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du milieu, que d'ailleurs c'est la faute de l'organisation sociale. Vous êtes parti pour l'Amérique après les poursuites contre les anarchistes russes et pour vous débarrasser de votre femme. » — Réponse : « Oui, monsieur. »
Les anarchistes se disent les victimes de la société ; ils la rendent responsable de tout. Un ouvrier anarchiste mécontente-t-il son patron par sa paresse, ou se fait-il renvoyer à cause de son insolence, il accuse l'organisation sociale, et trouve que le patron est un bourreau qu'il faut supprimer. Un autre ouvrier ne peut-il pas consommer suivant ses besoins, il reproche à la société de répartir inégalement la richesse et la consommation. « La société, a ditLeauthier, a le devoir d'assurer mon existence. Comme elle ne le fait pas, elle est coupable envers moi J'ai donc prémédité de me venger, en frappant le premier bourgeois que je rencontrerais. » Un bachelier es lettres ne trouve-t-il pas dans la société la situation brillante et les jouissances qu'il a rêvées, il maudit la société.
Les déclassés, les ratés, les impuissants, les ambitieux qui ont des déceptions, détestent la société, parce qu'ils ne peuvent y avoir une place qui soit en rapport avec leurs convoitises. Les fureurs de Marat pendant la Révolution tiennent en grande partie aux déceptions qu'il éprouva avant 1789. Le jour où l'Académie des sciences rejeta l'examen de ses prétendues découvertes sur la lumière, Marat laissa échapper des paroles furieuses; comme on le consolait en lui disant qu'avec ses talents il parviendrait tôt ou tard au but qu'il voulait atteindre : c Ce que je voudrais, répondit-il avec un grincement de dents affreux!... Je voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe, à laquelle je mettrais le feu, pour
le faire sauter 1 . » Pour se venger du dédain de l'Académie des sciences, il la dénonça plus lard comme un foyer d'aristocrates. D'autres anarchistes accusent la société des inégalités de rang, de fortune qui existent entre les hommes et ne s'aperçoivent pas que les inégalités sociales correspondent à des inégalités physiques, morales et intellectuelles, que c'est la nature, et non la société, qui fait les hommes inégaux en santé, en intelligence, en volonté et par suite en richesses.
Ce n'est pas à la misère qu'il faut attribuer la haine violente qui anime les anarchistes contre la société ; c'est plutôt à la croyance que le bonheur est le but de la vie, qu'il consiste dans la jouissance et que la société leur doit le bonheur. Avant 1789, les hommes d'État, en général, ne reconnaissaient au peuple que des devoirs, ils ne lui parlaient que de ses obligations et le consolaient de ses souffrances en lui faisant espérer le bonheur dans un autre monde, pendant que les privilégiés se gardaient bien de négliger le plaisir dans celui-ci. Les démocrates sont tombés dans l'excès contraire ; ils oublient de parler au peuple de ses devoirs et ne l'entretiennent que de ses droits. Assurément, ils ont raison de vouloir améliorer la situation matérielle du peuple et de ne pas le renvoyer à l'autre monde, pour lui faire espérer un peu de bonheur. Le christianisme ne se contente pas de promettre le bonheur dans une autre vie, car il dit : t Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice et le reste, c'est-à-dire le bonheur, vous sera donné par surcroit. » Les riches, qui ne négligent pas leurs intérêts et leurs plaisirs, auraient
(1) Mémoires de Brùsot, t. I, p. 349.
mauvaise grâce à accuser d'égoïsme les ouvriers et les paysans, qui désirent un peu de bien-être ; ils ne peuvent leur demander un renoncement, qu'ils ne pratiquent pas eux-mêmes.
Mais s'il est dérisoire d'engager le peuple à ne penser qu'au ciel et à mépriser les biens de la terre, il est dangereux de lui fermer le ciel et de tenir ses yeux toujours abaissés sur la terre, en lui disant que le bonheur est le but de la vie et qu'il se trouve dans la richesse. Assurément, la recherche du bonheur et de la richesse est très légitime, quand on ne veut les obtenir que par le travail et l'épargne. Mais il est criminel de ne parler jamais aux ouvriers que de jouissances à acquérir, que de richesses à partager; on allume chez eux par ces paroles d'ardentes convoitises et la haine des riches ; en leur disant que la pauvreté est abjecte f , on leur inspire le désir d'acquérir à tout prix et d'un coup la richesse, pour se délivrer des souffrances et de la honte de la pauvreté. Le christianisme, au contraire, enseignait aux pauvres le calme et la patience, en leur parlant de leur c dignité * », en les honorant comme des amis préférés de Dieu.
C'est encore la préoccupation exclusive du bien-être qui tue le patriotisme. Pourquoi les anarchistes ne connaissentils plus l'amour de la patrie? C'est parce qu'ils disent : la patrie est là où on est bien, où on a du bien-être. L'homme qui ne croit plus au mérite de la souffrance, qui n'attend pas de la justice divine le dédommagement de ses souffrances
(1) C'est Darwin qui a dit que la pauvreté est abjecte. (De la Descendance de V homme.)
(2) Un des plus beaux sermons de Bossuet est le développement de cette pensée: L'éminente dignité des pauvres.
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