‹ La criminalité infantileChapitre 9 sur 31 · INFLUENCE DE L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE L'ÉDUCATION

nue tous les jours, c'est pas beaucoup la peine de Je mettre à l'école .»

On m'a montré un jour un enfant dont la grossièreté et la brutalité précoces ont fait un mauvais sujet hors ligne. < Pourquoi, disais-je à l'instituteur, n'essayez-vous pas [de réfréner les mauvais penchants de cet enfant?

— Parce que, me répondit-il, il a une mère qui le soutient ouvertement et l'encourage dans ses vices, une mère qji ne craint pas de faire du scandale sur la voie publique devant l'école ». Il y a quelque temps, un professeur, qui avait eu à se plaindre de lui, lui infligea un pensum de vingt lignes. Le mauvais drôle se répandit d'abord en injures grossières, puis s'écria avec colère : « Mon père viendra te casser la gueule ! » Une autre fois il accusa faussement — l'enquête l'a prouvé jusqu'à l'évidence — un maître de l'avoir frappé. La mère vint a :ssitôt faire une scène à l'école, apostrophant maître et directeur dans un langage emprjnté au catéchisme poissard.

Voici un autre enfant dont la conduite est des plus mauvaises et le travail nul. Sa mère n'admet pas qu'on le punisse. Un maître a fourni un jour sur son coAipte la note sui-

vante que je transcris: « F... vient d'être à mon égard de la dernière inconvenance. Il causait à un de ses voisins; je lui ai demandé ce qu'il avait à dire. II me répondit : — Je dis qu'il fait bea j temps. Lui ayant fait remarquer qu'il n'était pas envoyé en classe pour faire des observations sur le temps, il répliqua : — Je fais ce qu'il me plaît I Sur cette parole il repoussa cahiers et livres et passa le reste de la journée dans l'oisiveté la plus complète .» A sa sortie de classe cet enfant fut mis en apprentissage, puis il s'engagea. Il fut au régiment ce qu'ilavait été à l'école : un révolté. Une permission lui ayant un jour été refusée, il voulut sortir du quartier en franchissant un mur ; il fit une chute qui eut pour résultat une fracture de la clavicule ; il fut soigné, guéri, puni et réformé. Rentré dans sa famille, il dissipa quelques mille francs arrachés à la faiblesse maternelle; puis, au cours d'une discussion, il frappa son père d'un €Oiip de couteau. Trois jours après le père mourait et aujourd'hui F... est forçat.

Un jour, un enfant, pendant la classe, se macule la figure et les mains avec de l'encre qui se trouvait à sa portée. Son maître l'envoi©

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se laver. Comme il faisait, en remontant en classe, tout le bruit possible, l'homme de service lui demanda : < Pourquoi ce vacarme ? — Pour faire enrager mon maître », répondit-il.

Les parents de cet enfant sont d'une faiblesse extrême, ne le réprimandent jamais, ne veulent pas qu'on le punisse. Son dernier professeur a laissé sur son compte la note suivante : (( L'élève P..., que j'ai eu pendant neuf mois dans ma classe, a toujours été un de mes plus mauvais élèves : paresseux, querelleur, grossier, brutal à l'égard de ses camarades, il recevait en outre fort mal mes observations. 11 se mettait dans une colère furieuse à la moindre punition et fermait livres et cahiers. Je n'ai jamais obtenu une leçon sue ou un devoir fait. » Cet enfant est maintenant un mauvais ouvrier, fumeur, querelleur, paresseux. 11 finira mal.

Un soir, au moment de la sortie de l'école, le maître chargé d'accompagner les enfants crut devoir intimer à l'un d'eux, qui se conduisait mal, l'ordre de rentrer à l'école. Au lieu d'obéir à cette injonction, il tenta de s'esquiver. Mais le directeur avait vu la scène et réussit à le saisir ; il le ramena au préau où se

trouvaient alors un maître de gymnastique, l'inspecteur de la gymnastique et deux architectes de la ville. Ce fut en présence de ces quatre personnes que le directeur fit au garnement les reproches qu'il méritait. Le lendemain matin, la mère vint se plaindre avec acrimonie qu'on avait frappé son enfant à coups de pieds. On fit venir l'enfant et on l'interrogea.

— Qui vous a frappé?

— Le maître.

(Premier mensonge, puisque le maître n'était pas rentré dans l'école.)

— A quelle heure Y

— A quatre heures.

— Où?

— Dans le préau.

— Vous étiez seul avec lui dans le préau ?

— Oui.

(Deuxième mensonge, puisqu'il s'y trouvait quatre personnes et le directeur.^

Le mauvais sujet n'avait pas tout prévu en faisant son récit mensonger. Mais sa mère ne fut point convaincue et elle s'en alla en menaçant le directeur : « Je saurai bien vous faire

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marcher comme j'ai fait marcher le maître de l'école où allait mon fils aîné. »

Dans la suite, cette femme suscita d'autres difficultés. Un jour qu'on lui reprochait l'arrivée quotidienne de son fils avec trois quarts d'heure de retard, elle répondit que son fils avait bien le droit d'arriver à l'heure qui lui convenait, qu'elle n'admettait pas les punitions pour ce motif, que d'ailleurs on en voulait à son enfant, etc. Quelque temps après, elle vint le retirer de l'école, non sans menacer de se plaindre à qui de droit pour la façon dont, selon elle, on le traitait à l'école.

Deux ans après, j'ai eu l'occasion de revoir ce mauvais sujet. Il allait de mal en pis, traînant les rues, rôdant sur les fortifications, sur les bords du canal, entraînant parfois les élèves de l'école à faire des écoles buissonnières. Une autre femme, à qui je parlais un jour de ce précoce gredin, me dit : « Cette mère a tout ce qu'elle mérite : ses fils la battent. »

Voici deux autres enfants, deux frères, dont les notes de classe sont bonnes au point de vue du travail et de la conduite ; mais ils avaient tous deux le défaut de faire de fréqiientes écoles buissonnières ; peut-être aurait-on pu, leurs

instincts n'étant pas mauvais d'ailleurs, les corriger de ce défaut ; mais la mère, femme d'intelligence très bornée, écrivait au maître, le lendemain de ces absences irrégulières : « Ne punissez pas mes enfants, car j'ai eu besoin d'eux. »

Voilà donc une mère qui, inconsciemment et par une faiblesse coupable, entretient chez ses enfants un défaut grave et, en outre, leur enseigne le mensonge. Que peivent devenir des enfants ainsi dirigés !

Un père de famille, à qui on reprochait la mauvaise conduite et la paresse de son enfant, répondit : « Que voulez-voas, il est encore si jeune ! » L'enfant qu'on trouvait trop jeune pour être simplement poli était dans sa onzième année et ne 'savait ni lire ni écrire. N'est-ce pas là un bel exemple de Tédu cation donnée dans certaines familles !

Comment voulez-vous qu'on puisse moraliser les entants dans de pareilles conditions à l'école !

Ces'faits sont absolument déplorables. Mais ce~ n'est pas tout. Il y a pis. Car il y a des enfants qui reçoivent de leurs parents les plus pernicieux exemples, les plus fâcheux conseils,

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qui sont véritablement poussés au vice et quelquefois au crime. La famille devient une école du mal.

J'ai connu un individu qui, croyant avoir à se plaindre de la société, s'efforçait de mettre au cœur de son fils les sentiments dont il était lui-même animé. Dans son intérieur, c'est sa femme, honnête et courageuse], qui porte tout le fardeau de la vie, travaillant pour le mari et les deux enfants. On lui a, à ma connaissance, offert différents emplois, mais il n'a jamais consenti à en accepter un, préférant au travail les subsides de la bienfaisance publique et privée. Son fils a fréquenté l'école pendant trois ans. Dès le début, le directeur a du faire appel à l'autorité du père. Celui-ci se contenta de se répandre en récriminations contre les maîtres. Un jour, l'enfant traita l'un d'eux de a voyou ». On le fit reconduire à ses parents pour ce propos. « Cela m'est parfaitement égal, disait-il en route à l'homme de service de l'école ; mon père ne me dit jamais rien » ; et comme l'homme de service lui reprochait de s'être, la veille, échappé d'une retenue : « Cela prouve que je suis plus malin que les maîtres. » Pour toute remontrance, le père déclara :

« L'enfant n'a pas tort, on le brutalise ; je vais me plaindre au conseiller municipal .»

Voici un autre fait du même genre.

Un jour, le jeune V... tenta de porter un coup de couteau à un de ses camarades de classe. Son oncle, qui Pavait en tutelle, protesta d'abord, soutenant que son neveu n'était pas capable d'une telle action. Mais l'évidence était là etV... avouait le fait. Alors changement de système. L'oncle soutient que son neveu était sans cesse provoqué par l'autre enfant, et, en matière de conclusion : :< Vous le soutenez parce qu'il est fils de propriétaire ; les bourgeois doivent toujours avoir raison ! »

Il y a quelques jours seulement, un directeur d'école fait appeler, en ma présence, un mauvais garnement de H ans. Les parents de cet enfant, des gens moins qu'intéressants, s'étaient plaints de ce qu'on ne lui donnait à l'école ni livres, ni cahiers. Voici son interrogatoire :

— Pourquoi avez-vous dit à vos parents qu'on ne vous donnait pas de livres à l'école ?

— Je les ai perdus.

— Où?

— Je les ai jetés dans l'égout.

— Pourquoi ?

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— J'sais pas.

On fouille Tenfant et on trouve dans ses poches tout un arsenal de fumeur : une quantité de bouts de cigares et cigarettes ramassés sur les trottoirs, une pipe, un porte-cigarette, des allumettes.

Le directeur confisque le tout, à la grande colère du gamin, qui se plante en face de lui et le traite de voleur.

On fait appeler le père de cet enfant et on lui demande des explications.

— C'est moi, dit-il, que j'ai fait fumer mon petit garçon ; il y a le croup dans le quartier : c'est pour le préserver.

11 ajoute qu'il lui fait boire de l'absinthe avec lui, parce que ça purge le sang.

Le lendemain, ce mauvais sujet fit une farce qui mit toute l'école en émoi. II avait placé sous les bancs d'une classe un bout de roseau muni d'une mèche en papier qu'il fit mine d'allumer en criant : sauvez-vous, tout va sauter ! (Cela se passait quelques jours après l'attentat anarchiste d'Emile Henry, au café Terminus.)

J'ai déjà raconté ailleurs Thistoire de ce père de famille à qui Ton faisait remarquer que son

enfant ne travaillait plus et n'apprenait plus rien depuis qu'il fumait la cigarette.

— Oui, répondit-il, je m'en étais déjà aperçu; la cigarette ne lui vaut rien ; il faudra que je lui achète une petite pipe.

On me présente un jour une petite fille de 8 ans qui, bien que paresseuse, n'est pas foncièrement méchante. Sa mère a une conduite déplorable. Je l'interroge :

— Que fait ta mère ?

— Maman a un amant. Moi, je ne peux pas encore ; mais quand je serai grande, j'en aurai un aussi.

— Que fait ta grande sœur ?

— Ma grande sœur, on ne sais pas quoiqu'elle fait.

Je m'arrête ; ma liste serait interminable.

Ainsi nous avons montré dans le premier chapitre des enfants lourdement affligés par les tares ancestrales, leur avenir moral comme leur avenir physique compromis. Nous venons de voir comment les élèvent le plus souvent leurs estimables familles. Nous allons, dans les chapitres suivants, étudier les différentes catégories de ces mauvais sujets.

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