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CHAPITRE IV

Les causes du vagabondage infantile : infériorité intellectuelle, pare8se,inaitation et entraînement.— Ecoles buissonnières et fugues. — Influences saisonnières : les fugues se font presque toujours en été. — Liberté de circulation laissée aux jeunes vagabonds. — Vagabondage, mendicité et rapine. — Moyens d'existence des jeunes vagabonds :

chifionnage, professions invraisemblables. — Manque de surveillance des parents.— Les enfants mendiants : leurs façons de procéder. — Autres causes de vagabondage : manque de soins, brutalité des parents.

Il m*a été donné d'observer un assez grand nombre — une centaine au moins — d'enfants vagabonds, d'enfants qui faisaient des fugues. J'en ai déjà cité quelques exemples dans un précédent chapitre.

Je me suis souvent demandé quel mobile poussait ces enfants à fuir la maison paternelle. Dans la grande majorité des cas, ils

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n'étaient pas entraînés par la nécessité de chercher au dehors un bien-être faisant défaut chez eux. Chez quelques-uns — une demidouzaine au plus — on pourrait à la rigueur incriminer Tépilepsie. Mais les autres ? Faut-il invoquer une sorte de retour atavistique au vagabondage ancestral ? C'est là une hypothèse bien risquée et qui ne s'appuie sur rien, sur aucun fait.

Il s'agit en général d'enfants d'une intellectualité inférieure. Le travail de l'école leur est pénible et odieux. Entraînés par des camarades, mal surveillés par les parents, ils commencent par des écoles buissonnières ; puis ils font des fugues plus ou moins prolongées. Ils trouvent sans doute une âpre joie à vagabonder en liberté, à l'abri des réprimandes de leurs maîtres et de leurs parents, musant où bon leur semble, trouvant à satisfaire en toute liberté leurs vices précoces.

J'ai remarqué que les fugues de ces enfants avaient presque toujours lieu en été. En hiver, les nuits sont trop rigoureuses. En eflet, ils couchent où ils peuvent : sur un banc, dans un chantier, dans un magasin abandonné, partout enfin où ils peuvent s'introduire sans dan

ger. Les magasins situés sur les rives du canal sont particulièrement affectionnés des garnements en état de « vagrerie » ; ils y trouvent un gite relativement agréable, et, jusqu'à un certain point, la nourriture : fruits secs et sucre. Du reste la mendicité et le vol fournissent le complément de leur alimentation.

J'ai connu un gamin de 12 ans, élevé par ses grands parents qu'il mettait au désespoir par sa paresse, ses vols et ses actes de destruction. Sans motif aucun, car on le soignait bien, il partit un jour de juin et ne rentra qu'au bout de dix jours. Il était allé jusqu'aux environs de Meaux, couchant tantôt sous les arbres, tantôt dans une charrette abandonnée, vivant de mendicité et de rapines. Il avait pu errer sans que personne ait songé à lui demander où il allait ni d'où il venait.

Cela paraît étrange et presque invraisemblable. Pourtant c'est l'exacte vérité. Voici du reste un autre fait absolument authentique et plus surprenant encore.

Trois enfants d'une même école, dont l'aîné n'avait pas 13 ans, volèrent, après s'être concertés, quelques centaines de francs chez leurs parents et se mirent en route pour Cherbourg.

Comment ont-ils fait cette route? Ils déclarent avoir pris le chemin de fer. Quoiqu'il en soit, on les recueillait au bout de quelques jours aux environs de Caen, exténués et à bout de ressources, et c'est par les soins de la gendarmerie qu'ils furent ramenés à Paris.

Le D' J. Meurice (1), qui a passé une année d'internat à la colonie de Vaucluse, a observé un grand nombre de faits du même genre.

Il cite en particulier le cas d'un enfant de huit ans dont l'hérédité est peu chargée.

Elevé à Romorantin par des nourriciers, il fut ramené à Paris, au mois de novembre 1897 ; à partir de ce moment, il s'échappe de la maison aussitôt que sa mère tourne le dos et va voler aux étalages du voisinage. A l'école il ne veut rien faire, non qu'il soit inintelligent, mais parce qu'il est excessivement paresseux. Un soir, à la sortie de l'école, sa mère le surprend avec un gâteau volé à la main ; elle le gifle ; l'enfant s'échappe et elle le retrouve le soir au poste. Reconduit chez lui, il se sauve le lendemain et les jours suivants, et ce quatorze fois

{!) Les fugues chez les enfants. Thèse, Paris, 1899.

de suite. Tous les jours sa mère était obligée d'aller le chercher dans les différents postes de police du quartier, où on avait fini par connaître son signalement. Il donnait du reste de faux noms aux sergents de ville, et quand on le reconduisait chez lui, il disait avec assurance: « Mais non, ce n'est pas là que je demeure. » Il est resté une fois deux jours au dépôt parce qu'il avait donné une fausse adresse.

Motet (1) a rapporté un fait bien plus curieux encore.

Un enfant de 12 ans est arrêté comme vagabond. Il a des traits fins, une physionomie expressive et intelligente. 11 raconte que son père, chef de régiment, a été tué pendant la guerre, et que sa mère qui travaillait dans une maison de lingerie, vient de mourir après une longue maladie. « Je suis resté seul avec mon frère aîné, dit-il ; nous avons cherché de l'ouvrage de tous les côtés, nous nous retrouvions tous les matins à l'entrée de l'église delà Madeleine. Quand mon frère avait reçu un peu d'argent, il me donnait quelques sous pour acheter du pain,

(1) Société médico-psychologique f 1882.

et nous nous séparions pour chercher à gagner notre vie. Je ne Payais pas vu depuis trois jours ; je me suis laissé prendre par les agents. Notre dernier domicile était faubourg du Temple, près de la caserne. Nous n'avons pas de famille ; personne^ ne peut me' réclamer. » On ne saurait imaginer histoire plus touchante. Or, un jour, se présente à la préfecture de police un homme inquiet de la disparition de son fils, qu'il avait vainement cherché de tous côtés. Le patron d'apprentissage de l'enfant, croyant à une escapade, avait tardivement prévenu le père. On lui amène alors le jeune vagabond, dont tout le roman se réduisait en réalité à ceci. Envoyé en course, il n'avait pas reparu à l'atelier par crainte d'une réprimande. Il avait vagabondé pendant trois jours et on l'avait arrêté endormi sur un banc.

Ce qui est surprenant, c'est que ces enfants puissent ainsi rôder sans être inquiétés dans les rues des villes, circuler pendant plusieurs jours sur des routes fréquentées,voyager tantôt à pied, tantôt en chemin de fer, demander et payer des places aux guichets, s'arrêter et consommer dans des auberges. Ce n'est généralement

que le manque d'argent qui les met entre les mains de la police.

J'ai vu dans une école, un enfant de 10 ans qui ne savait ni lire ni écrire, et qui fréquemment passait la nuit dehors : il chiffonnait pour se procurer quelques sous avec lesquels il achetait des cigarettes. Un autre enfant du même âge découchait fréquemment. Quand on l'enfermait, il s'échappait par la fenêtre, en attachant à la barre d'appui soit une corde, soit un drap.

Le vagabondage ne va pas sans la mendicité.

Le vagabondage, c'est la paresse, le farniente, l'incessante vagrerie selon les caprices du moment. Aussi le vagabond ne peut vivre que de mendicité et de rapines.

Au mois de juin, deux enfants, âgés l'un de 12 ans et l'autre de 10 ans, s'évadèrent à la sortie de l'école. Ils se rendirent d'abord à la gare du Nord et à la gare de l'Est, à l'heure d'arrivée des trains de grand parcours. En rendant de petits services aux voyageurs, ils récoltèrent quelques piécettes. Du lundi au jeudi ils gagnèrent ainsi onze francs. Dans la soirée, ils allaient sur les boulevards, l'aîné contrefaisant l'infirme, l'autre arrêtant et

cherchant à apitoyer les passants, lis gagnèrent ainsi encore environ dix francs. Ils dépensaient à eux deux trois francs par jour pour leur nourriture. Mais la brouille ne tarda pas à rompre cette association. L'ainé tenait la bourse; le plus jeune demanda des comptes et exigea le partage. L'aîné se contenta de lui payer un verre de vin, espérant l'apaiser de cette façon. Mais son compagnon l'abandonna et regagna le domicile de ses parents. Resté seul, l'autre enfant erra mélancoliquement deux jours encore, puis vint s'échouer au dépôt de la préfecture de police, porteur encore de six francs.

Il n'est pas rare de voir des enfants s'échapper le soir de chez leurs parents pour aller chiffonner. Un jour, une mère de famille me disait avoir rencontré son enfant chiflTonnant la nuit, riiuni d'une hotte, d'une lanterne et d'un crochet. J'ai connu un autre enfant qui se livrait aussi, et sans y être nullement contraint par le besoin, au chiflTonnage, muni également de tout un attirail de chiffonnier. Où l'avait-il pris? Je me suis demandé et je me demande encore s'il n'existe pas, dans la corporation des chiffonniers, des individus qui exploitent l'enfance et

qui, pour quelques sous, se font apporter des bottées de chiffonnage par des enfants avides de gourmandises ou de tabac. Ce n'est qu'une bypotbèse, mais elle est plausible.

Il existe à Paris tant d'industries aussi invraisemblables qu'innomables ! Un instituteur me disait un jour que certains petits commerçants de quartier donnent aux enfants des billets de " complaisance pour justifier des absences irrégulières, des leçons non sues ou des devoirs non faits, à la condition, bien entendu, que ces enfants dépensent chez eux les quelques sous dont ils disposent.

Il est certain, et cela ressort jusqu'à l'évidence de l'examen des faits, que ces enfants ne vagabondent pas par nécessité, mais mus par leurs mauvais instincts ou bien entraînés par de mauvais camarades.

On ne peut invoquer que deux causes pour expliquer le vagabondage : d'un côté, la dégénérescence morale ou psychique de l'individu ; de l'autre, une éducation insuffisante, le manque de surveillance de la part des parents et la suggestion de l'exemple.

Voici deux enfants, âgés tous deux de H ans, et qui font des fugues fréquentes. Le père du

premier est un nerveux, un violent et un brutal. L'enfant sait lire et écrire, mais il est dissipé et distrait, ne peut fixer son attention sur rien ; sans cesse il remue et a des mouvements brusques et saccadés; il lui est presque impossible de rester immobile. Le deuxième enfant est assez bien développé physiquement, mais avec un front aplati, des zygômes énormes, des oreilles volumineuses, en anse, des yeux sournois. Il sait à peine lire et écrire, refuse d'aller à l'école. Il est violent, insolent, grossier en paroles. C'est un être dont le cerveau est muré: l'idée du bien n'y peut luire.

Comme nous l'avons vu, le besoin de se nourrir fait de tout enfant vagabond un mendiant et quelquefois un voleur. Nous étudierons cette dernière catégorie dans un autre chapitre.

Mais les mendiants? C'est une catégorie intéressante à étudier. Il y a les enfants qui mendient en état de vagabondage. Nous venons de voir comment ils procèdent. Il en est d'autres qui mendient passagèrement, en dehors des heures de classe, quand ils ne se sentent pas surveillés, pour se procurer quelques friandises. D'autres fois les enfants sont poussés à la mea-

dicité par leurs parents. Souvent les parents les accompagnent ou bien les font accompagner par d'autres personnes à qui ils les prêtent ou les louent. Il y aurait, sur cette organisation de la mendicité à Paris, un très long chapitre à écrire; mais cela m'entraînerait trop loin et hors de mon sujet, puisque nous ne nous occupons ici que des enfants qui mendient sans y être forcés.

Pourtant voici un fait qui montre que quelquefois les enfants se mettent en état de vagabondage par nécessité ou pour se soustraire aux mauvais traitements de leurs parents.

Comme je Tai dit déjà, je n'en ai observé qu'un très petit nombre de cas.

Je suis appelé un jour dans un infect taudis de la rue de Crimée, qu'on appelait alors dans le quartier : « la butte aux puces » . Je trouve là, dans une chambre unique et d'une saleté repoussante, cinq êtres humains : une fillette de 11 ans, un petit garçon de 5 ans et un autre de 3 ans ; la mère, une femme de 40 ans, avec des yeux rouges, chassieux, n'ayant presque plus de cheveux ni de nez, une tête hideuse ; enfin un mari de rencontre qui change presque chaque semaine : celui-ci a une face de brute.

La mère est malade, geint, récrimine sur sa misère.

— Qu'est-ce que vous faites ?

— Ce que je peux.

— Pourquoi faites-vous tant d'enfants, puisque vous n'êtes pas capable de les élever convenablement?

— Dame ! parce que j'aime la rigolade.

— Vous êtes libre d'aimer la rigolade, mais vous n'êtes pas libre de mal élever vos enfants.

— Je fais ce que je peux.

— Vous les envoyez mendier pourtant.

— Cela n'est pas un crime.

— Vous n'avez qu'un seul lit pour vous, votre amant et vos enfants, qui doivent en voir d'étranges.

— Oh ! Monsieur, si on peut dire ! Chaque fois qu'on veut rigoler, on prend toujours la précaution de leur dire de se tourner du côté du mur.

La petite fille s'en alla un jour avec son frère, et la mère fut deux jours sans les revoir. On les lui ramena un matin. Ils avaient passé deux jours dans un refuge où ils racontèrent

que leur mère était morte dans un hôtel et que le propriétaire les avait mis dehors.

J'interroge la petite fille :

— Que fais-tu quand tu ne viens pas à r école?

— Je chine.

— Où?

— Autour des Buttes-Chaumont.

— Combien cela te rapporte-t-il ?

— Des fois dix ronds, des fois plus, des fois moins.

— Pourquoi t'es-tu enfuie de chez ta mère l'autre jour?

— Parce que j'avais peur que papa me foute des coups.

— Je croyais que ton père était bon et doux pour toi ?

— Ah ! oui ; celui-là qui est parti. Maman a maintenant un autre type qui nous cogne tout le temps dessus.

— Qu'as-tu fait lorsque tu t'es enfuie ?

— Tiens, cte blague, on a chiné !

— Et puis ?

— On a rencontré un monsieur qui nous a payé des bonbons, du café et une absinthe. Il nous a donné dix sous.

— Qu'avez-vous fait avec lui ?

La fillette se met à rire, puis devient ingénument obscène.

Ainsi, envisagé au point de vue social, le vagabondage est une chose éminemment dangereuse. Le vagabond se fait tort à lui-même comme il fait tort à la société. L'enfant surtout, une fois hors de chez lui, n'étant plus soumis à la surveillance de ses parents et de ses maîtres, se livre à tous ses mauvais instincts. Il fréquente des vagabonds comme lui, et, faible de volonté comme il l'est, il se laisse vite entraîner à tous les vices : ils volent, s'alcoolisent, se dépravent, se prostituent.

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