CHAPITRE VII
Influence de l'alcool sur le caractère et la mentalité de l'enfant. — Comment s'alcoolisent et comment on alcoolise les enfants. — Exemple pernicieux des parents.
Je ne me propose pas d'étudier ici l'alcoolisme chez l'enfant. La question est trop vaste. J'ai effleuré, dans un autre chapitre, la question de rhérédité alcoolique. Je n'y reviendrai pas.
On a été de nos jours jusqu'à admettre une sorte d'alcoolisme congénital par transmission de l'alcool de la mère au fœtus. D'autres auteurs ont montré l'influence désastreuse que donne l'allaitement par des nourrices alcooliques. Des faits de ce genre ont été cité? : un enfant pleure sans cesse, est nerveux, irritable, dépérit sans raison, ne dort plus la nuit ; on apprend que la nourrice abuse de l'alcool, on
la remplace par une nourrice plus sobre ; aus sitôt, l'enfant devient plus calme, il recouvre h sommeil, reprend de l'embonpoint.
Quand Tenfant est un peu plus âgé, certains parents croient indispensable de lui donner du vin, qu'ils considèrent comme tonique et fortifiant. J'ai vu des enfants de deux à trois ans absorber à leur repas un ou deux verres de mauvais vin pur ou presque pur.
Il est fréquent, en Normandie, d'enteadre les instituteurs se plaindre des habitudes d'alcoolisme données parles parents aux enfants qu'ils envoient à l'école. Ces enfants ont absorbé, dès le matin, d'énormes bolées de café arrosé d'cau-de-vie de cidre. L'alcool s'éliminant en partie par la respiration, il s'en suit que Tair ambiant, dans les classes, se trouve rapidement saturé par Thaleine d'une odeur fécaloîde qui le rend irrespirable. Il faut ouvrir et aérer par tous les temps.
Mme P. de Kermorgard, inspectrice des écoles, a raconté au D^ Du Hamel (1) ce qui suit.
(1) Du Hamel. L'alcoolisme ches les enfants. Thèse y Paris, 1899.
Je me trouvais en tournée, dit-elle, et dans une école maternelle, — vous m^entendez bien, dans une école maternelle, où les enfants ont de quatre à six ans, — en ma présence, la maîtresse fit une leçon de choses ; elle parlait du café et questionna ainsi :
— Que met-on dans le café?
— Du sucre, répondirent quelques enfants.
— De Teau-de-vie, ajoutèrent d'autres.
— Mes enfants, dit la maîtresse, on ne doit pas mettre d'eau-de-vie dans le café.
— Moi, s'écrie un petit d'un air fier, je ne la mets pas dans le café, je fais comme papa et maman, je la bois toute seule dans ma tasse, quand j'ai fini mon café.
J'essayai alors de surmonter mon émotion douloureuse, continue Mme de Kermorgard, car je tenais à savoir la vérité, et je questionnai à mon tour :
— Ah ! tu bois de Teau-de-vie dans ta tasse ; est-ce qu'il y a d'autres enfants ici qui boivent de l'eau-de-vie dans leur tasse?
Cinq petits bras se levèrent. Et c'est comme cela partout.
Il est très difficile au médecin de lutter contre le préjugé qui voit dans l'alcool un tonique in-
dispensable. Le mauvais caractère de certains enfants, leur irritabilité, leurs colères, leur manque de sommeil, leurs cauchemars, leurs terreurs nocturnes, leur incontinence d'urine nocturne ne tiennent pas à d'autres causes.
Plus tard, quand il sera un peu plus grand, Tenfant prendra le caféjle dimanche avec sa famille, et comme le café ne va guère sans le poussecafé, c'est-à-dire sans quelques petits verres d'alcool de mauvaise qualité, le gosse en veut et on lui en donne. C'est un petit homme. L'après-midi on sort, et, avant de rentrer, on s'attable à la terrasse d'un café pour savourer une ou deux absinthes ; le gosse en veut et on lui en donne.
Certains enfants, à 10 ans, sont déjà saturés d'alcool. A l'école, ce sont des arriérés, des paresseux inertes, incapables de sortir de leur torpeur intellectuelle. Ce sont, en somme, les mêmes effets que ceux produits par le tabac, mais plus prononcés et surtout plus durables.
J'ai vu un enfant de 12 ans qui a déjà pris l'habitude de s'enivrer. Celui-là est un alcoolique au sens propre du mot. Tout lui est bon : vin, alcool ; il s'empare des bouteilles incomplètement vidées et qu'on laisse traîner. Il arrive quelquefois à l'école en titubant, à la
grande joie de ses camarades qui le suivent en chantant et le huant. Un jour qu'il se trouvait encore en état d'ivresse, son maître lui fit, au cours de Texercice militaire, une observation. Il se précipita sur lui en brandissant son fusil, vociférant :
— Quoi que tu dis ? J'te vas casser la gueule !
A l'école, on essaie, par tous les moyens, de préserver les enfants de l'alcoolisme. Les résultats obtenus jusqu'ici sont insignifiants. Pourquoi ? Parce que renseignement moralisateur de rinstiluteur est annihilé par les exemples que Tenfant reçoit dans sa famille. Pour préserver ses enfants de Talcool, le père de famille doit prêcher Texemple. Cela est de la plus haute importance, car Tavenir de notre race en dépend.
J'ai vu, un soir, trois gamins, dont l'alné pouvait avoir de 15 à 16 ans, jouant au billard dans un café de mon quartier. Ils avaient demandé comme consommation une bouteille de vin. La mère d'un de ces enfants survint au cours de la partie et se mit à les invectiver de la façon la plus grossière, puis, la bouteille de vin étant payée, elle fit apporter un quatrième verre et trinqua avec les joueurs. Si la conduite
de cette femme est déplorable à tous les po de vue, celle du limonadier qui a servi à b< ne l'est pas moins. Il est absolument dé] rable qu'on puisse ainsi, dans un café, sei des boissons alcooliques à des enfants, de m^ qu'il est déplorable qu'on leur vende du ta dans les débits. Il y a là une grande réform accomplir et elle est des plus urgentes.