‹ La criminalité infantileChapitre 12 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Inflaence de la suggestion et de l'exemple. — Besoin de stupéfiants chez les héréditaires. — Influence du tabac sur Tintelligence et la moralité.

Certes, ce n'est pas un crime de fumer : c'est simplement une habitude fâcheuse et malpropre. Mais si cette habitude n'a que peu d'importance chez l'adulte, chez l'enfant elle a une influence souvent pernicieuse, en même temps qu'elle dénote un penchant précoce pour les stupéfiants. Le fumeur et l'alcoolique se donnent la main : on fume en buvant et on boit en fumant; généralement les deux choses s'enchaînent et, s'il existe quelques fumeurs sobres, il existe bien peu d'alcooliques qui ne soient pas des fumeurs.

Et d'abord, quelles sont les raisons qui portent les enfants à fumer ? La plus puissante de toutes, c'est la suggestion de l'exemple. L'en-

fant voit fumer autour de lui. II entend dire que quand on fume on est un homme. Il n'attend qu'une occasion propice pour griller sa première cigarette. Ça lui paraît atrocement mauvais ; mais les camarades fument et ce sont des hommes ; le père, le grand frère fument ; aussi il fumera, et rapidement Thabitude est prise.

De plus, comme je viens de le dire, il y a chez certains héréditaires dégénérés, surtout chez les issus d'alcooliques, un précoce penchant pour les stupéfiants : tabac, alcool, opium, morphine. Bien des enfants sont entraînés à fumer et généralement à boire par ce penchant qu'une éducation sévère n'a pas su réfréner.

Les enfants fumeurs ne sont pas rares. Qui n'a vu se promener dans les rues des morveux qui n'avaient pas plus de 10 à 12 ans, la cigarette au bec ? Personne ne s'en étonne et personne ne songe à y porter remède. Les parents eux-mêmes s'en préoccupent peu la plupart du temps. Souvent le père est fumeur. Quel langage tiendra-t-il à son fils pour le détourner de ce vice? Il sera obligé de lui tenir le langage de certain curé de campagne à ses ouailles : Faites

ce que je vous dit, ne vous occupez pas de ce qiie je fais.

Bien souvent j'ai entendu des pères de famille me dire : « Mon fils a maintenant 15 ans *, je puis bien lui laisser fumer la cigarette. »

En général le tabac a sur l'intellectualité de Tenfant une influence aussi manifeste que fâche: se. Tel enfant est un bon élève, il travaille bien, il fait des progrès satisfaisants. Puis il s'arrête dans cette voie, la paresse le gagne, il semble que son intelligence s'obnubile. L'enfant éveillé, attentif, à l'intelligence ouverte, est devenu un être morne, inerte ; son intelligence semble, dans une évolution régressive, s'être repliée sur elle-même. On cherche et on apprend que depuis quelques mois il a de mauvaises fréquentations et qu'il fume en cachette.

J'ai connu un enfant qui jusqu'à 12 ans fut un bon élève, travailleur et assidu ; il obtint le certificat d'études primaires. Puis, un beau jour son assiduité baissa et il ne fit plus aucun progrès. Peu ou point surveillé dans sa famille, il avait de mauvaises fréquentations. Un soir, je l'ai aperçu rôdant de nuit, la cigarette aux lèvres, en compagnie d'un individu en

casquette à trois ponts. II avait commencé par | ï le tabac, il en vint vite à l'alcool et finit par se faire ramasser pour vol à l'étalage.

G... est, depuis l'âge de 12 ans, un fumeur sérieux ; il n'achète jamais moins d'un paquet de cigarettes à la fois. Il n'est pas besoin de dire que l'argent qu'il y emploie est de provenance plus que suspecte, ses parents étant dans une situation très précaire. Un jour, son maître le rencontre la cigarette a ix lèvres.

— Tiens, G..., vous fumez donc?

— Certainement que je sais fumer, et je dis m...

Au début de sa scolarité, cet enfant avait de bonnes notes et faisait des progrès. A la fin, ses notes sont déplorables : il cesse de travailler et d'apprendre.

A dix ans, F... s'offrait également des paquets de cigarettes à cinquante centimes avec de l'argent provenant de je ne sais quelle source, car ses parents étaient dans la misère. Un jour, il vole un livre à l'école ; un autre jour, il s'échappe au cours d'une récréation et va faire l'école buissonnière. Pendant tout un trimestre, il détourne de leur destination les sommes qui lui étaient remises hebdomadairement par ses

parents pour la société scolaire de secours mutuels, cet argent servant naturellement à acheter des cigarettes. 11 commet encore quantité de vols dans Técole. Pour se soustraire aux leçons qui se font en classe, il traîne dans les couloirs, les préaux, les escaliers où il faut le pourchasser.

Les périgrinations de cet élève dans les différentes classes de Técole sont des plus intéressantes à noter. Il entre à Técole en 5® classe, puis il passe en 7® classe, puis en 5® classe, puis en 6® classe, puis en V classe et enfin en 6- classe. En résumé, il s'est trouvé moins avancé à la fin de sa scolarité qu'au début.

Un jour, une brave femme de mes clientes m'amena, désolée, son enfant, un garçon de près de 13 ans. A l'école, c'était un bon élève, très studieux, très travailleur. Tout d'un coup, il s'était arrêté dans son évolution psychique, cessant de travailler et d'apprendre, restant des journées entières inerte. « On dirait qu'il devient abruti », me dit la pauvre femme en pleurant. J'examinai attentivement l'enfant. Je ne trouvai qu'un léger degré d'anémie et un peu d'hypertrophie cardiaque de croissance. Mais tous ces symptômes étaient légers et ne pouvaient

expliquer une pareille déchéance psychique.

En auscultant Tenfant, il me sembla percevoir une odeur de tabac. Je lui intimai Tordre de vider immédiatement, devant moi, toutes ses poches. Il ne s'y décida qu'après bien des hésitations. Il avait le corps du délit sur lui sous la forme d'un paquet de tabac et d'un carnet de papier à cigarettes. Tout s'expliquait : « Voilà, dis-je à la mère, ce qui abrutit votre enfant. Qu'il cesse de fumer et il redeviendra ce qu'il était avant .» Comme exorde au traitement, l'enfant reçut en ma présence une correction physique aussi sévère que méritée. On le surveilla étroitement, et, au bout de trois mois, il était rentré en possession de son moi psychique annihilé parla tabagie. Il a juré qu'il ne fumerait plus jamais. Il y a des chances sérieuses pour qu'il tienne parole.

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