R^oue des Deux Mondes, !•' juillet
2. Le plus grand des orateurs romains. Gicéron, en a fait l'aveu dans le passage suivant : « Un juge ne doit chercher dans une cause que la vérité ; un avocat peut quelquefois ne s'attacher qu'à la vraisemblance, quand môme il serait en dehors de la vérité. Ce sont là. des aveux que je n'oserais faire, surtout dans un livre de philosopliie. si je n'avais pour moi l'autorité de Panetius, l'un des plus graves stoïciens. » [De of/iciis, liv. II, chap xiv). — Quintilien reconnaissait aussi & l'avocat d'une cause le droit de ne pas dire la vérité : a Un homme de bien peut quelquefois dans la défense d'une cause, chercher à dérober au juge la connaissance de la vérité » (liv. XII, § 1).
mentarisme est la prépondéraace des orateurs et Tincompétence des ministres ; on ne voit point, il est vrai, comme à Athènes des orateurs commander Tarmée et diriger les flottes ; mais presque tous les députés et sénateurs se croient aptes à diriger les ministères de la guerre et de la marine.
Pour modérer Tambition des orateurs et la tempérer par la compétence, il est à désirer que le chef de TEtat choisisse fréquemment les ministres, en dehors du parlement, parmi les hommes les plus compétents ^ Le plus grand intérêt d*un pays est d'avoir des ministres ayant des connaissances techniques ; son malheur est d'avoir de beaux parleurs, qui ne recherchent. que des eflFets oratoires et des portefeuilles ministériels. £n effet, de toutes les passions qui peuvent troubler la société, Tambition du pouvoir, qui n'est pas guidée par l'amour du bien public, est celle qui peut produire les conséquences les plus funestes, en créant des divisions et des haines, en faisant couler des torrents de sang dans des guerres extérieures ou dans des guerres civiles encore plus odieuses. Aussi, chezles Romains à l'époque de la république, on avait établi cette règle que, pour arriver à la magistrature suprême, il fallait passer par une série de magistratures inférieures séparées par un intervalle de deux années. On améliorera les mœurs parlementaires en supprimant la chasse aux portefeuilles, en diminuant l'ardeur des compétitions politiques.
La permanence des sessions éloignant des mandats politiques les hommes qui occupent dans le pays une importante situation, qu'ils ne peuvent abandonner toute
1. C'était l'opinion de Gambelta citée par le comte de Chaudordy dans son livre, La France en 1789, p. 400 en note. — Le grand orateur aimait à s'entourer de spécialistes, à se pénétrer de leurs vues ; il ne voyait dans la parole qu'un moyen d'action et appréciait avant lout la puissance de la volonté et la suite dans les desseins. (Revue Politique et Parlementaire, iO février 1897.)
PRÉFACR DE LA DEUXIÈME ÉDITION xxv
Tannée, on éviterait cet inconvénient qui prive les assemblées d'hommes compétents, si on diminuait la durée des sessions. Tandis que les sciences, les arts et les lettres sont cultivés par une élite intellectuelle et morale, la politique est faite souvent par des hommes médiocres. Il y a donc un grand intérêt social à faciliter aux hommes compétents Taccès des mandats politiques. La démocratie comme tous les autres gouvernements a besoin d'être dirigée par une élite ; au corps social comme au corps humain il faut une tête pour la direction des affaires publiques. Une élite n'est pas nécessairement une aristocratie privilégiée ; elle se recrute dans tous les rangs de la nation. Les démagogues prétendent que la démocratie n'a pas besoin de savants, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Beaucoup de philosophes l'ont aussi pensé : « Gomme Rousseau, Lamennais, Michèle t, Quinet, Louis Blanc, je n'étais pas loin de penser que la voix du peuple est la voix de Dieu », dit Vacherot revenu de son rêve (La Démocratie Libérale, p. 5). Mais il n'y a pas dans le nombre une force magique qui produit nécessairement la sagesse ^ Sans doute, il y a chez le peuple de bons instincts, des sentiments généreux, il aime le travail ; à la campagne surtout, il pratique l'épargne, c'est-à-dire la prévoyance, la privation et le sacrifice ; en France particulièrement, il a du courage et de la fierté, il aime la justice. Mais l'ignorance le rend dupe de ses flatteurs et l'avarice le rend accessible à la corruption. N'ayant ni le temps, ni les moyens d'étudier les problèmes politiques et les questions sociales, toujours très complexes, ignorant le passé, ne voyant que le présent à un point de vue très étroit et ne se préoccupant que médiocrement de l'avenir, le peuple ouvre une large oreille
1. Ce sophisme, qui a fait tant de mal pond anll a RévoiuUon Française, nous vient de J.-J. Rousseau, que Ganibclta considérait à bon droit comme • un pervortisscur de la mentalité française. » {Revue Politique et Parlementaire^ iO février 1897.)
aux flatteries et une main non moins grande aux présents. De là vient le succès de ceux qui par des dons, des promesses, des utopies, des calomnies contre les véritables amis du peuple, s* emparent de la faveur populaire. Il y a deux mille ans, comme aujourd'hui, le démagogue, qui flattait les passions et les appétits du peuple, l'emportait sur le bon citoyen, épris de justice « en appelant le peuple au partage des terres, en disant que l'égalité des biens est la base de la liberté, comme la pauvreté est la source de la servitude * ». Aujourd'hui comme autrefois, la foule acclame aussi volontiers Cléon que Périclès ; on la voit écarter les plus sages, les plus dignes, un Prévost-Paradol, un Renan, un Taine et aller chercher quelquefois ses représentants au cabaret plutôt qu'à l'institut *. Loin d'ôtre toujours la voix de Dieu, la voix du peuple est souvent la voix du roi Dollar ou la voix de Bacchus. Sa crédulité est incommensurable ; elle est exploitée par les innombrables sociétés financières véreuses, qui lui soutirent ses économies, par la publicité mensongère des journaux et des affiches ; le succès dépend moins de la valeur intrinsèque de la marchandise que de la réclame ; la vente est proportionnée au chiffre de la publicité. Il en est de môme en politique ; l'opinion est faite par les politiciens qui savent duper le peuple par des formules trompeuses, par des phrases mensongères, par des promesses chimériques et de basses flatteries.
Travailler sans relâche à éclairer le peuple, pour le délivrer de ses flatteurs, des utopistes et des corrupteurs, c'est le premier devoir de la société, de tous ceux qui