CHAPITRE XV
Le sort des enfants voleurs hors de VécoL.
L'écolier hors de Técole après sa scolarité. — Epanouissement des mauvais instincts. — Le criminel scolaire aboutit presque toujours à la prison.
Bien souvent il ne m'a pas été possible de savoir ce que devenaient les enfants que j'avais observés. Pourtant j'ai pu en suivre quelquesuns dans la vie. J'en ai cité quelques exemples au cours de cette étude.
Il m'a paru particulièrement intéressant de savoir ce que devenaient les enfants voleurs après leur scolarité. Je ne crois pas exagérer en disant que les trois quarts au moins d'entre eux s'échouent à*la prison.
J'ai connu dès l'âge de neuf ans un mauvais sujet qui se livrait au vol à l'étalage. Il volait aussi à l'école, où il se plaisait à faire des farces
d'un goût douteux : uriner dans les poches oij les paniers des autres enfants, déposant ses ordures dans les classes au lieu d'aller aux cabinets. Il a maintenant 17 ans. Je le rencontre assez souvent coiffé d'une casquette à trois ponts, avec un pantalon loqueteux, une blouse ouverte et tirée en arrière. Il rôde généralement aux abords des fortifications ; il prétend aider les conducteurs de bestiaux les jours de marché à la Villette et gagner ainsi sa vie. 11 y a quelques jours, me promenant avec le commissaire de police du quartier, je le rencontrai ; il me salua respectueusement.
— Vous connaissez donc cet individu ? me demanda le commissaire.
— Oui; je l'ai connu enfant à l'école. Vous le connaissez donc aussi ?
— Oui, c'est une jolie connaissance commune que nous avons là.
Le vaurien avait déjà eu à plusieurs reprises des démêlés avec la police.
Je lus un jour dans un journal l'entrefilet suivant :
« Le quartier de la Villette était mis en coupe réglée depuis un certain temps par d'audacieux
110 LA GBIMINALITÉ INFANTILE
malfaiteurs qui, malgré toutes les recherches, étaient restés introuvables.
« Hier matin, vers deux heures, les gardiens de la paix Bacot et Dajeu, du XIX® arrondissement, remarquaient trois individus qui tentaient de fracturer la porte d'entrée d'un petit pavillon isolé situé à Tangle de la rue de Rouen et du passage de Flandre et habité par Mme veuve K...
« Les agents s'approchèrent à pas de loup ; mais, aperçus par les malfaiteurs, deux de ces derniers firent face aux gardiens de la paix pendant que le troisième prenait la fuite.
•c Une lutte s'engagea, au cours de laquelle les rôdeurs tirèrent deux coups de revolver sur les agents, heureusement sans les blesser.
( Désarmés aussitôt et arrêtés, les deux malfaiteurs étaient conduits hier matin au bureau du commissaire de police de la Villette.
« Ils furent reconnus pour des repris de justice du nom de Maurice Rainié, âgé de 1 9 ans, ébéniste, et Adolphe Milot, 18 ans, serrurier, demeurant ensemble rue de Flandre, 74.
«r Ils étaient porteurs de fausses clefs et de pinces^monséigneur.
« Le commissaire de police, accompagné de
son secrétaire, se rendit au domicile des inculpés pour y pratiquer une perquisition.
« En arrivant, ils trouvèrent la porte de la chambre entr 'ouverte.
« Le commissaire de police, pensant qu'un des complices devait se trouver dans les environs, fit établir une souricière et, quelques minutes après, ils arrêtaient un individu au moment où il pénétrait dans la chambre.
« Ce dernier, nommé Octave Martel, âgé de 21 ans, chaudronnier, a été reconnu pour l'individu qui, en compagnie de Rainié et de Milot, tentait de fracturer la porte du pavillon isolé.
« On a découvert à leur domicile un véritable arsenal d'armes à feu et un grand nombre d'instruments servant aux cambrioleurs.
« Le commissaire de police a également saisi 200 litres de vin soustraits dans différentes caves du quartier. »
J'avais connu Adolphe Milot. Je m'informai quelle école du quartier il avait fréquentée et, montrant l'article du journal au directeur, je lui demandai s'il pouvait me communiquer le dossier scolaire de cet individu. Je me borne à
transcrire les notes fournies sur son compte par ses différents mai très.
« 20 janvier. Mauvaise conduite habituelle ; 3 retenues.
« 10 février. Conduite très mauvaise. Travaille assez bien, écriture passable, lecture assez bien, devoirs bien, leçons passables.
(( 17 février. Inconduite habituelle ; 6 retenues.
« 3 mars. Mauvaise conduite habituelle. On Ta vu voler des noix à l'étalage d'un épicier, lancer des pierres dans le préau d'une école maternelle voisine. 10 retenues.
« 17 mars. Très mauvaise conduite habituelle ; 10 retenues.
« 11 avril. Au cours du mois de mars, cet enfant a volé deux francs à sa mère et les a enfouis au pied d'un arbre. Il a réussi plusieurs fois à forcer un tiroir sans laisser de traces et a dérobé ainsi jusqu'à dix francs à la fois. Avec cet argent, il va avec quelques camarades au théâtre de Belleville ; il leur paie leur place. Un enfant reconnaît y être allé ainsi au moins dix fois avec lui. Ayant un jour dérobé un franc à ses parents, il se rendit chez un épicier pour faire un achat et s'empara d'une pièce de vingt francs
qui se trouvait sur le comptoir. Il rentre fréquemment chez lui à neuf heures du soir et raconte à ses parents qu'il est resté à l'école en retenue. Deux fois il s'est échappé de l'école.
« 19 mai. Très mauvaise conduite habituelle ; devoirs non faits ; leçons jamais sues ; 6 retenues. Cet enfant a besoin d'être surveillé plus étroitement que jamais. Ce matin, un mauvais sujet des environs est venu le chercher à l'école, disant que son père le demandait parce que son grand-père était arrivé. On fit appeler le père qui déclara que son enfant n'était pas rentré chez lui depuis six jours et qu'il ne connaissait pas le messager. Ce dernier a été remis entre les mains du commissaire de police.
« 25 mai. Pendant le déjeuner, il insulte le maître de surveillance et le traite de « grande vache ».
« 26 octobre. A dérobé des couteaux à un étalage. ))
A cette date, l'enfant a été chassé de l'école et je perds ses traces. Mais ces notes sont suffisamment explicites. Je pourrais citer encore un assez grand nombre d'observations d'individus que j'ai pu suivre ainsi pendant quelque temps dans la vie après leur scolarité. Je ne
possède pas un assez grand nombre de faits pour dresser une statistique. Mais l'examen d< mes observations m'a montré que presque tou jours — les exceptions sont très rares et je n'er possède qu'un exemple authentique — les jeunes criminels ont d'abord été des criminek scolaires.