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CHAPITRE II L'ASSASSIHAT POLITIQUE ET LE TT&ÂNIIICIDE

Lorsqu*on étudie l^histoire des proscriptions, on est épouvanté des actes de cruauté qu'elle contient. Combien Bossuet avait raison de dire : t II n'y a rien de plus bnktal, ni de plus sanguinaire que l'homme S > surtout quand il e^ animé par une passion politique. A tour de rôle, les patriciens ont proscrit les plébéiens, les plébéiens ont proscrit les patriciens , les rois ont décimé les peuples, les penples ont égorgé les rois. Les passions politiques ont ensanglanté la terre : rois, empereurs, aristocraties, démocraties, républiques, tous les gouvernements ont commis des assassinats par des considérations politiques, les uns par amour du pouvoir, d'autres par haine de la rojrauté et de l'aristocratie, tantôt par peur, tantôt par fanatisme.

Des empereurs païens ont fait périr des milliers d'hommes, parce qu'ils étaient chrétiens; plus tard des princes chrétiens ont persécuté leurs sujets qui étaient juifs; des rois catholiques ont fait égorger des protestants;

(i)La Politique tirée de V Ecriture Sainte, 1. I, art. 2.

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des princes protestants ont fait périr des catholiques.

Des rois célèbres, des empereurs illustres n*ont pas reculé devant l'assassinat : Alexandre tua Glitus et Parménion, Titus fit assassiner Cœcina au sortir d'un festin auquel il l'avait convié, Gharles-Quint fit tuer Rincon, Philippe II le prince d'Orange, Charles IX fit égorger Goligny, Henri III le duc de Guise, Ferdinand II Wallenstein, etc., etc. Les empereurs romains * et les princes italiens qui se disputaient le pouvoir s'envoyaient des assassins. Venise donnait des primes pour faire assasiner ses adversaires. Pendant les guerres de religion, les rois et les chefs de parti avaient des assassins à leurs gages. Pendant la Fronde, le cardinal de Retz fit proposer à la reine d'assassiner Condé ; le duc d'Orléans vint au Parlement demander qu'on complétât les 150.000 livres destinées à récompenser celui qui apporterait la tète de Mazarin. Quelques années auparavant, on avait tenté d'assassiner Richelieu. Le cardinal de Retz raconte dans ses Mémoires qu'il avait lui-même formé le projet de tuer le cardinal de Richelieu pendant la cérémonie du baptême de Mademoiselle ; il ne craint pas d'écrire : u J'embrassai le crime qui me parut consacré par de grands exemples, justifié et honoré par de grands périls. > Le coup manqua par ce que la cérémonie n'eut pas lieu. Retz ajoute : « Gette entreprise nous eût comblés de gloire si elle nous eût réussi. »

Au XVI®, au XVII®, au xviii® siècle on voit des reines, des impératrices commettre ou laisser commettre des assassinats : Marie Stuart laissa tuer Darnley, Christine de Suède fit assassiner Monaldesky, Catherine de Russie fit périr son

(1) Tacite. Histoires j I. I, § 75 : « Alors Othon el Yitellius tnvoyôrent des assassins. •

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mari. Lorsque Charles II envoya des assassins à la poursuite de Sîdney et d'autres patriotes anglais, c'est sa sœur, Henriette d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, qui fut chargée de donner les ordres et de payer le salaire aux meurtriers.

L'assassinat politique a été quelquefois récompensé par le don de la noblesse. Philippe II anoblit l'assassin du prince d'Orange.

C'est la politique qui a fait longtemps accepter comme une maxime de gouvervement le massacre des enfants après l'assassinat des parents. « Il faut être insensé, disait un proverbe grec, pour laisser vivre les enfants, après avoir tué le père*. > Philippe, roi de Macédoine, avait sans cesse cette horrible maxime à la bouche et la mettait en pratique. D'après Denys d'Halicarnasse', les Grecs faisfident toujours mourir les enfants des tyrans. Les Romains forent d'abord moins cruels. Lorsque Cassius fut condamné pour avoir aspiré à la tyrannie, on mit en question si l'on ferait mourir ses enfants ; ils ne furent condamnés à aucune peine'. » Mais sous les empereurs romains, le massacre des enfants devint une pratique gouvernementale. C'est ainsi que Mucius fit mourir le ûls de Vitellius, pour étouffer, disait-il, toutes les semences de guerre^.

Sous les rois Francs, on sait que la vengeance passait du père au fils et que le désir de supprimer des prétendants à la royauté détermina plusieurs massacres d'enfants. Les deux fils de Glovis, Ghildebert et Clother, égorgèrent deux des enfants de leur frère Clodomir. Les princes Ita-

(1) Aristote. Rhétorique, I. I, ch. xx.

(2) Denys d'Halicarnasse. (Anliquilés romaineê, 1. YIIl.)

(3) Montesquieu. Esprit des Lois, 1. XXll, ch. xviii.

(4) Tacite. Histoires, !. IV, § 80.

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liens contiauèrent cette pratique barbare. César Borgia faisait exterminer toute la race des seigneurs, qu'il avait dépouillés ^ Après avoir rappelé cette tactique cruelle, Machiavel ajoute que non seulement il ne trouve rien À critiquer à toute la conduite du duc de Valentinois, mais qu'il lui semble qu'on peut la proposer pour modèle. Lorsque Louis XI en 1477 fit décapiter le duc de Nemours, il ne tua pas ses enfants, mais il leur infligea un supplice plus atroce : il les fit placer sous Téchafaud afin qu'il» fussent baignés par le sang de leur père. Il livra ensuite le fils aîné du duc à l'un des juges qui avait reçu une partie de l'héritage du condamné; l'enfant ne tarda pas à mourir.

Sous la Terreur, qui fit revivre toutes les atrocités de la politique machiavélique du xvi° siècle, il y eut des noyades d'enfants. Le comité révolutionnaire de Nantes en 93 fit noyer trois cents enfants de Vendéens, en disant : « De la vipère vient la vipère*. > Dernièrement en Belgique, lors^ de la grève des verriers, on entendit un émeutier s'écrier : c Mitraillez la bourgeoisie; n'épargnez pas las enfants^ graine de bourgeoisie. »

La soif du pouvoir excite dans Tàme humaine de si violentes passions, qu'on a vu des pères faire périr leurs enfants, des enfants tuer leur père et leur mère, des frères s'entr'égorger. Glother fit périr son fils Gramne, Néron sa mère Agrippine. « La femme de Tarquin le Jeune, la propre fille de Servius, dévorée de cette rage (la rage de régner) et foulant aux pieds toute tendresse filiale, excita son mari à ravir^à son père et le trône et la vie, tant elle

(1) Machiavel. Le Prince^ i'* paitie, oh. vn.

(2) Miclielet. Histoire de la Révolution Françaûe, t. VIU, p. 32S»

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attachait plus de prix à être reine que fille d'un roi M » Il n'y a pas de forfait que la politique n'ait fait commettre an nom de la raison d'Etat, au nom du salut de la république. Cette considération a été invoquée quelquefois par des fanatiques, qui croyaient sauver \é peuple par des crimes politiques, mais elle a été aussi souvent alléguée par des ambitieux, des délateurs et des courtisans. Lorsque pour plaire à Néron, Marcellus demanda au sénat la mort de Thraséas, il prétendit qu'il s'agissait du salut de l'État».

Les massacres de prisonniers, qui ont eu lieu à diverses époques de notre histoire, et qui ont été quelquefois attribués à une explosion de la fureur populaire, ont été, en réalité, voulus, préparés par des meneurs politiques. Les massacres de Septembre ont été prémédités, proposés dans plusieurs sections, voulus par Danton, acceptés par Robespierre. Danton avoua à Louis-Philippe, qui servait alors dans l'armée de Dumouriez, que c'était lui qui avait voulu ces massacres ' ; il croyait qu'il ne pouvait alors gouverner qu'en faisant peur. Le conseil général de la Gommviie roçut avis du massacre et laissa faire. Pendant trois jonrs, on égorgea les prisonniers aux Carmes, à l'Abbaye, à la Conciergerie, à la Force : c L'on pourrait s'étonner, dit M. Mignet, qu'un crime si grand et si long ait été conçu, exécuté, souffert, si l'on ne savait pas tout ce que la politique ou le fanatisme des partis fait commettre, et tont ce que la peur fait supporter *. » A la Force, des

(1) Machiawel. Discourt sur Tiie-live, 1. III, cb. v.

(2) Tacite. Annales, I. XVI, § 28.

(3) Wallon. Journal des Savants j mars 1894, p. 133.

(ï) Mignet. Histoire de la Révolution française, ch. viii.

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membres de la Commune siégèrent en écharpe pour légaliser le massacre. Maral glorifia ces exécrables forfaits et en recommanda l'imitation. Les assassins de Septembre étaient si bien des assassins soldés, que plusieurs réclamèrent leur salaire et qu'on possède aujourd'hui quelques-uns de leurs reçus.

Lorsque les prisonniers d'Orléans furent dirigés sur Paris, la bande d'assassins qui s'était formée accourut à Versailles pour les égorger. « A l'instant, dit M. Thiers, le bruit se répandit que de nouveaux massacres allaient être commis... Le président du tribunal [criminel accourut à Paris avertir le ministre Danton du danger qui menaçait les prisonniers, mais il n'obtint qu'une réponse à toutes ses instances : « Ces hommes-là sont bien coupables I — Soit, ajouta le président Alquier, mais la loi seule doit en faire justice. — Eh ! ne voyez-vous pas, reprit Danton d'une voix terrible, que je vous aurais déjà répondu d'une autre manière si je le pouvais ! Que vous importent ces prisonniers ! Retournez à vos fonctions et ne vous occupez plus d'eux M... »

Lorsque, le 5 floréal 1795, 70 ou 80 prisonniers réputés terroristes furent massacrés à Lyon, ce massacre fut inspiré par les membres des compagnies du Soleil et de Jéhu.

Lors de la prise de Paris'sur les Armagnacs par les Bourguignons^ les prisonniers furent massacrés sans que le duc de Bourgogne fît rien pour s'y opposer. Dans vingt-quatre heures, 1 600 prisonniers furent égorgés; quelques jours après, sur de nouvelles excitations parties de l'Université,

(1) Thiers, t. III, p. 135.

les massacres de prisonniers recommencèrent ; le duc de Bourgogne laissa faire.

A la suite des, massacres politiques, on voit souvent des partis prendre les asssasins sous leur protection. Lorsque quelques-uns des meurtriers de Septembre ifurent arrêtés, les Montagnards firent cesser les poursuites. Les Girondins eux-mêmes ménagèrent les assassins d'Avignon. En 1792, r Assemblée législative proclama une amnistie en faveur de ceux qui avaient commis des crimes pour faits de révolution et notamment en faveur de Jourdan coupetête, chef des assassins d'Avignon. Que de fois depuis 4871 nous avons vu des députés demander Tamnistie en faveur des incendiaires de la commune et des assassins de Watrin l

La politique fausse si bien la conscience, qu'elle a, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, représenté l'assassinat du tyran comme un acte licite et même glorieux. Chez les Grecs, c'était un devoir de tuer le tyran ; les moralistes l'enseignaient. Dans son traité du Destin^ Plutarque cite le meurtre du tyran comme un acte de vertu civique. Lorsque Timoléon s'aperçut que son frère visait à la tyrannie, il se fit un devoir de le tuer. On avait élevé un monument à Armodius et à Aristogiton, qui avaient voulu assassiner Hippias. Ce n'était pas cependant le seul amour de la liberté qui avait fait agir Aristogiton. S'étant aperçu qu' Armodius, qu'il aimait, était aussi recherché par Hipparque, il conçut contre ce dernier une haine violente « et craignant que son rival n'employât

la force, il résolut dès lors de mettre en usage tout ce qu'il avait de moyens pour détruire la tyrannie '. »

Les Romains excusaient aussi le tyrannicide et l'admiraient. Plutarque raconte que Gaton à Tâge de quatorze ans avait voulu tuer Sylla. Cicéron ne blâma pas le meurtre de César*, il admira Passassinat de Tibérius Gracchus. Brutus et Gassius ne virent qu'une belle action dans le meurtre de César'. Les meurtres de tyrans furent si nombreuses dans l'antiquité, que Juvénal pouvait dire avec raison : < Peu de tyrans meurent d'une mort naturelle. » {Satire X,\. US.)

Cette croyance qu'il est permis de tuer le tjrran pour le bien de l'Etat se perpétua au moyen âge, notamment lors de l'assassinat des maréchaux de Champagne et de Normandie et plus tard à l'époque de la lutte des Armagnacs et des Bourguignons. Invoquant le droit de tuer les tyrans, Etienne Marcel, après le meurtre des maréchaux de Champagne et de Normandie, harangua le peuple d'une fenêtre de l'hôtel de ville, en disant : c Ce qui a été fait est pour le bien et le profit du royaume. » — Et le peuple répondit : c Nous avouons le fait et le soutiendrons. > Le lendemain. Et. Marcel réunit les bourgeois et les députés des bonnes villes qui étaient à Paris et leur fit approuver le meurtre de la veille. — Lorsque le duc d'Orléans fut tué par le duc de Bourgogne, un docteur de la Sor-

(1) Thucydide, I. VI, § 54.

(2) De officiis, 1. II, § 7. ^ Dans son Mémoire adressé au Roi en juillet 1814, Carnot disait : « J*avoue pour mou compte que je suis moins républicain que Cicéron. •

(3) Cassius cependant paratt avoir été surtout poussé par un froissement d'amour-propre à conspirer contre César : il avait été blessé de n'avoir pas obtenu la pi'éture.

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bonne, le moine Jean Petit, s'efforça de prouver dans une longue harangue que le duc de Bourgogne avait tué pour Dieu, parce que le duc d'Orléans était rennemi de Dieu ; qu'il avait tué pour le roi, parce que le duc d'Orléans était un vassal félon ; qu'il avait tué pour la chose publique, parce que le duc d'Orléans était un tyran, « Celui qui Toccit, disait-il, par bonne subtilité et cautelle en Tespiant pour sauver la vie du roi... il ne fait pas nefas. » La popularité de Jean sans Peur ne fut pas diminuée par le meurtre du duc d'Orléans.

Au XVI* siècle, le droit de tuer le tyran fut enseigné par des théologiens, des pasteurs protestants et des jurisconsultes. Althusius, jurisconsulte allemand et protestant, qui écrivit un livre sur la politique, soutint la doctrine du tyrannicide. George Buchanan, en son livre de jure regni, mit le tyran au nombre des bêtes cruelles et écrivit qu'il devait être traité de même. Bodin, dans son livre de la République (I. II, ch. xiv) soutint qu'il est permis de tuer le tyran, même après la ratification par le peuple de la tyrannie, <c car, disait-il, on ne peut appeler consentement ce que les tyrans font faire au peuple dépouillé de sa puissance ». La Boetie approuva l'assassinat d'Hipparque.

A Tépoque des guerres de religion, des catholiques et des protestants enseignèrent le droit de tuer le tyran. Jacques Clément se prépara à l'assassinat d'Henri III par des pratiques religieuses ; il crut voir apparedtre dans un songe un ange qui lui disait : < Je suis messager du Dieu toutpuissant qui te viens accertener que par toi le tyran de France doit être mis à mort ; pense donc à toi et te prépare comme la couronne du martyre t'est aussi pré-

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parée. > Bi^n que le lyrannicide eut été condamaé par le concile de Constance, Tassassin d'Henri III fut honoré comme un saint par de nombreux fanatiques. Le cardinal de Retz raconte dans ses mémoires qu'il avait vu encore un officier porter un hausse-col^ « sur lequel la figure du jacobin qui tua Henri III était gravée ; il était de vermeil doré avec cette inscription : S* Jacques Clément >. Lorsque Jean Ghastel, qui attenta à la vie d'Henri IV, fut interrogé sur le motif de son crime, il répondit t avoir entendu en plusieurs lieux qu'il fallait tenir pour maxime véritable qu'il estoit loisible de tuer le Roy, et que ceux qui le disaient l'appelaient tyran. Requis si les propos de tuer le Roy n'étoient pas ordinaires aux Jésuites, dit leur avoir ouy dire qu'il estoit possible de tuer le Roy, et qu'il estoit hors de l'Eglise et ne luy falloit obéyr ny le tenir pour Roy, jusques à ce qu'il fust approuvé par le Pape >. Mis à la question et pressé de dire lors de l'amende honorable qu'il se repend de son crime et demande pardon à Dieu, Chaslel répond c qu'il crie à Dieu merci des péchés qu'il a commis en tout le cours de sa vie et notamment de n'avoir mis à chef ce qu'il a essayé de faire pour délivrer le monde de l'ennemi le plus funeste que l'Eglise eust aujourd'hui sur la terre » .

Les Huguenots, de leur côté, virent des tyrans dans les chefs du parti catholique et crurent trouver dans l'Ancien Testament {JudUhy Jahel) la glorification du tyrannicide. Avant d'être assassiné par Poltrot de Meré, le duc de Guise échappa à plusieurs tentatives d'assassinat ^ Poltrot se mit en prière, pour se préparer au meurtre du duc de Guise.

(1) V. dans Montaiprne (L I, ch. xxiii), le récit cVune de ces tentatives d'assassinat, qu'il tenait d'Amyot.

LE TYRANNIGIDE 3S

Théodore de Bèze raconte qu'il pria Dieu € très ardemment quUl lui fit la grâce de lui changer son vouloir, si ce qu'il voulait faire lui étoit désagréable, ou bien qu'il lui donnât constance et assez de force pour tuer ce tyran... » Golîgny et Théodore de Bèze ont été accusés d'avoir poussé Poltrotà ce meurtre. Il est certain qu'ils ne blâmèrent pas l'assassinat et qu'ils le crurent légitime. Théodore de Bèze déclara qu*il y avait dans l'acte de Poltrot un juste jugement de Dieu. Goligny afHrma qu'il avait reçu de Poltrot et d'autres Huguenots connaissance de leurs projets homicides, qu'il ne les avait pas encouragés à les exécuter, mais qu'il ne les en avait pas détournés. Poltrot, dans son interrogatoire, accusa plusieurs fois Coligny d'avoir encouragé son projet et persista dans cette accusation jusqu'au moment de son exécution ; il dit que c'est de concert avec l'amiral qu'il se rendit dans le camp du duc de Guise, sous le prétexte de faire sa soumission ; qu'en partant pour faire le coup, il c s'avança jusqu'à lui dire qu'il serait aisé de tuer le seigneur de Guise ; que l'amiral ne dit pas un mot pour le détourner, et qu'au contraire, encore qu'il . sut son dessein, il lui donna vingt écus à une fois et cent écus à une autre' >. Ce qui est certain aussi, c'est que les ministres protestants représentaient le duc de Guise comme un persécuteur acharné des protestants et faisaient publiquement des vœux, pour que Dieu en délivrât le monde Ce sont ces prédications qui avaient fait naître chez Poltrot le désir de servir d'instrument à la Providence, pour le bien de la Réforme, désir qu'il manifesta à diverses reprises notamment au siège de Rouen, où le roi de Navarre fut

(1) Bossuet. HUlaire des Variations, I. X, § 54.

Proal. — Cri m in. pol. 3

tué. Gomme on parlait de cette mort, il s'écria . < Ce n'est pas assez, il faut encore immoler une plus grande victime, » et quand on lui demanda quelle était cette victime, il répondit : « le grand Guise » ; en môme temps il leva le bras droit en disant : c Voilà le bras qui fera le coup, et mettra fin à nos maux ! » D'Aubigné raconte que tout le monde savait et espérait dans le parti protestant que Poltrot ferait le coup. Lorsqull fut accompli, c la joie en éclata jusque dans les temples avec des actions de grâces et un ravissement si universel, qu*on voyait bien que chacun, loin de détester Faction à quoi personne ne songea, s'en fût plutôt fait honneur * ».

A l'époque de la révolution d'Angleterre, le tyrannicide fut déclaré légitime par de nombreux écrivains politiques, notamment par Miilon.

C'est une impératrice de Russie qui, au xviii" siècle, défendit avec le plus de hardiesse la légitimité du tyranntdde. Lorsque Catherine fit assassiner son mari Pierre III, pour excuser son crime, elle publia un manifeste qui ne serait pas désavoué par les théoriciens du régicide et de l'anarchie; elle soutint que Pierre III était l'ennemi de la nation et de la religion, et qu'il fallait féliciter les hommes courageux qui en avaient délivré la Russie

Pendant la Révolution, les Jacobins prétendirent avoir le droit de tuer le tyran. Ce droit fut aussi soutenu par des émigrés, qui soudoyèrent des assassins contre le Premier Consul. Un émigré, Pelletier, dans le journal qu'il publiait à Londres, développa cette idée que l'usurpateur n'avait pas le droit de vivre et qu'il était permis de le tuer. Le Premier

(1) Bossuet. Cinquième avertissement aiuB proietlanif.'

Cionsul porta plainte; Pelletier fut poursuivi par la jus*tiee anglaise et condamiié. L'attentat de George Gadondal contre Bonaparte fat admiré par des royalistes fanatiques, itles révolutionnaires qui y demeurèrent étrangers regrettèrent que ce crime n'eût pas été commis par leur parti, tant ils le trouvèrent glorieux.

M. le Chancelier Pasquier raconte dans ses Mémoires qui viennent d'être publiés (t. II) que le dessein formé par Maubreuii d'assassiner Napoléon parait avoir été accepté par les coalisés et par Talleyrand.

Sous la Restauration, sous Louis-Philippe et sous Napoléon III, de nombreux attentats furent dirigés con€re les souverains et les princes de la famille royale. Les fanatiques attentèrent six fois à la vie de Louis-Philippe. Un septième attentat fut dirigé contre les ducs d'Aumale et de Nemours. Le plus abominable de tous fut celui de Fîeschi, qui pour atteindre le roi, frappa 42 personnes, dont 17 mortellement ^

La haine de la société, la vanité, le» lectures révolutionnaires, notamment la lecture des œuvres de Saint-Jusl*, les excitations des journaux qui déversaient la calomnie sur Louis-Philippe, furent les principales causes de ces attentats. Âlibaud soutint devant la cour des Pairs, « que le régicide est le droit de l'homme qui ne peut obtenir justice que par ces mains, et qu'il avait eu à l'égard de Louis-Phrlippe le même droit dont usa Brutus contre César >. Un des auteurs de l'attentat dirigé contre les ducs d'Aumale et de

(1) La machine inferaale que Georges Cadoudal avait tAlt éblaîer devant la voilure du Premier Consul avait fait aussi périr un grand nombre de personnes.

• \2) On trouva au domicile de Pépin et d'Alibaud les œuvres dfe iSainl- Jnst.

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Nemours, Quenisset, avoua qu*il avait élé entretenu dans les doctrines du régicide par les sociétés secrètes, t On le pétrissait, > disait-il, pour en faire un homme d'action *. C'est la société des travailleurs égalitaires qui poussa aussi Darmès au régicide. Chez ce dernier, la haine de la bourgeoisie s*uaissait à la haine de la royauté ; il tenait à l'égard de la bourgeoisie le langage que tiennent aujourd'hui les anarchistes : « La classe moyenne, disait-il, ne se compose que des affranchis de 89 qui, après avoir volé les nobles, leurs maîtres, se sont retournés contre le peuple pour l'opprimer à leur tour*. »

Chez les régicides de cette époque, comme chez les anarchistes contemporains, le fanatisme politique était souvent surexcité par la vanité. Fieschi avoua que le besoin de célébrité avait été le principal mobile de son attentat. Henri, le dernier des fanatiques qui attentèrent à la vie de Louis-Philippe, déclara que, dégoûté de la vie, il avait commis cet attentat, pour mourir avec quelque célcbrilé. L'orgueil avait été aussi un des principaux mobiles du crime de Louvel, qui, se comparant à Charlotte Corday, tirait gloire de son attentat. Vaillant après son crime, disait qu'il venait de se placer par ce coup d'éclat au rang des bienfaiteurs de la société moderne, que son nom était désormais immortel.

Sous le second Empire, les attentats à la vie du souverain furent aussi très nombreux. Mazzini ne cessa de prêcher l'assassinat de l'empereur et d'envoyer à Paris des

(t) Les jmines gens étant plus faciles à « pétrir » que les hommes d*un âge mûr, c'est surtout sur eux que les meneurs des sociétés < secrètes exercent leur propagande!

(2) La répression pénale, par Bérenger. Séances et travaux de V Académie des sciejices morales et politiques. Août et sept. 1855.

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sectaires pour le commettre ; Félix Pyat, alors réfugié à Londres, s^écriait : c Qu' est-il besoin de discuter plus longuement la légitimité du régicide? Ge serait chose superflue dans le pays de Charles P*". Sur cette question les fils de ceux qui ont guillotiné un Gapet n*ont rien de nouveau à dire aux petits-fils des bourreaux d'un Stuart. » Le comité révolutionnaire européen qui siégeait à Londres, chercha à faire assassiner Napoléon III à diverses reprises, en 1853, en 1855, par des sectaires italiens. L'attentat qui fut commis le 14 janvier 1858 par Orsini et ses complices, blessa 156 personnes, dont huit succombèrent, et cependant Orsini, dans son interrogatoire, prétendit que l'assassinat n'entrait pas dans ses principes, et Pieri soutint qu'il n'était pas assez téméraire pour se faire le juge des rois.

L'avocat d'Orsini, Jules Favre, condamna le tyrannicide avec une grande éloquence : « Mes croyances, dit-il, n'ont pas pour symbole l'assassinat et le poignard. Je déteste la violence et je condamne la force quand elle n'est pas employée au service du droit. S'il était une nation assez malheureuse pour tomber entre les mains d'un despote, ce ne serait pas le poignard qui briserait ses chaînes. Dieu, qui les compte, sait les heures des despotes : il leur réserve des catastrophes plus inévitables que les machines des conspirateurs. > Jules Favre avait raison : la mort du tyran ne fait pas disparaître la tyrannie. Quand un pays est mûr pour la servitude, le tyran qui est tué est bientôt remplacé par un autre ; le meurtre de César ne rétablit pas à Rome la liberté. Sous l'empire romain, un grand nombre de princes furent tués, mais ils furent remplacés par d'autres qui ne valaient pas mieux.

Que deviendraient les États, si on admettait qu'un ci-

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ioyen peut décider qu*uD priace est uu tyran et qu'il a le droit de le tuer de son autorité privée, sans jugement, pour le bien de TËtat et de la religion, ou pour le salut du peuple ? Que deviendraient-ils encore un coup c si ce n'est une boucherie et un théâtre perpétuel et toujours sanglant de guerres civiles' »? Un écrivain catholique qui, après le procès de Jean Chastel, publia une apologie de ce crime, faisait observer qu'il n'y avait de difTérence entre les protestants et les catholiques, c sinon pour la particulière détermination du tyran, pour sçavoir qui Test ou ne Test pas ». Aux yeux des protestants, le duc de Guise était un tyran; aux yeux des catholiques, le tyran c'était Coligny ou Henri III, ou bien encore Henri lY. Les rois les plus débonnaires, Louis XVI, Louis-Philippe, ont été considérés comme des tyrans par les démagogues. Pourquoi ne pourrait-on pas aussi considérer comme des tyrans les membres du Parlement? £n effet, on peut dire du tyrannicide ce que Bossuet disait du principe de Jurieu : c Son principe n'attaque pas moins toute autre puissance publique souveraine ou subordonnée, quelque nom qu'elle ait et en quelque forme qu'elle s'exerce; puisque ce qui est permis contre les rois le sera par conséquent contre un Sénat, contre tout le corps des magistrats, contre des Etats, contre un Parlement, lorsqu'on y fera des lois qui seront ou qu'on croira être contraires à la religion et à la sûreté des sujets. »

Le régicide allègue que son action est justifiée par le but qu'il poursuit, le salut de son pays. On peut lui ré- |»ondre que le meurtre d'un homme sans défense n'est pas

<i) Bossuet. Cinquième averliêtement aux proUttanU^

un moyen certain de sauver son pays, et ensuite qu'un but légitime ne justiûe pas l'emploi de moyens coupables. Le devoir de sauver son pays ne fait pas disparaître le devoir de respecter la vie humainç. Pour assurer le salut de son pays, on a le droit de donner sa vie, mais on n'a pas- celui de disposer de la vie des autres ; l'intérêt du pays n'autorise pas l'assassinat. S'il suffisait à un catholique de traiter un chef protestant de tyran ou à un démagogue d'accuser un souverain de tyrannie, pour avoir le droit de le tuer, il faudrait dire avec Bossuet que la société deviendrait une boucherie.

Il n'est pas plus permis de tuer un tyran pour sauver son pays, que de brûler un hérétique pour être agréable à Dieu. Si la fin justifiait les moyens, il n'y aurait plus de devoirs, on pourrait se permettre tous les crimes. Une bonne intention n'autorise pas une action criminelle. Le meurtre est toujours on crime, même qnand on le croit utile. Tuer sans jugement un homme, roi ou < bourgeois >« qoe de son autorité privée on qualifie de tyran, c'est être tyran soi-même.

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