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Taine : Correspondance, t, III, p

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION xxxv

comme des enfanls soumis à une tutelle perpétuelle. Depuis le droit romain de Tempire, Tincapacité légale des femmes ne tient plus à leur sexe; elles possèdent la même capacité que les hommes, lorsqu'elles ne sont pas mariées; leur incapacité pendant le mariage ne dérive que de la nécessité d'un chef du ménage. Si les femmes sont, en France, exclues de Télectorat, ce n*est donc pas à raison d'une incapacité naturelle, qui tient à leur sexe et qui les assimile aux mineurs et aux déments, c'est parce qu'on les croit peu capables de s'occuper dé politique. C'est ce que Napoléon I*' disait à la veuve de Condorcet : « Je n'aime pas, lui dit-il, que les femmes s'occupent de politique » ; — « Vous avez raison, lui répondit la veuve du philosophe, mais dans un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu'elles aient envie de savoir pourquoi ». 11 est naturel aussi que les femmes, les mères, les sœurs sachent pourquoi leurs maris, leurs fils et leurs frères vont se faire tuer dans des guerres, qui ne paraissent pas toujours nécessaires. Payant les impôts comme les hommes, elles ont le môme droit d'en surveiller l'emploi. Enfin, pourquoi ne donneraient-elles pas leur avis sur les questions relatives au mariage, au divorce et à la séparation de corps.

Est-il juste de leur refuser l'électorat parce qu'elles en feraient un plus mauvais usage que les hommes? Si la compétence était la condition du suffrage, combien y aurait-il d'hommes capables de voter sur des questions qu'ils connaissent? Les uns, les cultivateurs, votent pour le gouvernemen t quel qu'il soit parce qu'ils vendent bien leurs récoltes, les autres votent contre lui si la sécheresse, la pluie ou toute autre cause météorologique ou économique fait baisser les prix de vente; ceux-ci votent pour le candidat qui a la bourse la plus grosse ou pour celui qui leur fait le plus de promesses ; beaucoup d'électeurs à la campagne, indifférents aux idées politiques, recherchent les chances des candidats, afin de voter pour le vainqueur

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probable et de ne pas être avec les vaincus \ Je connais des arrondissements où les candidats calculent que le prix de chaque vote leur coûtera de deux à cinq francs. Les ouvriers font-ils toujours un meilleur usage de leurs votes? ils sont moins accessibles que les paysans à la corruption et à la pression administratives ; mais ne sont-ils pas plus crédules, faute de lumière, n'accordent-ils pas leur confiance à des utopistes qui les dupent par des promesses chimériques et ne préfèrent-ils pas les démagogues qui flattent leurs passions à leurs vrais amis qui ne parlent qu'à leur raison? Il est difficile de croire que les femmes du peuple feraient un plus mauvais usage du droit de vote ; souffrant de Talcoolisme de leurs maris et de leurs fils, elles seraient les premières à réclamer des mesures énergiques contre ce fléau social ; tremblant pour la conduite de leurs Olles, qui sont exposées de si bonne heure à toutes les corruptions de la rue, de Tatelier, des journaux et photographies obscènes, elles seraient moins indulgentes que les hommes pour la presse et l'image pornographiques et réclameraient plus de vigilance dans la répression de la prostitution et de Texcitation des mineures à la débauche. Toutes les femmes ennemies des guerres et des folles dépenses défendraient la paix et l'économie ; elles sauraient aussi mieux protéger les di'oits des faibles, des enfants, des pauvres et des vieillards dans toutes les œuvres d'éducation et d'assistance; en travaillant à introduire d'ans la politique plus d'humanité et de justice, elles prendraient le goût des études sérieuses et apprendraient mieux aux enfants leurs devoirs envers la patrie. En outre, comme il y a peu de femmes fonctionnaires, leurs votes seraient plus indépendants que ceux des hommes qui sol-

1. La veille d'une élection, un de mes amis fut consulté par deux paysans sui* le choix du candidat ; le candidat pour lequel il leur avait conseillé de voter, comme étant le plus digne, fut battu et les deux paysans revinrent trouver mon ami en se plaignant de ce qu'il leur avait indiqué le candidat qui n'avait pas triomphé .

licitent en si grand nombre des places et des honneurs. ËnGn, traditionnelles plutôt que novatrices, elles seraient un élément puissant de modération pour la démocratie. Sans doute, ceux qui veulent tout conserver sont aussi aveugles et presque aussi coupables que ceux qui veulent tout détruire. Mais à une époque où toutes les institutions sociales sont battues en brèche et ébranlées, le concours de nouveaux électeurs qui veulent les améliorer sans les détruire ne serait pas inutile.

Au lieu de subir à contre-cœur la démocratie, qui est un état social, un fait, les citoyens qui ont plus de fortune, de loisirs et d'instruction devraient Taccepter pour la rendre libérale et témoigner au peuple une chaude sympathie pour dissiper ses défiances, l'éclairer et obtenir sa confiance. Si les privilégiés de la fortune se préoccupent plus de leurs plaisirs que de leur devoir social, ils laisseront le champ libre à la propagande antisociale, qui menace la civilisation. Pour écarter ce danger, il faut avant tout réfuter les fausses maximes qui corrompent la conscience publique. Avec la seule idée que la fin justifie les moyens, que tous les moyens sont permis pour assurer le triomphe d'une cause qui parait juste, la politique a versé des torrents de sang, allumé les bûchers, aiguisé les poignards des régicides, établi la guillotine en permanence. Puisque c'est en s'éloignant de la morale et de la justice que la politique a ouvert la porte à tous les crimes qu'elle a voulu rendre excusables par le but qu'elle se proposait, le salut ne peut être que dans Tapplication de la justice à la politique. C'est une parole impie que celle qu'on entend dans les assemblées législatives : « il n'y a pas de justice en politique ». Les principes élémentaires de la justice sont les meilleurs protecteurs des sociétés. Malgré les objections des disciples de Machiavel, la justice, la tolérance, la modération et la liberté sont les meilleurs soutiens des gouvernements. Toute mesure contraire au droit finit par se retourner contre ceux qui

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Tonl proposée. Les gouvernements sont renversés non point par leurs adversaires, mais par leurs propres fautes. La Révolution française a été compromise par les révolutionnaires^ la Restauration royaliste par les ultra-royalistes, la Monarchie conservatrice de juillet par les ultra-conservateurs, la seconde République par les fautes des républicains, le premier et le second Empire, par les excès du militarisme. Le jour où la politique se résignera à la justice, au bon sens et à la morale, elle mettra un terme aux spoliations et aux persécutions, elle éteindra les haines et rendra plus facile la solution des questions économiques et sociales. Au lieu de dire aux députés : « pensez à vos électeurs, songez à votre réélection », les gouvernements devraient leur dire sans cesse : « Pensez à la justice, songez à l'intérêt général ; laissez au pouvoir exécutif les moyens de gouverner, car l'empiétement du pouvoir législatif sur le pouvoir exécutif n'est pas la vérité du régime parlementaire. Dans une démocratie qui adopte le régime parlementaire, Tautorité du pouvoir exécutif est très limitée, raison de plus pour que cette autorité soit respectée, quand elle s'exerce dans les limites de son droit. Cette autorité n'est point Tennemie de la liberté, elle la préserve de l'anarchie en maintenantladiscipline dans l'administration, dans l'armée, dans tous les services de l'État». Aux partis qui se disputent le pouvoir dans l'intérêt d'une coterie, d'un groupe, il est nécessaire de rappeler les leçons de l'histoire et de leur dire : « Gouvernez dans l'intérêt du pays tout entier, sans haine, sans représailles contre aucune catégorie de citoyens ; au lieu de souffler la discorde, prêchez l'union. Rappelez- vous comment ont péri les peuples déchirés par les partis ; c'est la guerre civile, qui prépare la dictature et la domination étrangère. Respectez les droits. de la minorité ; « il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres est opprimé * ».

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