‹ La criminalité politique (volume 2)Chapitre 8 sur 76 · acte de saine elsouve · texte numérisé non relu

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fication des passions et la réhabilitation de la chair. « Nous entendons, disaient les saints-simoniens, que l'humanité désormais ne soit plus crucifiée, mortifiée dans sa chair \ » Les passions sont d'origine divine ; pourquoi vouloir corriger l'œuvre de Dieu? Il faut émanciper les passions et laisser la nature se développer complètement. La morale est une science mensongère et pédante, qui affiche depuis trois mille ans la prétention de conduire les hommes à la vertu et aux bonnes mœurs, avec ses dogmes absurdes de modération et de répression des passions *. Si, dit Fourier, il y a encore des moralistes qui enseignent que les passions ne sont pas fatales et légitimes, c'est parce que « la plupart sont dans l'âge où l'on n'est plus en faveur auprès des femmes 8 >.

On voit aujourd'hui des philosophes naturalistes ou sceptiques ériger en système la négation de la morale, faire l'apologie de l'égoïsme et proclamer le droit à la jouissance. D'après les philosophes allemands, Max Stirner et Frédéric Nietzche, qui prennent hardiment le titre de c philosophes immoralistes », il faut être un niais pour croire à l'obligation morale : « il n'y a rien de plus sot que l'idée de morale... Un peuple moral est presque toujours un peuple sans esprit ; il ne crée rien, il ne progresse pas. Les désirs, l'aspiration à jouir et le sentiment intense de la jouissance sans scrupule moral, c'est là le sol sur lequel croissent et s'épanouissent les fleurs les plus délicates de l'esprit. » Le devoir étant supprimé, la recherche du plai-

(1) Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin, Prédications, III* partie, p. 363.

(2) Victor Considérant. Destinée sociale, t. I, p. 52.

(3) Fourier. Théorie des quatre mouvements, p. 175.

sir devenant Tunique mobile de l'homme, on comprend que les philosophes sensualistes contemporains, comme leurs prédécesseurs du xvm* siècle, enseignent « Fart de jouir >, et que les anarchistes veuillent le mettre en pratique.

Si le christianisme est poursuivi aujourd'hui d'une haine sauvage par les théoriciens qui divinisent la jouissance, c'est parce que lui divinise la souffrance et impose dés régies aux passions. Fourier l'attaquait avec violence, parce que, disait-il, « ses dogmes sont ennemis de la volupté 1 >. Saint-Simon reprochait à la morale chrétienne d'enseigner l'amour exclusif, l'union à tout jamais indissoluble *. Les anarchistes prétendent que le christianisme, en enseignant l'ascétisme, trompe les opprimés, pour donner la sécurité aux oppresseurs.

Cette haine de la religion et ce dédain de la morale sont encore entretenus par la conviction que c la science seule peut améliorer la situation malheureuse de l'humanité 3 ». M. Renan et les écrivains qui, à sa suite, veulent débarrasser l'humanité de ce qu'ils appellent la superstition, reconnaissent que l'abaissement moral sera le résultat de la perte des croyances religieuses, mais ils s'en consolent en pensant que l'immoralité vaut mieux que le fanatisme : c Mieux vaut, dit M. Renan, un peuple immoral qu'un peuple fanatique ; car les masses immorales ne sont pas gênantes, tandis que les masses fanatiques abêtissent le monde, et un monde condamné à la bêtise n'a plus de

(1) Fourier. Théorie des quatre mouvements, p. 207.

(2) Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin. Prédications, III» partie, p. 365.

(3) Ilenan. L'Avenir de la science, préface, p. ix.

raison pour que je m'y intéresse ; j'aime autant le voir mourir 1 . »

Ce dédain de la moralité a produit en haut une classe d'hommes « intellectuels », ne recherchant que le succès, l'esprit et le plaisir, et en bas une autre classe d'hommes impatients d'avoir leur part de bonheur, bien décidés à la conquérir par tous les moyens.

Les anarchistes les plus sauvages appartiennent à la nouvelle génération, qui a été élevée dans la négation des croyances spiritualistes. Dès lors, la bêle qui est dans tout homme, étant affranchie de tous les scrupules, de toutes les croyances qui peuvent la contenir, se précipite dans tous les excès pour satisfaire ses appétits. Les nouvelles théories sur la lutte pour la vie et Vévolution fatale ont fait pénétrer dans le cœur des jeunes anarchistes Un surcroit d'égoïsme et de haine. Elles leur ont appris à ne se considérer que comme des animaux et à imiter les animaux qui luttent pour la vie sans souci du droit et de la justice. Dès lors, comment s'étonner que des hommes deviennent semblables à des bêtes fauves et ne rêvent plus que destruction et extermination 2 ? Ne croyant plus à rien, ni à Dieu, ni à l'âme, ni à l'obligation morale, ni à la vie future, impatients de jouir, n'espérant plus de compensation dans un autre monde, les anarchistes exigent de suite les jouissances dont ils sont altérés, et si la société ne les rend pas heureux, ils n'hésitent pas à s'attribuer le droit de la faire sauter. « L'homme, disait Vaillant, finit

(1) Renan. L'Avenir de la science, préface, p. x.

(2) D'après l'anarchiste Vaillant, la nouvelle société qu'il rêve ne doit avoir pour règle que les appétits animaux. (Gazette des Tribunaux, 11 janvier 1894.)

où commence la tombe... il faut donc qu'il accorde à ses désirs toutes les satisfactions qu'ils réclament, et la collectivité n'a de raison d'être que si elle vient ajouter un dernier complément à toutes ses jouissances. > ( Journal des Débats, 6 janvier 1894.)

Ce n'est pas l'instruction, séparée de l'éducation morale, qui peut leur apprendre la sagesse et l'esprit de justice ; elle ne fait que développer l'orgueil et le désir de jouir. A un conseiller municipal de Paris qui avait dit, dans une réunion publique, que les ouvriers demandaient du travail, l'anarchiste Henry répondit que ses camarades d'école et lui demandaient des jouissances. L'instruction que nous avons reçue, disait-il, « a ouvert l'esprit à un certain nombre, et ils se sont demandé s'ils n'avaient pas droit, aussi bien que n'importe lequel, à toutes les jouissances que la civilisation offre à celui qui a les moyens de les payer. Les jeunes gens se trouvent, par suite de l'organisation de la société, à gagner très peu, ou à ne rien gagner du tout, en se servant de l'instruction reçue... il n'y a de ressource pour ces jeunes gens, comme d'ailleurs pour tous ceux qui souffrent, que dans un bouleversement complet, qui leur permettra (ils le pensent du moins), d'établir une société qui assure à chacun selon ses besoins. Et ces besoins ne sont pas seulement les besoins du ventre... Voilà ce qui fait que, depuis quelque temps, les jeunes gens, déclassés d'avance, et ne se résignant pas à leur sort, se font voir partout où ils peuvent, et cela ira forcément en augmentant jusqu'à la culbute finale 1 . »

Les philosophes, qui croyaient que les masses immo-

(I) Journal des Débats, 27 mars 1894.

raies ne sont pas gênantes parce qu'elles ne sont pas fanatiques, doivent commencer à s'apercevoir que l'immoralité n'exclut pas le fanatisme et que les hommes qui font éclater des bombes dans les églises sont plus « gênants » que ceux qui y vont prier.

Le jour où l'élève du savant, qui se glorifie d'être l'ennemi du christianisme, a jeté sa bombe dans la Chambre des députés, les politiciens qui avaient l'habitude de crier : « Le christianisme, voilà l'ennemi », ont dû penser que la société avait peut-être un ennemi plus redoutable que la religion qui enseigne le respect de la vie humaine et de la propriété, en disant à l'homme : « Tu ne tueras pas, tu ne prendras pas le bien d'autrui. »

Enfin, il est impossible que les savants, qui sont grisés de leurs découvertes chimiques, ne reconnaissent pas aujourd'hui l'insuffisance de la science pour faire le bonheur de l'humanité, lorsqu'ils voient les plus redoutables malfaiteurs demander à la science les moyens de détruire la société. Le tribunal correctionnel de Vendôme vient de condamner à trois ans d'emprisonnement un ancien instituteur qui donnait à des anarchistes des instructions pour fabriquer des engins explosifs et qui leur écrivait : « Les moyens violents sont seuls efficaces. En avant la dynamite, la mélinite, la panclastite, le poignard et le revolver. » Le même instituteur disait que Ravachol (un voleur, un assassin) était son Christ. Des savants, tels que Paul et Elisée Reclus, approuvent les attentats des anarchistes ; des littérateurs les encouragent. Emile Henry était bachelier es sciences et avait été admissible à l'École polytechnique ; Sébastien Faure a terminé ses études classiques, etc., etc. Dans son Aperçu sur le socialisme scientifique, G. Deville engage

Proal. — Crimin. pol. 6

les révolutionnaires à c utiliser toutes les ressources que la science met à la portée de ceux qui ont quelque chose à détruire ». Déjà Montesquieu avait exprimé dans les Lettres Persanes les craintes que lui inspiraient c les progrès de la chimie ». « 11 n'y a pas longtemps que je suis en Europe, dit Rhedi à Usbeck, mais j'ai ouï parler à des gens sensés des ravages de la chimie... Je tremble qu'on ne parvienne, à la fin, à découvrir quelque secret qui fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes, détruire les peuples et les nations entières 1 . »

Dans l'étude que je viens de faire des causes de l'anarchie, je me suis efforcé de mettre en lumière la part de responsabilité des écrivains. Cette responsabilité est énorme. Les écrivains n'aiment pas, en général, à entendre parler de leur responsabilité, ils prétendent volontiers que les doctrines sont sans influence sur les actions. Je crois, au contraire, que le désordre des idées produit le désordre des mœurs, qu'une fausse maxime peut enfanter un nombre infini de mauvaises actions, qu'un sophisme est souvent plus dangereux pour la société qu'un crime. J.-J. Rousseau, qui a fait tant de mal avec ses sophismes politiques, disait lui-même que les mauvaises maximes sont plus haïssables que les mauvaises actions '. Ce sont les sophismes propagés par les écrivains sur la propriété, la religion, le gouvernement et le capital, qui ont produit la théorie de l'anarchie et armé les bras des anarchistes. En répandant des théories malsaines dans la société, les écrivains y jettent des bombes. La propagande par l'idée précède toujours la propagande par le fait. Les hommes et

(1) Lettres Persanes, L. CV.

(2) La Nouvelle Héloïse, 1" partie. Lettre XXX.

surtout les jeunes gens passent rapidement de l'idée à l'action. Le désordre intellectuel produit le désordre moral. Ce sont les idées qui mènent le monde. Si elles sont saines, elles le conduisent à la sagesse et à la paix, mais si ellessont malsaines, elles engendrent le désordre et le crime.

Nous venons à la cour d'Aix de juger et de condamner, pour fabrication de poudre verte, un anarchiste, âgé de trente-trois ans, qui, depuis l'âge de dix-sept ans s'est fait remarquer de tous ses patrons par son assiduité au travail, la régularité de sa conduite et la bonté de son caractère. Ses contremaîtres ne lui avaient jamais fait qu'un reproche, celui de travailler aux heures de repos, pour son compte, à la recherche d'une invention mécanique. Avec un salaire de 4 francs par jour, cet ouvrier excellent, laborieux, sobre, dévoué, faisait vivre honorablement sa femme, deux enfants et son vieux père, qu'il avait recueilli. Depuis sa condamnation, il ne songe qu'en pleurant à sa femme et à ses enfants, demandant du travail pour leur envoyer quelque secours. Qui donc a conduit ce malheureux à l'anarchie? Ce n'est ni la paresse, ni l'intempérance, ni la cupidité ; c'est le sophisme. Sa chambre était remplie de journaux et de brochures anarchistes, qui lui avaient tourné la tête.

Il y a des poisons pour l'esprit comme il y a des poisons pour le corps. Certaines doctrines sont de véritables poisons pour l'âme ; les fausses maximes donnent aussi sûrement la mort que les substances vénéneuses. Le nombre des poisons intellectuels est aussi grand que celui des poisons physiques. Il y a des doctrines qui, comme le haschich, endorment le remords et stupéfient la cons-

cience. D'autres peuvent être comparées à des substances explosibles ; elles remplissent le cœur du peuple de passions haineuses, qui ne rêvent que destruction, expropriation, extermination. N'y a-t-il pas aussi des journaux qui détruisent, comme des acides corrosifs, tout ce qu'ils touchent, et des discours qui, semblables à l'alcool, enflamment le sang, agitent les nerfs, brûlent le cerveau et dessèchent le cœur? Ces poisons intellectuels sont aujourd'hui débités partout, dans les librairies 1 dans les kiosques, dans les gares, dans les cafés, sur les places publiques. Les débits de boissons, dont le nombre augmente tous les jours, sont aussi des débits de poisons; la littérature, qui y est débitée, est aussi frelatée que la boisson qu'on y sert. Le pauvre peuple est empoisonné de toutes les manières, dans son âme et dans son corps. Si la société est malade, c'est parce qu'elle est littéralement empoisonnée par les sophistes.

En constatant l'action manifeste des sophismes dans les crimes des anarchistes, je ne puis assez m'étonner d'entendre dire qu'il n'y a pas de délit d'opinion, que la parole n'est pas un danger, que la pensée pure est inoflensive (Renan). Un écrivain, avec les meilleures intentions, peut faire beaucoup de mal.

Pour conjurer le danger que les passions anarchistes font courir à la société, ce n'est pas seulement sur la force publique qu'il faut compter. Avant tout, il faut redresser les esprits faussés par les sophismes, rétablir dans la conscience publique les croyances qui apaisent, rappeler à l'ouvrier qu'il n'est pas un pur animal, n'ayant d'autre loi que la satisfaction de ses instincts ;• il est nécessaire, en un mot, d'enseigner au peuple qu'il est fait pour le devoir

et la responsabilité personnelle; car les doctrines malfaisantes qui arment le bras des anarchistes sont plus efficacement combattues par les doctrines bienfaisantes que par l'échafaud, dont je ne conteste pas d'ailleurs la nécescité.

L'anarchie politique est la conséquence de l'anarchie morale, et celle-ci, à son tour, a été produite par l'anarchie intellectuelle. « La grande crise politique et morale des sociétés actuelles, disait A. Comte, tient en dernière analyse à l'anarchie intellectuelle '. > C'était du triomphe du positivisme qu'il attendait la On de cette anarchie ; il pensait que les vieilles croyances spiritualistes ne pouvaient plus convenir à la démocratie moderne et qu'elles n'étaient bonnes que pour les hommes du moyen âge. La vérité est que la démocratie, plus que toute autre société, a besoin tdes croyances spiritualistes et que la libre-pensée, enseignée aux ouvriers et aux étudiants, ne fait d'eux que des révoltés et des anarchistes. Pour rendre la santc à la société qui est malade, il faut lui rendre les cioyances morales. Lorque l'anarchiste R... est monté sur l'échafaud, il a repoussé le prêtre en disant qu'il ne croyait pas à Dieu, et il a ajouté que, s'il y avait cru, il n'aurait pas commis les crimes qui l'avaient fait condamner. Le véritable remède de la crise que nous traversons est dans le retour au spiritualisme chrétien.

Puisque les faux systèmes philosophiques, politiques et économiques se coalisent pour attaquer les bases de la société, le devoir de tout bon citoyen est de les défendre dans la mesure de ses forces. Qui ne résiste point à l'erreur

(1) A. Comte. Cours de philosophie positive, t. I, p. 40.

se rend complice du mal qu'elle fait. Qui ne défend pas la société la trahit; au prosélytisme du mal, il faut opposer le prosélytisme du bien. Tous ceux qui ont le bonheur de tenir de leur éducation, de leur famille ou de leurs études des croyances bienfaisantes, ont le devoir strict de les propager et de ne pas laisser passer les sophismes sans protestation. C'est une lâcheté que de se tenir dans l'indifférence devant le débordement des monstrueux sophismes, qui font des voleurs et des assassins. Lorsque la maison brûle, tout citoyen qui ne prête pas son concours pour éteindre le feu se rend complice de l'incendie. Attaquée par tant de paresseux et de débauchés, par tant d'ambitieux et de fanatiques, battue en brèche par tant de sophistes et de révolutionnaires, comment la société pourra-t-elle échapper aux tempêtes qui se préparent, si elle est mollement défendue par les honnêtes gens?

Les hommes qui détiennent le pouvoir et la fortune peuvent aussi beaucoup pour rétablir l'ordre dans la rue et dans les esprits, s'ils se décident à ne donner que de bons exemples. Les scandales parlementaires qui se sont produits dans ces dernières années» en France et en Italie, ont plus contribué aux progrès du socialisme révolutionnaire et de l'anarchie que vingt ans de propagande. Les fortunes mal acquises et mal employées scandalisent et irritent les pauvres. Les politiciens qui trafiquent de leur mandat et les mauvais riches ont une grande part de responsabilité dans les progrès de l'anarchie.

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