‹ La criminalité comparéeChapitre 6 sur 43 · SIÈCLE · texte numérisé non relu

SIÈCLE

D'ordinaire, les volumes annuels de statistique envoyés aux tribunaux par le ministre de la justice s'ensevelissent daos les coins des greffes ou des parquets. Il n'en a pas été de môme, nous l'espérons bieo, de ceux qui, relatifs à Tannée 4880 spécialement, sont précédés d'un rapport sur la statistique comparée du dernier demi-siècle, avec tableaux, cartes et courbes graphiques à Tappui. Cet incomparable document, déjà loué unani«mement par les criminalistes et les moralistes du monda entier, et dû à notre éminent statisticien M. Yvernès. a répondu pleinement aux espérances que faisaient naître, il y a plus de quarante ans, les premiers volumes des Comptes rendus de la justice criminelle et civile. Cournot, le pénétrant critique, écrivait à cette date reculée que « Ton y puiserait un jour une foule de documents précieux pour le perfectionnement de la législation et Tétude de la société, sous les rapports moraux et civils «• {Mémoires sur les applications du calcul des chances à la statistique judiciaire,) Il ne se trompait pas. Sans la statistique annuelle, notamment, n'est-il pas certain que le foyer d'infection criminelle de notre société, la classa

des récidivistes, n'eût été que soupçonnée, non montrée au doigt, non signalée à la préoccupation des gouvernements ? Mais ce n'est ni le seul service, ni surtout le seul enseignement, comme on le verra, dont nous soyons redevables à cette photographie numérique de notre état social.

L'optimisme passe en général pour une vertu officielle, mais elle parait mauquer absolument à l'auteur du Rapport dont il s'agit. Il nous apprend d'un ton alarmant des vérités tristes. Et y a d'autant plus lieu de l'en louer que ses révélations risquent de servir d'argument aux déclarations politiques. Car l'action des évéuemeots politiques sur la criminalité n'est pas douteuse : regardez la courbe des affaires correctionnelles depuis 1835, sorte de profil de montagne en voie de soulèvement brusque après certaines dates, et dites si, devant cette silhouette, on n'est pas excusable de faire quelques malicieux rapprochements *. Mais ce serait perdre de vue les causes plus profondes et les agents plus cachés qui opèrent sous les faits et les acteurs superficiels. — Dirons-nous, par exemple, que le nombre des adultères poursuivis étant devenu neuf fois plus fort de 4826 à 4880, et celui des adultères dénoncés ayant progressé plus vite encore, tous les maris français auraient intérêt à être légitimistes ? Le sujet, par malheur, ne comporte pas tant de gaîté.

Un grand contraste s*offre d*abord à nous. Dans le laps de temps considéré, les crimes proprement dits ont di-

A II est bon cependant de prévenir que la vue des courbes, si on ne la complète et ne la corrige par la lecture du rapport et des tab'«aux, est très propre à égarer l'esprit.

minué de près de moitié, et les sinoples délits (abstraction faite des contraventions) ont plus que triplé. Comment expliquer cela? On va dire que c'est un effet de l'instruction croissante et de radoucissement des mœurs, ou simplement un signe de notre nivellement social, qui, entre autres égalisations, atténue la distance entre les scélérats et les honnêtes gens. Il en serait donc de la criminalité dans son ensemble comme des Alpes ou des Pyrénées, dont les faîtes, paralt-il, vont s'abaissant au cours des âges à mesure que, par leurs débris successifs, le sol s'exhausse à leurs pieds, en sorte que ces monts gagnent eu étendue ce qu'ils perdent en hauteur; ou bien dirons- nous avec un ingénieux auteur que la criminalité ressemble en cela à Tanimalité, dont les degrés inférieurs se signalent par une force de reproduction supérieure? Le malheur est, pour ces explications et toutes autres possibles, que le contraste indiqué est purement apparent. En premier lieu, comme M. Yvernès le reconnaît lui-même, la dimitmtiaa di; nombre des criminejs, s'explique en très grande partie par' la louable habitude, généralisée chaque jour davantage dans les parquets, de corm/i^^ wa^i^Ê2lles crimes peu graves, en négligeant volontairement de relever certaines circonstances, telles que l'effraction ou Tescalade, qui accompagnent des vols de faible importance. La loi du 43 mai 4863 a consacré cette pratique dans nombre d'affaires. Transformés de la sorte en affaires correctionnelles, les faits criminels sont frappés plus sûrement de peines moindres, et d'ailleurs, si l'inculpé préfère le jury au tribunal, il lui est toujours loisible de décliner la compétence de celui-ci, qui ne peut ne pas la prononcer. La preuve que la correct ionnalisation, soit illégale, soit légale, a réellement contribué à l'abaissement de la courbe des crimes, c'est que cette courbe commence à s'abaisser vers 4855 seulement, c'est-à-dire vers l'époque où la mode en question a commencé à se propager. Dans le détail des diverses natures de crimes, la preuve est plus frappante encore. C'est sur les vols q y^-

liûés^'est surjes viols et attentats à la pudeur contre des adultes qu'a surtout porté la diminuiioD des accusations. Mais c'est précisément sur ces faits que s'est le plus exercée la correclionnalisation. Aussi, au moment où ils désencombrent la colonne des crimes, ils grossis-, sent celle des délits, et, pendant que les^atfentats à la QUdeur sur des adultes diminuent de moitié à partiFdë' 4 855, après avoir augmenté jusqu'alors^ les outrages publics à la pudeur ont éprouvé de 4855 à 4860 une augmentation subite, frappante au milieu même de leur rapide augmentation continuelle (laquelle a été de 302 à 2,572 dans notre période demi-séculaire). Même observalion pour l es vols. Les vols domestiques notamment ont diminué des deux tiers (dans la colonne des crimes) depuis 1826, quoique le nombre des gens à gages ait considérablement augmenté. Est-ce à dire que les valets et les servantes sont devenus plus fidèles ? Gardez-vous de cette illusion, et regardez à la colonne des vols simples, qui ont bien plus que doublé. — Pour les JaUi» idem ; ils se multiplient, je crois, chaque jour, mais ,on les baptise le plus possible escroqueries, nature de délit qui a plus que triplé. Pourtant, tous les crimes ne sont pas propres à être correctionnalisés; il est impossible ou difficile d'étendre le bénéfice de cette indulgence aux. attentats à la pudeur sur des enfants (presque toujours commis par des gens âgés), aux assassinats, aux incen.' dies volontaires, aux banqueroutes frauduleuses, ei ^ vrai dire, aux crimes dignes de ce nom, qualifiés ..ttds dans" la langue commune. Par suite, que voyons-nous V Ces crimes-là s'accroissent constamment, accroissement significatif et malheureusement noyé dans le calcul dt la diminution d'ensemble. Quelques chiffres : les viols et attentats à la pudeur sur des enfants ont marché de 4 36 à 809, les assassinats de 197 à 239 les incendies de 74 à 150, les infanticides de 402 à 219». En général, le©

^ L^accToissement ne s'€St pas continué, ce semble, depuis 1880. Rn 1881, 1882, 1883, il y a eu 217, 22?^ 199 assassinats; 718, 752, 67!f

cvfraes contre les personnes sont bien moins faciles à co/^rectionnaliser que les crimes contre les propriétés. Or nous voyons que la courbe des premiers, à travers des hauts et des bas, ne s'abaisse i3oint dans son ensemble, et môme s'élève un peu, quoique la correctionnalisatlon TafTecte aussi dans une certaine mesure.

Lajiiminution de la grande criminalité a donc porte principalement sur les crimes contre les propriétés. C'est le contraire qui aurait eu lieu si cette dimiuïïDSn eût été autre chose qu'un escamotage. En effet, durant cemôuvement, la France s'est enrichie et instruite. Or Fun des premiers effets des progrès de rinstfuction et de la richesse, et l'un des mieux démontrés par la statistique comparée des divers départements, des diverses classes, des diverses nations même, c'es t qu'il^n résulte^ une augmentation proportionnelle des méfaits cont re les propriétés. Il est curieux de voir alnsî;"^^ enire^arenthèses, — la cupidité grandir avec la richesse, et, pareillement, de voir, au fur et à mesure des progrès de la vie urbaine, des relations sexuelles plus libres et pins multipliées, les passions sexuelles redoubler, * comme l'atteste la progression énorme des délits contre

aU^;nl8ts à la pudeur sur des enfants; 174, 171, 191 infanticides; mais 207^ 204, 177 incendies. Il ne faudrait pas trop se fier aux améliorations apparentes que semblent révéler quelques-uns de ces chifitv6 ; d'abord la période écoulée est trop courte pour fournir une base séiieiise à l'interprétation optimiste. — Ajoutons que l'augmentation des crimes contre les personnes depuis cinquante ans, paraîtrait bien plus importante, si, comme il convient, on chiffrait à part, dans la statistique des assassinats français, les assassiqats corses qui, inspirés p&r la vendetta, ne sauraient être coul'ondus avec de vulgaires assas- •iiAtis. Cet élément perturbateur étant écarté, on verrait, puisque la ▼endetta et les crimes qu^elle inspire vont diminuant, que les assassinats continentaux sont en progrès sensible. Notons Taccroissement des parricides dans ces dernières années. — Mais il y a mieux. Qu'on additionne ensemble, pour chaque année, de 1877 à 1883, tous les crin^es violenls, à savoir les parricides, les empoisonnements, les meurtres, les assassinats, les coups el blessures ayant occasionné la inort, on trouvera les chiifres suivants en progression presque régulii^ retint ascendante : 630, 659, 639, 665, 695, 706, 700.

les mœurs. Rien de plus propre que ces constatations slalisliques, entre autres, à illustrer celle vérité capitale, qu*un besoin est surexcité par ses. propres satisfactions.

Observons maintenant que, pour des raisons excellentes d'ailleurs, les^diiffjNÈSJndiaués plys haut ont trait^ aux accusations et non simplement aux condamnatipQâfc O r la'" prop ortion des acquitlements dejuis un dëmisi ècle, j ûit devant les tribunaux, soit devant les cours d'assises, ay ant beaucoup diminué, rabaissement de la grande criminalité, si nous prenions pour base de sou évaluation le cbilTie des condamnations et non celui des iccusations, nous apparaîtrait bien afTaibli.

Remarquons en outre que l a répression est loin d'être de venue plus sévère. I l est yraj,aue k. personne l.dfi.la gendarme rie et de la po lice a doublé ; luaisjeajceyajiche^ la magist rature s*est efTorcée constpnmient de s'accomm 6der d'avance^ de s'adapter, comme dirait un spencérien, à ja faiblesse de mieu x..gn. mieux connue d'un jyr^ de plus en plus imprégné du pseudo-iibéraTisme ambiant, de la sentimentalité émolliente dont bénéficient les criminels. « J)e peur d'un acquittement », expression courante dans les parquets, les cabinets d'instruction et les chambres des mises en accusation, Ton voit le ministère public, les juges d'instruction, les conseillers se montrer chaque jour plus exigeants en fait de preuves, ce qui du reste est souvent fort louable. A cela tient la proportion sans cesse décroissante des affaires criminelles terminées par un verdict négatif. De 82 pour 400, les accusations entièrement rejetées par le jury ont passé par degrés à 47 pour iOO. Puisqu'il est notoire que le jury n'est nullement plus rigoureux que par le passé, ce résultat ne peut être attribué qu'à la « scrupuleuse attention que les magistrats apportent de plus en plus à l'examen des affaires avant d'en ordonner le renvoi devant les juridictions compétentes ».

J'expliquerais volontiers par cette adaptation graduelle ae la magistrature au Jury la diminution ré4lle-

de certaines natures d'accusa lions gué j'appellerai secôDcàires," des faux témoignag^es, par exemple, c[uijûjil passé de 49 oudèïér.à 4 ou à^i...ûnnê s'avisera point, je pTiîse, de dire à un magistrat instructeur quelconque que cette décroissance est due à un progrès considérable dans la véracité des témoins; mais on prend de moins en moins la peine inutile de poursuivre les faux témoins. Db moins en moins aussi, pour la même ca«hs«, on poursuit les incendiaires qu'il est si difficile .<ie..iié.- CQUvrir, et si, malgré cela, le çUiflre des accusalipnîï pour incendieTôiontaire a sensiblement augmenté, c'est que celui des crimes de ce genre a dû croître énormé-

Qient/

Eq tenant compte de toutes ces considérations, c'est-àdire de la correctionnalisation progressive, des égards croissants du parquet pour la mollesse du jury, et de la distinction nécessaire entre les vrais crimes et les crimes nominaux ou secondaires, on peut tenir pour certain que depuis un demi-siècle le nombre des crimes, comme celui des délits, mais seulement dans une mesure moindre, a subi une augmentation. Cette difficulté écartée, (car c'en était une sérieuse de comprendre Tanooialie présentée par un peuple où la grande et la petite criminalité auraient varié en sens inverse et fait en quelque sorte bascule), considérons les délits spécialement parce qu'ils roulent sur des chiffres plus forts, moins sensibles aux perturbations de causes accidentelles et insignifiantes. Je préviens certaines objections à fleur de sujet. D'abord, la population a augmenté^ mais d'un dixième jt peu près (34 "milirons en 4826, 37 en 4880) tandis que le chiffre des délits communs a triplé.Gette considération n'a donc pas lieu de nous retenir. En revanche , pourrai t on ajouter, il ..est .possible à la rigueur qu^ n^m^re" des faits délictueux ayant été annuellement commis par hypothèse, la portion poursuivie de ces faits ait été s'accroissant d'année en année sous l'empire de diverses causes ; soit, assertion bien gratuite, parce que ' les parqu ets, en multipliant les poursuites correction-

nelles, s^seraient de mieux en mieux adaptés à la sév érité e t à lajmoindrg^exi^ eQce epj ail de preuves de la magistrature assise, de même qu'ils se sont graduellement adaptés a Tindulgence du jury en diminuant le nombre des accusations ; soit encore parce que la den- ^ site crois sante de la po puTâtion (car" Ta "population se condense même sans s'augmenter, par suite des progrès de la vie urbaine) aura U facilité la découverte de certains délits, tels que" les vols, les" suppressions d'enfants, etc. ; soi t enfin, parce que cer ta ins préjugés ou ^ c^Tinrryftfi répugna nces qui emp êc hent le s victimes^ de certain3^-4éii4ÉL^e lesjJénoncer,j)ar exemple les maris trompés, les battus dans lesTlxes, les maîtres volés par leurs domestiques, les dupes d'escrocs adroits, les personnes outragées dans leur pudeur, auraieûLélé^^^aflaibl issaj t dans le courant de notre siècle Je ne niejojai rgpfinn rtfj PP<^ nangpq ; mais, si ellcs ont '"agîTêlles qnt dû être neutralisées par autant d'influences contraires. L es membres dû' ministère publ ic, i ntéresses po ulètre à se s^ig nal er par de grosses atlaires, ont intérêt en re- / vanche à ne pas s'encombrer de petites aifaires sans importance notable. La j^ie urbaine f^Yprise jautantjg^ ^ malfatjJeuVVqifeÏÏe l.eux.nuit* La disparition de certains ^ préjugés a certainement moins provoqué d3 dénoncia- »-^ lioiis" que l'amollissement des mœurs n*en a refoulé. En outré," l es considé rations ci-dessus sont évidemmejat. inapplicables aux vagabondagesT^uxïéfiellions, aux outrages à des magistrats, aux banqueroutes et à bien d'autres genres de délits. Aj outo ns que, depuig lû.xetôur au'parleraentarisme brochant sur' le suffrage univftcsfil, dn^n"e ""saurait verbaliser ni requérir en général que co ntre iin électeur, leauel a pour avocat d'office ^on élu.

Toc ri&riHivifttPS n^ftt^jipt. point élpj'Jp.nrs^ C'est peut-être^eu

partie pour cela que la proportion des récidives augmente toujours. En somme, il est très probable que l'augmentation des 'méfaits poursuivis traduit, avec un certain degré d'approximation et plutôt avec atténuation qu'exagération, celle des méfaits commis-, à peu près

70 CïlIMINALITÉ COMPARÉE.

comme la forme du crâne correspond sans trop dlneiactitude au relief du cerveau '.

Cela dit, nous remarquons que les divers délits ont progressé avec une rapidité très inégale, qui a sa signification. Il y a notamment et d'une manière approximative trois fois pins de rébellions contre Tautorité» ««g fois plus d*outrages aux fonctionnaires, huit fois plus de mendicité, deiix fois plus de coups et blessures, sept fois plus de délits contre les mœurs (y compris le proxénétisme, qui n'a que doublé à peine, et Tadultère qui est neuf fois plus fort), deux fois et demie plus de vols sim pies, six fois plus de destructions de clôtures, près de

*■ Dans sa brochure sur la Criminalité en France et en Italie (18S4), l e D' Bour net, le distingué criminaliste, explique en grande partie par les variations de la législation l'accroissement des délits et il énu mère complaisamment les délits nouveaux qu'elle a créés. Comme si les lois sur l'ivresse publique, sur la conscription des chevaux, sur le monopole des allumettes, sur le phylloxéra, etc., etc., en admettant qu'elles aient apporté un contingent notable et durable à la délictuosite, — ce qui n'est pas, — doivent nous empêoher de constater l'augmentation considéroble des anciens délits, des vrais. — Consultons le compte rendu de M, Yvernès, p. 58. Nous y verrons que, de 1826 à 1880, la proportion des délits prévus par des lois spéciales^ précisément celles dont parle M. Bournet, est restée à peu près la même, deux cent vingt-sept environ sur mille préventions, et qu'ainsi élit n'égale pas le quart du chiffre total. — Le D"" Bournet écrit eocore : « Pour les gens étrangers à la science du Droit péual, il semble quf chaque année la criminalité s'élève, que la démoralisation progresse H n'en est rien, ce n'est qu'une simple apparence. Cette augmentalioi totale de la criminalité est due uniquement à l'accroissement progrès^! et rapide des délits. * Or, deux pages plus loin, il est forcé d'avou(ï • que les crimes contre les personnes augmentent ». Ne sont-ce pas les plus importants? Plus loin, il confesse encore que « comme li folie, comme le suicide, la criminalité générale augmente avec les pro grès de l'instruction >. D^ailleurs, loin de lui accorder que la statistique des délits ne saurait être le thermomètre de la moralité d'ui peuple, je serais disposé à regarder les indications de ce thermo* mètre-là comme bien plus sûres que celles de la statistique de( crimes. Outre que la première porte sur de bien plus gros chiffres, elle a trait à des actions bien moins exceptionnelles et accidentelles, bien plus réfléchies d'ordinaire, bien plus rapprochées de la conduitt habituelle, bien plus propres par conséquent à révéler le niveau moyei d'honnêteté où se tient celle-ci.

quatre fois plus de destructions de plants et de récoltes, trois fois plus d'escroqueries au moins, et au moins six fois plus d'abus de confiance.

Si Ton rassemble tous ces résultats, on arrive, ce semble, à ce tte conclusion qii f> i» i>j/niqmA ai la frîpnn, uerie ont fait parallèlem ent, Tun aid.ant Tau tressons do utej des propres TnôTm eSj^j^pifr !f^ propripié ôt.rautôrité sont respectées de moins en moina» et que les gens sans* principes moraux Vont se multipliant eu. mômé temps que les gens sans foyer ^ Mais surtout la cupidité parait'avoîr grandi en môme temps que la fortune publique. De 4826 à 4830, elle était treize fois sur 400 le mobile déterminant des crimes d'assassinat, de meurtre, d'empoisonnement et d'incendie. Cette proportion s'est élevée par degrés à 20 pour 400 en 4856-60, puis est redescendue à 47 en 4874-75, pour se relever en 4876-80 et atteindre 22 pour 400. A l'inverse, l'amour, qui était 43 fois sur 100, il y a cinquante ans, le mobile des mômes crimes, ne Test plus que 8 fois sur 400. Évidemment, l'amour a baissé, ou la cupidité a monté. Mais l'amour, force naturelle, n'a pu diminuer, non plus que la baine, malgré sa participation également moindre aux crimes précédents. Pour preuve, notons que le nombre annuel des suicides par amour est resté à peu près le même depuis quarante ans» tandis que les suicides par revers de fortune ont beaucoup augmenté, que les suicides pour causes de souffrances physiques ont quadruplé, et ceux pour cause d'ivrognerie quintuplé. C'est donc la cupidité qui a fait des progrès. Aussi un ta bleau spécial montre qu e la proj)ortion dos délits co ntre les personnes (à l'opposé de ce .qui, a^ lieu artiflciellement pour les crimes) a régulièrement déc<:u depuis 4826, tandis que celle des délits contre les propriétés augTOïilail avec une régularité égale.

' ÂjoutODS que les demandes en séparation de corps ont quadruplé •n quarante-quatre ans, et que, spécialement, depuis la loi sur l'a»sistance Judiciaire, elles sont devenues dans la classe ouvrière huil fois plus nombreuses.

72 CRIMINALITÉ COMPAnÉiS.

Ce tableau est sombre. Par bonheur, nous renconlrona M. 9M^Ui sur notre chemin, et le sourire de ce rassurant criminaliste italien, dont les idées spécieuses auraient mérité, je crois, malgré leur fausseté, de faire leur chemin, se moque un peu de notre tristesse. Dussent* elles rester inconnues, elles resteraient dignes d*examen, parce qu'elles sont une réponse originale à la grave question de savoir quelle est l'influence de la civilisalion sur la criminalité. Puis, elles peuvent être citées comme une forme typique de cette force d'illusion invincible en vertu de laquelle chacun de nous est porté à tirer vanité, malgré l'évidence contraire, de la supériorité de son temps. M. Poletti nous dit ou à peu près : Le nombre des délits ou des crimes peut augmenter dans une nation, bien que la criminalité y décroisse. S'il n'a que doublé ou triplé, pendant que parallèlement le nombre des actes producteurs et conformes aux lois, l'activité sociale féconde et utile, a triplé ou quadruplé, comme on en a la preuve en France par la comparaison des statistiques commerciales dans le dernier demisiècle et la plus-value des impôts indirects^ il y a eu en définitive progrès moral et non décadence. Car à moralité égale, ou, ce qui revient au même, à immoralité, à criminalité égales, les chutes dans le mal doivent se proportionner exactement à Taccroissement des occasions de chute. Voilà, si je ne le dénature en l'abrégeanl, à mon point de vue, l'argument de M. Poletti *. Il consiste,

^ Sa pensée a encore une autre face plus en relief; qu'ils soient ou non des occasions de chute et des circonstances attéauantes, let

en somme, me semble-t-il, à évaluer la criminalité comme on apprécie la sécurité d'un mode de locomotion, et à procéder, pour décider si la criminalité des Français notamment a augmenté ou diminué depuis cinquante ans, comme on procède pour juger si la sécurité des voyageurs en chemin de fer aujourd'hui est inférieure ou supérieure à celle des voyages en diligences vers 4830. De môme qu'ici on résout le problème, non en comparant simplement lés chifi'res des voyageurs tués ou blessés aux deux époques, mais en disant qu'il y en a eu un de tué ou de blessé à telle date ou à telle autre sur tant de milliers de voyageurs ou de millions de kilomètres parcourus, pareillement on doit, pour répondre à l'autre question, dire qu'il y avait, par exemple en 4830, uu abus de confiance poursuivi annuellement sur tel nombre de transactions ou d'affaires susceptibles d'en provoquer, et qu'il y en a un de nos jours sur tel autre nombre de transactions ou d'affaires semblables *. Pourquoi ne pas ajouter que, par suite de communications plus fréquentes, des entraînements plus dangereux de

actes producteurs sont justement l'opposé de la compensation des actes destructeurs, crimes et délits. Mais c^esl une erreur manifeste. On n*est neutralisé que par son contraire ; et le contraire d'un vol, par exemple, est-ce une alTaire, vente ou achat ? Non, c'est une donation à titre absolument gratuit, ce qui est si rare l Qu^ou me dise si les donations parfaitement désintéressées ont triplé en même temps que les vols... L^acte délictueux est rarement un acte destructeur, opposé comme tel à Pacte producteur correspondant. Il y a l'iucendie volontaire. £h bien, je me demande si les progrès de la bâtisse ont marché aussi vite que ceux de l'incendie volontaire depuis les compagnies d'assurances.

^ M. Poletti dit (p. 76) que, dans sa manière de voir, la criminalité est un reste [residuo] obtenu en retranchant de la somme d^activité pn^ductrice et conforme aux lois a un moment donné la somme d^activité destructrice et criminelle à ce même moment. Mais, évidemment, il a mal rendu sa pensée, puisque, si le chiffre de la seconde espèce d'activité venait à diminuer, le reste croîtrait, d'où il suivrait que la criminalité aurait fait des progrès. C'est le contraire qu'il a voulu dire. Mais le contraire n'est pas exact non plus ; et, en réfléchissant, oa verra qu'il s^agit ici de quotient et non de reste, de division et non de soustraction.

TARDB S

la vie urbaine en progrès, l'augmentation énorme du chiiTre des adultères constatés n*a rien de surprenant et révèle un vrai raffermissement de la vertu féminine?

Cette manière optimiste de voir les choses n'est point partagée, et je ne m'en étonne pas, par Tauteur officiel du Rapport qui déplore quelque part les dotUoureuses constatations de la statistique et le débordement de démo^ ralisation révélé par elle. En fait et en droit, d'ailleurs, rien de plus erroné que le calcul précédent. En fait, pour les abus de confiance qui ont sextuplé, pour les délits contre les mœurs qui ont septuplé, etc.. il n'est pas vrai que les affaires ou les rencontres à Toccasion desquelles ils se produisent soient devenues six fois, sept fois plus nombreuses. En droit, pour l'ensemble (les crimes et des délits, il me semble d'abord qu'on fait une confusion. On a beau dire et démontrer, pour continuer ma comparaison, que les chemins de fer sont le moins périlleux des moyens de transport ou que ie gaz est le plus inofîensif des éclairages, il n'en est pas moins vrai qu'un Français de 4826 risquait moins de mourir d'accident de voyage ou dètre victime d'un incendie qu'un Français de nos jours. Il y a un demisiècle, on comptait par an quinze morts accidentelles sur 100,000 habitants, maintenant trente-six. C'est l'effet des découvertes qui constituent la civilisation de notre siècle. Cependant la vie moyenne en somme n'a pas diminué de durée ;. je sais même qu'on la croit généralement en voie de prolongation ; mais les statisticiens sérieux ont soufflé sur cette illusion S pour employer

* Voy. Statistique de la France, par Maurice Block, t. I, p. 81 . Il est à remarquer que la vie moyenne des femmes, sur lesquelles la civilisation, sans vouloir leur rien dire de désagréable, a eu moins d'action certainement que sur les hommes, est un peu supérieure à la vie moyenne de notre sexe. Si donc la vie moyenne s'était réellemeoii prolongée, ce ne serait pas en tout cas un effet de la civilisation. — Voici coma:ent Paccroissement de la vie moyenne se trouve être ima-* ^iuaire. On la calcule en divisant, pour un pays donné et à une époque

ieurs propres termes. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'on a maintenant moins de chance qu'autrefois de mourir dans son lit, mais autant de chances de mourir tard. Les inventions civilisatrices ont donc apporté leur remède à leurs maux, et on peut en dire autant de leur effet, de ces convoitises, de ces hesoins, qu'elles ont créés ou surexcités et d'où naît le crime, en mémo temps que le travail. Mais, si compensé qu il soit, un mal est un mal, nullement amoindri en soi par le bien qui raccompagne. Si l'un peut à la rigueur être séparé de l'autre, cela est clair ; et, s'ils sont indissolubles à jamais, hypothèse désespérante, cela est encore plus clair." Il m'importe peu que la sécurité des voyages, que la moralité des affaires aient augmenté quand la sécurité, quand la moralité des hommes voyageurs ou autres, commerçants ou autres, a diminué (ou paraît avoir diminué) de moitié ou des trois quarts. Pour une masse égale d'affaires, il n'y a pas plus de délits, soit, j'admets même qu'il y en a moins ; mais court-on, oui ou non, l)lus de risque aujourd'hui d'être trompé, escroqué ou volé par un Français qu'on n'en courait il y a cinquante

donnée, le nombre d'années qu'ont vécu les habitants vivants par le nombre de ceux-ci. Le quotient, à savoir la vie moyenne, devra être (toutes choses égales d'ailleurs, c'est-à-dire les chaoces de mortalité restant exactement les mêmes), plus fort si la proportion des enfants dans le nombre des habitants diminue. C'est évident, puisque les enfants, ayant moins vécu que les adultes, apportent avec eux un moindre contingent au dividende. Or, précisément, la civilisation a pour etiet de diminuer la fécondité des mariages... Au lieu de fn$ moyenne accrue ^W faut donc lire infécondité croissante. — Par la même jraison, remarquons- le, si l'on calculait pareillement la taille moyenne, ' c'est-à-dire en divisant toutes les longueurs de taille des vivants à un inoraent donné par leur nombre à ce même moment, la taille moyenne paraîtrait avoir augmenté, les idées de Malthus ayant fait leur chemin dans les familles.

c La mortalité en Europe a été, de 1865 à 1876, par mille habitants : de 31,6 pour TAutriche ; de 27,4 pour l'Allemagne; de 24,3 pour la France ; de 22,2 pour l'Angleterre ; de 19,4 pour la Suède et de 7,6 seulement pour la Laponie. » {Réforme sociale, 15 juillet 1885, monographie sur des pêcheurs lapons.) Allez donc attribuer ensuite au progrès de la civilisation l'accroissement de la vie 1

ans ? Voilà ce qui nous importe au plus haut degré et noQ une abstraction ou une métaphore. N'est-ce pas un mal certain, indéniable, qu'une classe ou une catégorie de citoyens, si active ou si affairée qu'elle soit devenue, celle des industriels ou des femmes mariées par exemple, fournisse un contingent triple, sextuple, à la justice criminelle du pays ? N'est-ce pas un mal aussi que, depuis quarante ans, le nombre des faillites ait doublé, quoique le développement commercial ait plus que doublé * ? Ce mal était du reste si peu inévitable, malgré le principe purement arbitraire d'où part M. Poletti, qu'un mal moindre, celui des procès de commerce, a diminué depuis 186i, malgré l'essor croissant des affaires*. C'est ainsi que, grâce à la civilisation également, les occasions de guerres, les excitations belliqueuses n'ont jamais été si nombreuses ni si fortes que dans la période la plus pacifique de notre siècle, de 1830 à 1848. Quant aux procès civils, ils se reproduisent régulièrement en nombre égal, chose remarquable, malgré la complication des intérêts, la multiplication des contrats et des conventions, le morcellement de la propriété. Cependant qu'y aurait-il eu de plus acceptable a priori que de regarder l'accroissement des procès civils ou commerciaux comme un signe constant et nécessaire de prospérité, d'activité civile et commerciale ?

* Ce qui est plus grave peut-être, la proportion des faillîtes closef pour insuffisance d'actif a presque doublé aussi. De plus en plus on expose l'argent d'autrui. * Les intérêts engagés dans les entreprises commerciales sont de moins en moins sauvegardés. •

' Ajoutons que, inversement, la diminution des transactions corn* incrciales, la crise survenue en 1882, a fait monter dans cette même année le chilïre des différends commerciaux de 232,851 (statistique de 1S81) à 253,064. En outre, toujours en même temps que les affaires se riilcntissaient, les faillites augmentaient. Elles se sont accrues d'rm i^ixième de 1878 à 1883. — Eulin, les affaires civiles ont participé dans ' ces dernières années, comme chacun sait, au ralentissement des af- (rtires commerciales. Or, il est remarquable que de 1880 à 1883, en irois ans, le nombre de procès civils, malgré son uniformité habiluelle, s'est élevé exceptionnellexnant dn 11 oour 100.

Je comprendrais mieux un point de vue précisément contraire à celui que nous réfutons. Gomment ! Taccroissement de l'activité laiDorieuse et de la richesse rendrait natiH*el celui des crimes et des délits 1 mais que devient donc ce pouvoir moralisateur du travail, cette vertu moralisatrice de la richesse, dont on a tant parlé ? L'instruction a fait de grands progrès. Que devient Taction bienfaisante tant préconisée des lumières sur les mœurs? Quoi ! ces trois grands remèdes préventifs du mal social, le travail, l'aisance générale, l'instruction, triplés ou quadruplés, ont agi à la fois, et, au lieu de tarir, le fleuve de la criminalité a débordé I De deux choses l'une: ou il faut reconnaître qu'on s'est trompé en attribuant à ces causes une influence bonifîanle, ou il faut avouer que, pour leur avoir résisté, et avec tant d'avantage, les penchants criminels ont dû grandir beaucoup plus vite encore qu'elles ne se déployaient. Dans les deux cas, il est clair que la société a réellement empiré, comme les chifïres de la statistique criminelle l'indiquent, mais, dans le second, beaucoup plus qu'ils ne l'indiquent. Heureusement il y a une troisième alternative que nous omettons : c'est que quelques autres causes faciles ou non à extirper, mais dont on ne se préoccupe pas assez, agissent de plus en plus, quoique la nature humaine ne soit pas devenue plus mauvaise. Nous allons y revenir : quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux qu'un tel état de choses appelle un surcroit ou un changement de répression et de pénalité. Si les crimes et les délits ne sont, comme on le veut, que les accidents de chemin de fer de la vie sociale lancée à toute vapeur, n'oublions pas qu'un train plus rapide exige un frein plus fort ou plutôt différent.

Un exemple emprunté à un autre ordre de faits fera mieux comprendre ma manière de voir. « On pouvait penser, dit M. Block, dans sa statistique de la France, que la multiplication du nombre des lettres (par suite de l'abaissement du tarif en 18i8), augmenterait le nombre de celles que la poste serait hors d'état

78 CRIMINALITÉ GOMPARâE.

de remettre au destinataire, c*est-à-dire qui tomberaient au rebut. Il n*en a pas été ainsi. » Suit un tableau d'où ] il résulte que de 1847 à 4867, non seulement le nombre proportionnel, mais le nombre absolu des lettres au rebut a diminué d'un cinquième environ, quoique, en 4867, il y eût 3i2 millions de lettres mises à la poste et en 4847, 425 millions seulement; et l'augmentation d'une part, la diminution de Tautre ont été graduelles. — Ainsi, plus les facteurs de la poste ont de besogne, moins souvent ils pèchent en Taccomplissant ; plus les gens écrivent de lettres, moins souvent ils errent en mettant les adresses. Et Ton ne supposera pas que les facteurs de la poste sont devenus plus intelligents ou plus honnêtes, ou les gens plus attentifs. A honnêteté, à intelligence et attention égales, les fautes ont décru pendant que Tactivité allait croissant. Autre exemple encore puis topique, fourni également par les postes. De 4860 à 4867, le nombre des lettres chargées est devenu deux fois et demi plus fort et le nombre de celles de ces lettres qui ont disparu annuellement (c'est-à-dire probablement qui ont été soustraites) s'est abaissé par degrés de 44 à 4 1 ; et je suppose toujours que la probité des agents est restée la même. Si Ion se place au point de vue de M. Poletti, c'est l'inverse qu'on aurait dû. prédire a ;?rêorJ. Mais, en réfléchissant on verra que cela s'explique très bien. Qu'on me passe une image triviale. Il en est d'une société toujours plus ou moins portée à tfansgresser ses propres lois, comme d'un cheval un peu faible sur ses jambes de devant, c'est-à-dire porté aux chutes. Le mieux est dans ce cas, pour l'empêcher de tomber ou rendre ses faux pas et ses chutes plus rares, de le lancer rapidement aux descentes. Plus vite 11 va, moins il bronche, les cochers le savent bien et les conducteurs de trains aussi. Il est bon d'aller à toute vapeur sur une voie mauvaise. Voulez-vous de même tenir en équilibre sur un doigt, une lige verticale, portée à chuter ? Faites-la osciller régulièrement et très vite. Ce sont là des exemples entre mille d'équilibre mobile, d'autant plus stable que la vitesse est

plus grande*. Pareillement pour diminuer le chiffre des délits d'une nation, en supposant que son penchant au mal demeure égal^ stimulez sa production, sa civilisation, sou activité régulière. D'où je suis en droit de conclure que dans le cas, — et c'est malheureusement le nôtre, — où. malgré le progrès de sa civilisa lion, le nombre, je ne dis pas relatif, mais même absolu, de ses délits augmente, la force de ses penchants délictueux a augmenté plus considérablement encore. De là, à mes yeux, la nécessité de chercher, de démêler les causes sociales qui ont agi en sens contraire de la civilisation, plus fort qu'elle mais peut-être grâce à elle, sur l'état moral def la société. J'ai cru les découvrir, mais quand môme je me serais trompé en les spécifiant, il n'en serait pas moins vrai, à mon avis, qu'elles existent, qu'elles sont distinctes et séparables des forces civilisatrices, et que la plaie d'une société riche ne lient pas à son bien-être, mais que son bien-être, demeuré impuissant à la guérir ou à l'empôcher, atteste la gravité du désordre constitutionnel dont elle est la suite.

Pour en finir avec M. Poletti, sa manière de voir n'est pas sans analogie avec celle des psychophysiciens. Il cherche une loi de la délicluosité ; bon gré mal gré, il lui en faut une. Combien il regrette de ne pas pouvoir adhérer à cette école de statisticiens née de Quételet, ditil, qui croit apercevoir « dans l'allure de la délicluosité une constance égale à celle des phénomènes naturels » l C'est pour réconcilier autant que faire se peut celte prétention avec les chiffres contraires qu'il imagine quelque chose de comparable au fameux logarithme des sensa-lions, j'allais dire le logarithme de la criminalité. Il rapproche et superpose ingénieusement deux séries, entre lesquelles il établit un rapport constant, affirme-t-il, quoique sans cesse décroissant (n'est-ce pas ici contra-

1 11 serait aisé de prouver, en philologie, que les mois les plus usuels et les plus vieux de la langue^ c'esl-à-dire ceux qui ont été le plus iréquemment prononcés, sont en môme temps ceux qui ont £ubi le muins d'altérations.

dicloire ?) à savoir l'une, celle des actes producteurs et juridiques, en train de croître très vite en tout pays civilisé, du moins à notre époque, et l'autre, celle des actes destructeurs et délictueux, qui croit parallèlement, mais moins vite, non seulement en France, mais en Italie (il aurait pu ajouter en Angleterre, en Prusse et chez beaucoup d'autres peuples probablement) *. N'est-ce pas ainsi que, d'après la psychophysique, à une excitation lumineuse, double, triple, quadruple, correspond une sensation lumineuse bien moins rapidement croissante ? Le progrès de la civilisation serait donc, au pied de la lettre, l'excitation de la criminalité. S'il en était ainsi il y aurait de quoi le maudire ".

Heureusement, il n'en est pas ainsi ; et pour une part, mais pour d'autres raisons que les siennes, l'optimisme (le M. Poletti a du bon. Il s'est trompé pour avoir omis une considération importante, d'où va découler tout à l'heure la justification cherchée de la civilisation. On s'exprimerait mal en disant que l'immoralité, la tendance criminelle, manifestée aujourd'hui par un accroissement de fautes, existait autrefois à l'état latent. Ni psychologiquement, ni surtout socialement, cela n'est vrai, et

* Voy. la Statistique de la France comparée avec les dhers pays dâ l'Europe^ par Maurice Block.

* Je ne suis pourtant pas si loin de m'entendre avec M. Poletti que jeu ai l'air. Une simple cloison nous sépare, comme je le montrerai dans le dernier chapitre de ce livre; mais, si mince que paraisse à première vue la dilFérence entre nous, elle est importante et essentielle, bien que, dans sa brochure sur la pevsona giuridica nella scienza del diritto pénale {UdiuGj 1886), il dise ne pas l'apercevoir (p. 131).

LA STATISTIQUE GRIMINELLB. 81

cette soi-disant manifestation équivaut à une véritable réalisation, à un passage du néant à Tétre. Car l'immoralité, au point de vue individuel, est essentiellement la rupture d'une habitude morale, rupture qui est la source d'une habitude immorale ; et, tant que l'habitude morale persiste, faute de tentations, n'importe, il y a moralité. Moralité apparente, djra-t-on ; mais, en apparaissant elle est vue, elle sert d'exemple autour d'elle. Quand Timmoralité apparaît au contraire, c'est elle qui frappe les regards et rayonne imiiatuement dans son milieu, et c'est alors qu'au point de vue social elle prend naissance. La r éalité sociale par excellence, en effet, e st Tapparenc e. comme la force sociale pa r excellen ce est l'i mitation sou s loutes ses formes au sens actif et passif, l'ardeur croissaute de prosélytisme et l'appétit surexcité d'assimilation *. L'oubli de cette vérité capitale explique l'erreur du crlminaliste italien et de bien d'autres.

Non seulement donc un délit de plus est à coup sûr un mal de plus, mais encore il est la source certaine ou probable de plusieurs maux nouveaux, et il convient d'aggraver, non d'atténuer le sens des révélations de la statistique. Qu'on se frotte les mains, si l'on veut» à voir le nombre des noyés par accident doubler presque depuis 485G, et celui des morts subites sur la voie publique tripler au moins depuis 4836, parce que cela prouve qu'on se baigne et qu'on se promène davantage, je le comprends à la rigueur. Ces accidents-là ont pour caractère distinctif, d'abord d'être réellement inévitables, puis de n'être pas contagieux par imitation. Autres, à ce double égard, sont les crimes et les délits. Voilà pourquoi l'accroissement numérique des gens frappés

* C'est une vérité que je me suis efforcé d'établir et que je tiens pour l'un des fondements de la science sociale. Je me permets de renvoyer le lecteur à mes éludes publiées dans la Revue philosophique sous les litres de : Les Traits communs de la nature et de l'histoire (sept. 1882], Qu est-ce qu'une société? (uov. 1884], La Psychologie en économie politique (sept, et oct. 1881), L'Archéologie et la Statistique (oct. et nov. t>>83), et à mes Lois de l'imitation, in-S» (Félix Alcan, 1890).

82 GRIMINALITâ COMPARÉB.

par une condamnatioa est encore plus effrayant qu'il n'en a Tair. Car plus leur nombre s'accroit^ plus il teçd à s'accroître, comme le montre leur progressio u ininterrompue";" et pliis ils sont nombreux, plus, si^n les laisse se rassembler, ils sont ^o^^^^s "a se copTerlg s uns Jës autres, au lieu de subir TaxiiiiLple àes honiièles gens, comme le prouve la proportion toujours grandis^; santé des récidivistes parmi les condamnés» JLa récidive, en effet, naît du penchant à contracter les habitudes, à se copier soi môme, lequel, abandonné à ses cau$es individuelles, c'est-à-dire organiques, a toujours en moyenne une force égale ; il se traduirait par suite en une série de chiffres uniformes, s'il n'était surexcité par le penchant à copier son semblable pour lui ressembler encore plus , sons l'empire de causes sociales, de contacts ou de rapports intellectuels plus fréquents, établis entre les malfaiteurs par les progrès de la voirie, de la presse et de la poste. C'est doue la force croissante de ce dernier penchant qui s'exprime ici par les chiffres progressifs de la statistique. — Eu veut-on la preuve? De 4826 ou 1828 à 19/9, la proportion des récidivistes sur cent accusés ou prévenus a doublé à peu près, et, de 1850 à 1879, elle a augmenté de plus du tiers, mais dans cette dernière période, chiffre moyen, elle a été de 32 pour 100 par an pour toute la France. Or cette moyenne générale est loin d'être atteinte par les pays montagneux ou sans grandes villes, par exemple les Basses-Alpes, la Corse, l'Ardèche, la Haute-Loire et l'Ariège, qui donnent 20 pour 100 ; et elle est grandement dépassée par les départements du Nord, où la populaiion est dense, par la Seine-Inférieure, Seine-et-Oise et la Marne, où elle atteint 40 pour 100, et surtout par la Seine, où elle est de 42 pour 100. Le rapport ajoute eu forme de conclusion : « Dans les 40 villes qui ont plus de 30,000 âmes on compte un récidiviste pour 307 habitants, tandis que dans les villes d'une population intérieure on ne compte un récidiviste que pour 712 habitants. » C'est très significatif, surtout si l'on observe qu'on paraît prendre

ici l'effet pour la cause. Ce ne sont pas les récidivistes, c'est-à-dire les condamnés ayant déjà rechuté, qui affluent dans les grandes villes; ce sont les grnntipa ïillea qui*. après avoir attiré les con damnés et les avoirerLaiiiiés ensemble dans certains gua rliers ou dans certains éta- Di issements. ont la. vertu dfi les exciter à de npuv.cauX-. méfaits. j JJ['on, voit avec (juçUe forûB. Autres considérationsTEns le même sens : la propor tion des réçldivisip s en matière 5*nmin^^tft t^^i j^ina grande qu'en matière^ correctionnelje, sans doute parce que la fo rce de l'habitude engendrée par l'acte mauvais est (râùlaiiiL' plui, intense qu'étant plus mauv ais^ il révèle plus de hardiesses et, après son accomplissement, isole davantage son auteur de la société honnête. En reva nche, la progre ssion de cette prop ortion marche inoixia vite en fait de cri mes qu 'en fait de délits. ^Pour les crimes, elle passe* avec une imperturbable régularité' de 33 récidivistes pour 400 accusés en 1851, à 48 pour 100 dans la dernière période ; pour les délits dans le môme laps de temps et non moins régulièrement, elle va de 21 à 41 pour 100 : elle double presque. Pourqu oi ? Parce qu'il est bien plus difficile aux criminels qu'aux délinquants de se rassembler et que les premiers ont bien moins profité, que les^ seconds de la facilité accrae des communications. L'isolement relatif des condamnés pour crimes, s'il les livre davantage à leurs propres inspirations, les soustrait mieux aux mauvaises suggestions du dehors. — Enfin, observons que la progression est moins sensible pour les

^ Cette régularité est on De peut plus frappante, et, comme toutes les séries régulièrement ascendantes du même genre en statistique, elle révèle l'action d'une mode qui se propage (V. mes articles cidnssus cités sur Tarchéologie et la statistique], ce qui n'empêche pas qu'elle ne soit la manifestation d'instincts criminels. Le récidiviste peut bien être parfois un criminel-né dans le sens de Lombroso, mais 6a crimm'aîité native eût pu rester latente ou trouver un écoulement noncrirainel, sans les causes sociales qui Pont aiguillonnée ou aipiiUe'è d ans le sens du crime. §i la récidive n'était due qu*à des causes naturelles, "eïïe sètratTïïîfait statistiquement par des chiffres proportiounels immuables, comme i'intluençe de l'âge ou des fiais9us*

femmes que pour les hommes. Les femmes se dép1^açeA.t 1 et se rassemblent moins."*

Je me suis attaché à cet exemple, parce que, indépendamment de son actualité, il est assez propre à montrer Timportance sociale de Timitation et Taveuglement des théories qui la méconnaissent ou qui l'oublient. Quand on a égard autant qu*il convient à cette action incessante et toute puissante, on est effrayé sans doute de voir l'armée du crime, la horde des condamnés grossir chaque jour. Mais peut-être aussi, au fond de ces chiffres et à notre point de vue, y a-t-il quelque chose de plus rassurant que les explications de M. Poletti. Le mal est grand, soit ; mais en résulte-t-il que noire société est réellement aussi malade qu'il peut le sembler ? Et croirons-nous pour de bon que notre nation économe et laborieuse, à mesure qu'elle travaille *, qu'elle épargne davantage, va se dépravant? Non, c'est impossible, et la progression ininterrompue de la proportion des récidivistes parmi les accusés ou les prévenus doit être pour nous un trait de lumière. Cette proportion rapidement et régulièrement grandissante n'est point en elle-même fâcheuse ; au contraire, elle montre que la criminahté se^JocâliSûjÊûdevenanl une carrière, et que de plus en plus la démarcaliou se creuse, par une sorte de division du, traAiaii, entre les honnêtes gens, chaque jour plus honnêtes p^4rt-êlre (?) et les coquins, chaque jour plu s mauxais. (Par exemple, il faudrait se garder de voir un signe de Thonnèieté croissante des honnêtes gens dans le chiffre des contraventions fiscales et forestières, lequel s'est abaissé prodigieusement de 81,000 en 4835 à 21,000 aujourd'hui, abaissement dû, nous le savons, à la faculté de transiger,

* Sur le progrès supposé de la quantité de travail, je ferai mes ré- Eerves. Le travail est devenu plus productif, oui ; mais plus intense ? j"en doute. On remarquera que les campagnes émigrent vers les villes, que ic paysan se transforme en ouvrier. Or le paysan français est ce qu'il y a de plus laborieux au monde après le paysun chinois. Mais ce qu'il y u de plus moralisateur sans contredit, c'est le travail, quel que soil son degré de productivité.

OU à rinerlie des agents.) Le malheur est que le métier de malfaiteur soit devenu bon, gu^iljrQspftrfl, çQ y pma le prouve raccroissement numëriauo des délits et de s prévenu s, môme ab s traction J!aite des récidivistes et des récidives. ^

Il en résulte que la contagion imitative de cette corporation antisociale ne reste pas tout entière renfermée dans son propre sein, où elle se traduit par le mutuel endurcissement, mais q u*ellfc rayonne en partie au dehors parmi les déclassés qu'el le cl asse^ parmi les oisifs quelle occupe, £arrai Jes décavés dejo^tiienrequ^ejle e DftéVre'gès'l)erspeclives d'un nouveau ieu. le pins xich&^ eh émotions^ Voilà la vraie source du mal. Maintenant cherchons le remède.

A q uoi cela tient-i^ fin ^^r\âTa\ qn'up m é'Jenquel conque soit en voie d^jg^rospérii^? D'abord^ à. ce qu'jl rapporte davantage^ puis à c e qu'il coûte moins, enfin et su rtout à ce que raptit ude^anTex ercer et la nécessité de l'exercer^ sont devenues mo m s rgj:gs.au .pi us fréquJhtes.Or toutes ces circonstances se sont réunies de notre temps pour favoriser Findustrie particulière qui consiste à spolier toutes les autres. Pendant que la quantité des choses bonnes à voler ou à escroquer et des plaisirs bons à conquérir par vol, escroquerie, abus de confiance, faux, assassinat, etc., a grossi (JémfiSJirétnent depuis un demisiècle, l es pr isons ont été aérées, améliorées sans cesse com me no urriturfiTcôminé logement, comme confortaBlè, les j uges et jurés ont pro gressé chaque jou r en clémence; lei circonstances atténuantes ont été étendues aîix crimes les plus atroces, et la peine de mort s*est transformée, par degrés, §n une sorte de mannequin de paille afmè d^un vieux fusil rouillé qui ne tue plus rien depuis longtemps. Les profits se sont donc accrus, et les risques ont diminué, au point que dans nos pays civilisés la profession de voleur à la tire, de vagabond, de faussaire, de banqueroutier frauduleux, etc., sinon d'assassin, est une des moins dangereuses et des plus fructueuses qu'un paresseux puisse adopter. En même temps.

l^révoluliûIL^oci a le^quM l faut bien se garder de confonïïre'avec la civilisation, a multiplié le s^aéclasséS y l^s agités, pépILiere du vice ei'^u crîme^l ea vaga^^onds notamment, dont le nomT)"re a bien grandi, si j'en juge parcelurdes vagabondages, qui s'est élevé de 2,500 à 47,000 depuis 4826. Ajoutez que les penchants charitables étant loin de s*ôtre développés dans notre industrialisme fiévreux, autant du moins-qu'il Teût fallu, le s condamn ée eiuiûlfi honnêtes après une première faute, lea ■ l ib érés oscillant entre l'exemple de la grande^s^ci^^étâj;u:ûllfi,-Jaa«ls inhospTlalîète et iielùr^e^â petite patrie criminelle qui est toute prèle à les naturaliser, finisseûLpar.lûniliejLfar talement sur ce dernier versant camnieles filles-mères da^s la prostiluUon- «Ce sont là, à mon avis, les deux circonstances les plus fâcheuses, car ce sont les plus efficaces et les plus irrémédiables. Elles facilitent le recrutement de Tindustrie du mal, sa condition sine qua non, tandis que les autres se bornent à étendre et à assurer ses bénéfices. Elles tiennent au courant social et moral du siècle, et par suite échappent à Faction directe du gouvernement et de la législation, tandis que les autres peuvent èire combattues par une réforme pénale ou par une transformation politique. Mais expliquonsnous plus amplement.

Il ne peut être question, bien entendu, dans aucun projet de loi, de diminuer les profits possibles du métier de criminel, autant vaut dire les produits quelconques de l'art ei de l'ïadustrie. Mai s on peut accroître ses risque s par plus de sévérité et de jijgilancej^. Sur le cho;x des moyens, il y a lieu de discuter. Je doute fort^ par exemple que la transporta tion des récidivistes produise les merveilleux effets qu'on en attend. La colonie pénitentiaire ne peut être qu'un enfer pour les meilleurs, qu'un Eldorado pour les pires. En^omme, elle n'effr ayera pas plug quQ rincarcération prolongée. Nous pratiquons déjà cette peine en France sur une large échelle, et sans que la criminalité ait été le moins du monde refoulée par elle ; en Angleterre, elle a été e^^périmentée en grand et sans

plus de succès. En revanche, nous voyons un pays voisin de nous, parlant la même langue et appartenant à la même race, à la même civilisation, beaucoup plus propre par conséquent que nul autre à nous servir de pièce de comparaison, l a Belgique, présenter uq (f(ffr/)tgo#w|>fl^ coh slani du nombre des crimes et des délits, quoiqu'on n'y transporte point, il est vrai que les prisonniers v soTit soumis au régime cellulaire, qui les soustrait a Texemple les uns des autres, et dont personne ne conteste plus les avantages au point de vue de la moralisation des condamnés. Je copie les termes du rapport. Il est vrai encore que dans le même peUj^ État^.iiUulen.t des société s de patronag e, trop peu connues en France, avec l'aide desquelles le libéré trouve du travail et rentre dans la sphère de rayonnement des exemples honnêtes. Si dans une nation voisine, où Ton ne transporte pas, la criminalité moyenne ou grande décroît, pendant qu'ailleurs, où Ton a transporté énormément, elle n'a cessé de croître, et que. chez nous, où l'on transporte un peu, elle croît toujours, comment se persuade-t-on qu'il nous suffira de transporter davantage pour faire redescendre la marée montante dont nous commençons à nous alarmer ^ ? Jeter par-dessus bord ce qui vous gêne, c'est bien commode; mais cela peut meuer loin. Il serait triste pour la Frauce, à mesure qu'elle exporte moins de marchandises, d'exporter plus de délinquants et d'en venir peut-être un jour à n'avoir point d'autre article d'exportation. Encore, si cela devait servir à quelque chose I mais on voit, d'après les rapprochements précédents, que cela ne servira sans doute à rien. Au lieu de briser ou de lancer au loin l'être nu isible, il co nvient autan t^ q ue possible de l'a mèliOfé^^, de l'utiliser,lle transformer Tobstacle'en instrumeni, le aemolîsseur en maçon. Mals'pbùr cela, j'en

— Il I II II I * -" K- T J

A Tout cela était écrit avant le vole de la loi sur les récidivistes. Féilexion faite depuis lors, je maintiens mes observations en thèse générale, mais je ne saurais bUlrner^la r,6l{gQ'ti9nj^omm9 mesure d'épuration transiloire,'^rendue indispensable par rincune^ûtérieurt. *

coQvieDS, il faut faire appel aux hommes de dévouement ou du moins n'entraver en rien leur libre inilialive. Or, dans notre âge industriel, Tintérêt personnel a fait de telles choses que les théoriciens en sont venus à le considérer sincèrement comme le moteur unique de tout progrès, à méconnaître le grand rôle passé d'autres mobiles, à nier leur grand rôle futur et à tenir en faible estime tout système qui s'appuie sur eux. S^niç^ft5; ri» natrona^e, sociétés de j)ien foisan ce jj ure et gratuite, cela peut être bon, Birâ-t-on, cela ne saurait être indispensable. En est-on bien sûr, que la charité ait fait soil temps, que le rôie"^ë raDhegàT Ion et du désintéressemeiTF's(5ïT"^tiîTQU^on't3Gie'^îsë'ce qui se fonde socialement sans cês^grands ressorts sous nos yeux mêmes, depuis le triomphe d'une armée jusqu'au triomphe d'un parti, depuis un art nouveau jusqu'à une science nouvelle, et quel est le progrès intellectuel ou moral qui ne soit dû à la propagation d'une doctrine, d'un dogme, d'une institution, d'un moyen de transport, d'une forme du beau, d'une grande innovation quelconque lancée dans le monde par Teiathousiasme d'un groupe d'apôtres dévoués à leur maître, lui-même immolé à son œuvre ? Ce que l'amour a créé, l'intérêt ensuite suffit à le reproduire, mais il n'en est pas moins certain que presque tout ce qui a été trouvé de bon, de vrai, d'utile, a été cherché, voulu, directement cherché et voulu, par des pléiades successives d'hommes qui ont aimé l'art pour l'art, la science pour la science, le bien pour le bien. Supposez qu'il n'y eût eu que des égoïstes depuis Gaton l'Ancien ; l'esclavage existerait encore dans toute l'Europe, aussi rigoureux que de son temps. La lutte et le concours des égoïsmes n'ont jamais servi qu'à répaadre pour ainsi dire l'édition des œuvres produites par l'accumulation des dévouements, ou, si l'on aime mieux, des mouomanies et des folies fécondes, des idées fixes qui ruinent l'inventeur et enrichiront les copistes.

En affirmant donc l'efficacité et la nécessité d'un déploiement de bienfaisance, pour repousser le fléau des

récidives criminelles, je ne crois rien alléguer d'invraisemblable a priori; et Texpérlence semble me donner raison. Cet appareil de sauvetage qu*on appelle le patronage n*est sérieusement organisé chez nous qu'en faveur des jeunes libérés. Quels effets a-l-il produits? Le rapport de 4879 nous l'apprend. En ce qui concerne ces mineurs, « la récidive après libération, qui dépassait naguère 20 0/0, est descendue aujourd'hui à U 0/0 pour les garçons et à 7 0/0 pour les filles *. » Pourquoi un tel procédé, reconnu si efficace, ne serait-il pas sur la plus grande échelle appliqué aux majeurs? « Un fait acgi^ is. indiscutable, dit le rapport de 1878, c'est que les rechutes se produisent surtout rfan* les premiers mois quistcivent la s orlie de prison : d'où cette conclusion que la difficulté du reclassemeni aes çwerej <?-yf Tq: s ^jife çç.u}è de r accroiss ement de la r écidive. » Voilà le vrai mot; mais, en présence d'unê"3înîcïïTO*main tenant circonscrite à ce point, d'un problème réduit à ces termes, le devoir imposé au cœur n'est pas douteux. Sitout dépend de l'accueil que le libéré va rencontrer à sa soriie'aé'prî&ûn»!! faut Tattendre là, veiller sur lui, le proléger, le piloter durant cette paçse. difficile. A,v^c beaucoup de bonne volonté génére»^oe, on peut faire assurément que le métier de malfaiteur cesse d'être obligatoire à jamais pour ceux qui l'ont exercé une fois. Cette bonne volonté ne saurait manquer. Dans le cas contraire, tant pis. Un peuple où la force du sacrifice personnel s'épuise vit sur son capital, et sa décadence est proche. On reste généreux jusqu'au jour où l'on cesse d'être inventif et fécond, où l'on devient imitatif et routinier. L'égoïsme est une acquisition sénile.

Si l'on dit que cela ne suffit pas, j'avouerai que, cela

> Résultats plus merveilleux encore à New- York depuis la fondation de V Association d'aide à donner aux enfants^ fondée par le pasteur Brac. (V. Revue scientifique du 13 juin 1S74.) La statistique montre qu^après s'être constamment élevé jusqu'en 1860, peu après la date de ceUe fondation, à 5,880, le nombre de femmes arrêtées pour vagabondage s'abaisse par dcgré^à 548, en 1871.

fait, il manquera quelque chose encore. Mais quoi ? Une chose nialheureusement plus difficile que la nomination d*une commission pour la réforme du code pénal : à savoir, si je ne me trompe, la fermeté et la stabilité gouvernementales, et l'apaisement spontané ou l'endigueinent du courant révolutionnaire.

La civilisation et la révolution sociale font deux, et j'esiime que M. Poletti les confond quand il juge le progrès de la première lié au progrès de la criminalité : autant vaudrait dire au progrès du paupérisme, erreur analogue et cent fois réfutée. Se persuader que la civilisation peut favoriser en rien la criminalité, c'est oublier que la guerre et le pillage, l'assassinat et le vol, pratiqués du moins en dehors de la tribu, ont été à Toriglue ce qu'il y a eu de plus naturel à l'homme, et que la gloire de la civilisation est précisément d'avoir refoulé ces instincts.^! la civilisation n'élait que la prop a^a tioi^ imitalive des moyens (mécaniques, chimiques ou autres) les plus propres à servir les buts quelconques de la volonté, héroïques ou criminels, pacifiques ou belliqueux, oâ serait autorisé à dire simplement que son action est nulle Âur la moralité. Mais n'est-elle pas aussîTa piropagation imitative des buts (religieux, juridiques, esthétiques), les plus féconds, les plus vastes, les plus cohérents, c'est-à-dire les plus éloignés de la stérllîté, de "la pauvreté, de la mutuelle contradiction des buts quajiûés mauvais? Elle ne saurait. donc être que moralisatrice, aussi bien que pacifiante.

Mais la révolution, en ce qu'elle a d'étranger à la civilisation, c'est la guerre de classe à classe. Et, quoiqu'il

puisse y avoir un art militaire bon à exercer parfois, pareillement une politique révolutionnaire utile un temps, la guerre, intestine ou extérieure, n'est pas moins la grande ennemie de la civilisation. Elle la sert sans doute quand, par l'emploi, parle rayonnement imitatif, qualifié campagne ou émeute, de procédés et d'habiletés militaires, de mesures et de violences révolutionnaires, elle ouvre aux inventions et aux utilités tout autrement durables qui constituent la civilisation, un nouveau champ d'imitation plus libre et nlus ample, représenté par une classe ou un peuple mieux doués. Mais ce résultat n'est pas toujours atteint; et môme, quand il Test, c'est au prix d'un mal long à guérir^ je veux dire le besoin spécial que les conquêtes révolutloonaires ou militaires satisfont et, en même temps, surexcitent, la passion de bouleverser et celle de batailler, l'une et l'autre aspirant à détruire leur propie ouvrage.

La jnora lité d'un peuple est si étroitement liée à la fixité de ses ràœurserdè ses coutumes^-comaaëeri général ceile^J/un^lndividu à la régularité de ses habitudes, qu'Tl ne faut pas s'étonner de voir les époques troublées par de grandes crises, les nations remuées par la longue lutteÏÏê deux cultes, de deux civilisations, de deux partis, de deux armées, se signaler par leu r criminalité exc eptionne lle. Faut-il rappeler notre guerre de Cent ans et nos guerres de religion ? L'époque mérovingienne est une des plus remarquables à cet égard; car il n'en est pas de plus fertile en crimes de toutes sortes, ni de plus profondément bouleversée jusqu'à la racine même des institutions et des traditions. Germains. Romains, tous ont réciproquement détruit leurs coutumes par le frottement, et, par le contact, échangé leurs vices. De là à la fois la recrudescence extraordinaire des crimes de sang, — et des plus monstrueux, fratricides, parricides, qui n'ont l'air ni de scandaliser ni de surpendre l'historien ecclésiastique, — et le débordement des viols, des rapines, des perfidies. Une telle coïncidence est la caractéristique des périodes bouleversées. La Renaissance

è2 CRIMINALITÉ COMPARÉE.

ivalienne a donné, dans ses peJites cités rennuantes, ua spectacle analogue : ici le modèle mort, ï'antiquilé classique exhumée, communiquait ses vices raffinés aux peuples rudes encore qui les combinaient avec leur brutalité persistante. — ,Au degré près, notre Europe conlemporaine n'est pas sans offrir un peu le même caractère : on y voit la fusion des classes en train de s'égaliser démocratiquement, produire l'échange de leurs aptitudes spéciales aux divers crimes, de môme que, jadis, la fusion des peuples et des races» Rien ne prouve mieux que nous traversons une période de transition; — En fait d'éruption crimine Je prodigieuse et multiforme, on ne saurait rien comparer dans les temps modernes à la gruude^év()lution française, parce que jamais le déracinement des instïluTiôns d'un peuple n'a été aussi profond ; et précisément son dernier historien M. Taine, vient de nous rendre le service de nous la montrer, — un peu complaisamment, dit-on, — sous son aspect crimina lis tique pour ainsi dire. Quelle que puisse être l'iasulfisauce de ce point de vue, il est éminemment instructif à nos yeux autant qu'original. Que n avons-nous une étude de pathologie sociale du même genre sur la guerre de Cent ans ! Or, quand on voit, au milieu du peupie le plus doux et dans le plus humain des siècles, éclore soudain cette floraison de crimes sanglants, de jacqueries, de sepiembrisades, et se répandre « cette traîuée d'assassinats qui, en juillet, août, septembre 4792, s'étend sur tout le territoire » (exemple éclatant d'imitation criminelle), sans parler de vols et de pillages sans nombre, on a beau se détourner de là pour contempler la face héroïque liée à cet envers monstrueux, et songer aux victoires, aux champs de bataille pleins de morts, on n'en apprécie que davantage encore Tordre et la paix. Et Ton se fait alors une juste idée de ce qu'on doit exiger des révolutions et des guerres en fait de bienfaits, pour être en droit de leur pardonner ce qu'elles coûtent.

Kien de plus démoralisant que la guerre et^^ugja

révolution^ c ar elles passion neDjL^et, p^l^g ^^^^mftnti. "^ rinverse, la civilisatioQ apaise et rassure. Elle est un gala incessant de foi et une perte incessante de désir, à peu près (et le rapprochement n'est peut-être pas, au fond, artificiel), comme révolution, diaprés Spencer, est un gain de matière et une perte de mouvement, et la dissolution rinverse. Il peut paraître contradictoire qu'elle apaise notre désir dans son ensemble en môme temps qu'elle multiplie nos besoins. Tous les besoins factices qu'elle a engendrés en nous sont bien loin cependant d'être la menue monnaie de la soif et de la faim dont soufl'raient nos sauvages ancêtres. Et de même, en substituant aux problèmes profondément inquiétants de l'ignorance et de l'insécurité primitive les problèmes, bien plus nombreux, mais bien moins pressants soulevés par les progrès du savoir à chaque point de ses frontières agrandies, mais reculées, elle allège en somme le poids total du doute et de l'inquiétude.

A ce signe, on reconnaît ses œuvres propres, comme les œuvres propres de la révolution au signe contraire. Leurs points de départ ne sont pas moins différents que leurs effets. La civilisation est un rayonnement imitatif complexe et très antique, qui a pour foyers principaux des découvertes de faits et de lois naturelles, des inventions utiles à tous; la révolution sociale de notre âge est un rayonnement imitatif plus simple et plus récent, qui a pour foyers des inventions ou découvertes de droits, d'idées subjectives, utiles (ou paraissant telles) à certaines classes ou à certains partis, ou plutôt appropriées à certains tempéraments. Le rayonnement imitatif de la première, c'est le travail, c'est l'émigration extérieure, la colonisation ; celui de la seconde, c'est l'agitation politique, c'est la grève et l'émeute, c'est le déclassement général sous toutes ses formes : émigration intérieure trop rapide (en tant qu'elle n'est pas toujours accompagnée d'un progrès dans le travail) des campagnes vers les villes, fortunes ou ruines subites, passage brusque du néant à la toute puissance politique, ou vice versa, etc.

Or où se recrutent, notoirement, les criminels ou les délinquants d'habitude ? Parmi les déclassés. Sur tant de récidivistes urbains, comptez tous ceux qui ont émigré des champs, non pour travailler, mais pour ne rien faire. Sur tant de banqueroutiers frauduleux, de faussaires, d'escrocs, comptez ceux qui ont voulu s'enrichir en un jour, non par le travail, mais par la spéculation, le jeu, la politicomanie, autant de formes diverses de la même maladie révolutionnaire, du môme besoin de changement à tout prix sans autre raison que lui-même* ?

C'est parce que cette épidémie est non seulement française, mais européenne, que l'on voit le flot de la criminalité s'élever dans presque toute l'Europe comme en France. Mais, en France, au besoin de changer de lieu, de classe, d'éiat social, s'ajoute le besoin de changer de gouvernement, qui de loules les instabilités, de toutes les causes d'insécurités est la pire, parce qu'elle accroît toutes les autres. A cet égard, considérons attentivement les courbes graphiques.

Bien que la courbe des crimes soit dans l'ensemble une pente, et celle des délits une côte, ces deux lignes se rt^ssemblent très fort par leurs plissements quasi-parallèlt's. Leurs faites, leurs précipices, leurs plateaux se présentent aux mêmes dates. Cette coïncidence montre que ces élévations et ces abaissements pour chacune d'elles n'ont eu rien de fortirit, que ces perturbations ont leur raison dans les variations d'un même état social. Négligeons cependant les dépressions purement lactices qui correspondent aux temps de troubles ou de calamités, à 1848 et 1870-71, et qui dénotent, comme on sait, non une diminution de criminalité, mais l'arrêt de la répression, par suite de l'invasion, de la mobilisation des gendarmes et de tous les adultes, de la crise sociale, etc. Ecartons aussi les soulèvements dus à la disette, en

^ Les affraDchis, des deux sexes, étaient les déclassés de la société romaine ; et l'on sait qu^elle en est morte. Mais nos déclassé&| à noiu, •ont des atfranchis sans patrons : e^est pin*

<847, en 1854 et 1855. Celte élimination faite, un phénomène qui paraît de prime abord un arguraient en faveur du despotisme va nous frapper. Tout le long du gouvernement de Juillet, la ligne des crimes s'abaisse peu, celle des délits monte très vile ; en somme, la criminalité grandit régulièrement, et, à travers la courte République de 4848, cette ascension se poursuit jusqu'en 1855, jusqu'au moment où baptisé de sang par la guerre de Crimée, le second Empire s'établit; mais de 1855 à 1866, la ligne des crimes devient plongeante, et celle des délits elle-même né cesse de s'incliner, ce qui at teste, au cours de ces onze années, un véritable reflux de la criminalité. Il fait bon voir comme les statistiques officielles de cette époque s'euorgueillissaieut d'un tel résultat à la veille du jour où il allait être interverti. Déjà, en effet, à l'extérieur et à l'intérieur, l'Empire était ébranlé, et dès 1866 la courbe correctionnelle se redresse pour ne plus fléchir, si ce n'est en apparence.

Ainsi, le libéralisme de Louis-Philippe ne vaudrait pas, à ce point de vue, le césarisme de Napoléon III ? Les chiffres ne disent point cela ; car, en Belgique, et j'ajouterai dans les Pays-Bas, un régime libéral a produit à la longue, après s'être établi lui aussi et assis dans les mœurs nationales, un effet tout pareil à celui de l'Empin; autoritaire. Si le gouvernement de Juillet a été moins heureux, n'est-ce pas peut-être parce que nous n'avons jamais connu, même alors, le libéralisme qu'à l'état aigu et nulletnent à l'état chronique comme chez nos voisins? Puisqu'un pouvoir libéral, mais toujours mal assis, a laissé croître chez nous la criminalité, et qu'un pouvoir autoritaire, dès qu'il a commencé à chanceler. Ta laissée se relever, dans une très faible mesure, il est vrai ; puisqii'un pouvoir libéral affermi a fait décroître la criminaliié chez nos voisins, de même que chez nous un pouvoir autoritaire jugé stable, n'est-ce pas la preuve manifeste que la nature du pouvoir est secondaire ici, quoique non indifférente, et qu'avant tout, ce qui importe, c*e5t la sta*

bilUé ? On m'objecîerail à tort l'exemple de TAnglelerre, où, malgré" la fixité du gouvernement, la criminalité s'élève. Ce serait oublier la nature aristocratique de celle nation, Texlrème misère qui y coudoie Textrême opulence, la fécondité exubérante des familles, et autres caractères qui, la distinguant de nous si profondément, peuvent neutraliser en elle le bon effet d'un r^ime politique stable sur la criminalité.

Maintenant, si nous comparons les courbes dont il vient d'être question avec celle des récidives (c'est-àdire avec celle qui indique non le nombre absolu, mais la proportion des récidives pour un même nombre de crimes ou de délits, année par année), nous allons voir i¥)itre de ce rapprochement un curieux contraste. Tandis que la belle balte descendante, Toasis de la criminalilé, est comprise entre 4855 et 4866, c'est de 4835 à 484$ ou 4850 que la courbe des récidives présente une sorte de long plateau (raccident de 4847 étant omis) ; mais elle se relève ensuite pour ne plus s'arrêter. Par suite, au point ae vue des récidives, la statistique comparée est favorable au gouvernement de Juillet presque autant qu'elle lui est contraire au point de vue de la criminalité eu général, et c'est l'inverse pour le second Empire. Gomment expliquer ce fait étrange ?

Le maintien d'une égale proportion des récidives de 1835 à 1850, pendant que le nombre des crimes et des délits allait progressant, montre que cette progression était due à une cause générale qui agissait sur l'eusemble des citoyens et ne se compliquait d'aucune cause spéciale propre aux malfaiteurs de profession. Cette cause générale, ne serait-ce point par hasard le travail sourd de transformation sociale, de fermentation révolutionnaire,qui, après 4830, n'a cessé de nous remuer? Remarquons entre autres indices, que, de 1789 à 4834, malgré taiit de bouleversements, le rapport numérique de la population urbaine à la population rurale est resté le même (Voyez M. Block, Statistique de la France^ t. I, p. 58): mais, à partir de 4834, la proportion se modifie au

proût des villes, ce qui signifie que la terre se subordonoe au capital, rimilalioa- coutume à rimitalionmodc, la petile à la grande Industrie, transformation civilisatrice qui vient momentanément en aide à la révolution. Quelle qu'elle soit, d'ailleurs, la cause générale dont il s'agit a été repoussée sous l'Empire, de 4855 à 1866, par une cause générale opposée. Mais en môme temps une cause spéciale qui, depuis 4848 ou 4850, stimulait les criminels d'habitude, n'a cessé d'agir avec une force toujours plus grande et croissant plus vile que la criminalité ne diminuait. Quelle peut être cette cause, si ce n'est le socialisme d'État, Inauguré par les ateliers nationaux, puis par les grands travaux publics, par les confus rassemblements d'ouvriers dans les centres populeux, dus à Tiniliative d'un gouvernement inconséquent, contrerévolutionnaire à la fois par en haut et fauteur de révolution par en bas? La carte des récidives, qui se noircit du Sud au Nord, suivant le degré de densité de la population, confirme à ce point de vue la courbe des récidives, qui s'élève depuis l'époque où les agglomérations industrielles se sont multipliées.

Je ne donne au surplus mon interprétation que pour ce qu'elle est, une vue de l'esprit plus ou moins plausible; mais le contraste signalé est certain et certaiuelaent significatif. En résumé, sur ce point, un gouvernement fort et surtout assis, voilà ce qu'il nous faut, bien plus que des peines fortes pour « faire peur aux voeurs ». En France, notamment, le gendarme par excellence, c'est le gouvernement. On dirait que tous les malfaiteurs ont l'œil sur lui comme les écoliers sur le surveillant, épiant son discrédit, ses distractions ou ses somnolences. Sans le prestige de ce gendarme, la gendarmerie ne peut rien. Aussi n'est-ce pas elle qu'il faut accuser.

TARDB

os CRIMINALITÉ COMPARÉK.

Ni elle, ni laj)olice, ni la magistrature. Cette étude serait incomplète si elle ne montrait à quel point ces trois grands corps sont innocents du mal mis au jour par la statistique criminelle. En ce qui concerne les deux premiers, la statistique atteste leur zèle.croissaû^. En 4841- 45, le nombre des procès-verbaux de gendarmerie était de 56,000 annuellement; en 1876-80, de 189,000. Voici une autre indication non moins significative je crois. Quoique les^paalfalteurs se groupent et se fréquentent de plus en plus, ils osent de moins, en moinj^£rocéder gar landes, et, à Tinverse des armées en campagne, ils.s6 rassemblent pour vivre et se dispersent pour agir. En effet, îe'" nombre des crimes et des délits, toujours iiiférieur à celui de leurs auteurs, s*en rapproche pourtant chaque année davantage, d'où le rapport conclut que l'esprit d'association diminue chez les criminels et les délinquants. Ce serait étrange et en contradiction avec les progrès constatés de leur sociabilité spéciale. Ils ne demanderaient pas mieux que de pouvoir s'associer encore pour arrêter et piller les trains en marche comme les brigands espagnols; mais le sentiment de lemL Jjgapuissance les retient ou la certitude du châtiment.

Faudrait-il par hasard maintenant adresser des reproches à la magistrature ou au jury? Quant à Ja magistrature, son chef la couvre de fleurs, comme il convient d'ailleurs à une victime qu'on mène à raùtel*.

> Exception cependant pour les Justices de paix, t L^institution da préliminaire de conciliation, dit le rapport, est loin d'avoir produit les iieureux effets qu^en attendait le législateur. • Le nombre propor-

Et, de fait, si les chiffres seuls ont parlé à propos pour elle, au moins sont-ils éloquents. Le bilan judiciaire du dernier demi-siècle n'est que le tableau de ses incessauts progrès, aussi bien que de ceux de la criminalité, à peu près comme on Toit se perfectionner la médecine en temps d'épidémie. Pendant que le nombre des plaintes, dénonciations et procès-verbaux adressés au parquet a plus que triplé en cinquante ans, et que par suite le travail des magistrats a augmenté d'autant, la célérité des poursuites, de l'instruction et des décisions judiciaires a cependant presque doublé. La proportion, sur cent affaires correctionnelles, de celles qui ont été jugées dans le premier mois à partir du délit, a passé graduellement de trente-deux à soixante-dix-huit; et, si la loi de 4863 sur les flagrants délits a contribué à ce résultat, qui a peut se passer de commentaires », elle n'a pu influer en rien sur des résultats analogues relatifs aux affaires réglées par ordonnances des juges d'instruction, arrêts des chambres de mises en accusation, arrêts de cours d'appel jugeant en appel de tribunaux correctionnels. Aussi la prison préventive, dure nécessité, ya-t-elle s'abrégeant Giaquaate-neurfôfs sur cent, il y a cinquante ans, eiie durait moins d*un mois, maintenant quatre-vingts fois sur cent; < et Ton doit présumer, dit le rapport, que la limite du possible a été atteinte i». Ce labeur des magistrats aurait- il par hasard perdu en valeur ce qu'il a acquis en vitesse? Nullement *. De moins en moins, les affaires portées devant

tionnel des conciliations va toujours en décroissant. En revanche, la nécessilé de l'avertissement préalable a été salutaire.

1 « De 1831 à 1835, les deux cinquièmes des aliaires [dénoncées au parquet) étaient communiquées à l'instruction, et il n'en était classé comme ne pouvant donner lieu à aueane poursuite que trois dixièmes; la première proportion est descendue de 41 0/0 à 13 0/0, et la seconde est montée de 31 0/0 à 49 0/0. Ces résultats sont très favorables, l'un en ce qu'il montre le soin que met le ministère public à n'envoyer à l'instruction que les affaires réellement graves ou obscures, l'autre en ce qu'il atteste une grande circonspection dans Texercice de l'action publique. •

les tribunaux et môme devant le jury par le ministère public aboutissent à des acquittements. La proportion des acquittements par les tribunaux était de cent trenteneuf sur mille; elle est tombée à cinquante-huit. Devant le jury, elle était de 37 pour <00 en 4834 ; elle n'est plus que de dix-sept. Il est vrai, m'objectera-t-on peut-être, que les affaires correctionnelles poursuivies à la requête des particuliers (dites en parties civiles) réussissent, elles aussi, plus souvent qu'autrefois, c'est-à-dire se terminent plus souvent par des condamnations, amélioration analogue à la précédente, d'où il semble suivre que, si Ton félicite de l'une la magistrature, on devrait faire honneur de l'autre à la sagesse grandissante du public, malgré le ridicule de la chose. Mais, à vrai dire, n'est-ce pas la magistrature encore qu*il faut louer d'avoir su, par la fermeté de sa jurisprudence et l'expérience qu'on en a acquise, exercer \me action préventive sur les poursuites passionnées émanées à la légère de l'initiative privée et devenues heureusement de moins en moins nombreuses? Telle est la cause de l'harmonie graduelle qui se fortifie entre le public et ses juges; car ils vont s'harraonisant sans cesse : « les décisions des juges du premier degré ont été acceptées par le ministère public eu les parités civiles dans une mesure de plus en plus large; le nombre des appels interjetés a constamment décru. » Non seulement donc les divers rouages de la machine judiciaire s'ajustent de mieux en mieux les uns aux autres, jury et cour d'assises, parquet et cabinet d'instruction, cabinet d'instruction et chambre des mises en accusation *, etc. , mais encore ils s'adaptent de plus en plus aux besoins des justiciables et les justiciables pareillement à leurs traditions mieux connues. Et, entre parenthèses, celte double accommodation graduelle, ce double équilibre mobile qui s'établit à la longue par le fonctionnement

^ La proportion des ordonnances de non-lieu décroît sans cesse ; celle des arrêls de non-lieu est tombée de 12 à 4 0/0.

régulier des vieilles machines sociales est une des plus fortes raisons de ne pas les remplacer inconsidérément par des institutions toutes neuves, qui auront à tra* verser pour leur compte celte longue période inévitable d'équilibration.

Je dois ajouter que la statistique de la justice civile dépose ici avec la même force dans le môme sens. Depuis i841, le nombre des affaires civiles qui sont expédiées dans les trois mois à partir de leur inscription au rôle s'est élevé de 35 à 57 pour 100, « Les règles de la procédure civile: qui donnaient lieu, il y a quarante ans, à vingt arrêts sur cent, n'en provoquent plus aujourd'hui que dix sur cent. » La proportion des avant faire droit, c'est-à-dire des frais inuiiles ou moins utiles, va en diminuant. Ce qui est plus remarquable encore, tandis que la criminalité se déploie d'année en année, la proeessiviié sq maintient à très peu près stationnaire. Si l'on excepte les demandes en séparation de corps, qui font classe à part, on voit avec surprise çue le nombre annuel des procès par 40,000 habitants n'a jamais été au dessous de trente et un ni au-dessus de trente-huit, et que ces deux limites extrêmes ont été rarement atteintes ou même approchées. Gomment expliquer ce stationnement numérique ? J'avais d'abord soDgé qu'il pouvait tenir simplement à ce que l'augmentation des conflits probables d'intérêts, due à l'accroissement de l'aisance publique, c'est-à-dire des intérêts, depuis quarante ou cinquante ans, aurait été exactement compensée par la diminution des tendances processives, réputée due au progrès de l'instruct'on *. Mais,

^ £q effet, ea regardant les cartes, on verra que les départements montagneux les plus ignorants et les plus pauvres, sont, avec les départements les plus riches, ceux où la moyenne de trente-trois ou trente-cinq procès par 10,000 habitants est le plus dépassée, jusqu'à alteindro 67. L'extrême misère et l'extrême ignorance, qui rendcLt chicaneur, se rencontrent ici avec IVxtrêmo richesse agricole ou industrielle, qui rend cupide et mi^ltiplie les contacts et les heurts entre Jiommes.

TARDS 6.

outre riDYTaîsemblance d'une compensation si exacte,! ce n'est pas seulement la richesse qui a triplé ou quadruplé pendant celte période demi -séculaire ; c'est encore le morcellement de la propriété qui s'est rapidement continué» multipliant, avec le nombre des propriétaires, les occasions et les chances des procès de propriété, de servitude et d'usufruit ; c'est aussi la facilité des communications qui s'est merveilleusement accrue, rapprochant sans cesse le justiciable du juge, ce qui équivaut à une augmentation du nombre des tribunaux, c'est-à-dire à un encouragement à plaider. Autre encouragement : la possibilité de plaider pour rien, l'assistance judiciaire au profit des Indigents, enfin, l'extension de la vie humaine, fertile en complications et froissements d'intérêts, en achats, ventes, loyers, hypothèques, contrats de tous genres chaque jour plus nombreux. Et tant de causes d'excitation à la chicane sont restées sans effet 1 Qu'est-ce donc qui s'est dressé pour lutter contre elles? Avant tout, le corps judiciaire, par les perfectionnements incessants qu'apporte à la stabilité de nos excellentes lois civiles la fixation de sa jurisprudence éclairée qui resserre, dans les plus étroites limites, le nombre des points de droit controversables. On voit ce que peut une bonne vieille institution à force de s'exercer sur une bonne vieille loi. Quand la loi n'est pas suffisante à elle seule et quand, en outre, elle n'est pas très bonne, quoique vieille (c'est le cas de notre code pénal), ce travail se fait en pure perte, comme le démontre la progression de la criminalité. Mais en matière civile, où une bonne loi suffit et où notre loi est bonne, la peine de la magistrature, ajoutons des avocats et des jurisconsultes, n'a pas été perdue. On dirait qu'ici encore « la limite du possible a été atteinte ». La constance frappante du chiffre annuel des procès semble l'indiquer. Cette uniformité me parait être, en effet, le trait dislinctif par lequel se traduit statistiquement l'action, dans les faits sociaux, d'une cause organique et vitale, par exemple l'influence de

l'âge, du sexe, de la race*, ou l'action d'une cause phj*^sique, telle que le climat et les saisons, ou enfin Taction d'une cause sociale si ancienne, si enracinée ^ notamment Tintluence du mariage ou de certains sentiments religieux, qu'elle a en quelque sorte passé dans le sang et depuis longtemps atteint les limites de son champ propre de rayonnement Imitalif *. Partant de là^ on pourrait être porté à voir, dans le caractère stationnaire du chiffre annuel des litiges civils, l'indice que toutes les tendances processives d'origine sociale, plus ou moins récente et de nature compressible, ont été comprimées, et que ce mal a été tranché jusqu'à sa racine vitale ou quasi-vitale, mais jusqu'à elle exclusivement, puisque rien au monde ne saurait empêcher de plaider un plaideur par tempérament ou par tradition. Notons dans le môme sens que le nombre des affaires correctionnelles poursuivies à la requête des parties civiles est resté rigoureusement ideniique pendant les quarante-cinq années considérées. En rapprochant cette uniformité remarquable de la précédente, on sera certainement porté à les expliquer de la même manière. Non seulement le nombre des affaires commerciales, malgré le développement du commerce, ne croit point, mais il diminue •. De prime abord, ce phénomène peut

' Oa aurait pu tout aussi bien étudier rinfluence du tempérament nerveux ou bilieux, ou du teint blond ou brun. La proportion di>s voleurs blonds ou des assassins bilieux, par exemple, doit certainemeut se maintenir la même indéGniment.

* Ce principe, sur lequel je me fonde et que je regarde comme sans exception réelle^ peut servir à distinguer si une nature d'actes a des causes vitales ou sociales. Par exemple, si les attentats à la pudeur contre Ut enfants tenaient seulement à une monomanie sénile, leur nombre resterait stationnaire ; mais il a grandi de 136 à 809. Donc ici agissent surtout des influences d'ordre social : surexcitation des appétits dépravés par la lecture (qui est un exemple indirect], par l'exem* pie direct, par la contagion de certaines morales immorales, etc. Observation analogue pour le suicide.

* Il a augmenté depuis 1880, surtout en 1882, par suite de la crise commerciale et da la diminution des affairea. Voilà ancora un résultat

paraître éclipser le précédent; mais en réalité il a moins lieu d'émerveiller *. Ici, en effet, intervient une cause restrictive des instincts de chicane, qui n'agit point dans la vie civile et qui seconde efficacement dans la classe des commerçants la compression salutaire des tribunaux. Les commerçants vivent d'une vie à eux, se connaissent, se fréquentent, s'empruntent réciproquement les recettes et les pratiques jugées les meilleures et mises à la mode, notamment la pratique de transiger et d'éviter le .plus possible les démêlés judiciaires. Chez eux. par suite, outre cet entrecroisement de rayonnements Imitatifs innombrables et diffus qui constitue la vie ordinaire, circule une action imilative directe d'un genre Spécial qui a ses voies spéciales de transmission, plus rapides et plus aisées. Celle-ci est a l'autre ce que l'électricité dynamique est à la chaleur. Si, par exemple, il faut un siècle pour faire sentir aui plaideurs civils la folie de plaider, il suffira de quelques années pour pénétrer de cette vérité les plaideurs commerçants •.

Ceci nous amène incidemment à donner la raison pour

peu propre à satisfaire M. Poletti. Cette marche de la processivité commerciale pourrait suggérer l'idée que, si elle a décru si longtemps, cela tenait précisément aux progrès extraordinaires du commerce; et, poursuivant l'induction, on pourrait conjecturer que le stationnement de la processivité civile, qui consiste pour la plus grande part en conflits d'agriculteurs, s'explique par le faible progrès relatif de Tagriculture , insuffisant à compenser la multiplication des causes de conflits ?

1 Rappelons qu'une partie faible, il est vrai, des tribunaux civils, juge commercialement, et que les appels des jugements prononcés par les tribunaux de commerce, consulaires ou autres, sont portés devant les cours. La jurisprudence des cours s'impose à la longue par adaptation forcée aux juges commerciaux du premier degré et le fait bénéficier de ses avantages propres.

* Le rapport signale le fait que « les jugements rendus par les tribunaux spéciaux de commerce sont plus souvent confirmés que ceux qui émanent des tribunaux civils jugeant commercialement • ; mais il a oublié de rappeler que les jugements émanés des tribunaux civils jugeant commercialement sont moins souvent frappés d'appeU

laquelle le jur^ corps électif sans cesse renouvelé, composté de gens qui ne se connaissent pas, ou plutôt enlilô purement nominale qui comprend autant de jurys distincts étrangers les uns aux autres qu*il y a d'affaires criminelles, se montre à Tépreuve incapable de progrès, taudis que la magistrature vient de révéler sa perfectibilité continue. C'est que la magistrature est bien plus encore que nulle catégorie de commerçants ou d'industriels un corps véritable, formé de membres solidaires, où la circulation imita tive des initiatives jugées heureuses est prompte et constante, où le trésor des habitudes nées de la sorte et enracinées par esprit de corps sous le nom de jurisprudence, s'enrichit sans cesse et se transmet fidèlement aux successeurs. Si la contagion de l'exemple, en effet, est un danger, elle est en même temps le seul espoir des sociétés * et. là où manque la facilité des assimilations^ là il faut renoncer à tout progrès. Avec une magistrature élective, rien d'analogue à l'excellente mode, devenue habitude traditionnelle, de la correctionnalisation, n'aurait pu se propager. Et ce progrès est bien dû à l'imitation spontanée agissant de magistrat

> Au point de vue des inconvénients, notons la mode^ qui s'est introduite et rapidement propagée dans les tribunaux, d'envoyer les jeunes prévenus dans des maisons de correction. On usait peu d'abord de celte faculté ; vers 1826, le nombre de ces envois était de 98 par an : il a fini par atteindre le chilTre annuel de 2,542. Le Trésor a dû s'en effrayer. — Autre exemple. D'un ressort à l'autre, la proportion

I des arrêts confirmatifs en matière civile est très diiTérente. En résultet'il, comme le veut le rapport, « que le degré de certitude desjuge-

\ ments n'est pas le même partout, ou que l'esprit processif des habitants de certaines régions les conduit souvent à former des appels téméraires? > La première cause est assez invraisemblable. Quant a la seconde, il est facile de voir, en regardant les tableaux et les cartes, si les populations des ressorts \qs plus confirmati/s sont en même temps les plus processives. Or, on constate souvent le contraire ; dans le ressort de Douai, notamment, l'un des moins processifs de France, on est aussi confirmatif ou à peu près que dans ceux de Cbambéry et de Grenoble, des plus féconds en procès. La chose n'est explicable, à mon avis, qu'en tenant compte des habitudes traditionnelles propres à chaque cour.

106 CRIMINALITâ GOMPARJÎE.

à magistrat, et non aux circulaires, car, dans le rapport sur la statistique de 1859, je lis au contraire que ie garde des sceaux ne cesse de recommander à la magistrature à*user de ce procédé avec une grmde réserre. Les remaniements continuels de, la législation relativement à l'organisation et aux opérations du jury ont pu le rendre meilleur ; la magistrature, en s'accommodaut d'avance et de mieux en mieux à ses exigences, a pu faire que la proportion des verdicts négatifs ait diminué de moitié (car c*est elle seule, encore une fois, qu'il conyient de féliciter d'un tel résultat, comme le fait le garde des sceaux); mais, par lui-même, il n'a en rien progressé 1 Prenez-le tel qu'il est avec ses qualités incontestables et ses défauts incorrigibles, avec ses idées qui varient seulement suivant les caprices de Topinioa régnante, de cette opinion dont le mépris est le respect môme de l'expérience et de la raison; mais n'attendez de lui aucune réforme de ses manies, de ses préjugés, de ses imprévoyances. Pourquoi est-il plus sévère pour les vols (neuf, douze et vingt-quatre acquittements pour ceut accusations) que pour les faux et les banqueroutes frauduleuses, ces vols sur une grande échelle (trente-sept et quarante-sept acquittements pour cent)? Pourquoi en Corse, quand l'épidémie des assassinats par vengeance redouble d'intensité, ne sent-il pas la nécessité d'y remédier par une sévérité plus grande? Gela est ainsi, et cela persistera; et si quelque bon jury çà et là se montre prévoyant, ferme et logique, son exemple, ncm suivi, sera peine perdue.

Chose étrange en apparence, moins les décisions de cette juridiction capricieuse ont d'influence les unes sur les autres, de similitude les unes avec les autres, plus elles s'accordent dans l'ensemble pour présenter certains caractères communs reproduits avec une régularité remarquable. Lejuxx^se iaisse influen cer toujours dans \a mêm£ mesure^ (la concordance des chiffres proportionnels est frappante) par le sexe, l'âge et le de gré d'instructi on des accusés, d'autant plus sévère pour les accusés qu'ïfs

LA STATISTIQUE CRIMINELLB. l07

Font moins jeunes ou plus instrui ts, plus sftv^ffi pnnr Ipq hommes que pour les lemmes et pour les^^imes contre les propriétés que pour les crimes coatre lesj?ersonnes. On vcatjlûUr est galant et projûétaixô* Sans plaisanterie, cela signifie, non qu'il a une jurisprudence inconsciente, mais qu'en moyenne, comme la chose doit fatalement arriver pour des esprits de même ordre moyen, du môme pays et du même temps, il a égard, suivant une mesure invariable, à des circonstances aggravantes ou atténuantes qui, dans Tensemble des cas, ne changent pas. ËQ effet, quand les hommes agissent isolément sans se copier, si Ton additionne les actions du même genre qu'ils accomplissent, on aboutit toujours à des chiffres qui ne varient pour ainsi dire pas d'une période à une autre. Pourquoi ? parce que les forces, les mobiles auxquels ils obéissent alors, sont puisés dans le tempérament de leur race invariable, ou dans leur caractère national qui change avec une extrême lenteur, ou dans les mœurs et les idées de leur siècle qui, quoique moins lentes à muer, peuvent être considérées comme immuables aussi dans le temps si court qu'embrassent en général nos statistiques *.

' Quand un condanmé en police correctionnelle se demande s'il doit faire appel, il ne peut se régler sur l'exemple des autres condamnés dont il sait seulement que les uns appellent et les autres n'appellent pas. Il ignore aussi la statistique qui lui montrerait que les cours d'appel sont de plus en plus portées à confirmer les décisions des premiers juges. Il n'est poussé que par l'espérance d^un arrêt de réforme ; il n'est retenu que par la crainte d'un arrêt confirma tif, et l'un ou l'autre l'emporte davantage dans son cœur (les raisons d'espérer et de craindre restant les mêmes dans la moyenne des cas) suivant qu'il est par nature plus hardi ou plus timide, plus porté à la confiance ou au découragement par des causes physiologiques. Celles-ci ne changeant pas, le poids supplémentaire qu'elles ajoutent à la balance des motifs euxmêmes, en somme permanents, doit toujours produire en moyenne un effet identique, une proportion des appels à peu près invariable. Cest ce que la statistique montre avec une régularité singulière. Sur cent coadamnatioDS, il y en a toujours environ quarante-six qui sont frappées d^appel par les condamnés, depuis 1826. — Mais les appels interjetés /MIT ^0 ministère publie vont en décroissant, de quarante- trois pour cent en 1831, à vingt-deux pour cent dans les dernières années;

Mais quand, aux mobiles dont il s'agit et qui jouent le rôle de constantes ^ s'ajoute la force variable de l'émulation, qui vient diriger en tel ou tel sens (au grô des inventeurs ou initiateurs imilés par les ému.e<) les instincts de races ou les passions nationales et séculaires, et en même temps les surexciter ou les assoupir, bouleverser enfin leurs proportions relatives, faire avec les mômes couleurs un autre tableau, ou voit aussitôt des séries de chiffres qui montent ou s*abaissent avec une plus ou moins grande rapidité. Chaque commerçant , chaque industriel , s'il n'avait point rexemple de son voisin pour le stimuler et le transformer, s'encroûterait comme autrefois dans une routine immuable. Mais l'imitation d'autrui le force à progresser. En sorte que le besoin d'assimilation est la source des changements sociaux, et que, là où Ton ne se copie plus, là on ne se renouvelle plus. On tournoie de plus en plus sur soi-même, à mesure qu'on avance de moins en moins, et l'imitation-habitude devient le gouffre des autres sortes d'imitation. Cest Fexem ple d'autrui qui peut seul nous arracluer à Tempire dangereux dB noire propre exemple. Que de grands artistes se sont perdus par là et sont tombés ainsi du style dans la manière, de la manière dans le tic et le ridicule I Par la même raison, les relations extérieures largement déployées sont nécessaires à une nation pour l'empêcher

c'est que les magistrats du parquet prennent exemple les uns sur les autres. — Et les arrêts confirmatils vont en croissant pour une raison analogue.

Autre exemple. — Pendant que la criminalité progresse, la part proportionnelle prise par les deux sexes et par les divers âges à Taccomplissement des crimes et des délits reste invariablement la même, sauf en ce qui concerne les mineurs de seize à vingt et un ans, pour lesquels le tableau de la page 68 accuse une progression alarmante, La précocité croissante révélée par celte dernière exception ne s'explique-t-elle pas par la surexcitation hâtive des intelligences et l'enfièvrement urbain ? C^est surtout la nature de Tenfance qui est modifiée jusqu*en son fond vital par des causes sociales. Il n'y a plus d'enfants, dit la langue courante. Elle ne dit pas qu^il n'y a plus de vieillards.

de retomber dans Tornière de son invariable tempérament et de piétiner sur place dans l'agitation politique. Le déploiement de son influence au debors (ce qui ne veut pas toujours dire de sa politique coloniale) est la condition du progrès de son fonctionnement intérieur.

Il résulte de tout ceci que, si l'on veut avoir une magistrature élective, sans cobésion ni esprit de corps, et en cela pareille au jury, on ne doit lui demander aucun progrès spontané. Elle aura, dès le début, ses avantages propres, bien que son prem ier effet soit probablement une augmentation énorme des procès de tout genre dès le lendemain de son installation. Mais le moindre de ses mérites à coup sûr sera la perfectibilité.

La comparaison des trois statistiques que nous venons de parcourir, à savoir la statistique criminelle, la statistique civile et la statistique commerciale, pourrait se résumef ainsi : la première est une montée, la seconde un mouvement horizontal, la troisième une descente. Par la première s'exprime le pouvoir de T imitation dans son action dangereuse ; par la troisième, le même pouvoir dans son action salutaire ; par la seconde, refifet de son inaction. En effet, un malfaiteur, en commettant un délit, copie en partie d'autres malfaiteurs (et en partie aussi se détermine par les impulsions de son éducation, de sa classe ou de sa nationalité, imitation d'autre sorte, plus profonde encore et plus puissante) ; de même un commerçant, en se décidant à ne pas plaider, suit Texem* pie de ses pairs ; mais, en se décidant à plaider, au contraire, le plaideur civil n'écoute en général que sa natur« (ou encore une fois les impulsions, imîtatives en un autre sens, de son éducation de famille et de milieu social), sans songer beaucoup aux autres plaideurs. Yoilà, entre autres explications, l'interprétation qu'on peut donner aux chiffres officiels.

Mais nous ne pouvons quitter ce sujet sans faire encore quelques remarques. — Quoique la distinction du civil et du criminel soit réputée au Palais un de ces

TARDB. ^

IIQ CRIMINALITÉ COMPARÉE.

abîmes que nul ne saurait franchir, il n'en esi pas moins vrai qu'au fond, soit au civil soit au criminel, il s'agit toujours de violation des limites imposées par. la loi à la liberté des citoyens, et qu'à l'origine les législa* tioQs civile et criminelle sont confondues chez tous les peuples : citons la loi de Solon, celle des Douze-Tables, le code' de Manou, la loi Salique. A lire ces vieux recueils, où Ton est frappé de la prépondérance très marquée donnée au côté pénal, devenu si secondaire dans les codes civilisés, on pourrait croire que, dans ces antiques sociétés, la confusion des deux éléments s'opérait par la presque annihilation de roloinent civil. Mais, d'autre part, on dirait le contraire à voir leurs débats criminels sous forme de simples pracès. La vérité est que, dès ces temps reculés, on a toujours eu, malgré tout, le sentiment très vif d'une différence entre un tort ou une offense à l'adresse d'une seule personne ou d'une seule famille, et un tort impliquant un danger pour toutes les personnes, pour toutes les familles d'un pays, ou une offense blessant les préjugés et le sens moral de tous. — Il ne se pouvait qu'à la longue cette différence n'allât se précisant, surtout à mesure que la population se condensait et que les familles, closes auparavant, s'ouvraient les unes aux autres. Mais ce serait une erreur de peuser que^ par suite de cette scission graduelle, les débats purement civils, c'est-à-dire à l'occasion de violations de droits purement individuels, n'ont plus rien à voir avec la moralité d'un pays. Observons que les procès^ CQOune les délits, sont la transformation, -seua^ fQime atténuée, de^s guerres privées et des brigandages antiques, préhis* toriques, antérieurs à tout ordre légal. Quant aux délits, cettèTvôlùtlôn n'a pas besoin d^fre démontrée. Elle n'est pas moins certaine en ce qui concerne les procès. Dès que, dans un pays livré jusque-là à l'anarchie, se dresse une justice respectée, armée d'un glaive tout-puissant, les guerres privées cessent et les procès commencent. « Quand une province barbare est annexée à l'empire britannique des Indes, dit Sumner Maine dans ses Jutti-»

LA STATISTIQUE CRIMINELLE. l}}

Pliions primitives, il se fait aussitôt à la porte des tribunaux immédiatemeat constitués uq concours curieux et instructif de plaideurs... Ceux qui ne peuvent plus cora- Lattre s'adressent à la loi, les appels hâlifs à uq jugç succèdent aux promptes querelles, et les procès héréditaires remplacent les haines sanglantes des familles. » Ce dernier trait nous explique, par parenthèses, la longueur extraordinaire des litiges, surtout entre les personnes des classes élevées, pendant tout le moyen âge et jusqu'à Louis XIV, Les érudits, qui ont souvent été frappés de ce fait, l'ont expliqué le plus souvent, et bien à tort, par la négligence des juges ; c'est l'opiniâtreté vindicative des parties, c'est la durée séculaire des haines de famille^ qui est la vraie explication de ce phénomène. Si la durée des. procès s'est abrégée, c'est, en partie, sans doute, grâce aux progrès de l'organisation judiciaire, ajoutons grâce au relâchement des liens de famille et à la rupture du faisceau familial primitif, mais c'est aussi parce que les litiges prennent de plus en plus leur source dans le simple conflit des intérêts, provoqué le plus souvent par la mauvaise foi de Pun des plaideurs, et de moins en moins dans le choc des passions, provoqué par la haine ou la colère d'un agresseur. On peut en voir la preuve dans l'importance relative qu'ont acquise et ne cessent d'acquérir, en dépit de leur baisse numérique momentanée, les litiges commerciaux, espèce singulière de procès civils dans le sens large du mot. Or, l'intérêt est certainement l'âme toute pure des plaideurs commerciaux; et voilà d'où dérive peut-être, entre plusieurs autres causes, la célérité remarquable de leurs débats. — Nous tenons là les deux extrémités d'une série : au début, les guerres privées, dont le simulacre s'est conservé dans les combats judiciaires; à la fin, les contestations devant les tribunaux de commerce ; au milieu, les procès civils.

Pour bénir les procès, il n'y a donc qu'à se dire à l'audience : Tous ces gens-là se battraient s'ils ne plaidaient pas. S'ils se battaient, ils déploieraient beaucoup de fé«

rocité ; en plaidant, ils ne déploient que beaucoup de mauvaise foi : il y a progrès. — Est-ce à dire qu'il db faille pas regarder comme un bien l'arrêt ou la diminution des procès ? Non, car, on le voit, un procès est presque toujours la suite ou le symptôme d'une malbonnèteté) quand ce n'est pas d'un délit plus ou moius déguisé ou côtoyé. En y regardant de très près, on verrait donc que la statistique des tribunaux civils serait elle-même propre à jeter des lueurs sur l'état moral d'une nation. Mais alors comment peut-11 se faire, encore une fois, qu'en France, depuis cinquante ans, le nombre des délits ait triplé pendant que celui des procès civils restait stationnaire ? Comment interpréter ce contraste ? D'abord, disons qu'il n'est pas complet : par exemple, le nombre des procès en séparation de corps et en divorce croit parallèlement au cbiffre des adultères. Pourquoi cependant le chiffre des procès de servitude et de propriété n'augmente-t-il pas en même temps que celui des vols et des abus de confiance? J'en ai déjà donné une raison, mais j'y reviens. La seule différence bien nette qui semble exister en apparence entre les poursuites criminelles et les procès, ce n'est pas que dans les premières le demandeur est le représentant de la société, tandis que, dans les seconds, demandeur et défendeur sont également de simples particuliers ; car cette différence importante n'a pas toujours existé ni n'existe en tout pays ; mais c'est, semble-t-il, que les premières seules se terminent par la condamnation à une peine. Toutefois, est-ce que les droits dont la violation motive les litiges civils sont dépourvus de sanction? Non, la ^eine véril5JiLe.dÊ^s viplations-là, c'est la perte du procès et le^^aieme^lcide$, f rais. Chèiiimeni cruel et de plus en plus redoutéjjgendant què^Ia pénalité criminelle va s'adoucissant, que les prisons deviennent confortables, que les tribunaux correctionnels et les jurys s'humanisent, ce sont les tribunaux civils qui se font de plus en plûsTîgunrenr, c'est la pénalité civile qui fait peur aux gens, p5ttr deux raisons : d'une part, la surélévation accélérée

des ho noraires cPav oca^s et des droits d'enregistrément qui tinissent pâFrendre ruineuse la condamnation aux frais, et principale, non accessoire, la question de savoir qui les paiera ; d'autre part» comme je Ta! déjà dit, la certitu de chaque jour pius grande, pour. le coupable, pour le plaideur témeraïre', d'être puni de la' s orte, l à jurisprudence se fixant dé mieux en mieux. Je veux retirer de celte observation un enseignement : à savoir que la^géjiaiiJ^i^nialgré ce que peuvent dire certains criminalistes^ est un excellent frein, digne de to\ite noti-è' attention. Là où il se resserre, en effet, on constate tiu arrêt ou une diminution des violations de Id^JiEU-fUà où il se relâche, un accroissement de ces violations.

Bornons-nous à l a sta tistique ^n'^nAiifl^ e» concluons encore une fois que le joatLcroissanti^indice d'ailleurs d'une amélioration cachée, exposé par elle à nos regards, n'e st imput able ni à la police, ni à la justice, ni à la civilisation, ni même" à la loi pénale, mais peut-être bieii au. refoulement des instincts charitables et au soulèvement des passions révolutionnaires. Cependant mécoq naitron s-nou s l'action favorable ou non, sur la criminalité, de causes telles que l'instruction, le travail, la richesse et le déclin des croyances religieuses? Indiquons brièvement notre réponse à ces questions.

Relativement à la dernière, il n'est pas douteux que la p eur de Tenfer^ nour l'appeler par son nom, a eu beau s'a fl^iblir ^t aura beau môme s'évanouir tout à fait, au moins chez les adultes, ainsi que le désir du ciel et l'amour de Dieu, les règles et les habitudes morales de

nos pères et aussi de notre enfance, que ces sentiments ont contribué à former, n'en subsistent et n' en su bsisteront^^as moipg, n^is chaque ^bur pl ljs pbrflnl^*''^j pl'j^ inca£ableâ-iit:-j[:ésister à l 'assaut des convoitises . Il ne fdut pas se le dissimuler, Ip diable a çgj[:^i bué peut-être a utant que le bourre au à formftr le cœu r des Eurppéeps passes et présents, môme de ceux que Ta peine de mort et les superstitions révoltent ie plus. Chrétienne ou non, la France restera longtemps encore christianisée, de môme que, bonapartiste ou non, depuis l'âge Organique du Consulat, elle est bon gré mal gré bonapartisée, et môme jusqu'à la moelle des os. Cependant cette survivance de la morale religieuse aux dogmes, comme celle des institutions à leurs principes, n'a qu'un temps ; et où les générations nouvelles iront-elles puiser leur moialilfi à mesure que la source ancieoiij^ tarira? En d'autres termes, pour lutter contre les penchâhis destructeurs, quels sentiments féconds, différents des précédents, fortifiera- t-ou en elles? Car ce sont des sentiments, et encore mieux des principes, c'est-à dire des résidus de convictions stables, inconscientes, définitives, et non des idées, c'est-à-dire des convictions en train de se faire, en uain de descendre de l'esprit au cœur, et du cœur au caractère, qu'il s'agit de susciter ici.

Qu'on ne s'éionne donc pas de ne découvrir dans la statistique criminelle la trace d'aucune influence bienfaisante, exercée par le procès de l'instruction pri ^M sur la criminalité. On voit bien clairement l'action ile l'instructipu sur la folie et le suicide, qui augmeiiteût parallèlemeiit avec ses progrès; on n'aperçoit nullement son action soi-disant restrictive sur la criminalité. Le rapport officiel en fait foi et le déplore. Un tableau montre que les départements où la population des illettrés est la plus forte sont bien loin d'être toujours ceux où les accusés sont les plus nombreux, eu égard au chiffre de leur population *. D'autre part, les campagnes, qui sont moins

i Mêmes remarques dans les autres pays. Bn Espagne, par exe»*

instmites, donnent huit accusés par an, sur cent mille habitants, et les villes seize. C'est juste le double. S'ensuit-il néanmoins que le degré d'instruction d'un peuple soit chose indifférente au point de vue criminel? Non. D'abord il influe év idemment sur la ^^^^IJLéj^sjnn n sur \^ qu antité des^méfa itg^Et il en est de môme du degré de l a richesse. U n peu plus de lumières, un peu plus d'aisânee, d éveloppe certains appétits, en conipri me d'au tres» bouleverse enfin la hiérarcnie iniérfeure de nos désirs, source de nos crimes et de nos délits. Dans les départements pauvres^^les, crimes contre^ies personnes, é^aïônt en nombre les crimes contre les proprié tés ^ T)apa i#>qd<& -. p artements riches, la proportion de ces derniers i*.çiûpûfite be aucoup Si la statistique comparée des vols détaillait cet article d'après la nature des objets volés, — mention sociologiquement bien plus utile que les indications relatives à l'âge des voleurs, — on verrait s ans^d outa que depuis quarante ou cinquante ans, depuis que la France s'enrichit, le nombre p roportionnel .des vols doiiéfiûUfiaji d iminué. tandlH mipi relui dea vols da.hijûux^ des. vols d'argent ou autres a augmenté et augmente encore. De m ôrne, la propo rtion des délits contre les moeurs^ des.rébe llions, de s escroqueries^ etc., s'est fort accrue, effet ''probable de l'émancipation et de raffinement des esprits. Mais, tant qu'il s'agit de l'instruction simplement primaire, il faut reconnaître que la quantité des crimes et des délits pris en bloc n'est pas le moins du monde atteinte par sa diffusion. Au contraire, l'action bonifiante d e l'instru ction secondaire et surtout supérieure n'est pas douteuse/ Là preuve en est dans la très faible contribution des propriétaires et des rentiers, des classes lettrées

pie, oh la proportion des illettrés dans le chiffre de la population totale du pays est des deux tiers ^ ils ne participent que pour moitié à peu près à la criminalité. Eu 1883, parmi les condamnés pour assassinat, soixante-quatre savaient lire et écrire, soixante-sept non. Il y a uU condamné pour vol sur 6,453 habitants lettrés, et sur 8,283 illettrés. (V. Jimeno Agius, la Criminalitad en JEtpana, Uevista de £sf gifia. 1885.)

au contingent criminel de la nation : résultat, remarquons-le, qui n'est pas dû à la richesse relative de ces classes, car la moins riche, celle des agriculteurs, partage avec elle ce privilège pour quelque Siutre cause à recher. cher (probahlement parce qu*elle est la plus laborieuse), et la classe des commerçants, la plus riche peut-être de toutes, présente le phénomène inverse. Ce n'est pas non plus la foi religieuse qui agit plus fort sur les classes plus instruites. Elle agit sur elles beaucoup moins. Ce n*est pas enfin qu'elles aient une énergie plus grande au travail ; à cet égard, la classe des commerçants et des industriels remporte sur elle, autant que la classe agricole sur celle-ci. C'est donc, je crois, à leur instruction poussée à un certain degré ou plutôt à leur éducation d'une certaine nature qu'il faut attribuer leur moralité relative.

Il est remarquable que l'influence moralisatrice du savoir commence au mo menrôu il çesse/d'èlre un outil se^emeut et devient un obj çt d'arj , . Si l'instruction donc venait à n'être que professionnelle, si elle cessait d'être esthétique, sinon classique, elle perdrait sans nul doute sa vertu d'ennoblissement. Pourquoi ? Parce que le bien ne saurait être conçu que comme Vuiile social ou le àeau intérieur, et que, de ces deux seuls fondements de la morale (tout commandement divin étant écarté), le premier, le fondement utilitaire, implique nécessairement le second ; car dans les conflits si fréquents de l'intérêt général et de l'intérêt particulier, sur quoi s'appuiera l'individu pour sacrifier celui-ci à celui-là, pour aimer celui-là plus que celui-ci? Uniquement sur l'amour du beau, dès longtemps cultivé en lui par une éducation appropriée, et sur la persuasion qu'il s'embellit intérieurement par ce sacrifice, loué ou non, connu de tous ou seulement de lui-même. Ce motif suffirait pour recommander à l'avenir les études littéraires, l'art et aussi bien les spéculations philosophiques, tQU^es^cho ses qui . en intéressant l'homme à son objet pour cet objet , le désintéressent de lui-môme et lui révèlent au fond ^e

ce désiatér essement son «" prftr»^ inf^rM ^ an fond de riniTliie le beau. O^and u a appris à connaître cerlaines impressions délicates, il y prend goût, et ce désir de les retrouver lui fait repousser les satisfactions basses qui lui en fermeraient le chemin. Car, si la haute culture moralise, c'est que la moralité est la première condition sous-entendue de la haute culture, comme la première condition de la flore alpestre est un air pur. Je sais qu'ils sont rares, ceux qui font le bien par amour de Tart, les esthéticiens de la morale, les nouveaux mystiques, et le nombre est grand de ceux qui le font aujourd'hui par crainte du gendarme ou du déshonneur comme autrefois par peur du diable ou de l'excommunication. Mais, pendant qu'à l'usage de ces derniers on perfectionnera le Gode pénal, ne faudrait-il pas tendre à augmenter la minorité des premiers en répandant sur tous et sur-tout en élevant chez l'élite humaine, d'où découle l'exemple, le culte des belles inutilités indispensables ? Après tout, sont-ils si clair-semés les hommes qui, par sentiment de leur dignité personnelle, sorte de goût esthétique réfléchi et nommé conscience, sont courageux, francs, dévoués, malgré l'avantage évident qu'ils trouveraient le plus souvent à être lâches, égoïstes et menteurs ? Autant vaut le modèle autant valent les copies. Heureusement pour nous nos modèles invisibles, les demi-dieux révérés dans notre éducation du collège, grands théoriciens, grands artistes, inventeurs de génie, étaient la fleur de l'honnêteté humaine, et la logique le voulait ainsi, car c'eût été pgurjeux une contradi£liûn.iianâ le.s

ter mes que d'avoir soif de la vérité pure par exemple, et de cEêrcher à tromper autrui, tandis qu'il n'est point contradictoire le moins du monde d'apprendre la chimie pour empoisonner quelqu'un, ou d'étudier le droit pour usurper le bien de son voisin, d'où il suit que Thonnètete"dés chimistes, des juristes, des médecins, des savants, ne saurait tenir à leurs études proprement scientifiques dans le sens professionnel et utilitaire du mot. Mais les grands hommes dont je parle ont été moraux

pur nécessité intellectuelle d'abnégation et de franchise, el bien que cette nécessité ne se fasse pas sentir à la moyenne des gens instruits, ils lui donnent le ton, ils s'impriment plus ou moins en tout nouvel écolier et, propagés de la sorte en exemplaires innombrables, frappeut Q leur sceau les natures les plus vulgaires, telle qu'une belle empreinte usée et brillante sur de gros sous *.

Oq s'est tant moqué de nos ét udes classiques ! Il est pourtant remarquable que, là où elles sont cultivées, les vertus sociales tleurissent mieux, et que, malgré les tentations plus nombreuses, les passions plus vives, les besoius plus variés, Témancipalion plus complète de la pensée, malgré en6n les ressources plus grandes pour le crime et les facilités relatives de se soustraire à Taciioii (les lois, nonobstant tout cela, la criminalité est là à sou minimum, Ge n'est peul-ôire pas sans une raison profoude qu'au moment précisément où le catholicisme a reçu sou premier grand ébranlement, au seizième siècle, ikainanùme a pris naissance, comme par une sorte de contre-poids. Et je ne m'étonne pas non plus de voir au dix-huitième siècle, au second grand assaut du dogme, chez les encyclopédistes ou autres, le respect singulier des traditions httéraires et des types consacrés de l'art, l'admiration presque superstitieuse de Virgile et de Racine s'accroître au fur et à mesure des progrès de leur irréligion, irrévérencieuse pour tout le reste. A l'inverse, on a remarqué que les romanciers de TKmpire et de 1830, en luilaut contre les traditions littéraires et le culte de l'art classique, avaient pris point d'appui sur le sentiment chréiien ranimé ou galvanisé, conservateurs ici autant que novateurs là. Tous ces contrastes ont paru étranges à ceux qui ont négligé d'y apercevoir i'instinc-

^ On a pu, avec quelque apparence de raison, reprocher aux considéraiioDs ci-dessus de donner à la morale un appui un peu grèle ; et ce n'est pas ici le lieu de les jusiiûer en les complétant. Mais j^ai vu avec plaisir d^éminents moralistes, tels que M. Fouillée, dans son ouvrage sur la Propriété sociale (et d^abord dans la Revue de$ Deujo < Mondée] les citer avec faveur.

tiye compensation d'une source de foi et de moralité par une autre. — II est d'apparentes inutilités qui sont des fonctions supérieures. On s'en aperçoit quand elles sont tranchées. A quoi servaient, disait-on, les belles forêts inexploitées des monts? On les a abattues pour cultiver le sol incliné qu'elles retenaient; et depuis lors, les débordements des fleuves ont exercé des ravages inconnus du passé. Car il Suffisait d'un peu de verdure sombre à leur source pour modérer leur premier élan. — Il en est peut-être de ces autres superûuités qu'on nomme les lettres, les arts, et de celles qui en tiennent lieu pour là foule, les fêles traditionnelles, populaires, domestiques ou religieuses, les loisirs, les souvenirs coutumiers, comme des hautes forêts de sapins. Un peuple qui, dans une pensée utilitaire, sacrifie ces joies pures, les regrettera ; et quand, dans les cœurs déchaînés, rien ne retiendra plus sur leur pente l'ambition, l'amour, l'envie, la haine, la cupidité, il ne devra pas s'étonner de voir chaque année monter le flot de sa criminalité débordante.

Ma conclusion est q^ue le péril serait grand, après avoit su pprim é de l'école primaire l'enseignement religieux, d'affaibli? dàii's l'es collèges le côté esthétique deTédueationquil convient plutôt d'y fortifier*. Le moment seraiT d'autant plus mal choisi que, pour la première fois, ie pouvoir politique, d'où finit toujours à la longue par dériver la force prosélylique, le preslige exemplaire, le vrai pouvoir social en un mot/est enlevé aux propriétaires et aux rentiers, dont la criminalité est de 6 accusés par an pour 100,000 personnes de ces catégories, et conféré, non pas aux classes agricoles, où elle est de 8 pour le même nombre d'agriculteurs, mais en réalité aux populations industrielles et commerçantes des villes, où elle est de 44 et 18 pour un égal chiffre d'industriels

s C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour juger un livrtt qui a fait grand bruit dans ces derniers temps, la Question du latiu^ par M. Frary.

et de commerçants ^ Car il ii*est pas très exact de dire que notre pays se démocratise. Se démocratiser, pour une nation où le peuple est aux trois quarts paysan, ce serait, — pardon du mot ! — s'empaysanniser, ou, pour exprimer la chose avec convenance, étendre et affermir les mœurs, les préoccupations, les idées agricoles et rurales. Mais le contraire a lieu par Témigration effrayante des campagnes vers les villes*, et encore plus par rimportation des mœurs urbaines, des idées urbaines, dans le fond des campagnes. La f/ance se cornmercialise^ s*iiidustrialise, si Ton veut; elle ne se démocratise pas. La chose a son bon, son excellent côté, j'y applaudis à beaucoup d'égards ; mais j'avais à montrer ici le revers de la médaille.

Si, comme j*ai cru le montrer plus haut, la source de la criminalité professionnelle ne peut être tarie en premier lieu que par une expansion plus grande de bienfaisance et la création de nombreuses sociétés de patronage, il importe que les nouvelles classes dirigeantes, autant et plus que les anciennes, aient appris à pratiquer le culte du bien, du beau pour le beau. Et si, en second lieu, le remède au mal de la criminalité générale se trouve en partie dans la stabilité du pouvoir politique, il faut ne pas oublier que, sans une forte dose de dévouement chez les gouvernants et de confiance chez les gouvernés, 11 n*est pas de gouvernement longtemps possible. La rencontre de ces deux conditions est rare; tantôt un peuple naïf se confie aveuglément à un despote, à un égoïste de talent ou de génie ; tantôt uu

^ Ajoutons que, chez les agriculteurs, la proportion des deux sexes en fait de criminalité est égale, tandis que chez les commerçants et les industriels, celle des hommes l'emporte beaucoup sur celle des femmes : d'où il suit que le sexe mâle étant seul électeur, éligible et souverain, la criminalité relative des nouvelles classes dirigeautes est encore plus inquiétante peut-être politiquement qu'elle n'en a l'air ea vertu des chilfres précédents.

' Rien que dans la période de 1851 a 1876, la proportion de la population urbaine s^est élevée de 25 à 32 pour cent.

homme d'État dévoué aux intérêts du pays se heurte à une défiance générale qui le paralyse ; mais il y a cette différence à noter que, souveut à la longue, le dévouement des chefs rend la foule confiante, tandis qu'on n*a jamais vu la confiance de la foule faire naître Tabnégation dans le cœur de ses maîtres. C'est donc avant tout le désintéressement, la générosité, l'amour intelligent du bien public, qu'il s'agit de rencontrer chez les hommes appelés à gouverner, puisque le reste peut venir par surcroît. Il en résulte que nos deux couclusions précédentes s'accordent également à proclamer la nécessité du sacrifice, l'insuffisance du mobile de l'intérêt personnel, et ropportunité d'élever par suite l'éducation esthétique le plus haut possible autant que de répandre l'instruction professionnelle le plus loin possible ^

> Entre autres recueils étrangers et autorisés qui ont parlé du chapitre précédent, après sou apparition comme article de la Reeue philosophiquey dans des termes trop éiogieux pour être traduits par moi, je citerai notamment VArchivio di psichiatria (vol. IV, f'ascic. II), et Thé Journal of mental science (avril 1885), p. 128 et suivantes. Ce dernier compte rendu débute ainsi : c It is an analysis (il s'agit de la même étude), by one who bar deeply studied the moral and social conditions of modem society >, etc., et se termine ainsi : < But we must advise our readers to consuit M. Tarde for themselves ; iba trouble will be well repaid. »

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