‹ La criminalité politiqueChapitre 2 sur 32 · Mémoires de TeUleyrand, t. L p · texte numérisé non relu

Mémoires de TeUleyrand, t. L p

Pboal. — Cri m in. pol. a

ïi LA CRIMINALITÉ POLITIQUE

Si les hommes d'Etat les plus illustres n*ont pas répugné aux crimes pour conquérir ou conserver le pouvoir, comment s'étonner que des hommes politiques de moins de génie, mais avides de domination, continuent à employer la ruse et la violence, sans souci de la justice? Dans les gouvernements parlementaires, comme dans les gouvernements despotiques, après vingt siècles de christianisme et après plusieurs siècles de philosophie et de science, on entend encore cette odieuse parole : « Il n'y a pas de justice en politique. » Sans doute, le bourreau et le poison ne sont plus des instruments de règne'. Mais les lois d'exception, les mesures dites de salut public, la délation, sont encore des instruments de gouvernement, non seulement en Asie et en Afrique, mais chez diverses nations civilisées de l'Europe .

Si les trônes, à l'exception de celui de Belgrade, ne sont plus éclaboussés par des gouttes de sang, dans plus d*un pays des traces de boue jaillissent sur les Parlements. Le temps est donc encore éloigné, où la politique vivra en bonne harmonie avec le droit et la morale. Ce que Tacite disait des flatteurs des princes, omnia sermliter pro dominatione, on peut l'appliquer aussi aux flatteurs du peuple. Cependant je crois qu'il serait possible, par de sages réformes, d'améliorer les mœurs politiques, d'amener un meilleur recrutement des Chambres, de rendre les majorités plus compétentes, plus soucieuses de l'intérêt général, moins préoccupées de l'intérêt électoral, d'empêcher le vote des lois d'exception dites de salut public, qui ne sauvent rien et compromettent au contraire le bien public.

1. Tacite dit de l'empoisonneuse Locnsie diuinterinstt*umenta regni habita. — M. Mas Latrie a communiqué en i^lSkV Académie des Inscriptions et Bettes-Lettres des documents établissant que lo Conseil des Dix à Venise avait décrété à diverses reprises Tempoisonnement des ennemis de la République, qu'il conservait à cet effet dans des armoires secrètes des poisons, qui étaient administrés par des médecins, mùme à des officiers ennemis faits prisonniers.

PREFACE DE LA DEUXIEME ÉDITION m

Le moyen le plus efOcaee de corriger les abus du parlementarisme est de le limiter. Tout pouvoir, quel qu*il soit, celui dés rois, comme celui des Assemblées, devient vite corrupteur, spoliateur et persécuteur, s*il n'est pas limité. « C'est une expérience éternelle, dit Montesquieu, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites^ » La raison de l'homme est si faible, ses passions si violentes, son esprit d'intolérance si naturel, que tout pouvoir sans frein devient rapidement déraisonnable, tyrannique. Le pouvoir sans limites donne le vertige, une sorte d'ivresse, qui a été souvent constatée chez un grand nombre d'empereurs et de rois. Il en est de même des Assemblées : elles commettent des excès de pouvoir, lorsqu'elles sont toutespuissantes, souveraines.

On entend souvent à la Cour d'assises des avocats dire aux jurés, pour les inviter à méconnaître les faits et à violer la loi : a Vous êtes souverains, omnipotents; malgré les preuves de la culpabilité de l'accusé, malgré ses aveux, vous pouvez dire qu'il fait nuit quand il fait jour. » Les démagogues disent de même aux Assemblées, quand ils veulent leur faire voter des lois contraires à la justice : « Vous êtes souverains, vous êtes omnipotents, vous pouvez tout. » Ce langage est contraire à la raison : aucune autorité n*est souveraine, aucun pouvoir humain n'est omnipotent; Dieu seul est souverain. Les jurés ne soni pas souverains; la loi est au-dessus d'eux. Les Assemblées ne sont pas davantage souveraines; elles ne peuvent avoir le droit de tout faire et de dire : sic volo, sicjubeOy sii pro ratione voluntas ; la loi ne peut être un acte de volonté arbitraire. Le bon plaisir populaire ne vaut pas mieux que le bon plaisir royal. La majorité crée la légalité, mais elle ne fait pas la justice. Sans doute, dans un pays libre, c'est la majorité qui doit voter la loi, mais il

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