L'ASSASSINAT POLITIQUE
attachait plus de prix à être reine que fille d'un roi * ! » Il n'y a pas de forfait que la politique n'ait fait commettre au nom de la raison d'État, au nom du salut de la république. Cette considération a été invoquée quelquefois par des fanatiques, qui croyaient sauver le peuple par des crimes politiques, mais elle a été aussi souvent alléguée par des ambitieux, des délateurs et des courtisans. Lorsque pour plaire à Néron, Marcellus demanda au sénat la mort de Tbraséas, il prétendit qu'il s'agissait du salut de l'État ».
Les massacres de prisonniers, qui ont eu lieu à diverses époques de notre histoire, et qui ont été quelquefois attribués à une explosion de la fureur populaire, ont été, en réalité, voulus, préparés par des meneurs politiques. Les massacres de Septembre ont été prémédités, proposés dans plusieurs sections, voulus par Danton, acceptés par Robespierre. Danton avoua à Louis-Philippe, qui servait alors dans l'armée de Dumouriez, que c'était lui qui avait voulu ces massacres 3 ; il croyait qu'il ne pouvait alors gouverner qu'en faisant peur. Le conseil général de la Commune reçut avis du massacreet laissa faire. Pendant trois jours, on égorgea les prisonniers aux Carmes, à l'Abbaye, à la Conciergerie, à la Force : « L'on pourrait s'étonner, dit M. Mignet, qu'un crime si grand et si long ait été conçu, exécuté, souffert, si l'on ne savait pas tout ce que la politique ou le fanatisme des partis fait commettre, et tout ce que la peur fait supporter 4 . » A la Force, des
(1) Machiavel. Discours sur Tite-Live, 1. III, ch. v.
(2) Tacite. Annales, 1. XVI, § 28.
(3) Wallon. Journal des Savants, mars 189*, p. 133.
(i) Mignet. Histoire de la Révolution française, ch. vin.
membres de la Commune siégèrent en écharpe pour légaliser le massacre. Marat glorifia ces exécrables forfaits et en recommanda l'imitation. Les assassins de Septembre étaient si bien des assassins soldés, que plusieurs réclamèrent leur salaire et qu'on possède aujourd'hui quelques-uns de leurs reçus.
Lorsque les prisonniers d'Orléans furent dirigés sur Paris, la bande d'assassins qui s'était formée accourut à Versailles pour les égorger. « A l'instant, dit M. Thiers, le bruit se répandit que de nouveaux massacres allaient être commis... Le président du tribunal criminel accourut à Paris avertir le minière Danton du danger qui menaçait les prisonniers, mais il n'obtiat qu'une réponse à toutes ses instances : « Ces hommes-là sont bien coupables ! — Soit, ajouta le président Aiquier, mais la loi seule doit en faire justice. — Eh ! ne voyez-vous pas, reprit Danton d'une voix terrible, que je vous aurais déjà répondu d'une autre manière si je le pouvais ! Que vous importent ces prisonniers ! Retournez à vos fonctions et ne vous occupez plus d'eux 1 !... »
Lorsque, le 5 floréal 1795, 70 ou 80 prisonniers réputés terroristes furent massacrés à Lyon, ce massacre fut inspiré par les membres des compagnies du Soleil et de Jéhu.
Lors de la prise de Paris sur les Armagnacs par les Bourguignons, les prisonniers furent massacrés sans que le duc de Bourgogne fît rien pour s'y opposer. Dans vingt-quatre heures, 1 600 prisonniers furent égorgés; quelques jours après, sur de nouvelles excitations parties de l'Université,
(1) Thiers, t. III, p. 135.
les massacres de prisonniers recommencèrent ; le duc de Bourgogne laissa faire.
À la suite des massacres politiques, on voit souvent des partis prendre les asssasins sous leur protection. Lorsque quelques-uns des meurtriers de Septembre Turent arrêtés, les Montagnards firent cesser les poursuites. Les Girondins eux-mêmes ménagèrent les assassins d'Avignon. En 1792, l'Assemblée législative proclama une amnistie en faveur de ceux qui avaient commis des crimes pour faits de révolution et notamment en faveur de Jourdan coupetélé, chef des assassins d'Avignon. Que de fois depuis 1871 nous avons vu des députés demander l'amnistie en faveur des incendiaires de la commune et des assassins de Watrin !
La politique fausse si bien la conscience, qu'elle a, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, représenté l'assassinat du tyran comme un acte licite et même glorieux. Chez les Grecs, c'était un devoir de tuer le tyran ; les moralistes l'enseignaient. Dans son traité du Destin, Plutarque cite le meurtre du tyran comme un acte de vertu civique. Lorsque Timoléon s'aperçut que son frère visait à la tvrannie, il se fit un devoir de le tuer. On avait élevé un monument à Armodius et à Aristogiton, qui avaient voulu assassiner Hippias. Ce n'était pas cependant le seul amour de la liberté qui avait fait agir Aristogiton. S'étant aperçu qu'Armodius, qu'il aimait, était aussi recherché par Hipparque, il conçut contre ce dernier une haine violente < et craignant que son rival n'employât
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bonne, le moine Jean Petit, s'efforça de prouver dans une longue harangue que le duc de Bourgogne avait tué pour Dieu, parce que le duc d'Orléans était l'ennemi de Dieu ; qu'il avait tué pour le roi, parce que le duc d'Orléans était un vassal félon ; qu'il avait tué pour la chose publique, parce que le duc d'Orléans était un tyran. « Celui qui l'occit, disait-il, par bonne subtilité et cautelle en l'espiant pour sauver la vie du roi... il ne fait pas nefas. » La popularité de Jean sans Peur ne fut pas diminuée par le meurtre du duc d'Orléans.
Au xvi e siècle, le droit de tuer le tyran fut enseigné par des théologiens, des pasteurs protestants et des jurisconsultes. Àlthusius, jurisconsulte allemand et protestant, qui écrivit un livre sur la politique, soutint la doctrine du tyrannicide. George Buchanan, en son livre de jure regni, mit le tyran au nombre des bêtes cruelles et écrivit qu'il devait être traité de même. Bodin, dans son livre de la République (1. II, ch. xiv) soutint qu'il est permis de tuer le tyran, même après la ratification par le peuple de la tyrannie, « car, disait-il, on ne peut appeler consentement ce que les tyrans font faire au peuple dépouillé de sa puissance ». La Boetie approuva l'assassinat d'Ilipparque.
A l'époque des guerres de religion, des catholiques et des protestants enseignèrent le droit de tuer le tyran. Jacques Clément se prépara à l'assassinat d'Henri III par des pratiques religieuses ; il crut voir apparaître dans un songe un ange qui lui disait : « Je suis messager du Dieu toutpuissant qui te viens accertener que par toi le tyran de France doit être mis à mort ; pense donc à toi et te prépare comme la couronne du martyre t'est aussi pré-
parce. » Bien que le tyrannicide eut été condamné par le concile de Constance, l'assassin d'Henri III fut honoré comme un saint par de nombreux fanatiques. Le cardinal de Retz raconte dans ses mémoires qu'il avait vu encore un officier porter un hausse-col, c sur lequel la Ggure du jacobin qui tua Hetiri III était gravée ; il était de vermeil doré avec cette inscription : S 1 Jacques Clément ». Lorsque Jean Chaslel, qui attenta à la vie d'Henri IV, fut interrogé sur le motif de son crime, il répondit t avoir entendu en plusieurs lieux qu'il fallait tenir pour maxime véritable qu'il estoit loisible de tuer le Roy, et que ceux qui le disaient l'appelaient tyran. Requis si les propos de tuer le Roy n'étoient pas ordinaires aux Jésuites, dit leur avoir ouy dire qu'il estoit possible de tuer le Roy, et qu'il estoit hors de l'Eglise et ne luy falloit obéyr ny le tenir pour Roy, jus* ques à ce qu'il fust approuvé par le Pape ». Mis à la question et pressé de dire lors de l'amende honorable qu'il se repend de son crime et demande pardon à Dieu, Chastel répond c qu'il crie à Dieu merci des péchés qu'il a commis en tout le cours de sa vie et notamment de n'avoir mis à chef ce qu'il a essayé de faire pour délivrer le monde de l'ennemi le plus funeste que l'Eglise eust aujourd'hui sur la terre ».
Les Huguenots, de leur côté, virent des tyrans dans les chefs du parti catholique et crurent trouver dans l'Ancien Testament (Judith, Jahel) la glorification du tyrannicide. Avant d'être assassiné par Poltrot de Meré, le duc de Guise échappa à plusieurs tentatives d'assassinat '. Poltrot se mit en prière, pour se préparer au meurtre du duc de Guise.
(I) V. dans Montaigne (l. I, ch. xxiii), le récit d'une de ces tentatives d'assassinat, qu'il tenait d'Amvot.
LE TYRAKNICIDE 33
Théodore de Bèze raconte qu'il pria Dieu « très ardemment qu'il lui fit la grâce de lui changer son vouloir, si ce qu'il voulait faire lui étoit désagréable, ou bien qu'il lui donnât constance et assez de force pour tuer ce tyran... • Coligny et Théodore de Bèze ont été accusés d'avoir poussé Poltrot à ce meurtre. Il est certain qu'ils ne blâmèrent pas l'assassinat et qu'ils le crurent légitime. Théodore de Bèze déclara qu'il y avait dans l'acte de Poltrot un juste jugement de Dieu. Coligny affirma qu'il avait reçu de Poltrot et d'autres Huguenots connaissance de leurs projets homicides, qu'il ne les avait pas encouragés à les exécuter, mais qu'il ne les en avait pas détournés. Poltrot, dans son interrogatoire, accusa plusieurs fois Coligny d'avoir encouragé son projet et persista dans cette accusation jusqu'au moment de son exécution ; il dit que c'est de concert avec l'amiral qu'il se rendit dans le camp du duc de Guise, sous le prétexte de faire sa soumission ; qu'en partant pour faire le coup, il « s'avança jusqu'à lui dire qu'il serait aisé de tuer le seigneur de Guise ; que l'amiral ne dit pas un mot pour le détourner, et qu'au contraire, encore qu'il sut son dessein, il lui donna vingt écus à une fois et cent écus à une autre 1 ». Ce qui est certain aussi, c'est que les ministres protestants représentaient le duc de Guise comme un persécuteur acharné des protestants et faisaient publiquement des vœux pour que Dieu en délivrât le monde Ce sont ces prédications qui avaient fait naître chez Poltrot le désir de servir d'instrument à la Providence, pour le bien de la Réforme, désir qu'il manifesta à diverses reprises notamment au siège de Rouen, où le roi de Navarre fut
(1) Bossue t. Histoire des Variations y l. X, § 54.
Proal. — Crimin. pol. 3
tué. Comme on parlait de cette mort, il s'écria : « Ce n'est pas assez, il faut encore immoler une plus grande victime, • et quand on lui demanda quelle était cette victime, il répondit : « le grand Guise » ; en même temps il leva le bras droit en disant : * Voilà le bras qui fera le coup, et mettra fln à nos maux ! » D'Aubigné raconte que tout le monde savait et espérait dans le parti protestant que Poltrot ferait le coup. Lorsqu'il fut accompli, « la joie en éclata jusque dans les temples avec des actions de grâces et un ravissement si universel, qu'on voyait bien que chacun, loin de détester l'action à quoi personne ne songea, s'en fût plutôt fait honneur l ».
A l'époque de la révolution d'Angleterre, le tyrannicide fut déclaré légitime par de nombreux écrivains politiques, notamment par Milton.
C'est une impératrice de Russie qui, au xvin 6 siècle, défendit avec le plus de hardiesse la légitimité du tyrannicide. Lorsque Catherine fit assassiner son mari Pierre III, pour excuser son crime, elle publia un manifeste qui ne serait pas désavoué par les théoriciens du régicide et de l'anarchie; elle soutint que Pierre III était l'ennemi de la nation et de la religion, et qu'il fallait féliciter les hommes courageux qui en avaient délivré la Russie
Pendant la Révolution, les Jacobins prétendirent avoir le droit de tuer le tyran. Ce droit fut aussi soutenu par des émigrés, qui soudoyèrent des assassins contre le Premier Consul. Un émigré, Pelletier, dans le journal qu'il publiait à Londres, développa cette idée que l'usurpateur n'avait pas le droit de vivre et qu'il était permis de le tuer. Le Premier
(1) Bossuet. Cinquième avertissement aux protestants.
LE TYRÀNNICIDE 35
Consul porta plainte; Pelletier fut poursuivi par la justice anglaise et condamné. L'attentat de George Gadoudal contre Bonaparte fut admiré par des royalistes fanatiques, et les révolutionnaires qui y demeurèrent étrangers regrettèrent que ce crime n'eût pas été commis par leur parti, tant ils le trouvèrent glorieux.
H. le Chancelier Pasquier raconte dans ses Mémoires qui viennent d'être publiés (t. II) que le dessein formé par Maubreuil d'assassiner Napoléon paraît avoir été accepté par les coalisés et par Talleyrand.
Sous la Restauration, sous Louis-Philippe et sous Napoléon III, de nombreux attentats furent dirigés contre les souverains et les princes de la famille royale. Les fanatiques attentèrent six fois à la vie de Louis-Philippe. Un septième attentat fut dirigé contre les ducs d'Aumale et de Nemours. Le plus abominable de tous fut celui de Fieschi, qui pour atteindre le roi, frappa 42 personnes, dont 17 mortellement 1 .
La haine de la société, la vanité, les lectures révolutionnaires, notamment la lecture des œuvres de Saint-Just 2 , les excitations des journaux qui déversaient la calomnie sur Louis-Philippe, furent les principales causes de ces attentats. Àlibaud soutint devant la cour des Pairs, « que le régicide est le droit de l'homme qui ne peut obtenir justice que par ses mains, et qu'il avait eu à l'égard de Louis-Philippe le même droit dont usa Brutus contre César ». Un des auteurs de l'attentat dirigé contre les ducs d'Aumale et de
(i) La machine infernale que Georges Cadoudal avait fait éclater devant la voiture du Premier Consul avait fait aussi périr un grand nombre de personnes.
(2) On trouva au domicile de Pépin et d'Àlibaud les œuvres de Saint- Just.
Nemours, Quenisset, avoua qu'il avait été entretenu dans les doctrines du régicide par les sociétés secrètes. « On le pétrissait, > disait-il, pour en faire un homme d'action 1 . C'est la société des travailleurs égalitaires qui poussa aussi Darmès au régicide. Chez ce dernier, la haine de la bourgeoisie s'unissait à la haine de la royauté ; il tenait à Tégard de la bourgeoisie le langage que tiennent aujourd'hui les anarchistes : « La classe moyenne, disait-il, ne se compose que des affranchis de 89 qui, après avoir volé les nobles, leurs mai très, se sont retournés contre le peuple pour l'opprimer à leur tour*. »
Chez les régicides de cette époque, comme chez les anarchistes contemporains, le fanatisme politique était souvent surexcité par la vanité. Fieschi avoua que le besoin de célébrité avait été le principal mobile de son attentat. Henri, le dernier des fanatiques qui attentèrent à la vie de Louis-Philippe, déclara que, dégoûté de la vie, il avait commis cet attentat, pour mourir avec quelque célébrité. L'orgueil avait été aussi un des principaux mobiles du crime de Louvel, qui, se comparant à Charlotte Corday, tirait gloire de son attentat. Vaillant après son crime, disait qu'il venait de se placer par ce coup d'éclat au rang des bienfaiteurs de la société moderne, que son nom était désormais immortel.
Sous le second Empire, les attentats à la vie du souverain furent aussi très nombreux. Mazzini ne cessa de prêcher l'assassinat de l'empereur et d'envoyer à Paris des
(1) Les ] ou nés gens étant plus faciles à « pétrir » que les hommes d'un âge mûr, c'est surtout sur eux que les meneurs des sociétés secrètes exercent leur propagande.
(2) La répression pénale, par Bérenger. Séances et travaux de V Académie des sciences morales et politiques. Août et sept. 1855.
;le tyrannicide 37
sectaires pour le commettre ; Félix Pyat, alors réfugié à Londres, s'écriait : c Qu'est-il besoin de discuter plus longuement la légitimité du régicide? Ce serait chose superflue dans le pays de Charles I er . Sur cette question les flls de ceux qui ont guillotiné un Capet n'ont rien de nouveau à dire aux petits-fils des bourreaux d'un Stuart. » Le comité révolutionnaire européen qui siégeait à Londres, chercha à faire assassiner Napoléon III à diverses reprises, en 1833, en 1855, par des sectaires italiens. L'attentat qui fut commis le 14 janvier 1858 par Orsini et ses complices, blessa 156 personnes, dont huit succombèrent, et cependant Orsini, dans son interrogatoire, prétendit que l'assassinat n'entrait pas dans ses principes, et Pieri soutint qu'il n'était pas assez téméraire pour se faire le juge des rois.
L'avocat d'Orsini, Jules Favre, condamna le tyrannicide avec une grande éloquence : c Mes croyances, dit-il, n'ont pas pour symbole l'assassinat et le poignard. Je déteste la violence et je condamne la force quand elle n'est pas employée au service du droit. S'il était une nation assez malheureuse pour tomber entre les mains d'un despote, ce ne serait pas le poignard qui briserait ses chaînes. Dieu, qui les compte, sait les heures des despotes : il leur réserve des catastrophes plus inévitables que les machines des conspirateurs. » Jules Favre avait raison : la mort du tyran ne fait pas disparaître la tyrannie. Quand un pays est mûr pour la servitude, le tyran qui est tué est bientôt remplacé par un autre ; le meurtre de César ne rétablit pas à Rome la liberté. Sous l'empire romain, un grand nombre de princes furent tués, mais ils furent remplacés par d'autres qui ne valaient pas mieux.
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j^nSdsÏDEGEk$|«§£«>fl>iiï'Be sans défense n'est pas
un moyen certain de sauver son pays, et ensuite qu'un but légitime ne justifie pas l'emploi de moyens coupables. Le devoir de sauver son pays ne fait pas disparaître le devoir de respecter la vie humaine. Pour assurer le salut de son pays,- on a le droit de donner sa vie, mais on n'a pas celui de disposer de la vie des autres ; l'intérêt du pays n'autorise pas l'assassinat. S'il suffisait à un catholique de traiter un chef protestant de tyran ou à un démagogue d'accuser un souverain de tyrannie, pour avoir le droit de le tuer, il faudrait dire avec Bossuet que la société deviendrait une boucherie.
11 n'est pas plus permis de tuer un tyran pour sauver son pays, que de brûler un hérétique pour être agréable h Dieu. Si la fin justifiait les moyens, il n'y aurait plus de devoirs, on pourrait se permettre tous les crimes. Une bonne intention n'autorise pas une action criminelle. Le meurtre est toujours un crime, même quand on le croit utile. Tuer sans jugement un homme, roi ou c bourgeois », que de son autorité privée on qualifie de tyran, c'est être tyran soi-même.
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hommes intrépides, dit Kropotkine, savent qu'il faut oser pour réussir 1 . » Pas de pitié! point d'hésitation! pas de demi-mesures; le danger est là où le voyait Danton, lorsqu'il criait à la France : « De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace ! surtout de l'audace intellectuelle, que ne manquera pas de suivre aussitôt l'audace de la volonté 8 . > Cette théorie de Danton, qui était aussi celle de Machiavel, a toujours été celle des révolutionnaires ; c'est la maxime que Proudhon conseillait en 1848 : c Souvenez-vous, s'écriait-il, des paroles de Danton, le lendemain du 10 août, lorsque la France insurgée demandait à ses citoyens un conseil qui sauvât la patrie. « Il faut, « s'écria Danton avec un geste exterminateur, il faut faire « peur aux aristocrates 3 . * Les anarchistes commettent leurs monstrueux attentats, en disant aussi : « Il faut faire peur aux bourgeois. » Us savent qu'ils sont en minorité, mais ils comptent sur la poltronnerie des honnêtes gens, sur l'audace de leurs adhérents, et sur la contagion de l'exemple. « C'est par l'action, écrit Kropotkine, que les minorités parviennent à réveiller ce sentiment d'indépendance et ce souffle d'audace sans lesquels aucune révolution ne saurait s'accomplir. » Il faut réveiller l'audace, en préchant d'exemple ; l'esprit de sacrifice est contagieux, c Par les faits qui s'imposent à l'attention générale, l'idée nouvelle s'infiltre dans les cerveaux et conquiert des prosélytes. Tel acte fait en quelques jours plus de propagande que des milliers de brochures. Surtout, il réveille l'esprit de révolte, il fait germer l'audace... Tel acte audacieux a suffi pour
(1) Paroles d'un révolté, 285.
(2) Kropotkine. La Conquête du pain, 97.
(3) Proudhon. Avertissement aux propriétaires, 10.
bouleverser pendant quelques jours toute la machine gouvernementale, pour ébranler le colosse. Le peuple s'aperçoit que le monstre n'est pas aussi terrible qu'on le croyait... il prévoit la victoire, il sent croître son audace. » € Alors, ajoute le théoricien de l'anarchie, quand les passions populaires sont échauffées, la répression ne peut plus abattre l'énergie des révoltés, elle produit l'effet contraire, elle provoque de nouveaux faits de révolte... et de proche en proche ces actes gagnent de nouvelles couches, se généralisent, se développent 1 . »
Cette théorie de l'audace, avant d'être enseignée par les anarchistes et les jacobins, avait été proposée et mise en pratique par la secte des Ismaïlites, qui régna en Asie au XI e siècle et l'effraya pendant quatre cents ans. Ne croire à rien et tout oser était le grand dogme de cette secte qui enseignait l'indifférence pour toutes les actions et admettait la nécessité du meurtre, pour régénérer le monde. Cette secte d'assassins fonda même un royaume, c qui se maintint quatre siècles en hostilité, non seulement avec ceux qui l'entouraient, mais avec l'humanité ». Hassanben-Sabah, qui fut le chef des assassins, c n'était pas un brigand vulgaire; c'était un théologien, un philosophe, un écrivain 1 >.
c Le salut du peuple, s'écriait encore Danton en faisant voter le tribunal révolutionnaire, exige de grands moyens et des mesures terribles. » Les terroristes de 1793 ont fait guillotiner les Girondins en disant : « La République est en danger ; pour la sauver, il faut que la Gironde périsse. » Les anarchistes répètent le même sophisme, quand ils
(1) Paroles d'un révolté, p. 284-287.
(2) Philarète Chasles. Voyages d'un critique (Orient), 310-312.
disent : « La société est malade ; pour la guérir, il faut que la bourgeoisie disparaisse. > Tuer un aristocrate, couper le cou à un Girondin, noyer un prêtre, c'était pour les les jacobins un acheminement au salut du peuple, une préparation au règne de la fraternité. Pour faire le bonheur de l'humanité, Marat proposait tous les jours dans son journal de couper tantôt 50.000 télea, tantôt 270.000 têtes. Les anarchistes veulent à leur tour préparer le bonheur de l'humanité par l'extermination des bourgeois, c C'est la bourgeoisie, disent-ils, qui empêche le peuple d'être heureux, supprimons la bourgeoisie. »
Les terroristes de 93 disaient : « Il n'y a pas d'innocents parmi les aristocrates. Les anarchistes disent aujour d'hui : Il n'y a pas d'innocents parmi les bourgeois. > Dans la déclaration que l'anarchiste Emile Henry a lue à la cour d'assises, on lit le passage suivant : c Un moment, l'accusation que l'on avait lancée à Ravachol me revint à la mémoire : et les victimes innocentes? Mais je résolus bien vite la question. La maison où se trouvaient les bureaux de la compagnie de Garmaux n'était habitée que par des bourgeois. Il n'y aurait donc pas de victimes innocentes. »
Si la méthode politique des théoriciens de l'anarchie est la même que celle des jacobins de 1793, il est juste de reconnaître que leurs idées diffèrent relativement à la propriété et au gouvernement ; les anarchistes veulent les détruire, tandis que les chefs du parti jacobin voulaient les maintenir. En 1793, cependant, la haine des riches et la soif des jouissances avaient déjà inspiré à quelques jacobins des maximes très voisines de l'anarchie. Chaumette disait : « Nous avons détruit les nobles et les capets, il nous reste encore une aristocratie
à renverser : celle des riches. « Tallien demandait l'égalité absolue et appelait les propriétaires les voleurs publics. Avant Proudhon, Brissot avait écrit dans ses Recherches philosophiques sur la propriété et sur le vol : « Le voleur, c'est le riche, la propriété exclusive est un vol '. » Ne peut-on pas voir aussi des anarchistes dans Marat, qui excitait le peuple au massacre et au pillage, et dans Saint* Just, qui demandait la confiscation des biens des conspirateurs et qui disait : « Nous n'avons d'autres ennemis que les riches et les vicieux ; il faut faire une ville nouvelle. » La haine des riches, le dédain du service militaire, le désir ardent de l'égalité absolue, la soif du bonheur matériel, la croyance que la fin justifie les moyens et qu'il est permis de rechercher le bonheur de la société par le massacre des gouvernants, toutes ces passions révolutionnaires et tous ces sophismes, qui constituent la doctrine de l'anarchie, se trouvaient dans la théorie de Babeuf, qui avait, sous le Directoire, déclaré une guerre à mort à la société. Les sectaires de Babeuf avaient pris le nom de Société des égaux * ; ils voulaient, comme aujourd'hui Kropotkine, une république d'égaux. Leur manifeste, rédigé par Sylvain Maréchal, l'auteur du Dictionnaire des Athées, contenait les passages suivants : < ... Nous voulons l'égalité réelle ou la mort... et nous l'aurons cette égalité réelle n'importe à quel prix. Malheur à ceux que nous rencontrerons entre elle et nous!... Le peuple a marché sur le corps aux roi& et aux prêtres. Il en fera de même aux nouveaux tyrans, aux nouveaux tartufes assis à la
(1) Dans l'antiquité, les démagogues athéniens avaient déjà prétendu que la propriété est un vol.
(2) Babeuf écrivait à ses complices : Mon cher égal.
place des anciens... Nous ne voulons pas seulement l'égalité écrite dans les Droits de l'homme... nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons... Notre sainte entreprise n'a d'autre but que de mettre un terme aux dissensions civiles et à la misère publique... Qu'à la voix de l'égalité les éléments de la justice et du bonheur s'organisent ; l'instant est venu de fonder la république des égaux... Les jours de la restitution sont arrivés... Disparaissez, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, do gouvernants et de gouvernés. Qu'il ne soit plus d autre différence parmi les hommes que celles de l'âge et du sexe. Puisque tous ont les mêmes facultés, les mêmes besoins, qu'il n'y ait plus pour eux qu'une seule éducation, une seule nourriture. > Comme les anarchistes contemporains, Babeuf avait aussi essayé d'enlever aux soldats l'amour de la patrie, le sentiment du devoir et de l'obéissance. « On verse votre sang, leur disait-il, pour des conquêtes inutiles et funestes. On laisse pendant ce temps vos mères ou vos femmes
mourir de faim; le peuple sèche de misère On vous
traite comme des automates, dont on dispose à volonté ; on vous vendra comme un vil troupeau envoyé par son maître soit au pâturage, soit à la boucherie. »
C'est par l'extermination des gouvernants que Babeuf et ses complices voulaient faire triompher leur doctrine ; ils étaient résolus à mettre à mort « tous les agents civils ou militaires, tous les administrateurs ou magistrats... Toute opposition sera vaincue sur-le-champ par la force. Les opposants seront exterminés. » Le drapeau de l'insurrection devait porter ces mots : Liberté, Égalité, Bonheur commun. Pendant le procès, Babeuf et ses complices essayèrent de
faire peur aux jurés; ils se montrèrent insolents, orgueilleux, ils insultèrent les juges. Condamné à mort, Babeuf se compara à Jésus-Christ, prélendit qu'il mourait martyr d'une belle cause et se consola, en pensant que les cœurs sensibles et droits diraient de lui : « Il fut parfaitement vertueux. > Pendant l'instruction, il avait montré le même orgueil dans les lettres qu'il avait adressées au Directoire ; il lui proposait de traiter de puissance h puissance, et lui disait.. < Mon échafaud figurerait glorieusement à côté de celui de Barnevelt et de Sidnev. Dès le lendemain, on me dresserait des autels. >
C'est dans les écrits de Mably, de Diderot et surtout dans le discours de J.-J. Rousseau sur l'inégalité, que les anarchistes de Babeuf avaient puisé leur fanatisme. L'un des conjurés, Germain, en fit l'aveu en ces termes : « Par la lecture de Mably, de Rousseau, de Diderot, j'aiguisais mon courage contre les oppresseurs de l'humanité. » Dans son Traité de la législation, Mably cherchait, en effet, à établir que la nature veut l'égalité dans la fortune et la condition des citoyens, qu'elle invite les hommes à la communauté des biens et que sans cette égalité il y a des oppresseurs, et des opprimés. Cette théorie est exactement celle des anarchistes contemporains ; ce qu'ils veulent, ce n'est pas l'égalité morale et politique, c'est l'égalité sociale, l'égalité dans le bien-être et les jouissances. « Il faut, écrit Elisée Reclus, que nous puissions assurer à tous la pleine satisfaction des besoins et des jouissances 1 . » Comme la société actuelle admet l'inégalité, l'extrême opulence et l'extrême misère, il faut la détruire et la remplacer par
(1) Préface d'Elisée Reclus en tête de la Conquête du pain, parKrapotkine, p. vu.
un nouvel ordre de choses qui donnera à chacun sa part de bonheur. Les anarchistes entendent même consommer, comme les bourgeois '. Quand on leur objecte que les bourgeois paient leurs consommations, ils répondent qu'ils les paient avec de l'argent volé.
Proudhon, que Kropotkine appelle «le père immortel de l'anarchisme », a été de nos jours le continuateur de Babeuf, en revendiquant aussi l'égalité des fonctions et des fortunes; il avait l'ivresse de l'égalité, il le dit lui-même : « Propriétaires, enrichis de nos] sueurs... l'enthousiasme qui nous possède, l'enthousiasme de l'égalité est inconnu de vous, c'est une ivresse plus forte que la vie, plus pénétrante que l'amour 3 . » C'est lui qui adonné au socialisme révolutionnaire et à l'anarchie ces deux devises : La propriété c'est le vol, le catholicisme c'est Vennemi. Convaincu que les institutions sociales et religieuses sont mauvaises, Proudhon proposa Y anarchie, la suppression de la religion et des tribunaux : « Commencez, s'écria-t-il, par renvoyer dans le ciel le Père Eternel. Sa présence parmi nous ne tient plus qu'à un fil, le budget ; coupez la corde ; vous saurez ce que la Révolution doit mettre à la place de Dieu... La Révolution ne pactise pas avec la divinité... L'ennemi est là 3 »
(1) Avant de commettre son crime, Léauthier se fit servir dans un restaurant renommé un excellent déjeuner arrosé de Champagne, qu'il, ne paya pas. Lorsqu'on lui fit observer qu'on ne boit pas du Champagne, quand on ne peut pas le payer : « Les bourgeois en boivent bien ! > répondit-il. Nous venons à la cour d'Àix de condamner un autre anarchiste, qui s'était fait servir un dîner de 7 fr. 50 avec une bouteille de Champagne. Lorsqu'on lui demanda pourquoi, étant sans fortune, il buvait du Champagne, il répondit : « J'ai bu du Champagne, pour l'enlever à ceux qui en boivent trop. •
(2) Proudhon. Avertissement aux propriétaires, 98.
(3) Idée générale de la Révolution au XIX 9 siècle, 286, 292, 294, 30 ' .
Proal. — Grimin. pol. '»
Je ne sais pas si les anarchistes contemporains lisent encore Mably, mais j'ai eu à juger à la cour d'assises des Bouches-du-Rhône un accusé de vols qualifiés qui faisait sa lecture habituelle du discours de J.-J. Rousseau sur Y inégalité '. Ce discours est, en effet, le bréviaire de l'anarchie.
C'est pour établir l'égalité des conditions, que les anarchistes veulent détruire la propriété individuelle, exproprier les capitalistes, brûler - les titres de rentes, les hypothèques, faire un autodafé de toutes les lois qui consacrent les droits de la propriété. La propriété, à leurs yeux, est une institution aussi humiliante que l'esclavage et le servage ; la suppression de la propriété individuelle, le retour de la richesse sociale à la communauté est le seul moyen d'effacer toutes les distinctions sociales, c Prenez donc les biens des riches, dit Kropotkine s' adressant aux ouvriers ; installez-vous dans les palais et les hôtels, et faites un feu de joie des amas de briques et de bois vermoulu qui furent vos sentines. La propriété privée est un vol à l'avoir de tous ; ... tous les produits, l'ensemble de l'épargne et de l'outillage humain sont dus au travail solidaire de tous et n'ont qu'un seul propriétaire, l'humanité*. •
La suppression de la propriété, ajoutent les anarchistes, aura en outre l'avantage de faire disparaître presque entièrement la criminalité. « Quant aux ci-nommés c crimes », aux attentats contre les personnes, il est connu que les deux tiers et souvent même les trois quarts de tous ces
(1) Je prends la liberté de renvoyer le lecteur à mon livre : le Crime et la Peine, p. 268 de la 2* édition où j'ai rapporté l'interrogatoire de l'accusé.
• (2) Paroles d'un révolte, 342.
« crimes » sont inspirés par le désir de s'emparer des richesses appartenant à quelqu'un. Cette catégorie immense de ci-nommés < crimes et délits > disparaîtra le jour où la propriété privée cessera d'exister 1 ». Ayant Kropotkine, Diderot avait fait cette découverte : « Je crois, disait-il, qu'on ne me contestera pas que là où il n'existerait aucune propriété, il ne pourroit exister aucune de ses pernicieuses conséquences. » En d'autres termes, il n'y a des voleurs que parce qu'il y a des propriétaires ; supprimez la propriété et vous supprimez le vol. En vertu du même raisonnement on pourrait dire : Il n'y a d'adultère que parce que le mariage existe, donc supprimons le mariage, pour supprimer l'adultère. Gomme les anarchistes, Diderot voulait la communauté des biens pour établir l'égalité des conditions. Babeuf l'appelait « notre principal précurseur, notre Diderot ».
La propriété étant le vol, d'après les anarchistes, la logique les conduit à cette proposition corrélative : le vol n'est qu'une restitution. J'ai eu à juger pour vols qualifiés un anarchiste qui me disait : Je ne suis pas un voleur, mais un restitutionnaire . Ce n'est pas seulement depuis quelques années qu'il y a des restitutionnaires. La cour d'assises de la Seine a jugé en 1847 une association de dix malfaiteurs qui pillaient et voulaient incendier Paris pour faire rendre gorge aux bourgeois ; ils faisaient partie de la société des communistes matérialistes. Pervertis par la lecture des joumajix révolutionnaires etsocialistes, ils avaient formé le projet de détruire l'ordre social, pour supprimer la propriété. On trouva chez eux des brochures et des
(1) Paroles d'un révolté, p. 241.
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leurs domestiques. (Décret du 16 octobre 1791.) La Convention prononça la confiscation, dans le délai de huitaine, de tous les parcs, jardins, enclos, maisons, édifices, où il y aurait des armoiries. (Décret du I er août 1793.) L'égalité mal comprise devient l'ennemie de la liberté, du talent, de la vertu ; elle fait naître le désir de rabaisser tout ce qui s'élève. Tout excite la jalousie : la supériorité intellectuelle, le mérite moral, la science, même les avantages physiques. Pendant la Révolution, on reprocha au chimiste Fourcroy, qui était député à la Convention, de donner trop de temps à la science; Fourcroy effrayé s'excusa en disant: « On ne m'a vu que trois fois au lycée des arts et cela dans l'intention de le sans-culottiser. » Les hommes de bien sont souvent persécutés uniquement parce qu'on est irrité d'entendre vanter leur vertu. Les soldats romains demandèrent avec fureur le supplice de Celsus, parce que « son intégrité et son mérite les irritaient comme des crimes... la gloire et la vertu même offensent, comme si, lorsqu'elles sont trop près de nous, elles condamnaient ce qui ne leur ressemble pas 1 ». Les anarchistes ne veulent pas des différences d'instruction et d'éducation ; ils réclament pour tous l'obligation du travail manuel, une instruction et une éducation égales.
Pendant la Terreur, pour échapper au reproche d'aristocratie, on prenait des allures grossières ; les jacobins voyaient partout des aristocrates, les sans-culottes traitaient d'aristocrates des marchands, des clercs d'avoués. La peau fine fut plus d'une fois considérée comme un signe aristocratique entraînant la mort. « Monsieur de la peau
(i) Tacite. Histoires, I. I, § 45; Annales, l. IV, § 33.
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JpiîËfajiê-françaiie, l. V, p. M.
$i$tîfài'Wî>>olution et le* Révolution- (ul déji désignée 4 lahiine
Philippe, des écrivains imprudents ont soufflé la haine du riche dans le cœur du pauvre, en exagérant le bonheur du riche et en faisant une sombre peinture de la situation du pauvre. Que de livres où les patrons sont représentés comme des vampires s'engraissant des sueurs du peuple, où les ouvriers sont dépeints comme des opprimés, réduits à un état pire que l'esclavage 1
Parmi les écrivains qui ont attisé dans le cœur du peuple les sentiments de haine et de vengeance, il en est un qui mérite d'être particulièrement cité, à cause de son grand talent, qui touchait au génie, et.de l'influence considérable qu'il a exercée. Cet écrivain, c'est Lamennais, qui après avoir prêché la paix, la concorde, l'unionavecune rare éloquence, a lancé des anathèmes furieux contre la société, excitant les peuples contre les rois et les prêtres, les pauvres contre les riches *, les ouvriers contre les patrons et même les soldats contre leurs chefs. On trouve dans les Paroles d'un croyant, qu'on pourrait appeler plus justement les Paroles d'un révolté, tous les sophismes de l'anarchie : le désir de l'égalité absolue, la haine de l'autorité, la haine du riche, l'excitation à la violence, la provocation à la désobéissance militaire. Au chapitre vm, Lamennais décrit ce qu'il appelle l'exploitation des ouvriers par les patrons, qui, dit-il, augmentent sans cesse les heures de travail et diminuent le salaire ; ils font mourir les ouvriers, faute du nécessaire, ; ce sont des disciples de Satan plus cruels que les maîtres qui avaient des esclaves, ils n'ont
du peuple. Durand de Mailla ne raconte que, lors des élections des députés pour la Convention à Avignon, un électeur proposa de mettre la « coupable bourgeoisie à la raison ». (Mémoire$, p. 32.)
(1) C'est Lamennais qui a dit : « C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches. »
de nom qu'en enfer. Au chapitre vi, il compare l'homme à une abeille qui n'a droit qu'à la portion de miel nécessaire à sa subsistance, et prétend que celui qui récolte au delà de ses besoins est un homme injuste. Cette théorie est celle du socialisme et de l'anarchie : à chacun selon ses besoins. Au chapitre vit, le croyant affirme que Dieu n'a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni esclaves, ni pauvres ni riches, ni rois ni sujets, « il a fait tous les hommes égaux ». Ici encore comment ne pas être frappe de la ressemblance de ces idées de Lamennais avec celles de Babeuf, qui disait dans son projet de déclaration : « Art. 7. Dans une véritable société, il ne doit y avoir ni pauvres ni riches. — Art. 8. Les riches qui ne veulent pas renoncer au superflu en faveur des indigents sont les ennemis du peuple. — Art. 10. Le but de la révolution est de détruire l'inégalité et de rétablir le bonheur commun '. — Au chapitre xix et au chapitre xxxvn, le croyant revient à l'idée de la liberté absolue, et soutient que la liberté n'existe que si personne ne domine. « Vous n'avez, dit-il, qu'un père qui est Dieu, et qu'un maître qui est le Christ. Tous naissenlé gaux ; nul en venant au monde n'apporte avec lui le droit de commander (ch. xix). » Elisée Reclus exprime la même pensée] en s'autorisant, comme Lamennais, du
(1) Boireau, le complice Fieschi, disait aussi que Dieu n'avait fait ni rois, ni sujets, ni maîtres, ni esclaves. « Si Dieu, ajoutait-il avait voulu que les hommes fussent esclaves, il les aurait fait naître avec une selle ou un bât sur le dos. L'aumônier de la prison, à qui Boireau exposait ses idées, lui répondit avec ces paroles de Voltaire : « Criez contre les lois et l'autorité, vous aurez tous les badauds ; et quand vous aurez ces badauds à vos ordres, il se trouvera des gens d'esprit qui leur mettront une selle et une bride et leur monteront dessus pour renverser les trônes et les empires. » Boireau réfléchit un instant, puis il dit : « Ma foi, vous pourriez bien avoir raison. » (Rapport sur la répression pénale, par Bérenger.
même passage de l'Evangile, quand il dit : * Ce n'est point dans le choix de nouveaux maîtres qu'est le salut. Faut-il donc que nous, anarchistes, les ennemis du christianisme, nous rappelions à toute une société qui se prétend chrétienne ces mots d'un homme dont elle a fait un Dieu : « Ne dites à personne : Maître, Maître ! * Que chacun reste le maître de soi-même '. Les anarchistes ne veulent plus de maîtres, ni rois, ni députés; jusqu'à présent, disent-ils, les bourgeois ne renversaient un gouvernement que pour prendre les places ; aujourd'hui nous voulons supprimer lout gouvernement, toute autorité, afin de rendre l'homme libre. La nouvelle révolution doit se faire aux cris de : plus de lois ! Plus de code ! plus de casernes ! plus de prisons ! plus déjuges ! plus de gendarmes *.
Depuis quelques mois, les livres contre l'armée se multiplient, les anarchistes prêchent aux soldats la désobéissance, ils engagent les conscrits à refuser le service militaire. II y a deux ans, j'ai eu à juger à la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, Sébastien Faure, pour provocation à la désobéissance militaire. Or, j'ai constaté que le langage qu'il a tenu à l'audience pour sa défense ne différait en rien des idées que Lamennais développe au chapitre xxxv des Paroles dCun croyant^ où il excite les soldats contre leurs chefs, et représente le service militaire comme une
(1) Kropotkine. Parole* d'un révolté, préface d'Elisée Reclus, p. x.
(2 Id., p. 244. Les hommes de la Commune, pas plus que les anarchistes, n'aimaient les gendarmes; ils étaient heureux de « taper sur les gendarmes ». Leur refuser ce plaisir, c'était, suivant eux, les priver de leurs droits civils et politiques. (Dauban. Le Fond de la société sous la Commune.) « Une société, a dit Vaillant, dont les principaux monuments sont des casernes et des prisons, doit être transformée le
plus tôt possible Salut à celui qui travaille par n'importe quel
moyen à cette transformation. »
58 LA CMMHALITÉ POLITIQUE
invention diabolique. < Les oppresseurs des nations, dit Lamennais, n'ont inventé le service militaire que pour tenir les hommes en servitude. Satan leur a inspiré une ruse infernale, en leur donnant la pensée de soutenir que l'obéissance est glorieuse et que l'honneur et la fidélité sont des vertus, c Je leur persuaderai, dit Satan, que c'est une action glorieuse... Je leur ferai deux idoles, qui s'appelleront Honneur et Fidélité et une loi qui s'appellera Obéissance passive. Et ils adoreront ces idoles. » Si l'Honneur, la Fidélité et l'Obéissance sont des idoles, la conclusion s'impose : pour le bonheur de l'humanité il faut briser ces idoles. »
Personne n'a écrit de plus belles pages que Lamennais contre la violence, contre le crime. « La cause la plus sainte, écrit-il, se change en une cause impie, exécrable, quand on emploie le crime pour la soutenir » ; et cependant, par une de ces étonnantes contradictions qui lui sont habituelles, quelques pages plus loin, il conseille aux opprimés d'employer la violence pour briser la tyrannie des oppresseurs, et de mourir, s'il le faut. « Si d'abord, leur dit-il, la victoire paraît s'éloigner de vous, ce n'est qu'une épreuve, elle reviendra, car votre sang sera comme le sang d'Abel égorgé par Gain et votre mort comme celle des martyrs. » (Ch. xn.) Ainsi Lamennais excite les pauvres contre les riches, il les pousse «à se faire justice, à conquérir par la violence leur part de bonheur ; il veut restreindre la propriété aux besoins et établir l'égalité des jouissances ; il enseigne aux citoyens le mépris du pouvoir, aux soldats la haine de leurs chefs, il leur dit que l'Honneur et la Fidélité sont des idoles. N'est-ce pas faire la théorie de l'anarchie ?
L'ANARCHIE 5fr
Voilà à quels excès de langage se laisse entraîner un écrivain de génie, qui ne sait pas contenir l'ardeur de sa sensibilité et la vivacité de son imagination. Sa raison s'égare, son jugement se trouble, au point qu'il ne voit pins les choses telles qu'elles sont. Lamennais ne voyait partout que des faibles opprimés, des justes mendiant leur pain, des coquins élevés aux honneurs et regorgeant de richesses et des innocents condamnés par des juges iniques. Un jour, il entra dans une salle d'audience et vit juger une affaire de vagabondage. Trois conditions sont exigées par la loi pour constituer ce délit : le vagabond est celui qui n'a ni domicile certain, ni moyens de subsistance et qui n'exerce habituellement ni métier ni profession ; le défaut de domicile et le défaut de moyens de subsistance ne sont pas punissables, s'ils ne sont pas accompagnés du défaut d'exercice d'un métier ou d'une profession ; la loi veut 'que tout homme dénué de ressourcestravaillé; ,'une vie errante, sans ressources et sans travail est un danger pour la société. Aveuglé par ses préventions contre la société, Lamennais crut que le vagabond qu'il vit juger, était puni parce qu'il était pauvre, et il sortit de l'audience en maudissant les juges et la société ' ; il n'avait même pas entendu exactement les paroles du président et compris la prévention dirigée contre le vagabond. Si, du moins, en rentrant dans son cabinet, il avait ouvert un code, il aurait vu que ce que le juge avait puni, ce n'était pas la misère, mais la paresse habituelle.
(1) Lamennais. Amschaspands et Dasvands, 3« éd., p. 232. Dans les- Paroles d'un croyant, Lamennais disait aussi : « 11 n'y a guère quede mauvaises lois dans le monde. Fils d'Adam, ces meules sont les lois de ceux qui vous gouvernent, et ce qu'ils broient, c'est vous. - (Ch. xxviii.)
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" ^?î^ît^l : *ls* Wa,ler Scolt ' l - n - p ' ^
mélange de sensibilité maladive et de cruauté qu'on trouve dans les écrits de Kropotkine. Son cœur déborde de tendresse pour les ouvriers et les paysans, même quand ils sont voleurs et assassins, et il tressaille de joie à la pensée des destructions, expropriations et exterminations qu'il appelle sur la tête et les biens des « bourgeois ». « Traitons en frère, écrit-il, celui qui aura été porté par la passion à faire du mal à son semblable... ; les plus grands criminels ne sont que « les produits ignobles de l'oisiveté bourgeoise 1 ». Mais lorsqu'il s'agit, pour satisfaire les besoins du peuple, d'exproprier la bourgeoisie, il devient implacable: « Il faut, dit-il, que cette expropriation s'accomplisse dans de vastes proportions. En petit, on n'y verrait qu'un vulgaire pillage ; en grand, c'est le commencement de la réorganisation sociale 2 . » Avec quel enthousiasme il rappelle l'œuvre de la Commune de Paris, qui a malheureusement été arrêtée par « les assassinats des Versaillais 3 » !
Les terroristes de 1793, Marat, Robespierre, étaient aussi des hommes « sensibles », qui rêvaient de faire le bonheur de l'humanité par l'extermination des aristocrates. * Quiconque est embrasé de l'amour de la patrie, disait Robespierre, doit accueillir avec transport le moyen de frapper ses ennemis. » Lorsque Fouché versa des torrents de sang à Lyon, il versa en même temps des larmes de joie sur le bonheur qu'il allait procurer à l'humanité : « Je viens, écrivait-il à la Convention, je viens de faire tomber deux cents têtes, je me promets d'en faire tomber autant
(1) Paroles d'un révolté, 244.
(2) Iàid., 337.
(3) Ibid., 125.
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jacobin proposait son appel à la prosour de l'humanité. Les sensibilité. Les seuibunal révolutionnaire des allocutions senti-
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bourgeois sont des assassins et des voleurs... On a parlé de guillotine, nous ne voulons que renverser les obstacles. Si cent mille têtes font obstacle, qu'elles tombent ; oui, nous n'avons d'amour que pour la collectivité humaine f . »
Parmi les innombrables sophismes qui arment le bras des anarchistes, il faut encore noter celte idée fausse que le citoyen peut se substituer à l'État pour venger des offenses ou prévenir des iniquités ; l'anarchiste se fait justicier, il se proclame le vengeur des opprimés. Pour se venger des magistrats qui condamnent ses compagnons, il fait sauter la maison qu'ils habitent ; il lance une bomtfe dans le restaurant, où se trouvent les courageux citoyens qui ont dénoncé un de ses complices ; il veut faire périr les administrateurs de la Compagnie, qui, à ses yeux, opprime les ouvriers. Si enfin un anarchiste est condamné à mort, ses amis se proposent de le venger par de nouveaux attentats.
Des romanciers et des auteurs dramatiques ont proposé de compléter les Droits de l homme et de la femme par le droit à V amour et à V adultère; des poètes ont revendiqué contre la société le droit à la pension alimentaire. Des philosophes matérialistes ont demandé le droit au bonheur et à la jouissance ; les socialistes ont réclamé le droit au travail, les révolutionnaires le droit à l'insurrection. Tous ces droits, droit à l'amour et à l'adultère, droit à la pension alimentaire, droit au bonheur et à la jouissance, droit au travail et à l'insurrection, les anarchistes les réclament et les complètent par la demande du
(1) Ce congrès international des étudiants fut inauguré par un ancien ministre, qui appelait ces jeunes gens « l'élite de la jeunesse, les jeunes apôtres de la liberté et du progrès, les soldats de la civilisation ».
droit au vol et à l'assassinat. Déjà, les auteurs des crimes passionnels, se faisant aussi justiciers, avaient demandé le droit au vitriol et au pistolet. Les anarchistes réclament le droit à la dynamite ; quand ils tuent, ils disent qu ils accomplissent un acte de justice, de même que lorsqu'ils volent, ils opèrent une restitution. Les voleurs, ce sont, d'après eux, les propriétaires volés; les assassins du peuple, ce sont les bourgeois qu'ils assassinent.
On s'est étonné de l'audace des anarchistes, de leur tranquillité d'esprit pendant les débats de la cour d'assises et de leur fermeté au moment de leur exécution. Quelques écrivains même les ont comparés aux premiers chrétiens. Déjà Bayle, croyant trouver une ressemblance entre les régicides et les martyrs, avait dit : c Chose déplorable que des assassins de cette nature témoignent autant de fermeté que les martyrs les plus illustres de la primitive Eglise l ! * Si les anarchistes montrent de la fermeté au moment de leur exécution, il faut en chercher l'explication dans le fanatisme qui les anime et la vanité qui les dévore. Tout fanatisme, quelque exécrable qu'en soit l 'objet, donne de l'exaltation et par suite du courage. La vanité les soutient aussi. Les anarchistes sont tous des vaniteux ; ils savent que le public a les yeux sur eux, que les journaux publient tous les détails qui les concernent ; ils goûtent dans ce genre de célébrité, dont ils sont avides, une sorte de volupté qui les grise *.
(1) Dictionnaire de Bayle. Y. Chastel.
(2) Léauthier, en annonçant à Sébastien Faure son intention de tuer un bourgeois, lui écrivait : « Je compte sur toi pour venir me défendre contre les enjuponnés, et il nous sera permis à tous deux de passer un joyeux moment, en développant à l'audience les raisons qui me font agir. » Les magistrats de Vienne (Autriche) pour ne pas donner
Toutefois, ils sont, en réalité, si peu indifférents à la mort, qu'ils font tous leurs efforts pour y échapper. On les voit, après l'attentat, courir à toutes jambes, dénoncer des innocents pour donner le change, tirer des coups de revolver sur les agents qui veulent les arrêter, cacher leur identité, fournir des explications mensongères, pour atténuer leur responsabilité. Vaillant a soutenu qu'en lançant une bombe dans la Chambre des députés il ne voulait donner la mort à personne. Léauthier, qui a planté son tranchet de cordonnier dans la poitrine du ministre de Serbie, a prétendu qu'il avait eu seulement l'intention de lui faire une blessure.
Tandis que les martyrs chrétiens se laissaient immoler comme des agneaux et pardonnaient à leurs bourreaux, les anarchistes sont semblables à des bêtes fauves, qui se plaisent dans le sang et la destruction, entassant crime sur crime. Les premiers avaient la « folie de la croix », la folie de la souffrance ; les seconds ont la folie de la destruction. Qu'y a-t-il de commun entre des tigres qui tuent et qui volent et des agneaux qui se laissent tuer et dépouiller ?
Parmi les causes qui ont perverti la conscience publique et qui ont contribué à créer l'état d'esprit des théoriciens de l'anarchie, je dois encore signaler la glorification des crimes de la Révolution par un grand nombre d'historiens et la négation des idées morales par les doctrines matérialistes contemporaines.
Les histoires les plus populaires de la Révolution ont été pour le peuple une école de crime politique et de fana-
aux anarchistes cette satisfaction les ont jugés à huis clos. Les journaux devraient s'abstenir d'entretenir le public des faits et gestes des accusés, de donner leur portrait et de .s'attendrir sur leur sort.
Proal. — Cri m in. pol. 5
tisme révolutionnaire ; elles lui ont enseigné la souveraineté du but, la légitimité de l'émeute et même du massacre dans un intérêt social ; elles lui ont fait croire que le bouleversement social est un moyen de civilisation, que le terrorisme est un instrument de gouvernement el que le progrès ne s'obtient que par la violence. Bûchez et Roux ont fait l'apologie des crimes révolutionnaires ; ils ont écrit que la terreur peut être un système de gouvernement, qu'elle est quelquefois obligatoire, que c'est une méthode qui se juge par le but qu'elle poursuit l ; ils ne voient dans les massacres de Septembre qu'une « mesure de salut public » accomplissant « une fonction utile/ ». A. Marast et Dupont de Bussac ont appelé ces massacres un grand acte de justice populaire. M. Thiers, qui dans sa belle Histoire du Consulat et de V Empire, a signalé avec tant de force les dangers et les folies de la dictature militaire, se montre plein d'indulgence dans V Histoire de la Révolution pour l'illégalité et même pour les cruautés de la dictature populaire. Il appelle le 18 Fructidor une trisle mais inévitable nécessité. « La légalité, écrit-il, était une illusion à la suite d'une révolution comme la nôtre 3 . » Le même historien semble aussi excuser la création du tribunal révolutionnaire, en disant qu'on fut obligé de créer cette machine formidable, pour résister à des ennemis de
(1) C'est exactement la doctrine de Machiavel, qui dit à l'occasion du meurtre de Rem us par son frère : • Un esprit sage ne condamnera pas un homme supérieur parce qu'il a usé d'un moyen hors de l'ordinaire, pour l'important objet d'établir une monarchie ou de fonder une république. Si le fait l'accuse, la fin doit V excuser; un bon résultat justifie toujours le fait. » (Discours sur Tite-Lioe.)
(2) Bûchez et Roux. Histoire parlementaire de la Révolution française, t. XX, préface, p. vu et s.
(3) 4« édition, t. IX, p. 320.
toute espèce : t Pourquoi, écrit-il, d'affreuses circonstances avaient-elles obligé de créer un gouvernement de mort, qui ne régnerait et ne vaincrait que par la mort 1 ? » — Louis Blanc loue Robespierre et Saint-Just d'avoir « épuisé l'épouvante », d'avoir été « supérieurs aux remords».
Lamartine, dans son Histoire des Girondins, a, lui aussi, commis la faute de flatter les terroristes, et d'attribuer des conséquences heureuses aux crimes révolutionnaires. Mais plus tard, dans ses Entreliens sur la littérature, il a noblement fait l'aveu de sa faute en disant: « L'historien, qui fournit une excuse au crime et un faux fuyant à la cruauté, prépare à son insu des indulgences futures aux imitateurs de ces crimes... C'est une faute que je ne me pardonne pas à moi-même. Honte sur moi pour cette complaisance ! Je voulus amnistier les apologistes de la Révolution et je me suis condamné moi-même '. » En glorifiant les terroristes, il leur a donné des successeurs; J. Vallès, dans une étude sur les victimes du livre, a dit qu'il avait été grisé par YHistoire des Girondins.
Kropotkine a parfaitement raison de railler les théoriciens de la Révolution qui s'étonnent que leurs livres fassent des révoltés. Celui qui excuse la violence en prépare le retour. Les historiens, qui ont admiré la révolution en bloc, ont puissamment contribué aux progrès de l'esprit révolutionnaire et de l'anarchie par leur indulgence pour le crime et la glorification de la Terreur. Dans la Révolution française tout ne mérite pas l'admiration ; il y a eu de
(1) Thiers. Histoire parlementaire de la Révolution française, t. VI, p. 371, 372.
(2) Lamartine. Entretien, 1. XXIII, p. lxiii.
grandes vertus et de grands crimes, des patriotes et des fanatiques, des héros et des scélérats. Le devoir de l'historien est déjuger chaque parti, chaque homme, suivant ses œuvres, d'honorer les victimes et de flétrir les bourreaux, d'admirer les héros et de stigmatiser les faux patriotes. On peut faire aimer les principes de 89 et faire en même temps détester les crimes qui ont été commis en leur nom. Ce devoir n'a pas été rempli par les historiens, qui par esprit de parti ou par amour de la popularité ont célébré en bloc toutes les œuvres de la Révolution, oubliant qu'une admiration sans réserve d'une œuvre mêlée de bien et de mal f est une justification du mal, et par suite une école d'immoralité pour les lecteurs. Ils ont accrédité cette fausse maxime que c la force est le seul moyen de procéder à la rénovation économique de la société ' >, que le progrès ne peut sortir que d'un cataclysme, qu'on ne peut améliorer la situation des ouvriers que par une nouvelle révolution, c Si les bourgeois, a dit Vaillant dans sa défense, n'avaient pas massacré ou fait massacrer pendant la Révolution, il est probable qu'ils seraient encore sous le joug de la noblesse. »
Depuis cent ans, la France a subi tant de révolutions, que les mécontents en espèrent toujours une nouvelle. Pour la provoquer, ils ne reculent devant aucun moyen,
(1) Ces admirateurs peu judicieux de tous les actes de la Révolution vont plus loin dans leur culte de la Révolution que d'anciens membres du comité de Salut public. Voici, en effet, ce que disait de la Révolution Carnot, l'un des membres de ce comité : « La Révolution française fut un composé d'héroïsme, de cruauté, de traits sublimes et de désordres monstrueux... Il est des personnes que le nom seul de liberté épouvante, parce qu'ils en jugent sur la Révolution, sans penser que cette Révolution, au contraire, a été un despotisme continuel » (Ibid., p. 28, 35.)
(2) G. Deville. Aperçu sur le socialisme scientifique, p. 56.
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"^Icjgi^Sic&îc^îLgyez les gens <jui vous ^W»^^ i m»*i**epO'"« •■ ■ Oui, c'est £,-ïelf(pdiî-nécessité de la vie et "jje effroyable : «lUaut ►P*ïf:2â>||«f Ê»H»t ! > combien de fois I§£i^l&ij^!?*il!£ ar des hommes poli-
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IsÛfâîïâaa: A chacun suivant ses
£■;£&[ Tondent le droit sur
les besoins, se rattachent eux-mêmes aux philosophes sensualistes du xvra e siècle. On sait, en effet, qu'Helvétius fait dériver le droit du désir d'être heureux, Destult de Tracy du besoin, Volney de Y instinct de conservation, d'Holbach de Y utilité. Les matérialistes contemporains rééditent comme des nouveautés ces définitions, du droit, qui en sont la négation, et leurs sophismesne tardent pas à tuer la conscience des ouvriers et à les préparer au crime. Les faux systèmes philosophiques arrivent aujourd'hui au peuple avec une effrayante rapidité par la voie des brochures, des réunions publiques et des journaux à un sou. Une nuée de journalistes et de politiciens qui flattent le peuple pour vivre à ses dépens, l'empoisonnent par la propagande des doctrines les plus malsaines.
Il est de mode aujourd'hui d'accuser la société de tous les maux, de tous les vices, de toutes les misères et même de tous les crimes. Un grand nombre d'écrivains contemporains répètent les injustes accusations de J.-J. Rousseau 1 , de d'Holbach, de Diderot ; ils prétendent que « tous les vices sont la faute et le crime de la société * ». « L'homme pauvre, écrit le D r Buchner, un des auteurs favoris de Vaillant, ne connaît pas d'autre voie que le crime pour se tirer d'affaire; il est victime de sa situation 3 , i Tous ces sophismes on les retrouve dans les interrogatoires des accusés anarchistes. Le président des assises ayant dit à Ravachol : « Vous assassinez, pour satisfair vos passions ;
(1) « L'homme nait bon, disait Rousseau, la société le déprave. » — « La société, écrivait d'Holbach, est une marâtre pour le peuple, qui se venge par le vol et l'assassinat. » (Système de la nature, i n partie, ch. xii.)
(2) Gabet. Voyage en Icarie, 5* édit., p. 391.
(3) D* Buchner. Force et matière, p. 498.
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