exemple, ne sont pas seulement propres à la morsure et à la mastication, mais encore au sourire et à la parole, elles sont belles, et elles sont d'autant plus belles que les deux fonctions sociales do parler et de sourire remportent davantage en elles sur les deux fonctions individuelles de mordre et de mâcher. Or, une mâchoire lourde, par exemple, est très bonne pour mâcher, mais très gênante pour s^exprimer ; aussi les anlhropologisles nous donnent-ils la règle suivante : « La mandibule est plus pesante relativement au crâne chez les anthropoïdes que chez l'homme, chez les races inférieures que chez les races civilisées, chez l'homme qurt ^hez la femme et chez Tadulte que chez l'enfant. » Ces deux dernières remarques donnent à penser. En tout cas la facilité d'élocution des femmes n'est pas douteuse {Revue scientifique, 9 juillet 4881, p. 54).
Pour en finir avec le signalement anatomique, un caractère presque aussi indéfinissable qu'important, et (Presque aussi important à lui seul que tous les autres, c'est le regard. Il est terne, froid, fixe, chez l'assassin ; il est iuqura^ oblique, errant, chez le voleur. Cette remarque mérite surtout d'être relevée parce qu'elle s'applique aux malfaiteurs de n'importe quelle nationaliié : et elle n'est pas la seule similitude de ce genre qui se produise, par une coïncidence singulière, entre des individus appartenant à des races différentes, et devenus, de la sorle, semblables entre eux, comme s'ils étaient parents. Lombroso signale ce fait à plusieurs reprises. « La fréquence des plis du front (seni frontali), dit-il, et du développement de l'arcade sourcilière est vraiment singulière, et c'est ce caractère peut-être qui, ajouté au front fuyant, explique la ressemblance curieuse des criminels italiens avec les criminels français et allemands. » Il invite ailleurs le lecteur (p. 265) à rapprocher plusieurs photographies qu'il lui désigne, et fait observer avec raison qu'elles se ressemblent entre
elles étonnammeat, quoiqu'emprunlées à diverses races européennes. Ainsi le criminel se singulariserait non seulement en ce qu'il échapperait à son type national, mais encore en ce que ses anomalies à cet égard se ramèneraient à une règle, et son atypie elle-même serait typique. C'est étrange, et je ne sais jusqu'à quel point les théories darwiniennes sont propres à rendre comple de ces similitudes non produites, ce semble, par voie d'hérédité. Je ne demanderais pas mieux que d'y voir des phénomènes d'atavisme et de leur donner ainsi pour cause une hérédité remontant très haut. Mais je ne puis m'empècher de songer à ces familles naturelles d'esprits littéraires que Sainte-Beuve, de son côté, s'est avisé de dessiner magistralement dans l'un de ses Lundis, groupes non moins harmonieux et quasi fraternels et cependant formés d'écrivains non moins étrangers les uns aux autres par la race et le climat. Or, dira-t-on aussi que ces variétés délicates du verger spirituel, que ces fleurs doubles de l'imagination poétique surmenée et surculiitée sont des évocations du lointain passé, des réminiscences héréditaires de l'homme sauvage? Je ne conteste pas l'hérédité pourtant, ni la sélection ni le progrès ; mais je me permets de soupçonner, par dessous tout cela, une grande inconnue encore à dégager. Avis peut-être aux idéalistes de l'avenir, qui, probablement d'aiUeurs, ne ressembleront guère à ceux du passé *. A
^ Voici comment M. Lacassajçne, l'éminent professeur de médecine légale, directeur des Archives d^ anthropologie criminelle^ résume le typé du criminel d'après Lombroso et d'après lui-même. • Les caractères anthropologiques les plus importants et vraiment distinctif's seraient : le prognathisme, des cheveux abondants et crépus, la barbe rare, la peau souvent brune et bistrée, Toxycéphalie (la tête pointue), l'obliquité des yeux, la petitesse du crâne, le développement des mâchoires et des os molaires, le front fuyant, les oreilles volumineuses et en anse, l'analogie entre les deux sexes, la faiblesse musculaire. Ce sont là autant de signes qui, ajoutés aux résultats des autopsies, rapprochent le criminel européen de l'homme préhistorique ou du Mongol. » [Bevtte scientifique^ 1881, 1. 1, p. 683.) Il y aurait à distinguer les BOUS- types de l'assassin, du voleur et du stuprator.
ce point de vue, par exemple, il serait intéressant d'examiner la question de savoir si, duns une race donnée, ce sont les échantillons ordinaires du type, ni beaux ni laids, qui se ressemblent le plus entre eux, ou si ce sont au contraire les exemplaires de choix, soit en bien, soit en mal. Les belles femmes, dirait on, sont bien moins dissemblables entre elles que les femmes laides ou médiocres. Et les hommes éminents en perfection morale ne sont-ils pas plus près de se ressembler en tout pays et en tout temps que les scélérats consommés? S'il en était ainsi, on pourrait soupçonner quelque convergence, quelque oriental ioQ oalurelle des multiples voies de révolution spécifique vers un même idéal, ou si Ton aime mieux vers un même état d'équilibre supérieur. .
Nous pouvons être bref sur les caraclères pathologiques et physiologiques. Dire, avec notre auteur, que le criminel est, un fou, c'est dire qu'il est malade. Il est très sujet aux maladies du cœur notamment, et à diverses affections de la vue, telles que le daltonisme et le strabisme *. Mais comme, avec cela, sa longévité, que
1 La fréquence de ces anomalies de la vue a d'autaut plus d'importance, comme le remarque Lombroso, que la part du cerveau dans le phénomène de la vision apparaît chaque jour plus grande, et que, < diaprés les recherches de Schmutz, cinquante pour cent des gens atteints de ces afleclions, présentent de graves perturbations du système nerveux, telles que Tépilepsie et la chorée ». 11 est surprenant toutefois, que la vue des criminels soit remarquablement perçante. En ceci, ils tiennent du sauvage, comme en cela du Ibu. Ajoutons quils ont fréquemment des tics nerveux. On remarquera que Lombroso, qui a étudié si minutieusement la vue et le toucher de ces malheureux, ne
son insensibilité explique peut-être, est des plus remarquables, il n'y a pas à s'apitoyer longtemps sur ses infirmités. Déjà même ceci nous avertit d'y regarder à deux fois avant de le considérer comme un malade, et par conséquent comme un fou. Folie et longévité s'excluent.
Od nous assure que le criminel a en général une voix de ténor ou de soprano, soit. — J'ai déjà dit qu'il est trois ou quatre fois plus souvent ambidextre que l'honnote homme. Par ce trait, et par son agilité souvent prodigieuse, il est simien. Il est bestial encore par son insensibilité relative à la douleur et au froid, mesurée à l'aide d'instruments spéciaux. Il rougit difficilement. Mais ici nous touchons aux caractères psychologiques, auxquels nous avons hâte d'arriver.
Avant d'aller plus loin, cependant, demandons-nous quels services pratiques peut rendre déjà à la justice criminelle la connaissance des résultats que nous venons d'esquisser. Étant donné un homme qui présente au physique le type criminel bien caractérisé, dirons- nous que cela suffit pour être en droit de lui imputer un crime commis dans son voisinage? Aucun anthropologisle sérieux ne s'est permis une telle plaisanterie. Mais, d'après Garofalo, si l'on constate ces anomalies typiques sur un individu qui vient de commettre son premier crime, on peut, avant môme qu'il ait récidivé, assurer qu'il est incorrigible et le traiter en conséquence. Peutêtre est-ce aller encore bien loin II me semble qu'entre cette opinion et le scepticisme exagéré de Rudinger^, il y
nous dit rien des particularités de leur ouïe. Il serait intéressant de savoir si ces daltunieus ont l'oreille juste et fine. ,
> I Rûdinger, dans uq travail très sérieux et très consciencieux sur les caractères physiques des délinquants, confesse que Panthropolof^ie criminelle se présente avec un appareil imposant de (ails, mais que ces , déductions ne sont pas encore applicables aux recherches pénales. » * Bouvecchiato, Sulla terza edizione dell Uonio delinquente del Prof. |r! Lombroso, p. 23. Estratto dal t'ascicolo VI del gioruale Rivista Venita di Seienze Mediche,
aurait un milieu à garder et qu'à litre d'indices peutêtre, mais d'indices seulement, comme dit Bonvecchiato, ces traits accusateurs doivent être pris en considération. Ferri nous assure que, sur plusieurs centaines de soldats examinés par lui, il fut frappé d'en remarquer un, un seul, que son physique stigmatisait homicide; et on lui apprit que ce malheureux avait été, en effet, condamné pour meurtre. Sur huit cent dix-huit hommes non condamnés, Lombroso n*a observé qu'une ou deux fois le type criminel complet, et quinze ou seize fois le type à peu près complet. Pour les condamnés, la proportion est une dizaine de fois plus forte. Combien de magistrats instructeurs ne croient pas perdre leur temps en recherchant péniblement des présomptions moindres! Quand je songe qu'on est si souvent obligé de s'en rapporter à des renseignements, à des certificats fournis par un maire et dictés par la camaraderie ou l'intérêt électoral 1 Sous l'ancien régime, d'après Zwtf/awr *, les commentateurs des lois criminelles, Jousse et Vouglans, comptaient au nombre des graves motifs de suspicion la mauvaise physionomie de l'inculpé. En fait, même de nos jours, 11 n'en faut pas plus, dans certains cas difficiles, pour décider un juge hésitant entre deux individus à poursuivre. Le mérite de l'anthropologie est d'avoir cherché à préciser les causes de cette impression que tout le monde ressent plus ou moins à la vue de certains visages, et à éclairer ce diagnostic. Néanmoins, ici comme en médecine, les meilleures descriptions ne sauraient suppléer au contact fréquent et multiple des malades, je veux dire des malfaiteurs. Le besoin d*une clinique criminelle se fait sentir, comme complément de l'École de droit, à l'usage des jeunes gens qui se destinent à la justice pénale, et pour qui c'est un si mince bagage, comme le remarque si justement Ferri, d'avoir approfondi le Digeste, voire même le Gode civil. La fréquentation obligatoire des prisons pendant six mois leur
* Les Crimes et les Peines, par Jules Loiseleur. (Hachette, 1863.)
vautirail dix ans d'exercice. J'estime, avec cet éminent écrivaiu, qu'une ligne de démarcation presque infranchissable devrait séparer, par suite, les deux magistratures, celle qui se nourrit de crimes et celle qui vit de procès.
Après la publication des lignes qui précèdent dans la Revue philosophique, j'ai été invité par M. Lombroso à développer Tidée qui y est indiquée sommairement, et à en faire Tobjet d'un rapport au Congrès international d*anthropologie criminelle qui s'est réuni à Rome en novembre 4885, — et qui, disons-le incidemment, a eu le plus grand succès. — Dans le programme des questions à discuter, ma thèse était ainsi formulée : c Les étudiants en droit ne seraient admis au cours de droit criminel qu'à la condition de se faire préalablement inscrire comme membres d'une Société de patronage des prisonniers, présidée par leur professeur. En cette qualité, ils seraient astreints, soit isolément, soit en corps, à des visites hebdomadaires aux prisons, surtout aux prisons cellulaires, les plus rapprochées du lieu de leurs études, et apprendraient de la sorte à connaître les délinquants et les criminels, en môme temps qu'à pratiquer et à propager un des remèdes les plus efficaces contre le fléau de la récidive. L'utilité serait triple : pour les étudiants, pour les condamnés, et pour le public. » — En mon absence, M. Ferri m'a rendu le service de prêter amicalement son talent oratoire à cette proposition adoptée par lui. Aussi, après une vive discussion, dont il rend compte dans son rapport final (publié dans la Mevm scientifique du Sf janvier 4886j, a-t-il fait accepter cette idée, malgré les difficultés que soulève, en apparence^ son application.
Toutefois, remarquons'le, si l'on met en parallèle les appprts vraiment féconds, soit pratiques, spit théoriques même , dont le criminaliste actuel est redevable à l'anthropologie , avec les enseignements de tout genre que lui fournit la statistique philosophiquement interprétée, on devra avouer que, de ces deux sources où,
comme le dil encore avec raison Ferri, Tëcole nouvelle a largement puisé pour revivifier le Droit Pénal, la seconde est de beaucoup la plus aboadanie et la plus claire. On ne manquera pas de s'en apercevoir si Ton compare les Nuavi Orizzonti du statisticien que nous venons de citer, avec VUomo delinquenie ^
Arrivons aux car actères psychologiq ues. Lfi /piWe apti-. ^\l4.Ç à SQ.uflfriE physiciuemenl que révèle le criminel, explication peut-ôire de son aptitude plus faible encore à compatir et À aimer, et seul fondement de soa courage quand par hasard il est courageux, ne tient-elle pas en partie à ce qu'il se recrute d'ord inaire dai^g le§, classa i^lJigU£éfiS«jQdi la. même 'impassibllftè se remar.jue, à un degré moindre il est vrai, comme Içs chirurgiens le savent bien ? G*est probable. 11 n'est pas douteux, en effet, que la culture de l'esprit poussée à un certain degré ait pour effet direct d'étendre et de creuser le champ des impressionnabilités douloureuses et sympathiques, donc des généreuses atfections. Et par là, elle est certainement moralisatrice^ puisque, après tout, à la base de Fidée morale» l'argument le plus solide et )e plus convaincant, — avouons-le, ô philosophes 1 — c'est la pitié, c'est la bonté, c'est Tamour. Si donc elle seinble
> Ce n^est pas que Ferri ne 8*occupe aussi activement d'anthrQpologie. Son livre sur VOmiciaio^ impatiemment attendu, complétera 91 cet égard celui de Lombroso. Voir, eu attendant, ses Nuovi Orizzonti del diritto et délia proeedura penafe^ seconda edizione cou iavola grafica (Bologne, Nicolo Zanicbelli, 1884). Nous avons le plaisir çl'&pprenlire qu'une traduction française de cet ouvrage, sous le titre de SoeÙH ipffiâ erimnelUf paraîtra bientôt (Félix Alcan, éditeur).
au contraire, d'après les inductions tirées de la statistique criminelle, s'accompagner aujourd'hui d'une démoralisation sensible, c'est que, par quelqu'une de ses influences indirectes et momentanées, elle doit neutraliser parfois son action première, par exemple en détruisant dans certains milieux certaines convictions ou certains respects plus rapidement qu'elle ne les remplace.
Il y a ici des étrangetés : le criminel se montre peu sensible au froid, mais très sensible à l'éleciricité, à l'application des métaux et aux variations météorologiques. Il est peu affecté par la souffrance subie, et il est vivement impressionné par la peur d'un danger, tel que la vue d'un poignard ou l'annonce d'un prochain interrogatoire. Le difficile était de trouver sa corde sensible. Lombroso Ta cherchée avec amour, on peut le dire, avec un amour scientifique, anthropologique, qui ne perd aucune bonne occasion de mesurer et de chiffrer. Mesurer tout le mesurable, en effet, et rendre indirectement mesurable ce qui ne l'est pas directement, n'est-ce pas là le but de la science, comme le but de la littérature est d'exprimer tout l'exprimable et de suggérer ce qui ne peut s'exprimer ? Pousser à outrance en ce qui concerne l'homme le premier de ces besoins, c'est le fait de l'anthropologiste, aussi bien que du psychophysicien, pendant que nos littérateurs et artistes réalistes surexcitent le second. Serrer la réalité par tous les bouts à la fois, voilà le but commun. Il n'y a donc pas à excuser Lombroso de ce que ces hardiesses peuvent avoir d'étrange. De complaisants coquins lui ont permis d'examiner et d'enregistrer sur des planches ad hoc, à l'aide du sphygmographe, la manière dont bat leur cœur sous l'impression d'un compliment flatteur à eux adressé, d'un louis d'or ou d'une photographie de donna nuda présentés, d'un verre de vin ofl'ert. Ces courbes sont curieuses. Elles montrent le malfaiteur essentiellement vaniteux, et moins cupide, moins galant môme qu'ivrogne. Le sphygmographe, d'ailleurs, n'est pas seul à l'attester. La
Statistique témoigne que les progrès de Talcoolisme sont parallèles à ceux de la criminalité ; Tobservation directe des criminels prouve que leur rêve est non pas la femme précisément, mais Torgie, qu'ils aiment Torgie, la noce» comme les princes aiment une grande chasse ou les dames un grand bal. Mais, de leurs conversations et de leurs actions, ce qui ressort surtout, c*est, outre leur insensibilité et leur imprévoyance profonTîës,"îeur vanité incommensurable, d'où leur ridicule amour de la toilette et des bijoux et leur prodigalité fastueuse après le crime*. Notre auteur va jusqu'à prétendre que • la vanité des délinquants surpasse celle des artistes, des littérateurs et des femmes galantes I » Joignons-y l a vengea nce et la férocité, la gaieté cynique, la passion du jeu, et enfin Ta pa resse , qui va le plus souvent jusqu'à la saleté corpo-' relie. Ce n'est pas tout, j' y a j ontftràif jt volonti firs le ^oût du mensonge pour le mensonge.
"nTe criminel ressemble donc bien plus, moralement,
aji sauvage qua l'aliéné. » Le sauvage aussi est vindicatif, cruel, joueur, ivrogne et paresseux. Mais le fou, Lombroso est forcé de le reconnaître ici, se distingue du malfaiteur par des différences importantes, psychologiques aussi bien qu'anatomiques et physiologiques. Le fou n'aime ni le jeu ni l'orgie ; il prend en horreur sa famille, et le malfaiteur aime souvent la sienne ; il recherche autant la solitude que le malfaiteur la société de ses pareils ; < et les complots sont aussi rares dans les hôpitaux d'aliénés que fréquents dans les bagnes et les prisons ».
Quant à rintelligenceL des criminels, elle a été surfaite, lis sont inintelligents, mais rusés, dit Maudsley, dans son livre sur le Crime et la Folie» Chacun d'eux, a ses procédés, t oujours^l es..méai^s ; ils se répètent, ces spécialistes dû délit. Ils sont incapables d'inventer, mais ils
1 « L'avare, bien moins que le prodigue, est enclin au crime ; et, quoique moins sympathique en général, devant la justice pénale comme devant réconomio politique, il vaut mieux. •
TARDB. 8
sont à un assez haut degré irakateurs. Encor e une di ffér ence avec le fou , d ont le propre est d'èrre~sous tra it à rin fluence. des exemples ambianis , et retranché pa^ là do la société de ses semblables, tandis que de bizarres combinaisons d'idées, qui seraient des inventions ou des découvertes si elles étaient utiles ou vraies, silloanent de leurs feux follets sa nuit mentale. Aussi ne (levonsnous pas nous étonner que le minimum de criminalité statistiquement relevée se trouve dans le monde des savants. La folie, en effet, plus que lé crime, est recueil fatal des esprits très cultivés, savants, lettrés ou artistes.
Les différences morales que je viens de noter entre le criminel même incorrigible et le fou sont caractéristiques à mon sens, et, quoiqu'il y ait nombre de soidisant criminels qui sont de vrais fous, par exeinple Guileau *, elles défendent de confondre, en général, les uns avec les autres •. Mais la question mérite d'être examinée avec plus de soin. Le fou, être isolé, étranger à tous, étranger à lui-même, est pat* nature i ^sqçiadle autant (inHnçonséquenô, et Tun peut-être par suiïe^de l'autre ; il n'est pas supra-social en quelque sorte comme l'homme de génie, il n'est qu' extra-social, Lg. criminel, lui, est antisocial^ et par suite sociable à un^cerl^in degré. Aussi a-t-il ses associations, ses"usages,"~son lan^ gage propres, comme nous allons le voir bientôt. Seulement, il est moins sociable qu'il ne faut, et cela suffit, dans un état de société donné, pour être antisocial. Deux trains d'inégale vitesse peuvent se heurter quoique dirigés dans un même sens. Voilà pourquoi les malheureux
^ Voir à ce sujet une brochure du D' Ernesto Boavecchiato, médecin de Tasile Saint-Clément à Venise : A proposito di un processo icandaloso, Veoezia, tipografia Ferrari, 1884.
* Maudsley semble établir entre le crime et la folie une sorte de balancement. « Le crime, dit-il, est une sorte d^émonctoire par lequel s'écoulent leurs tendances malsaines ; ils deviendraient fous s'ils n'étaient pas criminels, et c'est parce qu^iis sont criminels qu'ils ne deviennent pas fous. •
dont la conformation atavique rappelle par hypothèse, dans une certaine mesure au moins, celle des sauvages primitifs, sont un danger pour notre civilisation, bien qu'ils eussent pu être, quelques-uns du moins, Tornement et Télite morale d'une tribu de Peaux-Rouges. Ils n'eussent peut-être pas été tous criminels alors. Plus i'un, sans nul doute, fût resté attaché aux coutumes et aux préjugés de son milieu, plus approprié à son tempérament; et n'est-ce pas ce qu'en tout temps et en tout pays on appelle être honnête ? — Car — et ceci nous conduit à signaler une autre grande différence inaperçue entre la folie et le crime — le crime est ch ose
tout autrement relative et conventionnelle que la folie. Ce type criminel qiie LôînFrbso nous esquisse, c'est celui de notre époque ou de notre ère ; mais, qu'il soit ou non une survivance des temps où la sauvagerie couvrait le globe, il eàt clair qu'en cette primitive période historique, le type criminel était tout autre, à savoir, peutêtre, un type d'artistes et de délicats, de femmes sensuelles et sensibles, gens impropres au pillage des tribus voisines, et nés quelques siècles trop tôt.
Des dix crimes que les lois hébraïques, d'après Thonissen, punissaient de la lapidation (à savoir l'idolâtrie, J'excitation à l'idolâtrie, la consécration à Moloch, la magie, l'évocation des esprits, la désobéissance obstinée aux parents, la profanation du sabbat, le blasphème, le viol de la fiancée d'autrui, l'inconduite de la jeune fille attestée par l'absence des signes de la virginité au moment de son mariage), il y en a neuf qui ont cessé d'être des délits même dans nos sociétés européennes, et le dixième, à savoir le viol de la fiancée d'autrui, est resté crime, mais dans un tout autre sens ; car c'est la violence faite à une femme comme telle qui est maintenant punie, et non l'outrage fait à celui dont la fiancée est violée. D'autres crimes étaient punis par le feu, le glaive ou l'étranglement : fausse prophétie, prophétie même vraie faite au nom des dieux étrangers^ adultère de la femme, coups 9U ^saalédictions à des ascendants, vol au préjudice d'un
28 CRIMINALITÉ COMPAnÉB.
Israélite, homicide volontaire, bestialité, sodomie, inceste. On voit encore que plusieurs de ces crimes ne sont plus môme des contraventions et que la gravité relative des autres a beaucoup changé. En Egypte, le plus grand des forfaits était de tuer un chat. Est-ce à dire que le peuple hébreu, ainsi que tous les peuples anciens, commettait une absurde erreur en qualifiant criminels des actes jugés aujourd'hui inoffensifs? Non, car ils n'étaient pas inoffensifs, loin de là, pour leur organisation sociale dont ils sapaient les fondements. Telle organisation sociale, telle délictuosité : en Egypte, une forte amende était infligée à Tartisan qui s'occupait des affaires publiques ; dans nos sociétés démocratiques, à l'inverse, on serait bien près de punir légalement les électeurs qui s'abstiennent de voter. Tel but, tel moyen : la pénalité n'est qu'un outil. Ces peuples ne se trompaient pas plus en cela qu'en repu tant vertueux des sentiments parfois réprouvés par nous. Car le système des vertus n'a pas moins souvent été remanié au cours de l'histoire que celui des crimes et des vices. Aux yeux des Arabes, les trois vertus cardinales sont encore, non la probité. Tamour du travail, la bienfaisance, mais bien la valeur, l'hospitalité et Tardeur à venger le sang.
Retenons surtout ce fait que la gravité proportionnelle des divers crimes change considérablement d^âge en Qge . Au moyen âge, le plus grand des forfaits était le sacrilège ; puis venaient les actes de bestialité ou de sodomie, et bien loin ensuite le meurtre et le vol. En Egypte, l'en Grèce, c'était le fait de laisser ses parents sans se- [ipulture. La paresse tend à devenir, dans nos soci étés laborieuses, le plus grave méfait, tandis qu'autrefois le travail était dégradante II viendra peut-être un moment où le crime capital, sur un globe trop plein, sera d'avoir une famille nombreuse, tandis qu'autrefois la honte était d'être sans enfants. Aucun de nous ne peut se flatter de n'être pas un criminel-né relativement à un état social donné, passé, futur ou possible. Vous avez des goûts littéraires, un grand penchant à faire des vers ; prenez
garde. Versifier va devenir un phénomène d*atavisme, un vol de votre journée de travail fait à la communauté, y une excitation criminelle, antimalthusienne, à Famour f et à la famille. Le fondateur des ordres mendiants et errants eût-il jamais cru que la mendicité et tb vagabpndage deviendrait un délit? M'objecte ra-t-on pourtant qu'il y a des instincts, des penchants innés, liés à une organisation physique correspondante, qui, dans tous les états sociaux imaginables, seraient jugés nuisibles, antisociaux, délictueux? Je le nie; j'admets seulement, et cela ne revient pas au môme, — si du moins on refuse de croire avec moi à la spécificité des penchants naturels, — que certains actes spécifiés ont été de tout temps considérés comme criminels, notamment le fait de tuer et de voler une personne du croupe social dont on fait partie. Taylor l'a fort bien remarqué. D'ailleurs, môme le penchant à la cruauté lâche ou à la rapacité astucieuse exercé en dehors de ces limites, exercé parfois aussi et par excep«tien, dans l'intérieur de ces limites quand Tusage ^ l'a
1 LUnfanticide, on le sait, n'était pas un crime à Sparte, ni Tavortement ; la pédérastie ni la piraterie à Athènes ; l'inceste en Egypte, en Perse, chez les Incas ; rhomicide n'a été nulle part un crime, quand il s'est accompli en l'honneur des dieux ; et le meurtre des vieillards, demandé souvent par eux-mêmes, fut une œuvre de piété filiale. Agamemnon n'était pas un criminel de naissance, ni même d'occasion, en immolant sa fille. Devons-nous appeler criminels les Arabes d'Algérie qui, pour obéir à la coutume et consommer leur mariage avec leur femme épousée trop jeune, commettent de véritables viols conjugaux, suivis parfois de la mort de la victime, et assimilerons-nous ces faits aux viols d'enfants de treize ans qui se commettent dans les lupanars de Londres ? (V. la Criminalité chez les Arabes, par le D» Kocber.) Je lis dans Ljall (Mœurs religieuses et sociales dans l'Extrême-Orient) : « Les sacrifices humains ont toujours été fréquents dans l'Inde, au moins comme un dernier ressort pour apaiser la colère divine.. . et l'on soupçonne que tel est encore le véritable moiiï d'asêossinats mystérieux qui se répètent de temps à autre. > Ces religieux assassins méritent assurément une place à part dans le casier du crime, si tant est qu'ils doivent y être compris. Je lis encore dans le même ouvrage ; < Dans l'Afghanistan, des villageois qui vivent près de notre frontière (anglaise) se sont récemment entendus pour étrangler Vn saint depieurai^t au milieu d'eux, afin de s'assurer la possession de
permis, a eu son utilité sociale. Donc je ne vois aucun type anthropologique qui, de tout temps, ait mérité répithète de criminel.
Par ^te, il^est toujours nprrnig ^^ ^irft ^*"^j;;]j^^;;^ q]i -
• qu el cfu'iî^oit. que; m is eu sa. nlace> . ULÏeùt été uiO ' '' ^ hofljtê te nomme, peut-être up |^^^ro^*y Mais toutes les ' '^ catégor ies de dé mence vraie que nous connaissons, on t été de véritables folies aussi bien dans le passé qu'à présent, quoique, dans le passé, beaucoup de ces maladies cérébrales, comme beaucoup de mâlàîiès,. corporelles, aient été mal connues, et que nombre d'extatiques et sorcières, les unes priées à genoux, les autres brûlées vives, aient été de simples hystériques Ces erreurs sur leur compte ne nous empêchent pas d'affirmer, nous, que les fous réputés ou non réputés tels de leur temps l'étaient réellement, quand nous trouvons dans leur biographie les symptômes manifestes de leurs désordres organiques, du désaccord de leurs sensations avec la Mrtcure extérieure qui n'a pas changé. Mais nous avons jueau savoir qu'un homme a tué ou volé jadis, nous ne sommes pas toujours en droit de le regarder comme criminel, puisque la criminalité est un rapport, non avec ^'immuable nature, mais avec l'opinion et la législation changeantes du milieu social.
Enfin, si l'on se place au point de vue de Lombroso, entre la folie et le crime, il y aurait précisément la même diflérence qu'entre l'éloquence et la poésie. On naît cri-
tumoe sur leur territoire (à cause du pouvoir réputé miraculeux de la tombe des saints). • Peut-on assimiler de tels actes à nos homi— cides européens? Mais j'oubliais qu'à Naples, d'après Garolalo, on a parfois torturé des religieux, réputés doués du don prophétique, pour les contraindre à révéler le numéro gagnant du prochain tirage d'une loterie, et que « les violences charnelles y sont souvent causées par la pensée que de tels contacts procurent la gnérisou de certaines infirmités ». — D'après Sumner-Maine, « les deux sociétés celtiques établies dans les îles Britanniques (en Ecosse et en Irlande) étaient notoirement adonnées au vol du bétail >, coutume qui n'avait rien de déshonorant chez elles .pas plus que la piraterie chez les Phéniciens, Das plus que la séduction des femmes chez les Européens modernes.
mineL noua dit-on. |naig nn ^^YJi^pt f^m c'est certain, hstf olie, e n effet, est sTbien sousja. dépendance^ de çâiiSfî3 sociales, qu'on la voit croître r égulièrem ent dans notre siècle au fur et à mesure des progrès de Tinslruction, de la vie urbaine, de la civilisation particulière dont nous jouissons. Il en est de môme du crime, d'ailleurs — je parle du crîme habituel, de la récidive — dont la progression affecte une régularité non moins effrayante. Si Ton s'en rapporte doue à la statistique et si par criminelné on entend le récidiviste quelconque (ce n'est point d'ailleurs l'idée de notre auteur), l'assimilation du crime à la folie deviendrait possible à cet égard, sinon plausible. Mais a lors il ne faudrait pas dire que l'hypothèse du criminel-ne implique la constance à peu près uniforme du chTHrede m^faîtsqui lui sont imputables et se féliciter, à l'appui de cette hypothèse, d'avoir découvert, en décomposant les nombres annuels et toujours croissants fournis par les récidives, que le nombre des meurtres et des assassinats reste à peu pf^s stationnaire. i^ft^jié. il est vrai, les vg leurs. do nt le chiffre augmente sans cesse, se. trouvent exclus de la catégorie des délinquants de naissance. En un endroit même, poussé par le désir de voir confirmer statistiquement l'existence de ces derniers, le savant criminaliste commet la grosse erreur d'affirmer incidemment (p. 594), « le retour constant ti périodique d'un nombre donné de délits » en général. Or, de deux choses l'une. Si cette constance numérique est ou était réelle, ce serait bien une confirmation statistique, peutêtre, de la réalité du type criminel, tel que Lombroso Tentend ; mais en même temps ce serait un démenti donné par la statistique à l'identification du fou avec le criminel de naissance ; si, à l'inverse, la criminalité d'habitude, d'habitude enracinée, se traduit par des chiffres variables, le récidiviste peut bien être identifié au fou, mais c'est une preuve que le récidiviste n'est point ou n'est point toujours, un criminel de naissance.
M. Lacassagne^confesse, tout en professant les idées de LonaFfoso, que les criminels fous constituent une faible
exception, même parmi les récidivistes. Mais il identifie, lui aussi, la folie criminelle et le type criminel. Or, cette confusion me semble gratuite. Le^tyj^e criminel est congénital ; la folie criminelle peut apparaître, comme toute autre, chez un homme porteur du fades le plus honnête et Jfî.plus,nprmaL.et on n'a jamais prouvé qu'elle se produisît toujours chez les individus criminellement conformés. Au contraire, entre les criminels-nés et les fous, on signal^^SOttY^nt des dififérences fort nettes de conformation. -JLombroso, sentant bien ces difficultés, appelle les criminels-nés des. quasi- fous {rnaUoidi)K Mais la demifolie, car on peut bien désigner ainsi l'espèce d'extravagance propre au mattoido, c'est comme le demi-délit ou la demi-laideur : le monde en est plein, la majorité en est faite. C'est la folie complète qui est l'exception, comme la raison complète, qui lui fait pendant (et qui doit se multiplier sans doute, au cours de la civilisation, pour compenser symétriquement l'accroissement numérique de la démence). Cet état n'a donc rien qui singularise, à vrai dire, le criminel de naissance, au point de vue de la responsabilité sociale de ses actes, qui nous intéresse surtout. Jlesp.o.asabilité, pour un déterpainiste,,im plique non liberté^ puisque nul n'est libre, pas plus le sage que le fou ; mais causalité, identité personuelle et préjudice causé à autrui. Il faut d'abord que l'inculpé ait voulu son acte, qu'il l'ait voulu lui-même^ non par suite d'une sug^ gestion hypnotique par exemple ; sans cela il n'en serait pas psychologiquement, socialement, la cause. Cette cojidition élimine déjà beaucoup d'actes de folie. En.SÊCpjad lieu, à préjudice égal, le plus responsable des deux agents volontaires est celui qui a le moins changé depuis sa faute, qui est le plus forcé de se reconnaître le même, soit parce qu'un moindre laps de temps s'est écoulé (d'où
> Il paraît que j'ai mal compris le sens donné par cet auteur à mattoido. Je laisse toutefois subsister ces lignes, ne serait-ce que pour ne pas ôter sa raison d^être à un passage de la réponse, d'ailleurs très flatteuse, faite par Lombroso, dans la Hevue philosophiqut du mois d'août 1885, à mon étude surlui.
la ^TÊgcrigtion des poursuites), soit parce que le flot de son évolution interne a été plus lent et moins saccadé, moins tortueux et plus calme. L'unité systématique des idées, l'unité hiérarchique des désirs, le lien étroit de ces deux unités et leur fixité, sont le plus haut degré d*iden« tité personnelle qui se puisse atteindre ; à l'inverse, Téparpiliement, l'incohérence, la contradiction des vues et des goûts, des affirmations et des passions, sont une continuelle aliénation de la personne. Le sage est donc iafiuiment plus responsable que Valiéné^ si bien nommé. Mais, parmi les demi-autres ou les demi-mêmes qui remplissent rintervalle des deux, lequel du criminel d'occasion ou du criminel par tempérament est le plus responsable ? C'est ce dernier assurément, qui à chaque Instant se sent Invariablement capable de recommencer ce qu'on lui reproche, et non le premier, qui est ou croit être sorti de lui-môme en commettant un crime. (Ajoutons que celui-là est en môme temps le plus dangereux, le plus préjudiciable). A u mom ent où il a commis son crime ,^ d ope, le criminel dlggQasioh", cëlûFqui ne porte point la livrée anatomique et physiouomique du criminel, a été bie^ plus jirès.dfLÏaliénaUoû mentale que le délinquant. typé au moment où il a exécuté le sien. Il n'y a donc, ce semble, nulle raison de parler de folie ou de quasifolie à propos de celui-ci, plutôt qu'à propos de l'autre. La conséquence est que, si, donnant suite à une idée d'ailleurs fort juste de la nouvelle école, on affecte des prisons et des pénalités différentes, non pas aux différentes catégories de méfaits, mais aux différentes catégories de malfaiteurs, l'expression de manicomio criminale {d'asile de fous criminels)^ donnée au lieu de détention des criminels les plus endurcis serait parfaitement impropre. Et ce n'est pas là seulement une question de mots. ..
On a imaginé de faire rentrer l'habitude forcenée du crime dans un compartiment de l'aliénation mentale, créé tout exprès, sous le nom de folie morale^ à laquelle, du reste, s'appliqueraient aussi les observations ci-dessus.
Mais, comme M. Garofalo ,' avant d'admettre cette nouvelle variété de démence, où Ton rangerait toutes sortes de désordres cérébraux empruntés d'ailleurs à toutes les autres espèces de folies reconnues, et n'ayant en commun que ce caractère unique de Tabsence totale ou partielle du sens moral, j'attends que les aliénistes se soient mis d'accord sur ce point. Maudsley, il est vrai, est afûrmatif à ce sujet, et son autorité commande une grande réserve. Au surplus, entre le fou moral supposé admis, tel qu'on chercbe à nous le préciser, et le délinquant-né, il y a des différences que M. Garofalo relève avec raison, et notamment celle-ci, qui est en effet capitale : chez le fou, racçomplissement^môme jîa.racte déUctueux est le h.uL; chez le criminel, ce n'est qu'un moyen d'obtenir un autrç avantage, avantage apprécié aussi bi^n:par le glus hon:^ nèle ho mme d ii monde. Ou plutôt pour l e fou lui-mêm e le meFâTt est bien, si Ton veut, un moyen de j) lai si y, puisque, comme Maudsley l'observe {Pathologie de r esprit, p. 364), l'exécution de l'homicide procure un vrai soulagement à celui qui l'a commis en vertu d'une impulsion morbide irrésistible ; mais c'est la nature anormale de ce plaisir et le fait de n'en pas chercher jd'âûtre lejx commettant un crime^ qui distingue l'aliéné du délinquant. Le délinquant, il est vrai, à des anomalies affectives aussi, mais elles consistent à être dé pourvues ply s ou moins complètement de certaines douleurs sympa* Ihiques, de certaines répugnances jqui sont assez fortes chez les honnêtes gens pour les retenir sur la pente de certains actes. Autre chose est la présence interne d'un attrait morbide qui, même sans provocation du dehors, pousse à l'action , autre chose l'absence interne d'une répulsion qui empêche de céder à des tentations extérieures.
i Voir a ce sujet les pages 92, 97 et suivantes de sa Criminologin, V. aussi Bonvecchiato qui s'est occupé spécialement de ce sujet, notamment dans l'ouvrage précité et, après une discussion approfondie des autorités pour et contre, se prononce à peu près dans le même sens.
l'ep coûte pas d'admettre que rabsence de sens moral a pour cause une cenaine coniormai^on cÂr^hruipi ^^^
sens moral ne fait pas d'un homme un fou, quoiqu'elle le rende infirme. M'alléguera-t-on que cette distinction importe peu, et qu'on ne saurait reprocher à un homme privé de sens moral de n'avoir pas senti Timmoralité d'une action commise par lui , par la même raison qu'on ne saurait punir un daltonien employé de chemin de fer pour n'avoir pas vu un disque rouge et avoir, par suite, omis de faire un signal à défaut duquel un déraillement a eu lieu ? Je répondrai qu'au point de vue pénal, c'est-à-dire social, la comparaison n'est pas admissible. Le sens de la vue du rouge est un sens purçment naturel, et, bien qu'il puisse être utile ou nécessaire pour l'accomplissement de certaines fonctions sociales déterminées, son abolition ne rend pas un homme impropre à la vie de société. La faute a été de lui avoir confié les fonctions dont il s'agit. Mais, seul parmi tous nos sens, l e sens m oral a une origi ne ex clus i vemen l soc i.al Çj e t seul il est nécessaire à tout mom ent dans, touj leA^emplpis sqciau?.„Donc^ quoique reconnu daltonien, un homme peut être maintenu à son rang social, dans son groupe social; mais, reconnu immoral de naissance, c'est-à-dire antisocial, il doit être mis horsTSTI ôi SôcialéT 'C 'est un fauve à face humaine. Tel qu'un tigre, échappé d'une ménagerie, qui se promène dans nos cités, il convient de l'expulser, de l'excommunier socialement. Or, les bagnes et les prisons sont jus-
1 Dans sa belle leçon d'ouverture à son cours de psychologie expérimentale, à la Sorbonne, M. Ribot s'occupe avec faveur de la uouj velle école des criminalistes italiens et affirme la réalité du type criminel, i 11 peut exister, dit-il, dans Torganisation mentale, des lacunes comparables a la privation d'un membre ou d'une fonction dans Tordre physique : ce sont des êtres que la nature ou les circonstance! ont dé^mmanUét, ^
tement Texpression, jusqu'ici unique, de cette excommunication majeure ou mineure.
Sans doute ^ on peut dire que cette forme d'eYc.nnnmii ^ nication commence à se démoder, qu'il y a urait lieu de la rèngfe'pèfp^l'ueiie et"lï5n'"TèÊâ"pôraire, et de frapp er sans~m^rîs7sàlîs'\c5Tefe7ayèc une gravité calme d'exécuteur olympien, le malheureux qui en est Tobjet. Mais, comme il^stpas à espérer, ni peut-être à désirer, pour d'autres raisons, que la majorité des hommes parvienop à ]a hauteur de cette impassibilité idéale, H faut laisser sans trop de regrets la flétrissure de Topinion s'attacher aux condamnations judiciaires, quand elles frappent même soit un criminel de naissance, soit un homme entraîné au crime par une immoralité momentanée, susceptible de se reproduire. A moins de relever tous les criminels, sans exception, de la dégradation sociale qui accompagne leur expulsion hors de la sociélé, il faut la maintenir à Tégard de tous les criminels, de naissance ou d'occasion, puisque, pour être momentanée, Timmoralité de ces derniers n'en est pas moins liée elle-même à des conditions cérébrales qui la déterminent.
Je dirai en outre à Lombroso : il y a deux thèses superposées dans la troisième édition de votre livre. La première, l'ancienne, était celle du criminel assimilé au sauvage primitif, du crime expliqué par l'atavisme; vous repoussiez alors l'hypothèse du crime-folie. Mais, depuis lors, cédant, dites-vous, à de puissantes raisons, vous avez adopté cette dernière explication sans d'ailleurs abandonner la précédente. Elles alternent dans votre ouvrage, et l'on dirait qu'à vos yeux elles se fortifient mutuellement. Cependant ne sont-elles pas en partie contradictoires ? La folie est un fruit de civilisatioQ, dont elle suit les progrès jusqu'à un certain point; elle est presque inconnue dans les classes illettrées, et encore plus dans les peuplades des races inférieures. Si donc le criminel est un sauvage, il ne peut pas être un fou, de même que s'il est un fou, il ne peut pas être un sauvage. Entre ces deux thèses, il faut choisir ; ou si l'on fait entre elles un
compromis en parlant de quasi-folie (pourquoi pas aussi bien de pseudo-atavisme?), il faut savoir qu'on émousse et mutile Tune par l'autre*.
Or, la plus séduisante des deux n'est-ce pas la première? Elle est très intelligible et conforme aux plus purs principes darwiniens. Elle fournit une réponse, ingénieuse au moins, à bien des problèmes. Elle est optimiste avec cela, flatteuse pour la civilisation, où le crime ne serait qu'un résidu sans cesse diminué de la sauvagerie antique; et, si elle est en désaccord là- dessus avec la statistique criminelle de notre temps, on peut dire que notre recul moral actuel est un accident éphémère, un remous dans un courant. Puis, elle se complète avec bonheur par le résultat d'études très neuves et très intéressantes sur la criminali é iiif^r^tila^ dont nous n'avons pas eu le temps de nous occuper. C'est une idée reçue parmi les évoluiionnistes*, et une idée assez plausible, que l'enfant reproduit en partie le sauvage par son langage, sou imprévoyance, ses passions, ses traits même; on doit ajouter par ses instincts criminels, si vraiment le vrai criminel c'est le sauvage. De là ces formules : la criminalité n'est que l'enfance prolongée, ou bien n'est que la sauvagerie survivante.
Maintenant, ce dernier point de vue lui-même doit-il être accueilli? et dans quelle mesure mérite-t-il de l'être? Et mieux ne serait-il pas peut-être, pour échapper au dilemme ci-dessus, de s'en tenir à ma thèse prudente, que le crim e est tout simplement une profession, h éritage
1 Je nMnsiste pas sur des contradictions de détail. Page ix de la nouvelle préface, Lombroso dit qu'il distingue le délinquant-né du fou et do l'alcoolique ; plus bas, il se félicite d'avoir opéré complètement la fusion entre les deux idées du criminel de naissance et du fou moral.
* Le mérite de cette école est d'avoir cherché le plus profondément possible les sources du crime, et notamment ses sources héréditaires. Sur la criminalité animale^ sujet traité avec bonheur par M. Lacassagne, M. Ferri a écrit une intéressante brochure que ]'ai critiquée.
TAROB«
38 CRIMINALITE COMPARÉE.
du passé sans doute, et d'un passé très ancien, mais hérita^e^rt bieiLCuUiyd-parfois et gtQSBi pârTa'cïvirisatioa quije. rfiCUfiiUe-? Pour répon(ire à cette nouvelle question. 11 convient détudier enfin le criminel d'habitude sous son aspect sociologique, c'CbUà-d ire comme membre d'une société singulière qui a ses mœurs, avons-nous dil« ses coutumes et son idiome.
Si nous voulons comprendre les élats embryonnaires, étudions d'abord l'état adulte. Si nous voulons avoir une juste idée des petites associations de malfaiteurs, commençons par étudier les grandes. L'antique camorra qui sévit encore à Naples, et dont la maffia sicilienne est sans doute un rameau détaché, est un excellent échantillon de ces dernières; elle nous dispensera d'examiner la mano nera andalouse, le nihilisme russe, etc. « La camorra. d it M. de Laveleye, dans ses Lettres sur V Italie^, est tout simplement l'art d'arriver à ses fins par l'intimidation, ou, pour mieux dire, Vorjanisation de Vintimidatioii st V exploitation de la lâcheté Humaine, » Elle exploite ce penchant humain comme d'autres industriels exploitent la débauche, la vanité, l'ivrognerie. « Vous trouverez des camorristes partout, depuis les ruelles de Santa-Lucia jusque parfois dans les plus hautes positions administratives et politiques. A Naples, vous montez en voiture, le camorriste est là qui prélève un sou sur le cocher. Dans chaque rue, il se trouve des camorristes qui prélèvent la taxe de la peur sur les détaillants *. » Gomment devient-
* Paris, Germer Baillière et G*% 1880.
' « Dans les hautes sphères de la politiquCi la camorra s'exerce par
on camorriste? Comme on devient membre d'un cercle, d'une loge maçonnique, d'une troupe théâtrale, d'une association civile ou commerciale quelconque , à Télection et après une épreuve régulière suivie d'un stage plus ou moins long, durant lequel le nouveau compagnon est l'humble serviteur, assez mal payé, d'un sociétaire. Un bel iassassinat lui vaut, en assemblée générale, l'honneur d'être sacré camorriste et de prêter en cette qualité, sur deux épées croisées, le serment que j'appellerai professionnel : « Je jure d'être fidèle aux associés et ennemi du gouvernement, de ne pas entrer en rapport avec la police, de ne pas dénoncer les voleurs, de les aimer au contraire de toute mon âme, parce qu'ils exposent leur vie. » Toutes les difficultés intérieures sont résolues absolument comme dans nos sociétés de commerce, par des réunions et des votes. Il y a non seulement des rites et un uniforme, mais un code spécial, mal obéi, il est vrai. Condamnation à mort est votée contre qui refuse d'exécuter l'assassinat commandé par le chef. 11 y a des fonctionnaires. Tous les dimanches, le secrétaire, assisté d'un comptable et d'un trésorier, fait la distribution des taxes prélevées, comme ou sait, sur le public, principalement sur les maisons de jeu ou de tolérance et tes prisons. « Le camorriste, dit Lombroso, était (peut-être est- il encore) le juge naturel des gens du peuple, il maintenait l'ordre dans le? bouges et les prisons, ne protégeant, bien entendu, que celui qui avait payé la taxe. »
N'y aurait-il pas à rapprocher de ce qui précède un
les influences ; si -vous lui résistez elle vous perd. Un grand seipjneur, syndic d'une ville du Midi, mais complètement ruiné par le jeu, trouve moyen de bien vivre sans aucun revenu. Chaque jour, il va l'aire un hoD dîner dans le premier restaurant de l'endroit, et jamais on n'ose lui présenter l'addition... Néanmoins, le voilà à la Chambre^ se rengorgeant, la poitrine bombée, la tête haute. Pair protecteur, craint, flatté, salué. Dans sa ville, c'est une puissance. On trouve en tout pays des gens de cette espèce, mais ils ne devraient pas tenir le haut du pavé. » [Lêttru sur Vitalie^ p. 242.)
passage de Diodore de Sicile, qui a trouvé des incrédules ? Cet auteur nous raconte qu'il existait en Egypte un chef des voleurs, que le métier du vol y était publiquement exercé, presque officiellement, et que les volés devaient verser au fisc de la bande une redevance fixe pour se faire restituer les objets soustraits. Thonissen (Droit criminel des peuples anciens^ t. I, p. 4 66) pense qu'il s'agit d'une bande d*Arabes nomades et pillards auxquels on payait, sous forme d'abonnement, comme cela se pratique encore avec les Bédouins de Syrie, une prime d'assurance contre leurs propres rapines. Mais n'était-ce pas tout simplement quelque camorra égyptienne? — Gela s'est vu de tout tenjps, seulement sur une plus grande échelle à une époque plus récente. La camorra par excellence, on peut l'accorder à M. Taine après l'avoir lu attentivement, c'est la Société jacobine, pieuvre aux mille bras, qui a étreint, étoufl'é, exploité la Révolution. Le fait est que, n'était le catéchisme étroit et faux, catéchisme enfin pourtant, de cette caverne de gouvernants-, l'assimilation serait parfaite *.
Voilà ce que je suis en droit de nommer la grande industrie criminelle. Elle est rare, car nos conditions sociales ne sont pas favorables habituellement à ce genre de grands magasins, à moins que, comme on en aurait bien le droit, on ne range dans cette catégorie certaines agences véreuses de chantage, de calomnie et de faux témoignages en grand, dont plusieurs procès retentissants nous ont révélé l'existence. Mais en revanche, on compte d'innombrables petites échoppes du crime, pour ainsi dire, composées d'un patron et d'un ou deux apprentis, d'un vieux lôcidiviste et de quelques jeunes larrons. Lombroso rem rrque fort justement à ce sujet que la pullulation dans
^ Sur la Mjiffia^ on trouvera des détails intéressants, et l'expli~ caiion politique de sa naissance ou de ses développements soas le «gouvernement impopulaire des Bourbons, daus Tintéressante et ins~ iructive brochure de M. Napoléon Golajanni sur la Delinquenza délia Sicilia,
une ville ou dans une nation, de nombreux petits groupes de malfaiteurs, réputés d*ailleurs peu alarmants, est un symptôme grave, bieù supérieur en gravité à la formation de quelques grosses bandes légendaires dont la foule s'épouvante. Ces dernières associations doivent leur existence au prestige malfaisant d'un seul homme , et peuvent disparaître avec lui ; mais celles qui naissent partout à la fols a révèlent la triste tendance, la maladie sociale du pays où elles surgissent ». G*est ainsi que, pour juger à quel point une population eSt naturellement industrieuse et laborieuse, et à quel genre de travail la portent ses aptitudes, il faut y avoir égard à la diffusion spontanée de la petite industrie, par exemple de la petite culture du sol, plutôt qu'aux spécimens de la grande, et ou y sera mieux édifié à ce sujet par le bruit des métiers de tisserands ou la vue des étables de paysans dans les campagnes que par la visite d'une ferme modèle ou d'une grande fabrique, créée peut-être par un étranger.
En somme, c'est à u ne corporation industrielle HUfi. ressemblent lës^sociélés de criminels, ce n'est pas^le moîns du monde à une tribu de sauvages^^ociété essentielleinent familiale et religieuse, où Ton entre par l'hérédité et non par l'élection, où tout est idole ou fétiche, sacré ou tabou; qui est beaucoup plus souvent pastorale et inofïensive que déprédatrice et guerrière, comme il y a nécessairement plus de pièces de. gibier que de chasseurs; qui, parfois, j'en appelle à Spencer et à Wallace, nous donne d'admirables modèles de vertu publique, de probité et de véracité, à nous faire rougir; et qui, môme lorsqu'elle vit de brigandage, de meurtre et de vol, pratiqués sur l'ennemi, est comparable à une armée permanente, si l'on veut, mais non à une caverne d'assassins. En vain Lombroso nous fait observer que les associations de malfaiteurs ont toutes un chef « armé d'un pouvoir dictatorial, qui, comme dans les tribus des sauvages (ajoutons, nous, comme dans les nations les plus civilisées et les plus démocratiques), dépend plus de ses talents per-
soDDels que de la turbulente soumission d'une majorité », je ne trouve pas la similitude bien frappante. Il me semble même que Tbabitude du tatouage, commune à beaucoup de malfaiteurs et à beaucoup de non-civilisés, et la vague ressemblance de Targot des bagues par quelques côtés avec les langues des Océaniens, des Américains ou des nègres, ne suffisent pas à justifier le rapprochement précédent. Nous allons le voir.
C'est un fait curieux, que dans certaines classes inférieures des populations civilisées, parmi les matelots et même parmi les soldats, mais surtout dans le monde des délinquants — jamais cbez les fous, remarquons-le, — on pratique par exception Tusage de se faire des incisions figuratives sur la peau. Est-ce un reste, conservé par atavisme, comme le veut Lombroso (disons, en tout cas, par tradition, car l'hérédité n'a rien à voir ici), du tatouage qu'on suppose avoir été généralisé chez nos grossiers ancêtres ? Il me paraît infiniment plus probable d'admettre que c'est Teflet, non d'une tradition dfts aïeux, mais d'une mode importée par des marins ou des militaires, à l'exemple des sauvages actuels avec lesquels ils ont éié en coniact. Aussi est-ce surtout chez les matelots qu'elle fleurit, et dans nos régiments français qui résident en Afrique, au milieu des Kabyles ou des Arabes. Ces peuplades, malgré les défenses du Coran, n'ont pas cessé de se tatouer (voir la Criminalité chez les Arabes^ par le docteur Kocher S p. 64 et s.). Cette mode a dû se propager chez les condamnés, plus rapidement qu'ailleurs, grâce à leur insensibilité cutanée si bien démontrée par notre savant auteur, et par suite aussi dejjongs ennuis de la prison. C'est parmi les récidivistes, en effet, qu'elle est le plus répandue. Neuf fois sur dix (sur 606 tatoués 489 fois), les dessins, les symboles, les lettres dont il s'agit sont tracés sur l'avant-bras, place plus commode pour l'opérateur et l'opéré; jamais au visage. Très souvent, c'est le portrait approximatif de la femme
i Paris, 1884.
LE TYPÉ CRIMINEL. 43
aimée, ou ce sont ses initiales, qui sont figurés de la sorte ; cela rappelle les chiffres entrelacés que les amoureux gravent sur les arbres. A défaut d'écorce d'arbres, ies prisonniers utilisent leur peau. D'autres fois, le tatoué porte le signe de sa profession, une ancre, un violon, une enclume, ou bien une devise où sa haine cherche à s'éterniser, parfois un phallus. . . Tout cela est un pur amusement ou de la passion désœuvrée ; c'est insignifiant ou inutile. Le malfaiteur ne cherche à produire aucun effet en s'amusant ainsi, en dessinant des figures de fantaisie sur des parties de son corps quMl cache habituellement. Mais quand le jeune Océanien, lui, soumet son corps tout entier et d'abord son visage, tout ce qu'il expose au regard de tous, à la cruelle opération que les rites de sa tribu lui imposent, il sait le motif sérieux qui le détermine et l'avantage sérieux qu'il poursuit. Sa religion, sa coutume, ce qu'il a de plus sacré, lui commandent ce courage pour frapper de terreur Tennemi, pour rendre fières de lui ses femmes, pour être scellé ineffaçablement à l'effigie de sa tribu*. Il ne reproduit sur lui-môme aucun objet extérieur; il trace de gracieuses ou caractéristiques arabesques qui s'harmonisent étrangement par leurs lignes avec ses formes corporelles. Le prétendu tatouage du malfaiteur, au contraire, consiste en images aussi étrangères à son épiderme que peuvent l'être les inscriptions d'un enfant au mur d'un édifice. Il est imitalif, nou expressif. Que peutil avoir de commun, sauf le nom, avec ce noble tatouage polynésien, par exemple, qui est une véritable œuvre d'art, incarnée à l'artiste, comme le rôle d'un acteur parfait ?
Passons à l'argot . Enc(^ un caractère. professionnel b ien marqué. Toute vieille profession a son argot particulier; il y a celui des soldats, des marins, des maçons, des chaudronniers, des ramoneurs, des peintres, des avo-
1 c Le tatouage, dit très bien Lombroso, est la première écriture du sauvage, son premier registre d'état civil. >
cffts même *, comme il y a celui des assassins et des voleurs. — Les fous, entre parenthèses, n'en ont point : nouvelle difl'érence importante à noter en passant. — Mais Targol, est-ce une langue spéciale? Nullement. Toute la grammaire de la langue ordinaire, c'est-à-dire ce qui la constitue, y est conservé sans altération, dit Lombroso lui-môme ; une.Jail)le p9rli.e du dictionnaire seulement est modifiée. Ces ^odificati onSj je le reconnais, ne sont pas sans rappeler vaguement le parler sauvage ou le parler enia&tiôi D'abord, les objets sont désignés par des épithètes, le bec de gaz l'incommode, l'avocat le blanchisseur, la casquette la couvrante. Puis les onomatopées abondent : tap, marche ; Hc, montre ; fric- frac, l'extraction de la prison. Enfin beaucoup de réduplicalions : toc-toc, toqué; ^y-/^, typographie ; ^i^î, Bicôtre ; coco, bébé, ami. Par là le type linguistique se trouve certainement abaissé d'un ou deux degrés, à peu près comme le champignon qui croît sur le chêne est d'une famille botanique bien inférieure à celle de cet arbre majestueux *. Mais au fond, le caractère dominant de l'argot, c'est le cynisme. Il n'est pas matériel et concret comme les langues primitives; il est grossier et bestial, et bestialise tout ce qu'il touche, trait parfaitement d'accord au reste avec le type physique de ceux qui le parlent. La peau s'y appelle cuir, le bras aileron, la bouche bec, inoxxxiv crever^. Il est avant tout, sinistrement gai;
> On dit que le client éclaire son homme d'affaires quand il le paie. Cette expression date de plusieurs siècles. Je lis dans Ranke au sujet des juges siciliens au seizième siècle : t Comme on donnait aux émolu menls le nom de chandelles^ on disait ironiquement que celui qui allumait le plus de chandelles afin que son juge pût hien découvrir la vérité, devait naturellement gagner son procès. >
* Dans l'argot français, soixante -douze synonymes pour ivresse et hoire.
3 Par ce côté, Vargot ressemble étonnamment au style de quelques romans contemporains, je ne parle pas des maîtres, où ce n'est pns le mot précis, mais le mot salissant qu'on choisit de préférence. Ce n'est point là du réalisme, mais du beî-lialisme. Et Ton ne saurait y voir qu'une invasion directe ou indirecte de l'argot dans la liitéra-
il consiste en une collection de hideux traits d'esprit fixés et monétisés, métaphores salissantes, mauvais jeux de mots, etc. Atoir un polichinelle dans le tiroir, cela signifie être enceinte ^ Mais la langue du sauvage est tout autre, toujours grave môme dans sa férocité, jamais ironique, jamais plaisante, ne cherchant point à salir Pobjel dû sa pensée, simple et rurale dans ses métaphores, abondante en formes grammaticales, originales et parfaites*.
Ajouterai-je enfin que la littérature des criminels, dont Lombroso nous donne desTcHantillons fort intéressants, ne ressemble pas plus à celle des peuples primiti fs au*un fruit gât é n'a le goù lTcl'un iruu verF? Mais je n'aborde pas7 faute de temps, ce curieux chapitre. Je ne dirai rien non plus des observations graphologiques faites sur récriture des délinquants; les assassins, paraît-il, se sfgnaleraient — comme en général du reste, toutes les personnes énergiques — par le prolongement net et accentué de la barre du t. par Tair d'élancement libre et facile de toutes leurs lettres, ainsi que par les complications hiéroglyphiques de leur signature; les voleurs se reconnaîtraient au caractère mou, effacé, un peu fémi»
ture. Veut-on savoir commeal on juge nos pornographes à l'étranger ? c De ces bas-fonds où s'élabore Targot, dit Lombroso, au sommet de la république des lettres, il y a un abîme, principalement en Italie, où plus qu'en aucun autre pays d^Ëurope, les beaux-arts et la liuérature hrilleut par leur chastelé. ^n France d'abord et, par ricochet ensuite, en Angleterre, le triste miasme des bagnes et des maisons de prostitution, dignes conjoints, va pénétrant dans les lettres ; mais c'est un phénomène isolé, peut-être exceptionnel, explicable par les continuelles révolutions de cette noble nation, par les bouleversements qui ont soulevé les plus basses couches. > Si la réserve et la pureté de la littérature italienne ne sont pas ici quelque peu surfaites, il n'est pas dilficiie, à mes yeux, d'en trouver la cause dans cette profusion de purs chefs-d'œuvre que ce peuple artiste a toujours sous les yeux comme un perpétuel sursum corda.
* N'être pas méchant^ cela veut dire êlre un imbécile. Celte expression a passé dans bien d'autres milieux.
* Sir John Lubbock, Origines de la civilisation^ p. 410. Germer ÇailUèf^ ^ C**, éditeurs, V. aussi Whilney,
nia do leur façon d'écrire. Et, à ce sujet, comme il est bien possible que le lecteur soit tenté de^readre les graphologues pv)ur des astrologues ou des chiromaaciens, je ferai remarquer que des expériences récentes faites à la Salpêtrière sur des hynoptiques, dont récriture se dénaturait chaque fois qu'on leur suggérait une nouvelle personnalité, sont venues confirmer d'une manière frappante certaines lois formulées dans les traités de graphologie. (V. le compte rendu de ces expériences, avec pliinches à l'appui, dans la Revue philosopàique d'avril 4886.)
En r<^sumé, malgré des ressemblances anaiomiqncs et physiologiques, mais non sociologiques, incontestables avec le sauvage préhistorique ou actuel, le crimineln'est pas un sauvage, pas plus qu'il n'estlin /ouLTli est un monstre, et comme bien des monstres, il présente des traits de régression au passé de la race ou de Pespèce, mais il les combine différemment, et il faudrait se garder de juger nos ancêtres d'après cet échantillon^^ Que nos ancêtres, à nous-mêmes peuples civilisés, aient dû être primitivement de vrais sauvages, je ne le conteste pas , quoique les plus anciens documents nous les montrent à l'état de simple barbarie avec les mêmes formes corporelles que nous, plus belles seulement; mais il y a de bons sauvages — Wallace, Darwin, Spencer, Qualrefages nous les ont fait aimer — et, quand môme, parmi les sauvages actuels, les bons représenteraient une infime minorité, ce qui n'est pas, il ne nous serait pas moins permis de conjecturer avec vraisemblance que nos premiers pères étaient du petit nombre de ceux-ci.
O n sera porté à le penser, c'est-à-dire à supposer que n ous ne nais s oi^s pflf^ ^" ui^YgDpje jiyecjdes^jtitudes bien plus morales que celles de nos aïeux, si Ton observe
que ie progrès moral des sociétés en traia de se civiliser
es t beauc oup plus lent et plus douteux que leur progrès i DJLellectuei retrquaDgirës't reel'j c"onsiste plutôt eu uae transformation socialement avantageuse de l'immoralité qu'en une véritable moralisation iadividufîlle- Hailleurs, à mesure que les effets vraiment moralisateurs de la socialisation croissante commencent à pénétrer jusque dans le sang des nations ou des classes les plus civilisées, c'est-à-dire depuis longtemps régnantes, ces nations ou ces classes ne tardent pas à èlre recouvertes et résorbées par la fécondité toujours supérieure des classes sinon des nations, inférieures. Tels sont les effets moraux de la sélection naturelle appliquée à nos sociétés. L'amélioration morale n'a donc guère le temps d'y faire travailler rbérédité à son service et de s'y consolider en instincts profonds et indestructibles attestés par une refonte du crâne et des traits; et, par suite, le bien qui s'y opère et qui même s'y développe, est dû à des causes beaucoup plus sociales que vitales, à une action prolongée, paisible, sédimentaire, de l'éducation et de l'exemple, dont, par malheur, le jaillissement brusque des faits politiques ou militaires vient à chaque instant rompre les couches. Qu'on réfléchisse à l'utilité, j'allais dire à la nécessité du mensonge, de la perfidie, de la dureté de cœur pour réussir dans une élection, sur un champ de bataille, dans un congrès de diplomates !
Gela ne veut pas dire que je conteste l'apparition par atavisme, par ricochet héréditaire à grande distance, des caractères ou de quelques caractères propres au délinquant-né; il faut bien que la vie emprunte quelque part les éléments^des nronstruosités accidentelles qui lui échappéntXet, où-les prendrait-elle, si ce n'est dans la mémoire de ses compositions passées^ à moins que ce ne soirdans le trésor, rarement ouvert, de son imagination créatrice, ce qu'elle fait quand elle enfante un génie, non
quand elle excrète un monstre, un criminel ou un fou? Mais ce.ixue je^CQUtesJte^ c'est que la délictuosité du délinquant-né se trouve expliquée par là. C'est ainsi que l es femm es présentent aussi avec le^ criminel d e naj^s - ''S!l£!^A*^l-^^ïï)i^^*"^^g frupppntftg, m qui ne les empêche pas djôlre quatre fois moins portées au crime j^ueTB— hommes, et je pourrais ajouter quatre fois plus portées au bien. « Sur les soixante récompenses décernées en 4880 par la commission du prix Montyon, quarante-sept ont été méritées par des femmes*. » Elles sont plus pros gnathes que les hommes, néanmoins (Topinard), elleont le crâQe moins ^^olumiDeux et le cerveau moins lourd, même à taille égale, et leurs formes cérébrales out quelque chose d'enfantin et d'embryonnaire : elles sont moins droitières, plus souvent gauchères ou ambidextres : elles ont, s'il est permis de le leur dire, le pied plus plat et moins cambré ; enfin, elles sont plus faibles des muscles, et aussi complètement imberbes qu'abondamment chevelues. Autant de traits communs avec nos malfaiteurs. Ce n'est pas tout. Môme imprévoyance en elles, même vanité, deux caractères que Ferri signale avec raison comme dominant chez le criminel : en outre, même stérilité d'invention, même penchant à imiter, môme mobilité d'esprit qui simule à tort Timagination, même ténacité souple du vouloir étroit... Mais la femme, en revanche, est éminemment bonne et dévouée, et cette seule différence suffirait à contre-balancer toutes les analogies qui précèdent. Mais, de plus, elle est attachée à sa tradition familiale, à sa religion et à ses coutumes nationales, respectueuse de l'opinion. En cela aussi, elle s'écarte profondément du criminel, malgré quelques superstitions parfois survivantes chez celui-ci; et en cela, au contraire, elle se rapproche du sauvage, du bon sauvage auquel en effet elle ressemble bien plus que ne lui ressemble le criminel. Nous ne devons pas en être surpris, ayant appris des naturalistes à quel point le
* Delaunay, Mevue scienti/ique, 1881.
moule antique de la race est toujours fidèlement gardé paTTè sexe fémiuïn7êl 'sâcTiànTâTaTIIéurs que la civilisa tioù^ est gho s e igsgrentîéTIement masculine par ses causes et ses résultats. Par ses causes, puisque les inventions dont elle se compose ont à peu près toules pour auteurs des hommes ; par ses résultats, puisqu'elle a visiblement pour effet d'accroître, au profit de Thomme, la distance des deux sexes. Sijlonc nous voulons nous faire une. idée^e^nos premiers pères, c'est la femme et non le meurtrier ou "le voleur d'habitude, qu'il nous faut regarder. En elle, comme en un miroir vague et embellisFânt, mais pas trop infidèle peut-être, nous retrouvons l'image passionnée et vive, inquiétante et gracieuse, dangereuse et naïve, de la primitive humanité. Mais précisément, ce qui fait son charme et même son innocence» ce qu'elle a de meilleur, moralement, n'est-ce pas ce goût de sauvageon qui persiste en elle en dépit de toute culture, après tous les brevets de capacité simple ou supérieure ? Ne nous pressons donc pas trop de décider, sans plus ample examen, que nos crimes nous viennent de nos aïeux et que nos vertus seules nous appartiennent *.
* Dans sa réponse a ma critique, • la plus habile et la plus pro* fonde >, dit-il, de toutes celles qui ont paru sur sou Uomo delinquente, — réponse malheureusement trop longue pour être insérée ici, maif^ré son importance, — M. Lombroso écri t au sujet du passage ci-dessus : c Sans doute la femme présecte une plus grande analogie avec Thomme primitif, et, partant, avec le malfaiteur ; mais sa criminalité n'est pas inférieure à celle de Thomme, quand la Droslitulion vient s'y joindre. • A celaj^AÏJCûp^iqué : « Quant à la criminalité des femmes, je maintiens qu^eïïe est inférieure à celle des hommes, nonobstant la prostitution. Si dans les chiffres de la délictuosilé féminine, on prétend comprendre ]es courtisanes, je me demande pourquoi on ne comprendrait pas dans les chiffres delà délictuosilé masculine, non seulement les souteneurs, mais encore les débauchés, les Joueurs, les ivrognes, les paresseux et les déclassés de notre sexe. T.^ prngtirniinn à vrai dire, c'est l'alc(olisme, le parasitisme et le paupérisme féminins." TJneTerrmrcTjtrr s'y ivre, par tainlesse et paf~|rarésse, est sur la pente du délit, comme l'homme qui, par oisiveté et lâcheté, s'adonne à l'ivrognerie ou à la mendicité plus ou moins dégradante. Mais ne confondons pas les
Mes critiques ne portent, on le voit, que sur Tinterpré talion donnée par Lombroso aux caractères physiques ou autres si fréquemment présentés par les malfaiteurs. Mais elles n'entament en rien la réalité du type criraineî. Seulement, il nous reste à expliquer à notre tour ce que nous entendons par là. Tâchons donc de classer ce type parmi les autres entités de môme nom qu'élabore ou collectionne Tanthropologiste, cet ontologiste sans le savoir. On peut, ce me semble, distinguer deux sens du mot type. Gomme exemple du premier on peut citer VHomme américain de d'Orbigoy, de même que, comme exemple du second, VUomo deiinquente. Dans le premier, on entend par là l'ensemble des caracières qui distinguent chaque race humaine ou chaque variété et sous-variété nationale d'une même race ; on dit ainsi le type anglais ou allemand, le type espagnol, italien ou français, le type juif ou arabe. Est-ce à dire que ces divers traits distinctifs se rencontrent toujours chez les nationaux des divers peuples dont il s'agit? Non; rassemblés au complet, ils y sont clairsemés ; à l'état fragmentaire, ils n'y sont que très fréquents. Mais ce n'est pas là une objection sérieuse contre la vérité des schèmes formés de la sorte, ni contre la réalité de leur objet. Vérité abstraite, réalité profonde qui consiste dans une tendance plus ou moins manifeste, plus ou moins énergique de la race ou de la variété en question livrée à elle-même, si nul croisement ne l'entrave, à propager de préférence par hérédité le groupe total de caractères qu'on dit lui être propre, à le rendre de plus en plus fréquent et enfin exclusif de tout autre, comme si elle ne trouvait que là son équilibre stable, stable momentanément.
C'est dans un sens tout différent qu'on dit le type du
conditions du délit avec le délit lui-même. Sans la prostitutioo, en effet, le contingent des femmes dans la statistique criminelle serait, moindre encore, comme celui des hommes serait encore plus fort sans rivroguerie, le jeu et la débauche. Ce serait donc faire double emploi que de la compter à part, •
pêcheur, du chasseur, du paysan, du marîBu du.Jl.oldal, du juriste, du poète. Celte nouvelle acception du même terme est pour aioSÎ dire transversale, perpendiculaire à la première. De même que, en voyageant, on reconnaît un Anglais, un Arabe, un Chinois, comme tel, à quelque profession ou à quelque race qu'il appartienne, de même, d'un bout de TEurope ou du monde à l'autre, ne reconnait-on pas un paysan, un militaire, un prêtre, comme tel. quelle que soit sa race et sa nationaliié? Cette impression, en général, est confuse, et on ne Fanalyse pas ; mais Texemple de Lombroso et de ses collègues, qu'il reste à suivre, montre qu'elle est susceptible d'un degré inattendu de précision anatomique, physiologique. Et il ne faut pas qu'on se méprenne sur la portée de ma pensée, sur la profondeur des similitudes qui constituent, je crois, les types professionnels ou sociaux reoonnaissables, à peu près les mêmes, à travers les races souvent les plus diff'é rentes. J e ne me b orne pas à dire qu'il y a des habitudes musculaires ou nerveuses identiques, nées (par imitation) de la routine d'un nièmc m éiier, et capitalis ées, pour ainsi parler, en traits physiques acquis, surajoutés aux traits physiques inuésr'Je suis persuadé, en ouïr-, que certains caractères anatPiniipies apportés en naissant, d'ordre exclusivement vital et Viulleinent social dans leurs causes, formés par généraliou seulement et ôû l'imitation n'entre pour rien, font partie aussi du signalement moyen propre à chaque gronde profession, sinon à chaque grande classe sociale. Ce n'est pas sans raison qu'on dit d'un homme: il à' Je physique de son emploi, il a la figure d'un militaire, d'un magistrat, d'un membre du clergé. Voilà pour le visage ; mais pourquoi n'en serait-il pas de même du corps ? Si l'on essayait sur des centaines ou des milliers de juges, d'avocats, de laboureurs, de musiciens, pris au hasard el en divers pays, une série de mesures et d'expériences crûuiométriques , algométriques , sphygmogiaphiques, graphologiques, photographiques, etc., analogues à celles de Lombroso, sur des centaines ou des milliers de
criminels, il est extrêmement probable qu*on arriverait à constater des faits non moins surprenants ; à savoir, par exemple, que les avocats en général, principalemcut les avocats distingués, les avocats nés en quelque sorte, — faisant pendant aux criminels nés, et nés pour défendre ceux-ci, — ont, en moyenne, la taille, le poids, lu capacité du crâne, supérieurs ou inférieurs de tant de centimètres, de tant de grammes, de tant de millimètres cubes à la taille, au poids, à la capacité crânienne de lu moyenne des autres hommes appartenant à la même race et au même sexe. On découvrirait encore que, chez les ouvriers adonnés à tel métier, et y réussissant^ la proportion des gauchers ou des ambidextres diffère de la proportion ordinaire, et que la différence est exprimable en chiffres ; que leur sensibilité à la douleur, au froid, à la lumière, aux variations électriques, a son degré propre, général et permanent jusqu'à un certain point; qu'ils sont plus impressionnés par la vue d'un bon verre de vin que par celle d'une jolie femme, on vice zersa. ainsi qu'il résulterait des battements comparés de leurs pouls enregistrés par le sphygmographe; et ainsi de suite jusqu'aux nuances intellectuelles et morales les plus fugitives *.
Je préjuge, on le voit, les résultats que donnerait pro bablement une vaste collection d'études anthropologiques conduites suivant la méthode des savants criminalistes dont je parle, et l'appliquant à tous les métiers comme ils l'appliquent au métier du crime. Mais quoi
» V. Afanouvrter, le poids de l'encéphale, Revue scientif., 2 juin 1882. « Le volume de la tête suivant les classes et les professions. • — 1 Brdca a mesuré diilerents diamètres et courbes de la tête chez tous les élèves en médecine et chez un nombre égal d'infirmiers de l'hospice de Bicêtre. Il a constaté que tous les diamètres et toutes les courl)es étaient en moyenne sensiblement plus grands. . . » D'autres renseignements du même genre ont été recueillis auprès dos chapeliers de Paris, — pourquoi pas aussi bien auprès des cordonniers et des tailleurs? Je ne veux pas outrer la portée de telles recherches, encore moins celle des conclusions qu'on pourrait en tirer prémaJurément el non sans idée préconçue. J'indique un germç à développer.
de plus naturel que celle supposition ? Pourquoi la carrière criminelle aurait-elle seule ce privilège de posséder iin' ^E ^ viiqûe '^a'r'àclêns tique, dont les aut res carrières ser aient dépourvues .? Au cou traire, il y a lieu de penser, â priori, que le signalement anthropologique de celles-ci doit être plus accentué, car la première se recrute un peu partout beaucoup plus indifféremment que les autres, et elle exige des aptitudes beaucoup moins spéciales. Si donc le lecteur juge que le portrait générique à la Ualton, donné par Lombroso, de V homme délinquant y est suffisamment net et précis, il devra présumer, à fortiori, qu'un portrait générique aussi vivant de l'homme pêcheur, de rhomme chasseur, de l'homme laboureur, de l'homme marchand, etc., est possible et attend son photographe. — On voit rinlérôt imprévu de ce gros volume bourré de chiffres assez mal en ordre et de documents humains repoussants.
Si Lombroso, se plaçant à ce point de vue, avait songé que son type criminel, après tout, n'est qu'un type professionnel d'une espèce singulière et singulièrement ancienne, il aurait peut-être moins souvent opposé son uomo delinquente à l'homme normal, cpmme si les caractères physiques distinctifs du premier en faisaient un phénomène à part au sein de l'humanité honnête, supposée homogène. Il aurait choisi parfois des termes de comparaison plus précis et plus avantageux, plus propres à faire ressortir les singularités de la variété anthropologique, disons mieux sociologique, qu'il découvrait. J'aurais bien voulu voir l'homme délinquant opposé à Vhomme savante à Vhomme religieux, à Vhomme artiste. Il eût été curieux surtout de le voir comparé à l'homme vertueux^ et d'apprendre si celui-ci est l'antipode du délinquant au physique comme au moral, si par exemple les personnes qui obtiennent le prix Monlh3''on chaque année ont en majorité la tête longue plutôt que ronde, les bras courts plutôt que longs, le front découvert, l'oreille effacée, la mâchoire faible, en même temps que la sensibilité à la douleur remarquablement vive et non obtuse, et le pouls
64 CRIMINALITÉ COMPAKÉU«
plus agité par une image d'amour que par une perspective d'ivresse. . . et si, sous tous ces rapports, elles s'éloignent autant que les malfaiteurs de la moyenne des hommes civilisés, mais en sens inverse.
L qmbroso s e défend assez mal contre l'objection qui lui est faite : t Comment pouvez-vous parler de type criminel quand, d'après vous-même, soixante criminels sur cent n'en présentent point 4es caractères ?» Il répond simplement que la faible proportion des Italiens présentant le type de leur race ne donne à personne le droit de nier le type italien, encore moins le type mongolique, etc.. Il y aurait fort à dire contre cette confusion des deux sens du mot type disliogués par nous. Mais, à notre point de vue, il aurait pu répondre à ses adversaires : non seulement il n'est pas vrai que mes rechercbes soient sans portée sérieuse, parce qu'elles aboutissent au résultat que vous savez; mais elles sont doublement instructives. En effet, malgré la non-conslance du type criminel chez les malfaiteurs, il n'en est pas moins très réel au sens cidessus expliqué ; et, en outre, le degré de sa fréquence, mesuré par les chifl'res proportionnels que j'ai soin de donner, révèle ou contribue pour sa part à révéler le niveau de notre état social et la hauteur à atteindre encore. Dans les sociétés à castes fermées, où ce n'est point par imitation pure et simple, mais bien par imitation forcée, assujettie à la génération, que se^ transmettent les divers métiers, agriculture, commerce, armes, sacerdoce, 11 est certain que le type professionnel avait peu de chances de se produire fréquemment chez les personnes vouées à la profession correspondante; et cette fréquence a dû s'accroître à mesure que, le principe social pifr s'afïranchissant de la vie, aux castes se sont substituées les corporations, puis les administrations librement recrutées, et môme, spécialement, aux clergés mariés, les clergés célibataires. Le type jésuite, par exemple, est bien plus répandu et plus permanent parmi les pères de la compagnie de Jésus, qu'il ne le serait si cet ordre célèbre, comme celui des brahmanes, s'était
propagé par filiation naturelle. L'idéal serait, dans la direction où courent nos sociétés di-puis l'ère moderne, que nulle barrière factice ne s'opposât au meilleur emploi possible des vocations individuelles. Alors, dans chaque profession, il n'y aurait que des gens nés et jùs-" qu'à un certain point conformés pour elle ;,et substitués de la sorte aux types etliniques qui auraient perdu chaque jour de leur importaûce, les types professionnels deviendraient la classification supérieure de l'humanité. En sorte que, après avoir fonctionné au service du principe vital de génération et d'hérédité, au temps des castes, le principe social d'apprentissage et d'imitation se le subordonnerait, comme il convient. — Il en serait de même du métier qui consiste à vivre aux dépens de tousTês autres sans leur rieri rapporter. Le criminel né des nouveaux criminalistes, c'est donc le criminel unique de l'avenir, récidiviste endurci et indomptable; il émerge déjà du flux montant des statistiques criminelles comme le monstre à frapper, comme l'écume à rejeter, comme la seule des conformations physiques et psychologiques qui se refuse absolument à l'assimilation sociale — actuellement du moins— et dont l'élimination s'impose. Par là nous apparaît son importance, et l'intérêt de curiosité, sinon de sympathie, qui s'attache à sa description exacte et complète '.
1 Dans une communication adressée à la Société de psychologie physiologique, présidée par M. Chareot, M. Garofalo. après avoir apporté sa part d^observalions personnelles à la thëurie du type criminel, fait ses réserves au sujet de rinterprétation conjecturale que nous venons d'en do:iner. « C omment expliq uer, dit-il nolaniinent, quejes cara ctères ps^x holopriqucs et physiologiques du criminel né se rencontrent si peu fréquemment dans les vrais délinquants de profession^ les pir^^ockets par exemple? Ce sont pourtant les récidivistes les plus eudufcîs, les incorrigibles par excellence, p endan t que des crimiiLfiJs pré sentant les caractères les plus saillants du type n'ont presque jamais le temps de devenir habituels. Ils. frappent souvent, dès. le commencement, un grand coup qui les mène tout droit au bagne ou à r^cïïaïaùd; et, en tout cas, ce sont prérisément ceux auxquels le crime ne rapporte généralement pas autre chose que l'assouvissement d'un instinct féroce. » Je vois pai cette objection que je me suis peut-
Peut-être cependant y aurait-il une conclusion plus consolante à dégager de ce qui précède. Clas sé comm e nous venons de le faire, le type criminel ne nous laisset-il^as soupçonner sa nalure relative et, c[iir'sait, pa§^gère? Si, en effet, il y a quarante bii cinquante ans, on avait soumis les employés des messageries ou des télégraphes aériens, ou de toute autre administration disparue, aux expériences et aux observations de Lombroso, on aurait trouvé un type physique spécial à chacun de ces métiers, en ce sens que sa présence y aurait été reconnue plus fréquente que nulle part ailleurs. On aurait donc été, dans une certaine mesure, en droit de dire qu'il y a des conducteurs-nés de diligences, par exemple. Gela n*empèche pas que le jour où la locomotive et le télégraphe électrique ont été inventés et répandus, les véhicules et les télégraphes incommodes d'autrefois ont cessé d'être fabriqués. Je ne veux pas insinuer par là qu'il serait aussi aisé, moyennant quelques découvertes nouvelles, de supprimer, en la remplaçant avantageusement, la carrière du crime. L'espoir pourtant n'en est pas tout à fait chimérique, comme
être mal expliqué. J'ai entendu dire que le criminel-né était eulrainé par une vocation véritable vers la carrière du crime, comme le mathémalicicn-né vers les mathématiques, et que cette vocation-là se reconnaît souvent dès le premier méfait, sans qu'il soit besoin d'autre pieuve. Quant aux artistes dévoyés qui se consacrent par paresse à d'in^éjQiejix petits larcins, ils ont choisi ce métier comme ils en arraient choisi un autre quelconque aussi lucratif et peu occupant, et, s'ils lui restent fidèles, c'est qu'une fois pris dans cet engrenage ils n'eu peuvent. pjiis sortir. — Du reste, M. Garofalo reconnaît que lexislence de nos tyj)cs professionnels c n'est pas invraisemblable •• *
nous le verrons peut-être. Il nous suffira de dire, pour i le mv^raeut, que la supposition d'où nous sommes partis ci-dessus, celle de vocations naturelles pour certains modes particuliers d'activité sociale, demande à être rectifiée ou précisée. L a n ature , en diversifiant ses thèmes propres, n'a nul égard à îeûf emploi possible paj la société. Aussi n'y a-t-îl de prédestinations vraiment naturelles que dans un sens très large où plusieurs métiers indifTéreinment peuvent être compris. Dans ses profondes recherches sur l'hérédité et la sélection dans l'espèce humaine, M. Alphonse de Candol ie fait cette remarque à propos des aptitudes scientitiques. Et, certes, si elle est vraie pour celles-ci, à plus forte raispn doitelie l'être pour la plupart des autres. « L'homme doué, (lit-il, d' une forte d ose de persévérance, d'atteblîOD, Tle j u gement, .sans beaucoup* ^e "défïciTs d'à ns les au très. Jacultés, sera jurisconsulte, historien, érudit, naturalis.le, chimiste, géologue ou médecin, selon sa volonté, déterminéepar une fotile de circonstances... Je crois peu à la nécessité de vocations innées et impérieuses pour des objets spéciaux, excepté probablement pour les mathéroatig^ues. Ce n'est pas, comme on le voit, nier l'influence de l'hérédité, c'est la considérer comme quelque chose de général, compatible avec la liberté de l'individu *. » Peut-être M. de GandoUe s'exagère- t-il ici l'indétermination des innéités. I l sem ble oublier que, parmi tous les naodes d'activité expérimentés ou observés par nous, il en-est toujours un, et presque toujours un seul, où se fi xe no tre préférence ; et comme, à mesure que notre champ de tâtonnements préliminaires s'étend par le progrès des communications, nous approchons du moment où il embrassera le domaine entier des carrières existantes à une époque donnée, cela revient à dire qu'il y a toujours, ou presque toujours, à chaque instant de l'histoire, une carrière précise, une seule, naturellement
* Histoire des sciences et des savants depuis denx siècles* [Genève, Georg. éditeur, 1885.}
58 CBIMINALITÉ COMPARÉB.
correspondante à chaque variété individuelle, et Taitirant exclusivement si rien ne s'oppose à ce choix. Il n'en faiît pas davantage pour expliquer la présence fréquenU' de cette varié«:é ou d'une variété voisine parmi les personnes adonnées à cette carrière, et la statistique, en signalant cette fréuuence. ne fera que révéler, suivant I sa coutume, l'action d'une cause constante au milieu de causes variables, à savoir une influence permaucule d'ordre naturel, mêlée aux influences muiiiples et multiformes d'ordre social qui poussent à l'adoption de la voie dont il s'agit. La réalité du type ainsi dégagé est donc certaine. Mais^.^mème temps, il ne faut pas plus, oq le voit, que le passage d'un état sôciârà un autre, c'eslà-dife qu'un changement suiVenu Tîan's le nomhre, la nature et les avantages ou les risques relatifs des divers métiers, pour faire dévier sensiblement la ligue de toutes les vocations, même les plus décidées^ ïl n'est^3oîîc pas permis d'affirmer que tel homme, aujourd'hui voué au crime fatalement, Teût toujours été et le sera toujours, parce qu'il est criminel de naissance. Iifii:;âûûlijS*.,sauf quelques monomanes d'incendie ou de meuitre, ou quelques kleptomanes, qu'il faut se garder de cou foudre avec les criminels-nés, personne ne naît tout exprès pour tuer^ brûler, violer et voler son prochain. S'il eût exibié des anthropologistes dans TAihènes d'Alcibiade, il ne leur eût pas été mal aisé d'esquisser les linéaments typiques du pédéraste-né, de celui qu'une impulsion organique et irrésistible semblait précipiter, dès le berceau, dans cette aberration nationale de Tinstinct sexuel. Ils n'étaient point rares, les Athéniens voués à celte habitude enracinée, comme nos récidivistes à celle du vol ou du meurtre. Nous savons pourtant que ce vice houleux, avant d'être devenu une tradition, j'allais dira uue institution attique, avait commencé par être une mode importée du dehors, et qu'il a fini par s'en aller comme il était venu. Il ne faut donc pas trop se hâter d'expliquer physiologiquement ce qui peut-être a une explication en grande partie sociale. '
A voir dans V Histoire de la Révoluiiony par M. Taine, le paroxysme de criminalité à la fois violente et cupide atteint par certains terroristes, Carrier, Lebon et autres» OQ les prendrait pour des criminels-nés de la plus belle eau, quoique Tinfluence de Tesemple ambiant suffise assurément à expliquer tous leurs actes, comme le resta de leur existence Ta souvent prouvé. Pourtant, dans leur phase horrible, il est tel trait qui épouvanterait Laeenaire ou attendrirait un Fidgien : par exemple, l'exécution, sous les yeux de Carrier, d*un enfant de treize ans qui, « déjà lié sur la planche, mais trop petit et n'ayant sous le couperet que le sommet de la tôte, dit à Texécuteur : Me feras-tu beaucoup de mal (t. III, p. 288)? » — Autre exemple. On sait les rites cruels des anciens Aztèques, leurs sacrifices humains par milliers, leurs idoles barbouillées du sang des victimes, leurs continuelles effusions de sang au temple et à domicile dans l'habitude de la vie. Eh bien, l'Indien, qui descend directement de ce peuple, est, selon Biart {les Aztèques^ p. 464), le plus doux, le plus inoff'ensif, le moins féroce des hommes. Les mœurs de leurs ancêtres n'étaient donc pas en efiet de la race, qui n'a pas changé, mais un produit de leurs croyances religieuses, fortuites eu partie, qui auraient bien pu être différentes puisqu'elles ODt changé depuis lors.
M. Ferri lui-même nous fournit une considération à
l'appui de notre idée. Pour répondre à l'objection que le
type criminel se remarque, bien rarement, il est vrai,
chez des gens honnêtes ou du moins sans condamnatit n
judiciaire, il observe avec raison que la criminalité
in née peut rester latente, et (me les criminels-nés, aux-'
quels l'occasion ae commettre un liTÎUaô a mauqué, ftrnt
pen da nt aUl^ m'ili imël^ d'o ceaston qui ne sont point nés
p our le crim e. « Da^s les individus des classes élevées^
dit-il encore, les instincts criminels peuvent être étouffés
par le milieu (richesse, pouvoir, influence plus grande de
Vopinion publique, etc.). I^es instincts criminels se dissi-
mulent sous des formes voilées, évitant le Gode pénaL
Au lieu de tuer avec le poignard, on poussera sa victime en des entreprises périlleuses ; au lieu de voler sur la voie publique, on trichera au jeu de Bourse; au lieu de violer, on séduira et on abandonnera sa victime... » Lombroso lui-môme ne parle pas autrement. A propos des associations de malfaiteurs, ne nous dit-il pas qu'elles diminuent dans les pays civilisés, < mais se transforment en associations équivoques, politiques ou de commerce ? » Que de sociétés anonymes, que d'agences, que de comités, qui sont des collections de bandits, mais de bandits mitigés par la culture I Le savant professeur se plaît à assimiler les courtisanes aux délinquants, et à voir dans les maisons de tolérance l'équivalent féminin des maisons de correction. Soit. Eli bien, parmi ces réclusionnaires d'un genre à part, il lui serait facile d'établir aussi deux catégories bien tranchées, plus nettes à coup sûr que les deux catégories correspondantes du monde criminel, à savoir les prostituées d'occasion et les prostituées-nées. Cependant, celles-ci mêmes, qu*un tempérament spécial, le plus spécial, certes, et le plus impérieux de tous les tempéraments, semble prédestiner aux bouges, y seraient-elles jamais entrées sans les conditions ou les rencontres sociales qui les y ont poussées en réalité? Non ; plus heureuses, mariées, et restées ce qu'on appelle honnêtes, elles auraient pu être, sans que le diable y perdît rien, des boutiquières très achalandées, des femmes dites légères, ou coquettes, ou charmantes, dont le salon n'eût pas désempli, et de ravissantes actrices. — Nous venons d'indiquer ainsi la voie ou les voies multiples par lesquelles l'atténuation du virus criminel, pour ainsi, dire, peut être obtenue à la longue. Cette atténuation, tout à fait analogue à celles dont s'occupe M. Pasteur, comporte une série dî phases graduelles. Le vol avorté devient escroquerie ou abus de confiance, puis jeu de Bourse ou spoliation de l'adversaire, colorée du nom de mesure politique, enfin ce qu'on nomme habileté ; le meurtre avorté devient duel déloyal, puis calomnie ruineuse ou 1
dénonciation mortelle, enfin, énergie, hardiesse et sangfroid. A force de se diluer, donc, le virus linU souven t par devenirlin utile fermënT,êin'ne seraFt pas difficile, en effet, de découvrir au fond des choses sociales les plus fécondes et les plus civilisatrices, ambition, cupidité, galanterie, courage, la sève et la saveur d*instincls sauvages lentement adoucis. Enfin, dans son chapitre si intéressant sur la criminalité des enfants, Lo mbroso rem arque com bien les instincts criminels sont fréq uents à^et âge, mais avec "(juelle faVilité ib dispar aisse^^ ^r^ grajide partie.. sous. Uçi 11 uence d'une bonne éducation^ ajoutons d'une bonne chance. Si pourtant l'enfant est mal élevé et malheureux, elles persistent chez Tadulle; et, dans ce cas, on peut continuer à les dire innées, car en fait elles le sont. Mais cette persistance, due au milieu social, n'équivaut-elle pas à leur acquisition sociale? — Changez les conditions, s'il se peut, de la société, bien plutôt que son système de pénalité, et sa criminalité se modifiera. Sur cette conviction fortement motivée [Nuovi orizzonliy 3« édil., p. 345 et s.) repose au fond la théorie de Ferri sur les SostUutivi penali, sur les équivalents de la peine, autant vaut dire sur les équivalents du crime.
Il n'est donc pas vrai que le crime, même réduit à un minimum numérique, soi-disant irréductible et assignable d'avance, ait été placé, dès l'origine, à la manière de l'amour , pour parler comme un chœur antique , « parmi les forces éternelles et divines qui meuvent ce monde ». Son origine est historique avant tout, son explicatiou est avant tout sociale. Mais, en attendant qu'il disparaisse un jour, les variétés de la nature humaine dont il s'alimente aujourd'hui et qui. réunies, composent son type, n'auront point disparu pour cela. Elles se seront dispersées et réparties entre d'autres types. En attendant, — et je crains bien que l'attente ne soit longue, — le type qu'elles forment ne perd rien de sa réalité, parce que sa permanence indestructible doit être réputée très contestable*