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CHAPITRE V

LES ENFANTS BIENTEURS

Le mensonge chez les enfants. — Mensonge et hérédité. — Valeur des accusations et du témoignage des enfants. — Le mensonge pathologique.

— Fréquence des accusations mensongères contre les maîtres. — Les causes les plus fréquentes du mensonge chez les écoliers : paresse et rancune.

— La simulation chez les enfants.

Les enfants, comme les femmes et tous les êtres faibles, mentent avec une étonnante facilité. Tous les peuples enfants usent du mensonge à tout propos, et les Orientaux excellent à « habiller avec art le mensonge de la robe de la vérité ».

Daily disait, en 1882, dans une discussion à la Société médico-psychologique : « L'enfant est essentiellement menteur ; il cherche à duper et à induire en erreur : cet âge est celui du mensonge. »

Comme tous les vices héréditaires, l'habitude du mensonge se développe phis ou moins chez les enfants, selon les circonstances internes ou externes. « L'éducation, Texemple, l'influence de telle autre tendance ou habitude le favorisent ou le contrarient (1). »

Si Tenfant apporte en naissant le fardeau d'une hérédité pathologique, il est plus facilement encore porté au mensonge. « Chez les héréditaires, dit Bourdin (2),. le mensonge n'a pas besoin de naître ; il se développe spontanément, à la façon de Therbe qui croît dans les champs. Il débute avec les premières lueurs de l'intelligence et ne s'éteint qu'avec elle. »

L'enfant pris en faute ment po ir se justifier ou se défendre ; il ment pour obtenir une faveur, une friandise. En général, ces mensonges sont bénins et sans conséquence. Une réprimande suffit le plus souvent pour en corriger l'enfant. Mais il est des cas où le mensonge prend une forme plus grave. L'enfant ment manifestement dans le but de nuire, de porter préjudice à autrui ; il formule et com-

(1) Bernard Pérez. Psychologie de V enfant.

(2) Les enfants menteurs.

bine des accusations. On sait avec quelle facilité certaines fillettes inventent les fables les plus surprenantes, portent les accusations les plus graves. Des personnes des plus honorables se sont trouvées compromises dans des histoires inventées par ces petites drôlesses d'une précocité morbide. Les magistrats qui les écoutent et les croient sans contrôle agissent avec la plus inconcevable légèreté. Tous les médecins légistes ont eu l'occasion d'observer des taits de ce genre ; pour ma part, j'en ai bien observé une demi-douzaine ; on en a publié un grand nombre. Bourdin (1) cite le cas d'une enfant de 5 ans qui, abandonnée dès sa naissance par ses parents et élevée dans les meilleures conditions morales possibles par des personnes honorables qui l'avaient recueillie, inventa un jour une histoire de viol et impliqua deux ou trois personnes dans son accusation.

Voici un autre fait rapporté par Lasègue.

Un négociant chemisier est appelé chez un juge d'instruction sous l'inculpation d'attentat à la pudeur sur un enfant de 10 ans. Il pro-

(1) Loc. cit.

lâs^

teste en termes indignés; il affirme qu'il n'a pas quitté sa maison de commerce à l'heure où aurait été commis l'attentat dont on l'accuse. La déposition de l'enfant est là claire, précise ; il la reproduit dans tous ses détails, et les parents confirment ses dires. Le magistrat, ébranlé par l'attitude du négociant, homme parfaitement honorable, s'arrête et ne poursuit pas l'affaire. Mais celui-ci reprend l'enquête pour son compte, il veut savoir pourquoi l'enfant accuse, et voici ce qu'il apprend, dirigé par les conseils de Lasègue.

L'enfant avait fait l'école buissonnière. Il était rentré à la maison après l'heure habituelle. A son arrivée, sa mère, inquiète, lui demande d'où il vient; il balbutie : elle le presse de questions, il répond oui à tout ce qu'elle demande, elle s'imagine qu'il a pu être victime d'un attentat à la pudeur, et, lancée sur cette piste, on ne sait pourquoi, elle interroge dans ce sens, elle prépare à son insu ses réponses, et quand le père arrive, c'est elle qui, devant l'enfant, raconte l'histoire telle qu'elle l'a créée. L'enfant la retient, il la sait par cœur, il se laisse emmener rue Vivienne, et quand on lui demande s'il reconnaît la maison où il a été

conduit par le monsieur, il désigne la demeure du négociant et l'histoire est ainsi complète jusqu'au jour où il a été possible de reconstituer l'escapade et de réduire à néant une fable dont les conséquences pouvaient être si graves.

Les enfants capables de faire par suggestion ou d'échafauder d'eux-mêmes de tels mensonges, sont des êtres troubles, qui mentent pour le plaisir de mentir, obéissant à une sorte d'impulsivité. « L'enfant ment alors par simple déclanchement, par ce que cela lui traverse l'esprit ; il ment comme il prononce des mots obscènes. L'idée de dire : j'ai fait telle chose, lui traverse l'esprit ; il la réalise de suite et dit : j'ai fait telle chose. Dès que sa mentalité mal organisée lui suggère de dire qu'il a été se promener au bord de l'eau, il exprime aussitôt ce produit de son imagination et déclare sans plus de réflexion qu'il a été se promener au bord de l'eau (1). »

Une des formes les plus fréquentes du mensonge grave chez les enfants consiste à porter des accusations contre leurs maîtres et leur entourage.

(1) J. Philippe et P. Boncoup. Les anomalies mentales chez les écoliers:

Voici un enfant de 12 ans, doué du plus mauvais caractère, ne sachant ni lire ni écrire, et se refusant absolument à travailler. On lui infligeait à Técole des retenues fréquentes pour sa conduite et son travail. Son imbécile de père fit transmettre au directeur de Técole le surprenant billet que voici : « Je vous prie de ne pas garder le petit à la retenue, vu qu'il n'est pas d'une santé à rester en retenue; tous les jours, pour la moindre des choses, on le met en retenue .)) Encouragé ainsi dans sa mauvaise conduite, l'enfant accusa son maître de le frapper journellement sur la tête. Grande colère du père qui vient demander des explications au directeur. On fait venir l'enfant et on l'interroge.

— Le maître vous a-t-il frappé souvent?

— Non, monsieur ; une fois.

Surprise du père. Un fait isolé ne saurait constituer une habitude.

— Quand avez-vous été frappé ?

— Ce matin.

A quelle heure?

— A onze heures.

— Comment avez-vous pu vous rendre compte de l'heure qu'il était.

— - Parce qu'on faisait la grammaire.

En effet, la leçon de grammaire se faisait dans sa classe à celte heure-là. Mais le maître en était précisément absent le jour indiqué; il se trouvait en conférence avec le directeur dans une autre classe.

Cet enfant inventait ces mensonges pour excuser sa paresse, poursuivant ainsi un double but : se justifier auprès de ses parents et se venger de son maître qui le punissait et contrariait son indolence.

Un soir un enfant de 9 ans rentre chez ses parents la figure contusionnée et tout en sang. 11 raconte que le maître, pour le punir, l'a maltraité en classe, qu'il lui a fait passer de force la tête entre le poêle de la classe et le mur contre lequel il est adossé. Le lendemain matin, explications chez le directeur. Or tous les enfants de la classe viennent affirmer isolément et spontanément que quand l'enfant est sorti de l'école, il ne présentait aucune trace de blessures à la figure. Le jeune drôle alors se décontenança et raconta qu'il avait été maltraité dans la rue par deux enfants qui lui étaient inconnus. Cette seconde version n'est guère plus vraisemblable que la première.

Cet enfant avait un penchant pour le vol àl'é-

talage. Peut-être fat-il surpris par un commerçant qui lui aura administré une correction brutale .

Voici un fait divers que j'extrais d'un journal (1) et qui a eu son dénouement en correctionnelle.

Le 26 juillet dernier, vers dix heures du matin, un jeune écolier, nommé B..., arrivait en larmes, les vêtement déchirés, au domicile paternel, à Levallois-Perret. Il raconta que, sans motifs, un des instituteurs de l'école, M. X..., l'avait frappé de la façon la plus brutale.

Sans en écouter davantage, le père du garçonnet se rendit immédiatement à l'école et demanda à parler au directeur, M. Z... Or, précisément, ce dernier se trouvait dans son cabinet en compagnie de M. X... Comme ils en sortaient, pea d'instants après, M. B...père, sans explication, se précipitait sur M. X... et le frappait au visage.

A la suite de ces voies de fait, le papa du jeune écolier fut poursuivi devant la onzième Chambre correctionnelle, présidée par M. Pasques, sous la prévention de coups et blessures

(1) Le Journal du 5 octobre 1905.

à un citoyen chargé d'un ministère de service public, à l'occasion de Texercice de ce ministère.

Or les accusations portées par le jeune B...

contre M. X... étaient totalement dénuées de fondement. Voici, en réalité, ce qui s'était passé.

Le matin, à l'heure de la récréation, quelques bambins, dont B... était le meneur, avaient fracturé un pupitre et « chipé » quelques porte-plumes et autres petits objets de bureau. Pris en flagrant délit, ces Apaches pour rire avaient incontinent été l'objet d'une instruction, confiée à M. X..., et le chef de bande avait été ...écroué. Mais, comme les fenêtres de son cachot n'étaient point grillagées, il avait fui par cette issue, non sans y laisser quelques lambeaux de sa culotte ; puis il était rentré chez son père, imaginant de toutes pièces la fable que Ton connaît.

Les débats ont, au surplus, établi que M. X... depuis le long temps qu'il exerce ses fonctions d'instituteur, a toujours été adoré de ses jeunes élèves, même les plus espiègles, envers lesquels il se montre d'une douceur et d'une patience dignes de tous éloges.

Le papa du jeune écolier, par application des articles 228 et 230 du Code pénal, a été condamné à un mois de prison et 25 francs d'amende.

D'autres enfants ont recours au mensongt pour se créer des congés, faire l'école buissonnière. Mais ces mensonges sont beaucoup moins graves. J'ai connu un. enfant paresseux qui bernait ses parents de cette façon. « L'inspecteur est venu ce matin, disait-il chez lui, et il nous a donné congé pour ce soir .» Une autre fois, c'était le maire, une autre fois le médecin inspecteur.

Un jour, une fillette de 9 ans essaie de se sauver de l'école. Surprise dans sa fugue, elle déclare — ce qui était faux — qu'elle allait chez le médecin chercher des pilules pour sa mère.

La paresse est en effet un des principaux mobiles du mensonge chez l'enfant. Voici, pour terminer, deux faits vraiment curieux à cet égard.

Le jeune B... était d'âge et dans les conditions voulues pour se présenter à l'examen du certificat d'études primaires. En temps convenable, il demanda à ses parents les pièces né-

cessaires à son inscription sur la liste des élèves qui devaient être appelés à subir cet examen. Muni de ces pièces, il les mit simplement dans sa poche et déclara à ses maîtres que ses parents désiraient qu'il attendit un an encore avant de se présenter à l'examen ; il laissa croire à ses parents que l'inscription avait été faite. Le jour de l'examen, il partit de chez lui à l'heure prescrite et alla se promener. Quelques jours plus tard, il annonça chez lui qu'il avait subi avec succès les épreuves écrites, il ajouta même que son épreuve de dessin lui avait valu des félicitations de la part de plusieurs membres de la commission. Au jour fixé pour les épreuves définitives, il partit de chez lui en faisant mine d'aller à l'examen, resta dehors une grande partie de la journée. Quand il rentra chez ses parents, il prétendit que l'entrée de la salle d'examen lui avait été refusée par les examinateurs parce qu'il s'était présenté en retard. Le père, à qui cette raison parut suspecte, vint trouver le directeur de l'école et tout s'expliqua.

Voici un enfant qui appartient à une famille des plus honorables et qui, cependant, est doué des pires instincts. Son père, un laborieux

honnête, écrit un jour au directeur : « Je vous serais reconnaissant de bien vouloir vous occuper sérieusement deX..., qui ne fait jamais ses devoirs, qui part le jeudi toute la journée avec des voyous comme lui. Je vous prie, en conséquence, de le recoirunander à son professeur et d'employer tous les moyens possibles pour corriger les vices et la paresse de ce gamin. » On dut, en efiet, recourir aux punitions les plus sévères.

Un soir, il remit ses cahiers et ses livres à son professeur en disant qu'il ne reviendrait plus en classe. Il fut en effet quelques jours sans reparaître. On avertit le père de la façon dont il avait quitté l'école. Or, le garnement avait raconté chez lui que son maître l'avait engagé à quitter l'école en lui disant qu'il n'avait plus rien à lui enseigner ; il avait ajouté que livres et cahiers lui avaient été repris, parce que les fournitures scolaires ne pouvaient être délivrées gratuitement aux enfants de son âge.

Ces mensonges ne sont évidemment que des enfantillages à côté des histoires si ingénieusement échafaudées par les petites hystériques. Mais la première forme de mensonge est un vice, l'autre est une maladie.

Certains enfants vont jusqu'à simuler des maladies pour éviter d'aller à Técole qui les ennuie, pour se faire choyer davantage par leurs parents.

Jules Simon (1) a observé une gamine de 6 ans qui simula, pendant plusieurs jours, de la photophobie et des douleurs de tête, simplement parce qu'elle était jalouse de son petit frère et pour concentrer sur elle toute l'attention de ses parents.

Une fillette de 12 ans simula pendant un an et demi des accès tétaniques. Elle s'était appropriée des objets qui ne lui appartenaient pas; elle crut qu'elle atténuerait sa faute en simulant une maladie et qu'elle bénéficierait ainsi d'une plus grande indulgence si elle venait à être découverte (2).

Plusieurs petites filles ont simulé le hoquet, l'une pour s'éviter des travaux pénibles ou désagréables (3), les autres pour obtenir de leurs parents des objets dont elles avaient envie et qui leur avaient été refusés (4).

(1) Conférences thérapeutiques et cliniques sur les maladies des enfants.

(2) Abedin. Maladies simulées chez les enfants. Zeitung fur Kinderheilkunde^ 1878.

(3) Erôss Maladies simulées ches les enfants. Jnhrhuch fur Kinderheilkunde, 1884.

(4) Boisseau. Des maladies simulées et moyens de les reconnaître, 1870.

Une autre simule la chorée pour ne pas aller à récole (3).

Ces faits sont fréquents. Un proverbe dit que la vérité sort de la bouche des enfants. C'est vrai quelquefois, mais on pourrait dire, avec autant de justesse, que le mensonge est l'arme de la femme et de Tenfant, c'est-à-dire des faibles.

(3) L. Dufestel. Maladies simulées clies les enfants. Thèse, Paris, 1887*

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