Plutarque : Vie de Dion
2. Lorsque M. Rambaud, membre de rinslitut, ancien ministre de l'Instruction publique, se présenta aux dernières élections sénatoriales dans le Doubs, les fabricants d'absinthe le combattirent et le firent échouer, parce qu'il avait recommandé aux instituteurs d'enseigner aux enfants les dangers de l'alcoolisme.
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veulent défendre la liberté, la propriété et la civilisation tout entière. Ainsi que le disait Michelet avec tant de raison, quelle est la première partie de la politique ? L'éducation. Quelle est la seconde ? L'éducation. Quelle est la troisième ? L'éducation. En effet, instruite, libérale, la démocratie serait le gouvernement des meilleurs, tandis que ignorante et livrée à ses instincts, elle serait le gouvernement de la fonle, et deviendrait entre les mains des violents l'instrument de la plus basse tyrannie. Si les électeurs n'avaient pas conscience du devoir élevé qu'ils accomplissent en votant, s'ils n'avaient pas assez de lumières et de sens moral, pour choisir des représentants éclairés et intègres, ayant le souci des intérêts généraux, le gouvernement tomberait entre les mains des indignes et des incapables. Avec le suffrage universel, l'éducation du peuple est donc le premier devoir des pouvoirs publics. Cette éducation doit commencer à l'école, à la condition qu'on ne se contente pas de former la mémoire des enfants, et que l'éducation du cœur et delà conscience ne soit pas séparée de l'instruction. Les jeunes générations seront encore préparées à leurs futurs devoirs de citoyen, si tous leurs maîtres leur inspirent l'amour de la patrie, le respect de son passé et de toutes ses gloires, le culte de l'honneur, l'obéissance à la loi et aux autorités sociales, en un mot les ^sentiments nobles et élevés. « On ne peut être grand poète qu'avec l'idéalisme », disait Renan*. Je crois aussi qu'on ne peut être grand politique avec le matérialisme. Sans doute, le devoir des gouvernements est d'augmenter le bien-être du peuple, d'améliorer le sort des pauvres. Mais il est dangereux de dire aux enfants comme aux hommes que le bien-ôtre estl'unique but de la vie, que les espérances d'une autre vie et d'un sort meilleur sont chimériques. La société a besoin d'idéal. Les hommes d'Etat, animés d'un large esprit philosophique,.
i. Renan : Discours de réception à V Académie Française.
xxvm LA CRIMINALITÉ POLITIQUE
désirent réparation et non la suppression du sentiment religieux, qui est une force, une lumière et une consolation ; ils ne croient pas que ce sentiment est une maladie et une cause d'abrutissement, puisqu'il a été éprouvé par un grand nombre de savants et n'a pas empêché Pasteur de faire ses merveilleuses découvertes ; ils savent, en outre, que « si le sentiment religieux s'affaiblit, le ver pénètre au cœur du fruit et la démocratie est en péril *^). Si les excès de la démocratie sont moins à craindre chez les peuples anglo saxons que chez les nations de race latine, c'est parce qu'ils ont une âme plus idéaliste, plus religieuse '.La démocratie américaine est religieuse, comme rét<iitladémocratie athénienne. A Athènes, la séance de l'assemblée s'ouvrait par une cérémonie lustrale, pour écarter les influences qui empêchaient la délibération d'aboutir à des résultats conformes à l'intérêt de la cité.
Si les sociétés modernes traversent une crise dangereuse, c'est parce qu'elles ne sont plus soutenues par des principes idéalistes. A mesure que les croyances spiritualistes s'affaiblissent, les haines s'allument, les convoitises s'éveillent, les mauvais instincts, affranchis de tout frein moral et religieux, se déchaînent. En vidant l'esprit du peuple de toute foi et de toute loi morale fondée sur l'obligation et la responsabilité d'outre-tombe, on le remplit d'appétits, on tarit la source du dévouement à la famille et à la patrie. Le nihilisme en morale conduit au nihilisme en politique. A l'exception de Mazzini, tous les révolutionnaires et tous les anarchistes sont athées et matérialistes ; ils commencent par faire la guerre à Dieu, s'attaquent ensuite à l'autorité, à la propriété, à la famille et à la patrie et veulent détruire la société. De négation en néga-
1. Laveloye : Le Gouvernement de la démocratie^ t. I, p. 298.
2. V. dans VAllemagne moderne de M. Lie litcn berger le développement du sentiment religieux interconfessionnel.
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tion ils arrivent à Tatiarchie*. Ce sont les idées morales et les sentiments moraux qui peuvent seuls adoucir la bèie qui est dans l'homme, sa tendance à la haine, à l'envie et à la révolte ; privés de ces forces modératrices» les hommes deviennent facilement haineux, envieux, méchants et révoltés.
Les anciennes sociétés ont beaucoup souffert de la toutepuissance des rois, des aristocraties; il est à craindre que les sociétés modernes ne souffrent aussi beaucoup de Tomnipotence du peuple, s'il n'acquiert pas les lumières cécessaires pour exercer le pouvoir, pour choisir ses représentants ; car, faute de lumière, il accorde sa confiance aux X utopistes, qui le dupent par des promesses chimériques, aux violents qui propagent les sophismes anti-sociaux. Inonder le peuple de sophismes, c'est Tarroser de pétrole et le préparer à prendre feu h la moindre étincelle. C'est pour allumer les passions populaires, que les meneurs abreuvent le peuple de sophismes. Quel mal effroyable ne font pas ces démagogues, qui prêchent la haine et la lutte des classes, alors que tout commande leur solidarité, qui cherchent à diviser, au lieu de rapprocher ! La haine, disent-ils, est créatrice et libératriec. Quel sophisme ! La haine est stérile et destructive. Seul Tamour est fécond et créateur de la richesse, comme des autres biens moraux. Seule l'union entre les classes peut augmenter le bien-être de tous. La guerre, c'est la ruine des ouvriers et des
1. Litlré croyait que, dans uno société (lôinocratiquc, ri3tiucalion positive pouvait scuin einpi^chor les rébellions ot que les croyances spiritualisles étaient impuissantes pour comprimer les mauvais instincts. Appréciation de la loi positive au goiivei*nement des sociétés, p. iOI. — L'accroissement de la criminalité qui s'est produit depuis Taffaiblissement des croyances spiritualistes ' me parait prouver le contraire. Je prends la liberté de renvoyer le lecteur sur cette question à mon livre sur le Suicide et le Crime passionnels cl sur VEducationei le Suicide des Enfants, Le grand philosophe positiviste Herbert Spencer, vient de reconnaître l'utilité du sentiment religieux, qu'il avait contesté jusque-là, et d'étudier a avec sympathie » ce besoin de l'humanité [Une Autobiographie, p. 53î>. F. Alcani.
patrons, la destruction de la richesse générale et souvent des scènes de violences, de pillage et d'incendie. Lorsque dans des grèves, des patrons sont assassinés, des usines pillées, des églises incendiées, je constate par les affaires criminelles que j'ai à juger, que ces attentats contre les personnes el les propriétés sont toujours provoqués par des paroles enflammées, par des discours et des écrits incendiaires, qui échauffent les esprits et créant une atmosphère d'électricité produisent des explosions d'émotivité, des suggestions et des impulsions criminelles'. Ce n'est point une métaphore littéraire que j'emploie lorsque je parle des discours et écrits incendiaires des meneurs de la foule, car ce sont ces discours et écrits qui allument, ses passions.
Pour écarter les dangers de la propagande révolutionnaire, les lois pénales ne sufTisent pas; il faut éclairer les esprits, réfuter les sophismes,qui empoisonnent l'opinion publique. La société n'est pas seulement menacée par un débordement de passions mais surtout par un déchaînement de fausses maximes et d'utopies. L'humanité a traversé bien des crises de folie et de sang ; des bûchers et des échafauds ont été dressés sur les places publiques; des émeutes, des guerres civiles ont ensanglanté les rues; des proscriptions ont fait périr des milliers de victimes. Mais la désorganisation sociale n'était point systématique comme aujourd'hui ; le pouvoir était attaqué par les pas-
1. La cour d'assises de la Seine vient de juger ces jours-ci, des ouvriers de seize à vingt ans, (jui sans provocation aucune, par fanatisme irréligieux ont assailli à coups de revolver d'autres jeunes gens faisant partie d'un patronage religieux air retour d'une promenade à, la campagne et qui ont tué l'un d'eux. Au cours des débats qui se sont déroulés devant moi, il a été donné lecture d'une lettre d'un sénateur, disant qu'il fallait supprimer non seulement la soutane mais celui qui était dessous. Aujourd'hui encore (31 décembre 1907) j'ai vu comparaître devant moi à la cour d'assises de la Seine pour provocation de soldats à la désobéissance, 17 jeunes gens, conscrits ou soldats, qui avaient puisé dans les écrits de l'ancien professeur lïeivé la haine de l'armée et de la patrie.
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sions et les souffrances, mais Tabolition de Tautorité et des lois n'était point demandée au nom d'une doctrine. Aujourd'hui toutes les institutions sociales sont menacées par des sophistes qui ne se contentent pas de vouloir réformer les abus, mais qui veulent détruire les fondements de l'ordre social, et le vote d'électeurs peu éclairés peut un jour transformer ces destructions en légalités.
Par les brochures et les journaux à 5 centimes, par les conférences, les sophismes anti-sociaux se répandent avec une rapidité effrayantes^ surtout parmi les jeunes gens ^ qui deviennent facilement socialistes, anarchistes, antimilitaristes. Ivres de liberté, impatients de tout frein, passionnés pour la justice, ne connaissant pas encpre les dif» ficultés de la vie, la complexité des problèmes et la méchanceté des hommes, ils se laissent séduire par le rêve d'une société meilleure, où il n'y aura plus ni riches ni pauvres, où tout le monde sera heureux, et prennent en haine la société actuelle, à cause de ses imperfections. Dans son extrême jeunesse, Gambetta s'était enthousiasmé pour les idées de Babeuf, de Buonarotti, de Sylvain Maréchal. Combien d'hommes d'État prudents et modérés ont commencé par le socialisme et même par l'anarchie ! N'y a-t-ilpas là une indication pour reculer à vingt-cinq ans le droit de vole ? Le droit de suffrage est avant tout un devoir qui exige la maturité d'esprit, c'est une fonction sociale, comme celle de juré. On ne confie pas le droit de juger à des gamins de vingt et un ans, et cependant le juré ne statue que sur le sort d'un homme, tandis que l'électeur statue sur les destinées du pays ; autant que le juré, il a besoin de capacité, de réflexion, de jugement, et il doit avoir, plus que lui, le souci des intérêts généraux et la prévoyance de l'avenir. Si on trouve
1. A la dernière session de la cour d'assises de la Seine, nous avons eu & juger plusieurs affaires de provocation des soldats à la désobéissance comprenant un grand nombre déjeunes gens.
excessif de reporter Télectorat à trente ans, âge requis pour être juré, pourquoi ne pas le fixer au moins à vingt-cinq ans ?
Dans une déoiocratie, où tous les pouvoirs sont issus de Télection populaire et où le vote d'un ignorant compte autant que celui d'un Pasteur, il n'y a pas de réforme plus importante, plus urgente que la reforme électorale. Pour améliorer le suffrage universel, il est nécessire de considérer le vote non seulement comme un droit, mais comme un devoir, comme une fonction publique etpar suite de le rendre obligatoire en frappant d'une amende les abstentions. Les exaltés, les violents votant toujours, et les abstenants étant, en général, dçs modérés, indifférents ou découragés, rendre le vole obligatoire ce serait l'améliorer, ce serait aussi faire de la représentation une image fidèle du pays. En effet, si on ajoute le chiffre des abstentions à celui des suffrages, qui ont été en minorité, on arrive à cette constatation que la majorité qui fait la loi à la chambre ne représente pas la majorité du pays.
Dans un gouvernement représentatif, tous les citoyens doivent être représentés. Or la minorité n'est pas représentée. Avec la représentation proportionnelle, cette injustice cesserait.
La représentation proportionnelle aurait aussi pour effet de diminuer les abstentions. En effet, beaucoup d'électeurs s'abstiennent de voler, parce qu'ils savent que leurs suffrages étant en minorité ne seront pas comptés ou parce qu'aucun des candidats ne représente leurs idées. En outre, les luttes électorales seraient moins violentes avec la représentation proportionnelle. Lorsque la majorité plus un est tout et que la minorité moins un n'est rien, les partis emploient tous les moyens pour conquérir la majorité. L'élection devient un combat avec ruses, fraudes, violences, pour conquérir la majorité et écraser la minorité. On se croit autorisé à ces excès par l'état de guerre ; on se bat autour de l'urne comme autour d'une place
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forte. Avec la représentation proportionnelle, tous les partis étant assurés d'être représentée, il y aurait moins de fraudes, de corruption et de violences. En Suisse, où Téducation politique du peuple est cependant plus avancée qu'en France, où le tempérament est moins nerveux, le palais électoral de Genève, avant le vote de la représentation proportionnelle, s'appelait la boite aux soufflets. Depuis le vole de cette réforme, les soufllels ont cessé d'y pleuvoir.
Le remplacement du scrutin d'arrondissement par le scrutin de liste serait encore de nature à améliorer la représentation nationale.fi ne supprimerait pas la corruption et la pression administrative, mais il élargirait l'horizon intellectuel des électeurs et des candidats. Nommé par le déparlement entier, le député serait un peu moins le serviteur et le commissionnaire de ses électeurs; il aurait un peu plus le souci des intérêts généraux et des réformes nécessaires. En établissant un courant d'idées, le scrutin dfe liste pourrait purifier un peu l'atmosphère électorale. Pour empêcher l'eau de croupir, il faut un courant. Le scrutin de liste pourrait aussi un peu diminuer la tyrannie locale, la pire forme de la tyrannie, qui règne dans un certain nombre d'arrondi.ssements, où le député n'use de son influence que pour satisfaire ses rancunes et ses vengeances, taquinant, persécutant ses adversaires, faisant déplacer et môme révoquer les fonctionnaires indépendants et consciencieux pour les remplacer par des agents électoraux. On a même vu des magistrats du parquet, disgraciés et révoqués, pour avoir donné à l'audience des conclusions contraires aux prétentions de députés engagés dans des procès civils ou commerciaux. Ces petits despotismes locaux, qui sont plus odieux que le despotisme central, sont produits surtout par la faiblesse du pouvoir central, mais ils sont aggravés par le scrutin qui fait du député d*arrondissement un petit souverain imposant ses caprices aux préfets et même aux ministres en échange Proal. — Crimin. poi. c
de ses votes ministériels, et cependant ce petit despote est quelquefois un minus habens.
Le scrutin d*arrondissement présente encore ce grave inconvénient, de rendre impossibles les réformes les plus nécessaires, notamment la suppression des sous-préfectures, des tribunaux insuffisamment occupés et des offices ministériels qui gravitent autour de ces tribunaux. Cette suppression serait cependant bien utile, surtout dans les pays pauvres et montagneux, sans industrie et sans commerce, où la principale industrie consiste à faire naître et durer les procès, à éterniser les partages, les expertises, les faillites et les liquidations judiciaires, au grand détriment de la fortune et du repos des familles.
Rendre les élections moins fréquentes serait encore un moyen de diminuer l'agitation du pays, car les luttes électorales sont des périodes de fièvre, de querelles, de discordes, de mensonges et de calomnies.
Diminuer le nombre«des cabarets et les fermer le jour des élections serait aussi une réforme utile pour moraliser le suJQfrage universel.il est triste de penser que le vote qui exige tant de lumière est déterminé par des libations, des banquets et des largesses.
Pourquoi ne pas rendre aussi le suffrage vraiment universel, en accordant le droit de vote aux femmes? On objecte que les femmes sont incompétentessur les questions politiques ; « On n'a pas le droit de faire ce qu on est incapable de faire, dit Taine S par exemple de voter sur une question qu'on n*entend pas sur des candidats qu'on ne connaît pas ; c'est le principe qui exclut les mineurs, les déments, les femmes ». Taine s'est trompé en croyant que la loi exclut les femmes des droits politiques comme les mineurs et les déments à raison de leur incapacité naturelle ; ce n'est que dans le vieux droit romain et dans l'ancien droit germanique que les femmes sont considérées