‹ La criminalité politique (volume 2)Chapitre 19 sur 76 · LA CORRUPTION ÉLECTORALE · texte numérisé non relu

LA CORRUPTION ÉLECTORALE

à quelques mécontentements après l'élection, mais cet inconvénient est éloigné et peu grave, tandis que les promesses lui assurent beaucoup de voix. De nos jours, les candidats ne sont pas moins prodigues de promesses : aux uns ils promettent des emplois, à d'autres des réformes qu'ils savent impraticables. Le lendemain des élections, ces promesees sont oubliées et alors le peuple, irrité de ne pas obtenir ce qu'on lui a promis, prête l'oreille aux discours des démagogues, qui exploitent ses déceptions et qui lui disent : « Les malheureux ne peuvent trouver de défenseur fidèle que dans un malheureux ; les promesses des gens riches et puissants ne doivent inspirer aucune confiance aux citoyens pauvres et ruinés... à des misérables il faut marchant à leur tête un chef misérable et audacieux 1 . »

Il y avait autrefois des princes réduits au rôle d'aventuriers, de condottieri, qui s'offraient et se vendaient indifféremment à tous les partis. Il y a aussi des condottieri de la politique qui vendent leur influence électorale au plus offrant; ce sont des véritables entrepreneurs d'élection ; le candidat s'efforce de les gagner h sa cause, parce que, lorsqu'on les a pour soi, le troupeau des électeurs suit. Ces meneurs existaient déjà à Rome ; Quintus engage son frère à les solliciter et à les gagner « par quelque moyen que ce soit ». Les agents électoraux étaient si nombreux à Rome, qu'ils se divisaient en plusieurs catégories : il y avait les deductores, les divisores, les séquestres; les premiers traitaient de l'achat des voix, les seconds les payaient, les troisièmes tenaient en dépôt l'argent promis aux électeurs, qui, devenus méfiants et comptant peu sur

(1) Cicéron. Pro Murena, XXV.

les promesses, faisaient mettre l'argent en dépôt. Giceron raconte que Verres, pour assurer son élection, avait fait porter dix paniers pleins d'argent chez un sénateur, pour servir dans les comices, et qu'un distributeur s'était chargé moyennant cinq cent mille sesterces déposés à Vavance, de mener à bonne fin l'entreprise '.

Aujourd'hui encore le candidat préféré est souvent celui qui est le plus riche et le plus généreux. Un homme qui a une grande fortune jette son dévolu sur un arrondissement pauvre et se fait élire par des électeurs, qui ne connaissaient pas son nom avant l'ouverture de la période électorale. Un candidat, récemment élu dans le sud de la France, à qui on demandait s'il était vrai qu'il eût dépensé un million, répondit négligemment : « A peine cent mille francs. » Lorsqu'un candidat peut dépenser cent mille francs dans un arrondissement pauvre, son succès n'est plus douteux. Ce pouvoir de l'argent dans les élections se fait sentir en Angleterre, comme en France. Le parlement anglais s'en est ému et a essayé de limiter le chiffre des dépenses électorales, en déterminant un maximum. A Rome, Gaton essaya, mais en vain, de faire cesser cette corruption ; s'étant aperçu c qu'on allait marchandant et achetant les voix du peuple », il « tansa asprement le peuple pour cet orde et sale marchandise > et accusa Murena, qui s'était fait nommer consul en achetant les suffrages. MaisCicéron fit acquitter Murena, en se moquant de l'austérité deCaton et des stoïciens.

Autrefois, il fallait être soldat ou prêtre pour arriver au pouvoir ; c aujourd'hui, grâce aux progrès de la rhéto-

(1) Cicéron. Premier discours c. Verres, VIII.

îi

v - - d - Vo - — j"wEjSÎÎÎÎ?|î plus

»■ - # . - # . .J. - tt . - tt . .^.

réplique le second candidat. — Eh bien ! Peuple, qui te traite le mieux, toi et ton ventre. » Le peuple apprécie également le vin et la galette, et reste perplexe devant lès bonnes choses qu'on lui sert ; il se livre à un examen approfondi des mérites culinaires des deux candidats, et les laisse autant qu'il peut dans l'indécision, afin de les exciter à de nouvelles libéralités.

Si encore les candidats n'abreuvaient le peuple que de boissons rafraîchissantes et ne le nourrissaient que de galettes! Mais ils l'abreuvent aussi de sophismes et le nourrissent de promesses mensongères; ils le prennent par les oreilles autant que par le ventre.

La corruption électorale est souvent accompagnée de fraudes. On fait voter les morts et les absents ; on bourre l'urne de bulletins, avant que le vole ait commencé ; on substitue des bulletins préparés à ceux qui sont dans l'urne, après avoir eu soin de faire évacuer la salle, sous un prétexte quelconque. La composition du bureau, qui a une grande importance, est souvent faite d'une manière frauduleuse ; avec la connivence du maire, le parti qui est au pouvoir fait coucher des hommes dévoués dans la salle du vote, on les y fait pénétrer de grand matin, avant l'ouverture de la mairie, afin qu'ils puissent s'emparer du bureau. Qui tient les urnes, tient les élections, dit-on en Provence, tant il est facile aux membres du bureau de falsifier le scrutin. Tous ces différents genres de fraudes, je les ai constatés dans des procès que j'ai jugés ; j'ai vu des minorités s'assurer la majorité par la fraude et se maintenir au pouvoir pendant plusieurs années \

(1) Dans une petite commune de l'arrondissement d'Arles, où les opinions politiques sont très tranchées, où Ton compte 300 conserva-

.-a§;f.|:«JPIIl» .

ilI-'M.îJfiJïïtî

..Jifll

politiques, t mais ils n'y sont pas écoutés; l'orgueil, l'envie et l'avarice sont les trois brandons qui ont enflammé les cœurs 1 ».

Aristote croyait que la foule, dans la plupart des cas, est meilleur juge qu'un individu quel qu'il soit et qu'on peut lui laisser le droit de délibérer sur les affaires publiques et le droit de juger '. Montesquieu a écrit aussi que le peuple est admirable pour choisir ses représentants 3 . L'histoire et l'observation des faits ne me paraissent pas confirmer cette opinion. La démocratie athénienne, qui était au fond une aristocratie intellectuelle, a souvent manqué de discernement; elle a persécuté, exilé, condamné à mort les meilleurs citoyens et comblé d'honneurs des hommes sans mérite. Socrate et Phocion furent condamnés à boire la ciguë, Aristide fut banni, Miltiade fut jeté en prison, Thémistocle mourut en exil, etc., etc. La démocratie athénienne était très jalouse des hommes qui se faisaient remarquer par leur talent, leur justice; elle les frappait d'ostracisme. Montesquieu a prétendu que l'ostracisme à Athènes c fut une chose admirable 4 », et qu'il prouve la douceur du gouvernement populaire qui l'employait f . Cependant le bannissement était prononcé pour dix ans, sans que l'accusé pût se défendre.

La démocratie athénienne élevait souvent aux honneurs les incapables et les indignes. Après Périclès, Athènes fut gouvernée par Eucrate, marchand d'étoupes, et par

(i) Dante. U Enfer, ch. vi.

(2) Aristote. La Politique, 1. III, ch. x,§ 5, ch. vi, § 4-«.

(3) Montesquieu. Esprit des Lois, 1. II, ch. u; 1. XI, ch. vi.

(4) Ibid., 1. XXIX, ch. vu.

(5) Ibid., 1. XXVI, ch. xyu.

lililflîl^lfï::;

a»'" Wl'ff '■sïf

•.H.Wl.»». 1 !! 1 ®'""

^lte:iM6âis^gr""

'fi' s01

cain

.,.,.~:ir?S:'"' [ H' Ile

•a»rê qu :|£es |

:sc>*£âvv&i!v&vsï: des

devenait populaire par sa justice et son talent, ses adversaires le dénonçaient au peuple, comme visant à la tyrannie. Aristide fut dénoncé par Thémistocle. Le vainqueur de Salamine, étant devenu très puissant, excita aussi la jalousie et fut banni à son tour. Cimon, un des meilleurs généraux athéniens, fut faussement accusé de concussion et frappé d'ostracisme. Periclès fit bannir Thucydide, etc.

Dans les républiques athéniennes, le peuple, dans le choix de ses magistrats, préférait souvent l'incapacité au mérite et disposait des emplois en faveur des indignes. N'avons-nous pas vu de nos jours le peuple préférer un instituteur à M. Ch. de Rémusat et à M. Taine ? Pendant la Révolution française, Marat n'a-t-il pas été l'idole du peuple ? Le peuple aime les charlatans et les mauvais sujets. Les rois qui ont été économes, pacifiques et de bonnes mœurs, tels que Louis XIII, Louis XYI, Louis- Philippe, n'ont pas été populaires. L'opinion, au contraire, est en général indulgente pour les prodigues, les batailleurs et les débauchés. A celui qui lui conseille le travail, l'épargne et la tempérance, le peuple préfère le charlatan, qui lui promet la lune et garde le fromage pour lui ; il écarte volontiers des affaires publiques les supériorités intellectuelles et morales dont il est jaloux, et préfère les incapables qui lui ressemblent. Simile simili gaudet. On peut appliquer aujourd'hui encore au peuple cette observation de Plutarque : < Le peuple... qui voulait que toutes choses entièrement dépendissent de lui et de son autorité, trouvait mauvais et estoit marry, quand quelqu'un des particuliers surpassoit les autres en bonne renommée et bonne réputation. »

Dans les grandes crises, le peuple oublie ses jalousies et

Page 1