‹ La criminalité politiqueChapitre 19 sur 32 · CHAPITRE PREMIER LE MACHIAVÉLISME · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LE MACHIAVÉLISME

Le machiavélisme ne date pas de Machiavel ; ce n*est pas lui qui Va inventé, il n'a fait que raconter ce qu'il a vu faire par les hommes politiques de son temps. Son seul tort (et il est grand) est d'exposer la politique des violents et des fourbes, sans la blâmer, et de montrer comment on peut tirer profit de la cruauté et de la fourberie, pour conquérir ou conserver le pouvoir.

La politique n'a pas attendu Machiavel, pour devenir menteuse, violente et sanguinaire. Les hommes d'État n'ont pas eu besoin des leçons de l'écrivain italien pour mentir, proscrire leurs adversaires et confisquer leurs biens. Le désir de régner et l'exercice du pouvoir apprennent la fraude et la violence*. Il est difficile d'exercer le pouvoir avec équité et modération. Quand il veut expliquer les cruautés de Tibère, Tacite écrit qu'il avait été entraîné et transformé par le pouvoir : t Vi dominationis convulsus

(1) Ut nemo doc&at fraudis et scelens viat, Regnum docebit. (Sénèque.)

Proal. « Crimin. pol. 1

2 LA CniMINALITÊ POLITIQUE

etmuiatus^. » Le pouvoir est corrupteur. Sylla dans sa jeunesse, dit Plutarque, était bon, t aimant à rire, tendre à pitié jusques à pleurer facilement, et puis à la fin estant devenu aussi cruel, flt non sans cause calomnier et condamner les grans accroissements de puissance et d'honneur d*être cause que les mœurs des hommes ne demeurent pas telles qu'elles estoient du commencement, ainsi se vont changeant et rendant les uns fols, les autres vains et cruels et inhumains. > Honores mutant more$, disait un proverbe latin. Il est si rare que le pouvoir ne corrompe pas, que Tacite écrit de Vespasien, à ses débuts, qu'il était le seul homme qui, passant de la vie privée à la vie publique et aux honneurs, fut devenu plus homme de bien *. Les premières années de Néron, de Charles IX et d'un grand nombre d'autres princes, ne faisaient pas prévoir les crimes qu'ils commirent. Le chancelier de L'IIospital, étonné du changement qui s'était produit dans le caracde Charles IX, écrivait à un de ses amis : t J'ai vécu et je regrette une vie si longue, puisque j'ai vu un généreux caractère tout à coup dénaturé, un roi devenu tyran. Personne ne me Taurait fait croire à moi témoin de ses premières années. >

Enivrés par les flatteries, aveuglés par l'orgueil, les princes qui ont un grand pouvoir, finissent par avoir le vertige ; les règles de la morale ne leur semblent pas faites pour eux. Napoléon, à son lit de mort, faisant un retour sur lui-même, disait : « La puissance étourdit leshommes. »

• Pour atteindre le but qu'ils se proposent, les hommes

(1) Annales, \. VI, § 48.

(2) Tacite. Histoire, 1. I, § 50. Voyez aussi Aristote. La Politique, 1. m, cil. XI, § 4. Cicéron. De AmiciCia, § 15.

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qui exercent le pouvoir sont, en général) peu scrupuleux sur le choix des moyens,; ils disent volontiers que la fln justifie les moyens, et que, lorsque la morale s'oppose à une mesure utile, il faut savoir la sacrifier à la Raison d'État^ au Salut Public, hh politique fausse la conscience; c'est elle qui a fait mettre en pratique ces funestes maximes : la fin justifie les moyens, — la force prime le droit ^-^ le salut du peuple est la loi suprême. Il n'y a pas de crime que la politique n'ait essayé de justifier en alléguant la Raison d'Etat. La Raison d'Etat est peu raisonnable ; elle a servi de prétexte pour se venger, pour proscrire des innocents, pour prendre le bien d'autrui, pour s'agrandir contre toute justice. Les hommes politiques couvrent de ce mot toutes les iniquités. C'est au nom de la Raison d'Etat que Soorate a été condamné à boire la ciguë, que les chrétiens ont été persécutés par les empepereurs romains, que les protestants ontété massacrés par Charles IX et expulsés par Louis XIV. C'est au nom de Tintérét de TÉtat que Néron a fait justifler l'assassinat de sa mère, etc., etc.

La théorie du machiavélisme est déjà formulée dans les Phéniciennes d'Euripide, où on lit ces paroles d'Etéocle : « S'il faut commettre l'injustice pour arriver au pouvoir, commettons-la ; mais en toute autre circonstance soyons honnêtes gens. » C'est la théorie des deux morales, l'une pour la vie privée, l'autre pour la vie politique. Des hommes, qui dans la vie privée respectent la justice, se croient tout permis en politique. Thucydide raconte que les Athéniens disaient des Lacédomoniens : c Entre eux et dans leurs institutions intérieures, ils suivent généralement les lois de la vertu, mais au dehors il n'en est pas de

même ; plus ouvertement qu'aucun peuple que nous connaissions, ils regardent l'agréable comme honnête et l'utile comme juste ^ » Lia politique des Athéniens ne différait pas beaucoup de celles des Lacédémoniens. Le sénat romain appliqua aussi une politique machiavélique, en invoquant l'intérêt, le salut de la république.

Le plus souvent, la politique masque l'injustice par des prétextes mensongers. Quelquefois cependant, des ambitieux sans scrupules avouent sans détour leur mépris de la justice ; c'est ainsi qu'une députation de Gorinthe disait: € Jamais personne par des principes de justice n'a refusé l'occasion qui se présentait de s'agrandir par la force. »

Dans l'antiquité, Gicéron réfuta cette fausse maxime qu'on ne peut gouverner avec justice, et que l'intérêt de l'Etat autorise l'emploi de tous les moyens. Il blâma les hommes d'Etat qui proposent des mesures injustes, en disant : c Que l'intérêt de l'Etat l'emporte. » ,€ Non seulement, ajoute Gicéron, il est faux de dire qu'on ne peut pas gouverner les hommes sans violer la justice, mais voici la vérité même : c'est par la justice absolue et par la justice seule que les États peuvent être gouvernés. » Gicéron développa cette pensée en présentant de belles considérations sur les rapports de l'honnête et de l'utile*.

Pendant que la philosophie démontrait que la justice est la base la plus solide des sociétés humaines, la politique continua son œuvre d'oppression, de corruption et d'injustice, sous les empereurs romains et au moyen âge. En Italie surtout, les princes firent de la politique l'art de tromper, d'assassiner et d'empoisonner. Le christianisme

(1) Guerre du Péloponèse, \. VJ105.

(2) Traité des Devoirs, L lU, § 21, 32.

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ne cessa de combattre le machiavélisme, sans pouvoir le déraciner. En Espagne, en Angleterre, en Allemagne, en France, chez les nations les plas civilisés, la raison d'État fut la règle de la politique. C'est par raison d*État que Ferdinand le Catholique et Isabelle expulsèrent les Juifs de l'Espagne, et que les rois d'Angleterre commirent tant d'actes contrairesà la justice. Peuple essentiellement utilitaire, le peuple anglais confond volontiers Tutile avec le juste', et ses hommes d'État proposèrent souvent des mesures injustes, parée que, d'après eux, la sûreté de l'Ëtat les rendait nécessaires. Nos meilleurs rois, à l'exception de saint Louis, nos plus grands ministres, Richelieu, Mazarin, admettaient la doctrine de la raison d'Ëtat. Henri IV luimême donna à Elisabeth le conseil de faire exécuter la sentence de mort prononcée contre Marie Stuart.

Dans la vie privée, un homme qui trompe est méprisé ; en politique les équivoques, les subtilités, tous les moyens d'altérer la vérité font partie de la science du diplomate. La diplomatie fournit des prétextes à toutes les agressions, elle voile sous de grands mots Tambition et la cupidité. La bonne foi ne fut pas le caractère de l'ancienne politique des Grecs, des Carthaginois, des Romains. La foi punique, /Ides punicGy est restée légendaire. La tromperie et l'audace ont été pour les Romains les deux principaux moyens de leur agrandissement. Chez les nations modernes, la politique

(1) Cette confusion de Tutile et de Thonnète se retrouve dans les discours des hommes d'État anglais les plus illustres. Ainsi par exemple, lorsque Ganning en 1821 combat l'exclusion des catholiques du Parlement, 11 admet que cette exclusion est juste, si elle est nécessaire et pour prouver qu'elle n'est pas juste, il établit qu'elle n'est pas nécessaire. Quand il rappelle les lois injustes édictées sous Jacques I** contre les catholiques, Canning ajoute : « tout injustes qu'étaient ces stipulations, la sûreté de l'Ëtat les rendait nécessaires. •

n*a jamais été non plus une école de bonne foi et de droiture. Mazarin ayant voulu employer le maréchal de Faber à une négociation peu sincère, celui-ci le pria de Ten dispenser en ces termes : t Souffrez, Monseigneur, que je refuse de tromper le duc de Savoie, d'autant plus qu'il n'y va que d'une bagatelle. On sait dans le monde que je suis honnête homme ; réservez donc ma probité pour une occasion où il s'agira du salut de la France, >

Au XV* et au xvi*' siècle, la fourberie politique n'avait pas de caractère déshonorant; on la considérait comme une habileté louable. Brantôme raconte comme t de bons tours > les stratagèmes de Louis XI, que Gomines appelle c de belles mensonges >. Lorsqu'en 1494 les ambassadeurs de Milan jurèrent à Gomines que leur duc était étranger à la ligue formée contre la France, le vénitien Sanuto déclara qu'ils agirent, c comme doivent agir les gens sages en affaires d'Etat, qui assurent à leurs ennemis vouloir faire une chose et en font une autre ensuite >. Machiavel écrit que l'ambassadeur doit savoir mentir ' et manquer à sa parole, et que, pour mieux tromper, il doit se faire une réputation de droiture. Ges maximes immorales n'ont pas révolté ses contemporains.

La fausse maxime que la fin justifie les moyens fut

(1) Platon est sur ce point du même avis que Machiavel ; « il me semble que nos magistrats seront souvent obligés de recourir au mensonge et à la tromperie, pour le bien des citoyens, et nous avons dit quelque part que le mensonge était utile lorsqu'on s'en sert comme d'un remède, — avec raison — ». (La République^ V.) — Dans un discours publié en 1652 sur la Politique d'Aristote, Priezac, conseiller du roi, disait qu'en politique la ruse est innocente, parce qu'elle est utile : « Si la peinture, écrit-il, n'est jamais tant prisée que quand elle trompe la vue par ses ombres, par ses faux jours... qui peut trouver étrange que la politique, c'est-à-dire la maitrese des arts et des sciences admette des sophismes pour une un plus noble et plus universelle. »

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acceptée par la plupart des moralistes du xvi® siècle, notamment par Montaigne et par Charron. On trouve dans les Essais de Montaigne une vive répulsion pour les actes de cruauté et de trahison, qui étaient si fréquents pendant les luttes religieuses et politiques de son temps ^ Cependant Montaigne écrit que c la faiblesse de nostre condition nous pousse souvent à cette nécessité de nous servir de maulvais moyens pour une bonne fin' ». Charron est du même avis : c L'on est contraint souvent, dit-il, de se servir et user de mauvais moyens, pour éviter et sortir d'un plus grand mal» ou pour parvenir à une bonne fin; tellement qu'il faut quelquefois légitimer et authorlser non seulement les choses qui ne sont point bonnes, mais encore les mauvaises'. » Dans son livre sur la Sagesse^ le moraliste autorise la dissimulation, la violence qui sont utiles à rÉtat. c La dissimulation, qui est vicieuse aux particuliers, écrit Charron, est très nécessaire aux princes, lesquels ne sauraient autrement régner ni bien commander... Les simples et ouverts et qui portent, comme l'on dit, le cœur au front ne sont aucunement propres à ce métier de commander^. » En outre, d'après Charron, c le prudent et sage prince non seulement doit savoir commander selon les lois, mais encore aux lois mêmes, si la nécessité le requiert ». Enfin, « pour garderjustice aux choses grandes,

(1) Montaigne,!. I, ch. xx.-:.

(2) /Wd.,I. 1. Il, ch. xxxiii.

(3) Charron. De la sagesse^ 1. 1, § 80.

(4^ Ibid.y 1. m, § 7. — Cette idée qu'un prince doit savoir mentir est aujourd'hui encore très répandue. Un historien illustre, d'un caracère élevé, M. Mi^net causant avec un de mes amis des événements d'Italie après le traité de Villafranca, disait de Napoléon III qu'il n'aimait pas: « Je reconnais cependant que ce prince a deux grandes qualités, U sait s'arrêter et il sait mentir. >

il faut quelquefois 8*en détourner aux choses petites, et pour faire droit en gros il est permis de faire tort en détail ^ > La nécessité excuse tout : c il ne se peut faire que les bons princes ne commettent quelque injustice. » Ces injustices sont excusées, si elles sont utiles à l'État. Les princes doivent s*y résigner c à regret, en soupirant ».

Dans ses Conêidérations politiques sur les coups d*État, Gabriel Naudé, bibliothécaire de Mazarin, poussa plus loin encore que Charron le mépris de la justice en politique et la théorie des deux morales. La justice ordinaire, dit-il, est exigeante et par suite incommode dans la pratique des affaires. Il faut donc l'approprier aux nécessités de la politique. Dans Tintérét de l'État, un prince doit se résigner à des mesures que la justice stricte condamne, à faire comme les autres ; < la justice, vertu et probité du souverain, chemine un peu autrement que celle des particuliers, elle a ses allures plus larges et plus libres >. Sans doute, le souverain doit s'efforcer de ne pas séparer Tulile de l'honnête, mais lorsque cette union est impossible, il lui suffit de côtoyer Thonnête le plus possible. G. Naudé définit les coups d'Etat t des actions hardies et extraordinaires, que les princes sont contraints d'exécuter aux affaires difficiles et comme désespérées, contre le droit commun, sans garder même aucun ordre ni forme de justice, hasardant Tintérêt du particulier pour le bien du public ». Les princes, dit Naudé, ne doivent faire des coups d'Etat que dans les cas extrêmes ; ce sont des remèdes violents qu'il faut réserver pour les maladies graves. Mais lorsqu'un coup d'État est nécessaire, il faut agir rapide-

(1) Charron. De la sagessey L III, § 10.

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ment, un coup d'Etat^bien conçu doit frapper comme le tonnerre avant qu'on l'entende gronder.

D'après Naudé, tous les assassinats sont permis quand le prince agit en vue du bien public ou du sien qui n'en est pas séparé. Il approuve la Saint- Barthélémy et trouve ce massacre digne de louange ; il justifie cette effusion du sang, en disant qu'elle n'égala pas celle de Goutras et de Montcontour, que Charles ÎX a fait moins de victimes que d'autres rois, que César a fait mourir c un million, cent nouante et deux mille hommes en ses guerres étrangères, et Pompée encore davantage, que Quintus Fabius envoya des colonies en l'autre monde cent mille Gaulois, Caîus Marins deux cent mille Gimbres... Qui considérera toutes ces sanglantes tragédies... il aura assez de quoy s'étonner parmy tant de barbaries, et de croire aussi que celle de la Saint-Barthélemy n'a pas esté des plus grandes quoy qu'elle fust une des plus justes et nécessaires. » Naudé ne fait qu'un seul reproche à la Saint-Barthélémy ; le massacre n'a pas été complet, on l'a fait à demi. Si on avait fait € main basse sur tous les hérétiques, il n'en resterait maintenant aucun au moins en France, pour la blâmer >. En venant à Paris, Coligny et ses amis commirent une si grave imprudence, « que c'eust été une pareille faute à nous de les manquer ». En d'autres termes, quand un adversaire politique nous donne l'occasion de l'égorger, c'est une faute de la laisser échapper. Ainsi, quand Luther se rendit à Augsbourg, Charles-Quint aurait dû le faire assassiner, pour le bien de l'humanité; il aurait par ce meurtre évité les guerres de religion. La morale défend l'assassinat, mais la politique l'autorise, quand le bien de l'Etat le demande, voilà en un mot la doctrine du bibliothécaire de Mazarin.

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Les Mémoires du cardinal de Retz peuvent être aussi considérés comme un cours de politique immorale; toutes les maximes du machiavélisme y sont hardiment professées, pendant qu^elles sont condamnées dans les sermons qu'il prononçait.

La théorie immorale de la raison d'Ëtat a été pratiquée par tous les gouvernements, par les monarchies comme par les républiques. Aucun gouvernement ne la pratiqua avec [ilus de cruauté que le conseil des Dix à Venise, qui se débarrassait de tous ses adversaires politiques par le poison et la noyade : c Nous agissons plus que nous parlons, écrivait un ambassadeur de Venise h Rome, dan» une dépèche du 27 avril 1566; nous n'employons ni le feu ni les flammes, mais nous faisons périr secrètement ceux qui le méritent. » Les Vénitiens avaient l'habitude de dire : « nous sommes vénitiens et puis chrétiens. >

Les moralistes chrétiens, qui écrivirent sur la politique au xvn° siècle et au xvm** siècle, Bossuet, Fénelon, Massil- Ion, Gondillac, Mably, combattirent le machiavélisme et essayèrent, mais en vain, de faire triompher les principes d'une politique morale. Bossuet dans la Politique tirée de V Ecriture Sainte et Fénelon, dans Télémaque et les Instructions pour la conscience d'un roi, apprirent au Dauphin et au duc de Bourgogne à fuir la violence et la mauvaise foi, à éviter les fausses finesses et à ne pas séparer la politique de la justice. Télémaque est un livre de politique chrétienne ; la politique de Bossuet est tirée de TËcriture Sainte, la politiqued e Fénelon est tirée de TEvangile. Aux yeux de Tévéque de Cambrai, la chrétienté est une grande famille, une espèce de république générale, chaque peuple est un membre de cette grande famille ; Fénelon

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veut que la guerre, si elle ne peut être évitée, se fasse toujours avec bonne foi et sans cruauté; les ennemis sont toujours des hommes et des frères. 11 enseigne au duc de Bourgogne à ne pas appeler nécessité de l'Etat, besoin de l'État, ses prétentions personnelles, ses goûts de gloire et d'ambition; il lui dit que la politique ne le dispense pas d'être juste, sincère, compatissant et qu'elle ne le met pas au-dessus des règles communes de la justice et de l'humanité.

Massillon et Gondillac continuèrent au xvm® siècle l'œuvre de Bossuet et de Fénelon, en enseignant le premier à Louis XY, le second au duc de Parme, l'accord de la politique avec la morale. Dans son Etude de l'histoire, Gondillac combattit les fausses maximes qui • déshonorent la politique, < ce fatras de misères, de ruses, de subtilités et d'inepties, qu'on voudrait, dit-il, vous faire admirer >, et qu'il appelle la charlatanerie politique.

Mais, pendant que les moralistes chrétiens et que quelques philosophes tels que d'Holbach «, Barbeyrac, Mably réfutaient le machiavélisme, le Régent, Dubois, Louis XV, Frédéric II et Catherine de Russie continuèrent, au xvni^ siècle, une politique sansprincipes etsansmoralité. Le

(1) C'est dans un livre qui n'est pas sans mérite, quoiqu'il soit peu connu, et qui est intitulé Système social, que d'Holbach combattit le machiavélisme ; ce livre est le développement de la pensée que la politique ne doit être que la morale appliquée au gouvernement des Etats. — Barbeyrac s'appliqua à démasquer l'hypocrisie politique, qui se couvre du manteau de la religion et du prétexte du bien public, pour commettre des illégalités et des violences ; il faut, disuit-il, dissiper les illusions par lesquelles on jette de la poudre aux yeux des gens à la faveur de certains termes sonores et de quelques grands mots qui ne signifient rien. {De la liberté de consnience.) — Dana les Entretiens de Pfiocion, Mably se proposa de prouver que la politique ne peut travailler efûcacement au bonheur des sociétés qu'autant qu'elle reste attachée aux règles de la plus exacte morale.

t^ LA CRIMINALITÉ POLITIQUE

ministre Terray croyait justifier la banqueroute en disant : c La Liccossilé justifie tout. » En France, comme chez les autres nations européennes, la politique ne cessa pas d*ètre machiavélique ; elle employa tous les moyens pour réussir : ruses, tromperies, intrigues auprès des maîtresses des souverains et des ministres, agents secrets, corruptions. < La Raison d'Ëtat, comme principe et fin dernière, Tintrigue comme moyen, la force pour loi, voilà, dit avec raison M. Sorel^ toute la politique au xvm* siècle'. > L'idée que rintérèt de TEtat est la loi suprême de la politique était généralement acceptée. On la trouve même chez l'abbé de Saint-Pierre qui écrit qu'un souverain n'est pas tenu de garder sa parole : « La loi qui dit : il ne faut pas manquer à sa parole est une loi subordonnée à la loi : Salus populi suprema lex. > {Les Rêves dun homme de bien, p. SO.) La diplomatie était sans scrupules. Les philosophes admirèrent et accablèrent de flatteries Frédéric II et Catherine, qui étaient des disciples de Machiavel. Le roi de Prusse, qui dans sa jeunesse avait réfuté le Prince, s'appliqua, dès qu'il prit le pouvoir, à mettre en pratique les maximes immorales de l'auteur italien. Il n'hésita pas À écrire dans l'Histoire de mon temps (avant-propos) que le souverain doit manquer à sa parole et rompre les traités, dès qu'il le juge utile, oubliant qu'il avait lui-même flétri cette déloyauté dans les vers suivants :

Lorsque la politique adoptant le sophisme S'imbut des trahisons du machiavélisme, Ou ne vit que fripons, que fourbes, que menteurs, Que ministres trompés, que ministres trompeurs^ On proscrivit Thonneur par ces fausses maximes, £t Tart de gouverner fut Técole des crimes.

(1) Sorel. L'Europe et la Révolution française, t. I, p. 89.

Lorsque la Révolution française se fit au nom des grands principes de justice et d'humanité, on semblait fondé à espérer que la politique immorale allait disparaître. Dans sa célèbre brochure Qu'est-ce que le Tiers Etat ? (eh. v), Sieyès s*élevait contre ceux « qui comptant pour peu en matière sociale, les moyens justes et naturels, n^esliment que ces ressources factices, plus ou moins iniques, plus ou moins compliquées qui font partout la réputation de ce qu'on appelle les hommes d'Ëlat, les grands politiques. Pour nous, disait-il, nous ne sortirons pas de la morale. » Mais hélas ! ces prévisions optimistes ne se réalisèrent pas ; la Révolution sortit de la morale et se fit par une série de coups d'Ëtat. Quelques années auparavant, Montesquieu' avait dit dans V Esprit des Lois : « On a commencé à se guérir du machiavélisme et on s'en guérira tous les jours... ce qu'on appelait autrefois des coups d'État ne serait aujourd'hui, indépendamment de l'horreur, que des imprudences'. » Cet optimisme reçut des événements un cruel démenti : commencée au nom de la justice, la révolution se continua par la force : 15 octobre, 2 septembre, 20 juin, 10 août, 21 janvier 1793, 31 mai, 2 juin 1793, mars et avril 1894, 9 thermidor, 13 vendémiaire, 18 fructidor, 18 brumaire, que de dates qui rappellent le triomphe de la force !

La Révolution ne fut qu'une série de coups d'État : 20 juin, 10 août, coups d*£lat contre la royauté ; 31 mai, 2 juin, coup d'Ëtat contre les Girondins; 2 avril 1794, coup d'Ëtat contre Danton; 9 thermidor, coup d'Etat contre Robespierre ; 18 fructidor coup d'Ëtat contre les républicains

(l; Esprit des Lois, 1. XXf, cli. xvi.

modérés et les royalistes ; 18 Brumaire, coup d'État contre le Directoire. Sous la Terreur, on massacra et on guillotina à Paris, on noya à Nantes, on fusilla à Lyon et à Toulon ; sous le Directoire, on déporta; au 18 brumaire, on exila. Les massacres, les noyades, les fusillades, les déportations devinrent un système de gouvernement, pendant que la politique adoptait pour programme ces trois grands principes : Liberté^ Egalité^ Fratei^niié,

Depuis Mirabeau jusqu'à Bonaparte, presque tous les hommes politiques de la Révolution pratiquèrent le machiavélisme. Mirabeau s'inspirait de Machiavel, quand il disait : c La petite morale tue la grande. > Dans la note qu'il écrivit pour la cour, il donna au roi des conseils machiavéliques : il lui conseilla de ruiner l'autorité de l'assemblée par une série de manœuvres déloyales, de lui tendre des pièges, d'embarrasser sa marche, de la pousser à usurper tous les pouvoirs. « Cette conduite, disait-il, désorganiserait de plus en plus le royaume et multiplierait l'anarchie, mais par cela même elle préparerait une crise et les maux du royaume en se prolongeant, en devenant plus aigus, ne laisseraient bientôt plus d'autres ressource que de recourir à l'autorité royale ^ > Cette politique, que Mirabeauconseillaità LouisXVI, était immorale, puisqu'elle consistait à augmenter le mal, dans l'espoir très problématique d'en faire sortir le bien ^. Mirabeau engageait aussi la cour à se concilier les chefs des partis par tous les moyens: c S'il ne suffit pas, disait-il de flatter leur ambition pour les séduire, c'est par d'autres moyens, et je n'en exclus

(1) Les Mirabeau, par Louis de Lomenie, t. V, p. 236.

(2) C'étaii aussi la politique que Bivarol coaseillaità la même époque dans ses Letlres à Necker,

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aucun, qu'il faut obtenir plus de succès. » C'est sur ses pressantes instances que M. de Montmorin distribua sept millions au parti populaire.

La politique des autres principaux acteurs de la Révolution n'a été qu'une imitation servile de la politique immorale de l'ancien régime; c'est une politique d'expédients, de ruses et de violences, qui fait appel à la force, à l'émeute, aux coups d'État ; elle reproduisit les arrestations arbitraires, les massacres, l'inquisition, la proscription des suspects, les confiscations ; elle s'inspira de la doctrine de la raison d'État, elle emprunta aux gouvernements absolus leurs principes, la souveraineté du but, le mépris des individus ; elle dépassa les violences d'Henri YIII, de Philippe II et du duc d'A.lbe.

L'assemblée d'Athènes refusa d'écouter la lecture d'un projet de loi, dont Aristide avait dit qu'il était utile, mais injuste. L'Assemblée législative et la Convention n'eurent pas les mêmes scrupules, elles votèrent beaucoup de lois, parce qu'elles les croyaient utiles, tout en sachant qu'elles étaient injustes. Michelet, qui est si indulgent pour les hommes de la Révolution, reconnaît c qu'ils acceptaient sans difficultés, en venant aux affaires, la très fausse doctrine qu'il y a deux morales, une publique, une privée, et que la première au besoin doit étouffer la seconde. C'était la théorie de tous les politiques du temps. Ils se croyaient fils de Brutus en ceci et l'étaient de Machiavel^ >. En effet, suivant eux, le but justifie les moyens ; ils croyaient que tout est permis contre les € aristocrates >. « Vous avez un grand vice, disait un révolutionnaire à Garât,

(I) Michelet. Histoire de la Révolution française^ t. VI, p. 9.

c'est de ne pas vouloir vous prêter à une scélératesse, quand le bien public l'exige. » Basire soutenait à la tribune que tous les moyens sont bons contre les ennemis de la nation. Leclerc s*écriait : c II faut établir le machiavélisme populaire. » Danton avouait qu'il ne reculait pas devant le crime, quand il le jugeait nécessaire. Il provoqua les massacres de Septembre pour mettre suivant son expression, une rivière de sang entre les Parisiens et les émigrés ^ Lorsque la commune de Paris, après les massacres de septembre, engagea les provinces à imiter Paris, Danton, alors ministre de la justice, laissa partir cette abominable excitation au massacre sous le sceau du ministère de la justice *.

La Terreur fut une application des fausses doctrines de Machiavel. L'écrivain italien avait dit : « Lorsqu'un État éprouve une révolution, soit qu'une république devienne tyrannie, soit qu'une tyrannie se change en république, il est nécessaire qu'un exemple terrible épouvante les ennemis du nouvel ordre de choses'. » Machiavel avait ajouté qu'il faut être prompt et audacieux dans l'extermination des adversaires politiques *. Les terroristes eurent toujours le mot d'audace à la bouche. Au moment des massacres de Septembre, Danton disait .* c De l'audace ! encore de l'audace ! toujours de l'audace • ! > La devise de Saint-

(1) On a contesté la participation de Danton aux massacres de Septembre. Cependant elle a été établie par MM. Wallon, Taine, Mortimer- Ternaux, Louis Blanc. Michelet lui-même, malgré son admiration pour le génie politique de Danton, la reconnaît.

(2) £. Quinet. La Révolution, t. I, p. 351.

(3) Machiavel. Ditcours iur Tile-Live, I. 111, ch. m.

(4) Machiavel. Le Prince, ch. viii.

(5) Il a fallu aussi de Taudace et beaucoup d'nudacc pour élever sur une place publique de Paris une statue à cet audacieux sans

LE MACHlAVblLISME U

Just était la môme que celle de Danton : t Oser, disait-il, voilà tout le secret des révolutions. » Les terroristes osèrent beaucoup.

Dans ses discours, Robespierre combattit le machiavélisme, mais il le suivit dans ses actes, t L'art de gouverner^ disait-il, a été jusqu'à nos jours l'art de tromper et de corrompre les hommes ; il ne doit être que celui de les éclairer et de les rendre meilleurs. » Mais il ne cessa de se conduire en disciple de Machiavel, invoquant la raison d'Ëtat pour supprimer ses adversaires, estimant que les proscriptions étaient nécessaires pour fonder la liberté, l'égalité et la fraternité.

Machiavel avait dit : t Partout où il faut délibérer sur un parti d'où dépend uniquement le salut de l'État^ il ne faut être arrêté par aucune considération de justice ou d'injustice, d'humanité ou de cruauté, de gloire ou d'ignominie ^ > Les terroristes répétaient la même idée, quand ils s'écriaient : c Que notre mémoire périsse ! et que la patrie soit sauvée. > Marat écrivait dans VAmi du peuple du :28 février 1791 : « Il s'agit du salut du peuple ; devant celte loi suprême toutes les autres doivent se taire et pour sauver la patrie, tous les moyens sont bons, tous les moyens sont justes, tous les moyens sont méritoires. > Beaucoup de Jacobins comme Marat prétendirent justifier les proscriptions par la grandeur du but et le salut de la république.

On voit par ces rapprochements entre quelques passages

scnipules. Mais les partis politiques ont l'admiration facile pour les hommes qui les servent. Sous la Restauration, n'avait-on pas aussi élevé une statue à Picheg;ru, à Besançon ?

(1) Machiavel. Discours sur Tite-Live, I. 111, ch. xli.

PnoAL. — Crimiii. pol. 2

it LA CRlIflNALITÉ POLITIQUE

de Machiavel et les doctrines des terroristes, que ces hommes d*Ëtat, qui prétendaient inaugurer une politique nouvelle, ne firent que copier, en l'exagérant eaicore, la vieille politique des gouvernements despotiques; ils ne comprirent rien aux principes nouveaux de la Révolution française ; ils n'eurent pas le sentiment de la liberté, de l'égalité, de la fraternité ; au lien d'être des novateurs en politique, ils ne furent que des copistes de la vieille jpolitique machiavélique; ils employèrent à défendre la cause du peuple les moyens criminels, qui avaient été employés autrefois par les défenseurs de la royauté absolue.

Le Directoire continua les traditions mactiiavéliques, en ne se maintenant au pouvoir que par la fourberie et la force, en attentant le 18 Fructidor à la représentation nationale.

Le 18 Fructidor, exécuté par trois directeurs audacieux et un soldat sans scrupules, Augereau, amena bientôt un autre coup d'Ëtat, le 18 Brumaire, accompli par un autre général, dont le sens moral n'égala pas le génie. Ce coup d'Ëtat, l'exécution du duc d'Enghien, l'enlèvement du Pape, le guet-apens de Bayonne ne permettent pas de dire que la politique de Napoléon I^ fut toujours loyale et juste. On peut donner le nom de grand à Napoléon I*, puisque l'histoire, s'attachant plutôt à la grandeur intellectuelle qu'à la grandeur morale, donne le nom de grand à tous les conquérants, à Alexandre, à César, à Louis XIV, à Frédéric II, mais on ne peut l'appeler ni le sage, ni le juste, puisqu'il ne reculait pas devant la violation de la justice commise au nom de la raison d'État: c La raison d'Ëtat, disait-il, a remplacé chez les modernes le fatalisme

des anciens. Corneille est le seul des tragiques français qui ait senti cette vérité. S'il avait vécu de mon temps, je l'aurais fait mon premier ministre '. >

En terminant ce chapitre, je voudrais rechercher si les bénéfices de Timmoralité politique sont aussi grands qu'on le croît. Il me semble qu'on exagère les avantages de la politique machiavélique, parce qu'on ne considère d'ordinaire que les avantages immédiats et qu'on néglige les conséquences lointaines. La vie humaine étant fort courte, un homme peut tirer profit d'un crime et mourir avant d'avoir été puni. Mais la vie des nations étant beaucoup plus longue, un crime politique, après avoir produit des avantages momentanés, finit toujours par être expié. Le triomphe de la fourberie et de la force est souvent éphémère et si on examine une longue période, on est, en général, frappé de Tinsuccès de la politique immorale. En présence d'une grave difficulté, l'homme politique trouve plus simple d'en sortir par une mesure injuste, dont Tutililé est immédiate, mais l'avenir ne tarde pas à lui apprendre les inconvénients de l'injustice.

La fourberie et l'injustice ne sont pas toujours de bons

(i) On trouve, il est vrai, dans Corneille la théorie de la raison d'État ; c est lui qui a dit :

La justice n'est pas une rertu d'Etat,

Le choix des actions, oa mauTaises ou bonnes,

Ne fait qu'anéantir la force des couronnes,

Le droit des rois consiste à ne rien épargner.

La timide équité détruit l'art de régner.

Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre.

Et qui Tcut toat pouvoir doit oser tout enfreindre.

Fuir comme un déslionncur la vertu qui le perd.

Et Toler sans scrupule au crime qui le sert.

{La Mort de Pompée, acte I, scène i.)

Mais ces odieuses maximes, qui résument la doctrine de la raison d'État, n'expriment pas la pensée de Corneille ; le poète les met dans la bouche de Photin, ministre de Ptolémée.

calculs. Plus d'une fois elles ont coûté cher à ceux qui les ont pratiquées. Les exemples de politique perfide et cruelle, que Machiavel cite comme des exemples d'habileté, se retournent contre lui, car les princes, dont il admire les savantes perfidies, n'ont pas joui longtemps en paix du fruit de leurs crimes. Son héros, César Borgia, ne fut pas heureux. Machiavel lui-même, malgré son génie, ne réussit pas. Cet homme, dévoré par le désir de parvenir, ne parvint à rien.

Les crimes politiques se paient comme les autres. Les disciples de Machiavel qui, par calcul politique, ont fait périr des innocents, sont morts souvent eux-mêmes de mort tragique. Les proscripteurs sont aussi proscrits à leur tour. Les Girondins, qui firent le 21 janvier, subirent le 31 mai. Les Dantonistes, qui accusèrent les Girondins de modérantisme, furent eux-mêmes proscrits comme modérés. Robespierre et ses amis, qui envoyèrent àTéchafaud tant de victimes, furent à leur tour guillotinés. Les principaux Jacobins qui firent instituer le tribunal révolutionnaire périrent victimes de ce tribunal. Les membres du Long Parlement, qui firent périr Charles pf et proscrivirent un grand nombre de leurs collègues, furent eux-mêmes honteusement chassés de leurs sièges par Cromwell, qui leur dit en les expulsant : t Toi tu es un ivrogne, toi un débauché, toi un adultère, toi un voleur. »

Les fautes qui compromettent la prospérité d'une nation viennent souvent d'un oubli de la justice. Les grandes fautes politiques de Louis XÏV et de Napoléon I"" furent aussi des fautes morales. En révoquant l'édit de Nantes, Louis XIV crut fortifier TËlat; il l'afiTaiblit. Lorsque la femme du Premier Consul, en apprenant l'enlèvement du

duc d'Enghien, supplia son mari en pleurant de ne pas verser son sang, Bonaparte lui répondit : c Tu es une femme, tu n^entends rien à ma politique ; ton rôle est de te taire ^ » Il croyait retirer de grands avantages de cet acte inique. Or, cette violation du droit des gens souleva contre lui l'indignation des honnêtes gens en France et dans TEurope entière, elle lui fit perdre l'alliance de la Prusse dont il avait besoin en ce moment et favorisa les projets de l'Angleterre. L'homme qui, en apprenant Texécution du duc d'Enghien, avait dit : c C'est plus qu'un crime, c'est une faute, » avait prononcé une parole immorale, puisqu'un crime lui paraissait moins grave qu'une faute politique, mais il n'avait pas eu tort de dire que ce fut une faute. Le cœur d'une femme avait donc vu plus juste que le génie du grand politique. L'esprit tout seul fait commettre des fautes. Même en politique, le cœur a des raisons, que la raison d'Ëlat ne comprend pas et des clartés que le calcul ne donne pas. En enlevant le cœur à la politique, on lui ôte une partie de ses lumières.

Lorsque Napoléon 1*^ enleva la couronne d'Espagne à Charles IV et à son fils Ferdinand, il essaya d'excuser sa violence et sa fourberie par les nécessités de la politique : c Ce (que je fais, disait-il, à un certain point de vue n'est pas bien, mais la politique a ses exigences et ses rigueurs inévitables... La politique, la politique, disait-il, doit diriger toutes les actions d'un homme tel que moi*. » Il croyait excuser ce crime politique par la grandeur du but qu'il se proposait, par la régénération de TEspagne. Mais ce but, il ne put l'atteindre et l'attentat qu'il commit contre

(1) Thiers. HUtoire du Consulat et de VEmpire, 1. XVJII.

(2) Thiers. Ibid., l. IXX.

riDdépendanoe de la nation Espagnole fui pour lui une source de désastres.

On Toit par ces exemples combien est fausse cette maxime machiavélique: le but justifie les moyens. La politiquen'est même pas sûre d'obtenir un but avantageux par de mauvais moyens. En attentant à Tindépendai^ce de TEspagne, Napoléon n'a pas atteint le but qu'il se proposait, pas plus que Louis XIY n'a atteint, par la révocation de Tédit de Nantes, le but qu'il espérait, l'unité religieuse.

Le génie reste soumis à la loi qui tôt ou tard punit le crime politique, comme les autres crimes. Si, au lieu de prendre le pouvoir par la force, Napoléon avait attendu qu'il lui fût confié dans les formes légales, et avec les limites nécessaires, il aurait fait les grandes choses. qui ont illustré son nom, et le frein, qui aurait été imposé à son ambition, l'aurait préservé des folies qui l'ont perdu et entraîné la France dans sa ruine. Puisque le plus grand génie des temps modernes s'est trompé dans ses calculs politiques, il est permis de penser que la politique la plus sûre est la politique morale.

G*e8t le machiavélisme qui a compromis la cause de la Révolution. Tous les désordres, qui ont bouleversé le pays depuis cent ans, et qui ne sont pas terminés, ont eu pour cause l'oubli de la morale par les hommes qui ont été chargés d'appliquer les nouveaux principes politiques. Ce ne sont pas ces principes qui ont créé les bouleversements, ce sont les moyens coupables par lesquels on a voulu les appliquer. L*empIoi de la force, les émeutes organisées, les proscriptions, le tribunal révolutionnaire et Téchafaud ont ajourné rétablissement de la liberté politique et l'union de tous les Français.

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