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CHAPITRE III L'ANARCHIE

La monarchie, en disparaissant, ne fait pas disparaître l'attentat contre le chef de TÉtat. L'esprit de révolte se manifeste sous une république comme dans une monarchie, aussi bien contre les présidents des répiibliques et les assemblées législatives que contre les souverains.

L'anarchie n'est qu'une application du tyrannicide, une conséquence de la fausse maxime que le but excuse le crime politique, qu'il est permis de tuer pour faire triompher une cause. Mort au tyran ! disent les régicides. Mort à la bourgeoisie ! répètent les anarchistes. Leur théorie est la même que celle des ligueurs et des terroristes qui disaient : c La fin justifle les moyens, l'assassinat est excu- 'sable, quand on le commet pour le triomphe de la religion ou le salut de la patrie. > Dernièrement, un journaliste ayant exprimé à l'anarchiste M. son étonnementde lui voiradmirer le crime de Vaillant, son interlocuteur lui répondit : < Je croyais que les républicains bourgeois admiraient le régicide, celui par exemple de 1793, dont ils ont bénéficié. Eh bien ! le prolétaire Vaillant, en jetant sa bombe aux rois c de la République », a commis un acte de régicide. >

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Pour justifier son attentat, Vaillant a prétendu qu'il était à regard de la bourgeoisie en état de légitime défense : < Ne sommes-nous pas, a-t>il dit, en état de défense en répondant aux coups que nous recevons d'en haut ' ? » C'est le sophisme par lequel le régicide croyait excuser son crime. A l'égard du tyran, disait-il, le citoyen a les mêmes droits qu'à Tégard de l'ennemi ; il est en état de légitime défense. L'auteur de l'apologie de Jean Chastel invoquait ce droit, « d'autant, disait-il, que le tyran a guerre injuste contre un chacun du peuple, en général et particulier, et que tous ont, au contraire, juste guerre contre luy, pourtant peuvent contre sa personne ce que le droict de guerre permet contre un vray ennemi* ».

Les terroristes, comme aujourd'hui les anarchistes, se glorifiaient de leurs crimes ; ils se vantaient d'avoir fait noyer des prêtres et mitrailler des aristocrates. Saint-Just, Robespierre, Gouthon, Gollot-d'Herbois, Billaud-Varennes n'éprouvaient aucun remords; ils croyaient que les noyades, que les fusillades, que les massacres étaient légitimés par le but qu'ils se proposaient : ils estimaient que ces saignées' purifiaient le corps social. Les anarchistes, qui lancent des bombes pour terroriser la société, excusent aussi leurs abominables forfaits en vue du but qu'ils se proposent; ils ne rougissent pas de leurs attentats, parce qu'ils veulent faire le bonheur de l'humanité par la dyna-

(1) Gaxette des tribunaïkx, 11 janvier 1894.

(2) Dictionnaire de Bayle. V. ChcateL — Grotius admet ce droit de guerre contre le tyran (I. I, ch. iv, § 17) ; il invoque l'autorité de Tertullien qui dit que tout homme est soldat-né contre les criminels de lèse-majesté ou les ennemis publics.

(3) Les sans-chemises espagnols, comme les sans-culottes, disent anssi qu'il faut « une bonne saignée, courte, mais abondante. 11 faut couper les rameaux pourris de Tarbre social, afin qu'il se développe •.

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mite, comme les jacobins, voulaîenl le faire par Téchafaud.

Lorsque Robespierre eût fait périr les Girondins et les Dantonistes, il s*écria : « Maintenant, nous sommes dégagés des conspirateurs, nous n'avons plus d^obstacles à rendre le peuple heureux. > U avait cm travailler au bonheur du peuple en faisant trancher la tète aux modérés. Quelle difTérence j a-t-il entre sa doctrine et celle des anarchistes, qui veulent, eux aussi, détruire la bourgeoisie, pour faire disparaître Tobstacle qui s'oppose au bonheur du peuple ?

Les anarchistes veulent faire peur aux bourgeois, comme les terroristes voulaient faire peur aux siristocrates. Nous voulons terroriser pour régner, disait dernièrement un anarchiste. Les nihilistes russes s'appelaient eux-mêmes terroristes, ils revendiquèrent ce nom devant la justice et déclarèrent que leur but était de terroriser le gouvernement ; ils y parvinrent, car, pendant quelques années, la Russie fut terrorisée par une série de forfaits des plus audacieux. Dans un programme des nihilistes russes saisi à Kœnigsberg, on lisait le passage suivant : c Quant à l'assassinat de quelques personnes, c'est la considération du profit relatif qui doit seul nous conduire... La mort doit les frapper à l'imprévu ; elle doit troubler le gouvernement, répandre une terreur tragique. » Les anarchistes français ont le même but : terroriser le gouvernement, terroriser la magistrature, le jury. La bombe lancée dans le restaurant Véry n'avait pas seulement pour but de tuer les courageux citoyens qui dénoncèrent Ravachol ; elle devait terroriser le jury, qui allait le juger.

Gomme les terroristes de 1793, les anarchistes pratiquent la maxime de Danton : € De l'audace ! encore de l'audace ! toujours de l'audace! » Danton est leur modèle, c Les

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hommes iîiirépi<]e<), dil Kropolkine, savent qu'il faut oser pour réussir*. > Pas de plii^^ ! point d'hésitation ! pas de demi-mesures ; le danger est là où le voyait Danton, lorsqu'il criait à la France : < De Taudace, de Taudace, et encore de Taudace ! surtout de Taudace intellectuelle, que ae manquera pas de suivre aussitôt Taudace de la volonté '. * Cette théorie de Danton, qui était aussi celle de Machiavel, a toujours été celle des révolutionnaires; c'est la maxime que Proudhon conseillait en 1848 : c Souvenez-vous, s*écriait-il, des paroles de Danton, le lendemain du 10 août, lorsque la France insurgée demandait à ses citoyens un conseil qui sauvât la patrie. « Il £aut, « s'écria Danton avec un geste exterminateur, il faut faire c peur aux aristocrates '. » Les anarchistes commettent leurs monstrueux attentats, en disant aussi : « Il faut faire peur aux bourgeois. » lia savent qu'ils sont en minorité, mais ils comptent sur la poltronnerie des honnêtes gens, sur l'audace de leurs adhérents, et sur la contagion de l'exemple, c C'est par Vaclion, écrit Kropotkine, que les minorités parviennent à réveiller ce sentiment d'indépendance et ce souffle d'audace sans lesquels aucune révolution ne saurait s'accomplir. » Il faut réveiller Taudace, en prêchant d'exemple ; l'esprit de sacriGce est contagieux, c Par les faits qui s'imposent k l'attention générale, l'idée nouvelle s'infiltre dans les cerveaux et conquiert des prosélytes. Tel acte fait en quelques jours plus de propagande que des luilliers de brochures. Surtout, il réveille l'esprit de révolte, U fait germer l'audace... Tel acte audacieux a suffi pour

(1) Paroles tfun révolté, 285.

(2) Kropotkine. La Conquête du pain, 97.

(3) Proudboa. Avertissement aux propriétaires^ 10.

bouleverser pendant quelques jours toute la machine gouvernementale, pour ébranler le colosse. Le peuple s'aperçoit que le monstre n'es|^ pas aussi terrible qu'oD le croyait... il prévoit la victoire, il sent croître son audace.' > c Alors, ajoute le théoricien de l'anarchie, quand les passions populaires sont échauffées, la répression ne peut plus abattre Ténergie des révoltés, elle produit Teffet contraire, elle provoque de nouveaux faits de révolte... et de proche en proche ces actes gagnent de nouvelles couches, se généralisent, se développent^ »

Cette théorie de Taudace, avant d'être enseignée parles anarchistes et les jacobins, avait été proposée et mise en pratique par la secte des Ismaïlites, qui régna en Asie au XI* siècle et Teffraya pendant quatre cents ans. Ne crrnre à rien et tout oser était le grand dogme de cette secte qui enseignait l'indifférence pour toutes les actions et admettait la nécessité du meurtre, pour régénérer le monde. Cette secte d'assassins fonda même un royaume, c qui se maintint quatre siècles en hostilité, non seulement avec ceux qui l'entouraient, mais avec l'humanité ». Hassanben-Sabah, qui fut le chef des assassins, « n'était pas un brigand vulgaire; c'était un théologien, un philosophe, un écrivain ' » .

/ c Le salut du peuple, s'écriait encore Danton en faisant I voter le tribunal révolutionnaire, exige de grands moyens : et des mesures terribles. » Les terroristes de 1793 ont fait i guillotiner les Girondins en disant : c La République est en danger ; pour la sauver, il faut que la Gironde périsse. » Les anarchistes répètent le même sophisme, quand ils

(i) Paroles <Vun révolu, p. 284-287.

(2) Philarète Ghasies. Voyagez d'un critique (Orient), 310-312.

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disent : < La société est malade ; pour la guérir, il faut que la bourgeoisie disparaisse. > Tuer un aristocrate, couper le cou à un Girondin,' noyer un prêtre, c'était pour les les jacobins un acheminement au salut du peuple, une préparation au règne de la fraternité. Pour faire le bonheur de Thumanité, Marat proposait tous les jours dans son journal de couper tantôt 50.000 têtes, tantôt 270.000 têtes. Les anarchistes veulent à leur tour préparer le bonheur de l'humanité par l'extermination des bourgeois, c C'est la bourgeoisie, disent-ils, qui empêche le peuple d'être heureux, supprimons la bourgeoisie. >

Les terroristes de 93 disaient : < Il n'y a pas d'innocents parmi les aristocrates. Les anarchistes disent aujourd'hui : Il n'y a pas d'innocents parmi les bourgeois. > Dans la déclaration que l'anarchiste Emile Henry a lue à la cour d'assises, on lit le passage suivant : c Un moment, l'accusation que l'on avait lancée à Ravachol me revint à la mémoire : et les victimes innocentes? Mais je résolus bien vite la question. La maison où se trouvaient les bureaux de la compagnie de Garmaux n'était habitée que par des bourgeois. Il rCy aurait donc pas de victimes innocentes. »

Si la méthode politique des théoriciens de l'anarchie est la même que celle des jacobins de 1793, il est juste de reconnaître que leurs idées diffèrent relativement à la propriété et au gouvernement; les anarchistes veulent les détruire, tandis que les chefs du parti jacobin voulaient les maintenir. En 1793, cependant, la haine des riches et la soif des jouissances avaient déjà inspiré à quelques jacobins des maximes très voisines de Tanarchie. Ghaumette disait : < Nous avons détruit les nobles et les capets, il nous reste encore une aristocratie

à renverser : eelle des riches. « Tallien demandait l'égalité absolue et appelait les propriétaires les voleurg publics» Avaat Proudhon, Brissot avait écrit dans ses Recherches philosophiques sur la propriété et sur le vol : « Le voleur, t*esl le riche, la propriété exclusive est un vol ^ > Ne peut-on pas voir aussi des anarchistes dans Marat, qui excitait le peuple au massacre et au pillage, et dans Saint- Just, qui demandait la eonfiseation des biens des conspirateurs et qui disait : < Nous n'avons d'autres ennemis que les riches et les vicieux ; il faut faire une ville nouvelle. » La haine des riches, le dédain du service militaire, le désir ardent de Fégalité absolue, la soif du bonheur matériel, la croyance que la fin justilie les moyens et qu'il est permis de rechercher le bonheur de la société par le massacre des gouvernants, toutes ces passions révolution- BAires et tous ces sophismes, qui constituent la doctrine de l'anarchie, se trouvaient dans la théorie de Babeuf, qui avait, sous le Directoire, déclaré une guerre à mort à la société. Les sectaires de Babeuf avaient pris le nom de Société des égaux ' ; ils voulaient, comme aujourd'hui Kropotkine, une république d'égaux. Leur manifeste, rédigé par Sylvain Maréchal, l'auteur du Dictionnaire des ) Athées, contenait les passages suivants : c .,. Nous voulons l'égalité réelle ou la mort... et nous Taurons cette égalité réelle n'importe à quel prix. Malheur à ceux que nous rencontrerons entre elle et nous!... Le peuple a marché sur le corps aux rois et aux prêtres. Il en fera de même aux nouveaux tyrans, aux nouveaux tartufes assis à la

(1) Dans Tantiquité, les démagogues athéniens avaient déjà prétendu que la proprlélé est un vol.

(?) Babeuf écrivait à ses complices : lifon cher égal.

place des anciens... Nous ne voulons pas seulemeul l'éga- ,' lité écrite dans les Droits de Thomme... nous la. voulons an milieu de nous, sous le toit de nos maisons... Notre sainte entreprise n'a d'autre but que de mettre un terme | aux dissensions civiles et à la misère publique... Qu*à la voix de régalité les éléments de la justice et du bonheur s'organisent; l'instant est venu de fonder la république des égaux... Les jours de la restitution sont arrivés... Disparaisses, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres e.t de valets, de gouvernants et de gouvernés. Qu'il ne soit plus d'autre différence parmi les hommes que celles de l'&ge et du sexe. Puisque ( tous ont les mêmes facultés, les mêmes besoins, qu'il n'y ait \ plus pour eux qu'une seule éducation, une seule nourriture.» /

Comme les anarchistes contemporains, Babeuf avait aussi essayé d'enlever aux soldats l'amour de la patrie, le sentiment du devoir et de l'obéissance. < On verse voire sang, leur disait-il, pour des conquêtes inutiles et funestes. On laisse pendant ce temps vos mères ou vos femmes

mourir de faim; le peuple sèche de misère On vous

traite comme des automates, dont on dispose à volonté ; on vous vendra comme un vil troupeau envoyé par son maître soit au pâturage, soit h la boucherie. >

C'est par l'extermination des gouvernants que Babeuf et ses complices voulaient faire triompher leur doctrine ; ils étaient résolus à mettre à mort « tous les agents civils ou militaires, tous les administrateurs ou magistrats... Toute opposition sera vaincue sur-le-champ par la force. Les opposants seront exterminés. > Le drapeau de l'insurrection devait porter ces mots : Liberté, Égalité, Bonheur commun.

Pendant le procès, Babeuf et ses complices essayèrent de

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faire peur aux jurés ; ils se montrèrent insolents, orgueilleux, ils. insultèrent les juges. Condamné à mort, Babeuf se compara à Jésus-Christ, prétendit qu'il mourait martyr d'une belle cause et se consola, en pensant que les cœurs sensibles et droits diraient de lui : < Il fut parfaitement vertueux. » Pendant l'instruction, il avait montré le même orgueil dans les lettres qu'il avait adressées au Directoire ; il lui proposait de traiter de puissance à puissance, et lui disait.. < Mon échafaud figurerait glorieusement à côté de celui de Barnevelt et de Sidney. Dès le lendemain, on me dresserait des autels. >

C'est dans les écrits de Mably, de Diderot et surtout dans le discours de J.-J. Rousseau sur Vinégalité^ que les anarchistes de Babeuf avaient puisé leur fanatisme. L'un des conjurés, Germain, en fit l'aveu en ces termes : c Par la lecture de Mably, de Rousseau, de Diderot, j'aiguisais mon courage contre les oppresseurs de l'humanité. > Dans son Traité de la législation^ Mably cherchait, en efTet, à établir que la nature veut l'égalité dans la fortune et la condition des citoyens, qu'elle invite les hommes à la communauté des biens et que sans cette égalité il y a des oppresseurs, et des opprimés. Cette théorie est exactement celle des anarchistes contemporains ; ce qu'ils veulent, ce n'est pas Tégalitc morale et politique, c'est l'égalité sociale, l'égalité dans le bien-être et les jouissances. « Il faut, écrit Elisée Reclus, que nous puissions assurer à tous la pleine satisfaction des besoins et des jouissances*. » Comme la société actuelle admet l'inégalité, Textrême opulence et l'extrême misère, il faut la détruire et la remplacer par

(1) Pré£ace d'Elisée Reclus en tète de la Conquête du pain, parKrapotkinc, p. vu.

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un nouvel ordre de choses qui donnera à chacun sa part de bonheur. Les anarchistes entendent même consommer, comme les bourgeoise Quand on leur objecte que les bourgeois paient leurs consommations, ils répondent qu'ils les paient avec de l'argent volé.

Proudhon, que Kropotkine appelle «le père immortel f de Tanarchisme >, a été de nos jours le continuateur de / Babeuf, en revendiquant aussi l'égalité des fonctions et des fortunes ; il avait l'ivresse de l'égalité, il le dit lui-même : c Propriétaires, enrichis de nos] sueurs... l'enthousiasme qui nous possède, l'enthousiasme de l'égalité est inconnu de vous, c'est une ivresse plus forte que la vie, plus pénétrante que l'amour*. » C'est lui qui adonné au socialisme révolutionnaire et à l'anarchie ces deux devises : La propi'iété cest le vol, le catholicisme c'est Vennemi, Convaincu que les institutions sociales et religieuses sont mauvaises, Proudhon proposa V anarchie ^ la suppression de la religion et des tribunaux : c Commencez, s'écria-t-il, par renvoyer dans le ciel le Père Eternel. Sa présence parmi nous ne tient plus qu'à un fil, le budget ; coupez la corde ; vous saurez ce que la Révolution doit mettre à la place de Dieu... La Révolution ne pactise pas avec la divinité... L'ennemi est là' »

(1) Avant de commettre son crime, Léauthier se fil servir dans un restaurant renommé un excellent déjeuner arrosé de Champagne, quHl ne paya pas. Lorsqu'on lui fit observer qu'on ne boit pas du Champagne, quand on ne peut pas le payer : « Les bourgeois en boivent bien ! » répondit-il. Nous venons à la cour d'Aix de condamner un autre anarchiste, qui s'était fait servir un dtrier de 7 fr. 50 avec une bouteille de Champagne. Lorsqu'on lui demanda pourquoi, étiint sans fortune, il buvait du Champagne, il répondit: • J'ai bu du Champagne, pour l'enlever à ceux qui en boivent trop. »

(2) Proudhon. AverlUiement aux propriétaires, 98.

(3) Idée générale de la Révolution au XIX* siècle, 286, 292, 29i, 301 . Froal. -> Gi'imin. pol. 4

50 L.V CPiIMINAlJTK POMTIQtH*:

Je ne sais pas si les anarchistes contemporains lisent encore Mably, mais j'ai eu à juger à la cour d*assiâes des Bouches-du-Rhône un accusé de vols qualifiés qui faisait sa lecture habituelle du discours de J.-J. Rousseau sur Vinégalité *. Ce discours est, en effet, le bréviaire de Tanarchie.

C'est pour établir Tégalité des conditions, que les anarchistes veulent détruire la propriété individuelle, exproprier les capitalistes, brûler les titres de rentes, les hypothèques, faire un autodafé de toutes les lois qui consacrent les droits de la propriété. La propriété, à leurs yeux, est une institution aussi humiliante que l'esclavage et le servage ; la suppression de la propriété individuelle, le retour de la richesse sociale à la communauté est le seul moyen d'effacer toutes les distinctions sociales. € Prenez donc les biens des riches, dit Kropotkine s'adressant aux ouvriers ; installez-vous dans les palais et les hôtels, et faites un feu de joie des amas de briques et de bois vermoulu qui furent vos sentines. La propriété privée est un vol à l'avoir de tous ; ... tous les produits, l'ensemble de l'épargne et de l'outillage humain sont dus au travail solidaire de tous et n'ont qu'un seul proprié-* taire, l'humanité*. »

La suppression delà propriété, ajoutent les anarchistes, aura en outre l'avantage de faire disparaître presque entièrement la criminalité, c Quant aux ci-nommés c crimes >, aux attentats contre les personnes, il est connu que les deux tiers et souvent même les trois quarts de tous ces

(1) Je prends la liberté de renvoyer le lecteur à mon livre : le Crime et la Peine, p. 268 de la 2* édition où j'ai rapporté l'interrogatoire de Taccusé.

(2) Paroles d'un révolté, 342.

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€ crimes » sont inspirés par le désir de s'emparer des richesses appartenant à quelqu'un. Cette catégorie immense de ci-nommés c crimes et délits » disparaîtra le jour où la propriété privée cessera d'exister* ». Avant Kropotkine, Diderot avait fait cette découverte : < Je crois, disait-il, qu'on ne me contestera pas que là où il n'existerait aucune propriété, il ne pourroit exister aucune de ses pernicieuses conséquences. > En d'autres termes, il n'y a des voleurs que parce qu'il y a des propriétaires ; supprimez la propriété et vous supprimez le vol. En vertu du même raisonnement on pourrait dire : Il n'y a d'adultère que parce que le mariage existe, donc supprimons le mariage, pour supprimer l'adultère. Gomme les anarchistes, Diderot voulait la communauté des biens pour établir l'égalité des conditions. Babeuf l'appelait « notre principal précurseur, notre 'Dïdtroi ».

La propriété étant ^e vol, d'après les anarchistes, la logique les conduit à cette proposition corrélative : le vol n'est qu'une restitution. J'ai eu à juger pour vols qualifies un anarchiste qui me disait : Je ne suis pas un voleur, mais un restilutionnaire. Ce n'est pas seulement depuis quelques années qu'il y a des restitutionnaires. La cour d'assises de la Seine a jugé en 1847 une association de dix malfaiteurs qui pillaient et voulaient incendier Paris pour faire rendre gorge aux bourgeois ; ils faisaient partie de la société des communistes matérialistes. Pervertis par la lecture des journaux révolutionnaires etsocialistes, ils avaient formé le projet de détruire l'ordre social, pour supprimer la propriété. On trouva chez eux des brochures et des

(i) Paroles d'un révolté, p. 241.

ehansons analogues à celles qu'oa trouve aujourd'hui chez les anarchistes ^.

Il ne faut point s'étonner que le désir furieux de l'égalité absolue ' dans la jouissance produise une haine si ardente contre les propriétaires, les patrons, les c bourgeois ». N'a-t-on pas vu déjà, pendant la Révolution, le principe de l'égalité mal compris engendrer la haine de tous les genres de distinction, la haine de la richesse, la haine de la noblesse, la haine du talent, la haine de l'éducation, la haine de la vertu, la haine de la politesse. En poussant le principe dé l'égalité à sa dernière conséquence, l'esprit révolutionnaire arriva au tutoiement, à la suppression des formules de politesse ; les juges de Marie-Antoinette la tutoyèrent et l'appelèrent femme Capet; les jacobins supprimèrent les expressions de Monsieur et de Madame et les remplacèrent par celles de citoyen et de citoyenne '. Non seulement l'Assedlblée Constituante défendit l'usage des titres de noblesse, mais elle décréta des peines contre ceux qui feraient porter des livrées à

(1) Une de ces chansons était intitulée U Vol propfiélaire :

Les droits acquis, tftot respectés p&rtottt, Sont donc enfin U vol propriétaire.

Les droits acquis sont à qui prodoit tout.

Peuple, et pourtant tu languis de misère.

Rien qu'un mot seulement, et sur le libre ton. Hautement prononcé sur la terre conquise La iransrorme et ce mot est : BeiMution,

(2) Le journal fondé par Jules Guesde à la fin de 1S77 était intitulé VÉgalUé. Les collectivistes veulent aussi arriver & Té^^altté absolue par l'expropriation de la bourgeoisie par la force et l'appropriation collective des moyens de production. Voir Aperçu sur le socialisme scientifique^ par 6. Deville.

(3) Appelons-nous Messieurs et soyons citoyens, disait spirituellement Dupin aux révolutionnaires de- 1848, qui voulaient à la Ghanibre des députés faire revivre le tutoiement et substituer le mot de citoyen à «elui de Monsieur.

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leurs domestiques. (Décret du 16 octobre 1791.) La Convention prononça la confiscation, dans le délai de huitaine, de tous les parcs, jardins, enclos, maisons, édifices, où ti y aurait des armoiries, (pécretdu l^août 1793.) L'égalité jnal comprise devient Tennemie de la liberté, du talent, de la vertu ; elle fait naître le désir de rabaisser tout ce qui s'élève. Tout excite la jalousie : la supériorité intellectuelle, le mérite moral, la science, même les avantages physiques. Pendant la Révolution, on reprocha au chimiste Fourcroy, qui était député h la Convention, de donner trop de temps à la science; Fourcroy effrayé s'excusa en disant: € On ne m*a vu que trois fois au lycée des arts et cela dans l'intention de le sans-culottiser. » Les hommes de bien sont souvent persécutés uniquement parce qu'on est irrité d'entendre vanter leur vertu. Les soldats romains demandèrent avec fureur le supplice de Celsus, parce que c son intégrité et son mérite les irritaient comme des crimes... la gloire et la vertu même ofTensent, comme si, lorsqu'elles sont trop près de nous, elles condamnaient ce qui ne leur ressemble pas^ >. Les anarchistes ne veulent pas des différences d'instruction et d'éducation ; ils réclament pour tous l'obligation du travail manuel, une instruction et une éducation égales.

Pendant la Terreur, pour échapper au reproche d'aristocratie, on prenait des allures grossières ; les jacobins voyaient partout des aristocrates, les sans-culottes traitaient d'aristocrates des marchands, des clercs d'avoués. La peau One fut plus d'une fois considérée comme un signe aristocratique entraînant la mort, c Monsieur de la peau

(i) Tacite. HUtoires, 1. I, § 45; Annales, 1. IV, § 33.

Une » était un arrêt de mort '. Lorsque la duchesse de Lamballe fut égorgée et exposée nue sur une borne d& la rue Saint- Antoine, la blancheur de sa peau excita la fureur dos égorgeurs : t Voyez-vous, s'écriait l'un d'eux avec rage, voyez- vous comme elle était blanche? voyez- vous la belle peau ? »

L'histoire des révolutions jette sur les vilains côtés du cœur humain des clartés effrayantes. C'est l'envie, le désir du nivellement qui est la passion dominante du révolutionnaire. En Angleterre, comme en France, il y a eu des niveleur$. Les niveleiirs prennent aujourd'hui le nom d'anarchistes; la plupart ne sont au fond que des envieux, qui jalousent les bourgeois. Lorsqu'ils prétendent que l'intérêt public exige l'expropriation de la bourgeoisie, la suppression c des privilèges de la bourgeoisie >, le triomphe du quatrième état, ils masquent leur cupidité derrière une théorie.

Cette haine de la bourgeoisie qui inspire aujourd'hui aux anarchistes tant de forfaits, a été attisée depui» cent ans par les socialistes et les démagogues. Dans le catéchisme politique des industriels qu'il a publié en 1834, SaintrSimon a lancé contre la bourgeoisie les accusations que les anachistcs répètent aujourd'hui. Il a prétendu que les bourgeois n'avaient fait la révolution que dans leur intérêt et pour exploiter le peuple (p. 8). Le lendemain de la révolution de 1830, les démagogues ont dénoncé la bourgeoisie comme une aristocratie oppressive que le peuple devait détruire '. Sous le règne de Louis-

(1) Michelel. HUtoire de la Révolution française, t. V, p. 97.

(2) De Salvandy. Seize mois ou la Révolulion et les Révolution» naires, p. 322. — En 1193, la bourgeoisie fut d^à désignée à la haine

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Philippe, des écrivains imprudents ont soufflé la haine du riche dans le cœur du pauvre, en exagérant le bonheur du riche et en faisant une sombre peinture de la situation du pauvre. Que de livres où les patrons sont représentés comme des vampires s'engraissant des sueurs du peuple, où les ouvriers sont dépeints comme des opprimés, réduits à un état pire que l'esclavage I

Parmi les écrivains qui ont attisé dans le cœur du peuple les sentiments de haine et de vengeance, il en est un qui mérite d'être particulièrement cité, à cause de son grand talent, qui touchait au génie, et de Tinfluence considérable qu'il a exercée. Cet écrivedn, c'est Lamennais, qui après avoir prêché la paix, la concorde, l'union avec une rare éloquence, a lancé des aaathèmes furieux contre la société, excitant ks peuples contre les rois et les prêtres, les pauvres contre les riches *, les ouvriers contre les patrons et même les soldats contre leurs chefs. On trouve dans les Paroles iun eroyatU, qu'on pourrait appeler plus justement les Paroles d'un révolté, tous les sophismes de Tanarchie : le désir de l'égalité absolue, la haine de l'autorité, la haine du riche, l'excitation à la violence, la provocation à k désobéissance militaire. Au chapitre vm, Lamennais décrit ce qu'il appelle l'exploitation des ouvriers par les patrons, qui, dit-il, augmentent sans cesse les heures de travail et diminuent le salaire ; ils font mourir les ouvriers, iaute du nécessaire, ; ce sont des disciples de Satan plus cruels que les maîtres qui avaient des esclaves, ils n'ont

eu peuple. Duraad de Blaillane [raconte que, lors des élections des députés pour la Gonventiou à Avignon, un électeur proposa de mettre k « coupable bourgeoisie à la raison -. {Mémoires, p. 32.)

(i) C'est Lamennais qui a dit : « C'est de Tenfer des pauvres qu*stt fait le paradis des riches. »

de nom qu'en enfer. Au chapitre vi, il compare l'homme à une abeille qui n*a droit qu'à la portion de miel nécessaire à sa subsistance, et prétend que celui qui récolte au delà de ses besoins est un homme injuste. Cette théorie est celle du socialisme et de l'anarchie : à chacun selon ses besoins. Au chapitre vu, le croyant affirme que Dieu n'a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni esclaves, ni pauvres ni riches, ni rois ni sujets, c il a fait tous les hommes égaux ». Ici encore comment ne pas être frappé de la ressemblance de ces idées de Lamennais avec celles de Dabeuf, qui disait dans son projet de déclaration : « Art. 7. Dans une véritable société, il ne doit y avoir ni pauvres ni riches. — Art. 8. Les riches qui ne veulent pas renon-. cer au superflu en faveur des indigents sont les ennemis du peuple. — Art. 10. Le but de la révolution est de détruire l'inégalité et de rétablir le bonheur commune — Au chapitre xix et au chapitre xxxvn, le croyant revient à l'idée de la liberté absolue, et, soutient que la Uberté n'existe que si personne ne domine. < Vous n'avez, dit-il, qu*un père qui est Dieu, et qu'un maître qui est le Christ. Tous naissenté gaux ; nul en venant au monde n'apporte avec lui le droit de commander (ch. xix). » Elisée Reclus exprime la même pensée en s'autorisant, comme Lamennais» du

(1) Boireau, le complice Fieschi, disait aussi que Dieu D'a^rait fait ni rois, ni sujets, ni maîtres, ni esclaves. « Si Dieu, ajoutait-il avait ▼oulu que les hommes fussent esclaves, il les aurait fait naître avec une selle ou un bât sur le dos. L'aumônier de la prison, à qui Boireau exposait ses idées, lui répondit avec ces paroles de Voltaire: « Cries contre les lois et Tautorité, vous aurez tous les badauds ; et quand vous aurez ces badauds à vos ordres, il se trouvera des gens d'esprit qui leur mettront une selle et une bride et leur monteront dessus pour renverser les trônes et les empires. » Boireau réfléchit un instant, puis il dit : « Ma foi, vous pourriez bien avoir raison. • {Rapport 9ur la répreiHon pénale^ par Bérenger.

même passage de TEvangile, quand il dît : c Ce n'est point dans le choix de nouveaux maîtres qu'est le salut. Faut-il donc que nous, anarchistes, les ennemis du christianisme, nous rappelions à toute une société qui se prétend chrétienne ces mots d'un homme dont elle a fait un Dieu : c Ne dites à personne : Mattre, Maître 1 1 Que chacun r^te le mattre de soi-même ^ Les anarchistes ne veulent plv de maîtres, ni rois, ni députés; jusqu'à présent, disent-ils. les bourgeois ne renversaient un gouvernement que pour prendre les places ; aujourd'hui nous voulons supprimei tout gouvernement, toute autorité, afin de rendre l'homme libre. La nouvelle révolution doit se faire aux cris de : plus de lois ! Plus de code ! plus de casernes ! plus de prisons I plus déjuges ! plus de gendarmes '.

Depuis quelques mois, les livres contre l'armée se multiplient, les anarchistes prêchent aux soldats la désobéis* sance, ils engagent les conscrits à refuser le service militaire. Il y a deux ans, j'ai eu à juger à la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, Sébastien Faure, pour provocation à la désobéissance militaire. Or, j'ai constaté que le langage qu'il a tenu à l'audience pour sa défense ne différait en rien des idées que Lamennais développe au chapitre xxxv des Paroles cFun croyant^ où il excite les soldats contre leurs chefs, et représente le service militaire comme tme

(1) Kropotkine. Paroles d*un révolté, préface d'Elisée Reclus, p. z.

(SId., p. 244. Lestiommes de la Commune, pas plus que les anar-' ctaistes, n'aimaient les gendarmes; ils étaient heureux de « taper sur les gendarmes ». Leur refuser ce plaisir, c'était, suivant eux, les priver de leurs droits civils et politiques. (Dauban. Le Fond de la société saui la Commune,) « Une société, a dit Vaillant, dont les principaux monuments sont des casernes et des prisons, doit être transformée le

plus tôt possible Salut à celui qui travaille par n'importe quel

moyen à cette transformation. »

58 LA CRIMINAUTÉ POLITIQUE

inventioa diabolique, c Les oppresseurs des nations, dit Lamennais, n*ont inventé le service militaire que pour tenir les hommes en servitude. Satan leur a inspiré une ruse infernale, en leur donnant la pensée de soutenir que Tobéissance est glorieuse et que Thonneur et la fidélité sont des vertus, c Je leur persuaderai, dit Satan, que c*est une action glorieuse... Je leur ferai deux idoles^ quis'appellevont Honneur et Fidélité et une loi qui s'appellera Obéissance passive. Et iU adoreront ces idoles. » Si l'Honneur,la Fidélité et l'Obéissance sont des idoles, la conclusion s'impose : pour le bonheur de l'humanité il faut briser ces idoles. >

Personne n'a écrit de plus belles pa^es que Lamennais contre la violence, contre le crime, c La cause la plus sainte, écrit-il, se change en une cause impie, exécrable, quand on emploie le crime pour la soutenir > ; et cependant» par une de ces étonnantes contradictions qui lui sont habituelles, quelques pages plus loin, il conseille aux • opprimés d'employer la violence pour briser la tyrannie des oppresseurs, et de mourir, s'il le faut, c Si d'abord, leur dit-il, la victoire parait s'éloigner de vous, ce n'est qu'une épreuve, elle reviendra, car votre sang sera comme le sang d'Abel égorgé par Gain et votre mort comme celle des martyrs. > (Gh. xiu) Ainsi Lamennais excite les pauvres contre les riches, il les pousse à se faire justice, à conquérir par la violence leur part de bonheur ; il veut restreindre la propriété aux besoins et établir l'égalité des jouissances ; il enseigne aux citoyens le mépris du pouvoir, aux soldats la haine de leurs chefs, il leur dit que l'Honneur et la Fidélité sont des idoles. N'est-ce pas faire la théorie de l'anarchie ?

.Voilà à quels excès de langage se laisse entraîner un écrivain de génie, qui ne sait pas contenir l'ardeur de sa sensibilité et la vivacité de son imagination. Sa raison s'égare, son jugement se trouble, au point qu'il ne voit plus les choses telles qu'elles sont. Lamennais ne voyait partout que des faibles opprimés, des justes mendiant leur pain, des coquins élevés aux honneurs et regorgeant de richesses et des innocents condamnés par des juges iniques. Un jour, il entra dans une salle d'audience et vit juger une affaire de vagabondage. Trois conditions sont exigées par la loi pour constituer ce délit : le vagabond est celui qui n'a ni domicile certain, ni moyens de subsistance et qui n'exerce habituellement ni métier ni profession ; le défaut de domicile et le défaut de moyens de subsistance ne sont pas punissables, s'ils ne sont pas accompagnés du défaut d'exercice d'un métier ou d'une profession ; la loi veut 'que tout homme dénué de ressources travaille; une vie errante, sans ressources et sans travail est un danger pour la société. Aveuglé par ses préventions contre la société, Lamennais crut que le vagabond qu'il vit juger, était puni parce qu'il était pauvre, et il sortit de l'audience en maudissant les juges et la société • ; il n'avait même pas entendu exactement les paroles du président et compris la prévention dirigée contre le vagabond. Si, du moins, en rentrant dans son cabinet, il avait ouvert un code, il aurait vu que ce que le juge avait puni, ee n'était pas la misère, mais la paresse habituelle.

(IJ Lamennais. Amschaspands et DasvatuU, 3« éd., p. 232. Dans les Paroles dCun croyant, Lamennais disait aussi : • Il n'y a guère quu de mauvaises lois dans le monde. Fils d'Adam, ces meules sont les lois de ceux qoi vous gouYernent, et ce qu'ils broient, c'est vous. » (Cb. XX vin.)

Presque tous les écrivains qui, dans des pamphlets, des romans, des drames, ont attaqué avec violence la société et fourni des armes à l'anarchie sont des hommes égarés par une sensibilité maladive et une imagination déréglée. Ils souffrent du spectacle des misères humaines, au point de maudire Dieu ou la société ; leur sensibilité les rend ou athées ou socialistes, ou même fous. Les souffrances de rirlande faisaient entrer Swift dans une colère qui le consumait : t La corruption et la scélératesse des hommes ne dévorent-elles pas votre être ? Ne font-elles pas bouillir votre sang ?» disait-il à un de ses amis. Celui-ci lui ayant répondu que non : « Eh ! comment, lui dit Swift avec fureur, comment pouvez-vous y tenir * ?» Un anarchiste que j'ai jugé m'a dit qu'il ne pouvait pas supporter le spectacle des souffrances, des iniquités qu'il voyait en ce monde; pour s'y soustraire il voulut se suicider.

C'est une sensibilité ardente, unie à une imagination déréglée qui a poussé tant d'écrivains à attaquer avec violence la société. La pitié pour les ouvriers les rend injustes, cruels, impitoyables pour les patrons; elle leur inspire des paroles de colère qui excitent le peuple à la guerre civile. Louis Blanc, par exemple, n'a pas peu contribué aux journées de juin 1848, en dénonçant à la vengeance du peuple la < tyrannie de la classe bourgeoise », et en écrivant des phrases comme celles-ci : « Lorsqu'un homme demande .à vivre en servant la société ou est fatalement réduit à l'attaquer sous peine de mourir, il se trouve, dans son apparente agression en état de légitime défense ei la société qui le frappe ne juge pas, elle assassine*. » C'est le même

(1) Mémoire* sur Jonalham Swift, par Walter Scott, t. II, p. 50

(2) Organisation du travail^ 26.

L'ANARCillE 61

mélange de sensibililé maladive et de cruauté qu*on trouve dans les écrits de Kropotkine. Son cœur déborde de tendresse pour les ouvriers et les paysans, même quand ils sont voleurs et assassins, et il tressaille de joie à la pensée des destructions, expropriations et exterminations qu*ii appelle sur la tête et les biens des c bourgeois >. « Traitons en frère, écrit-il, celui qui aura été porté par la passion à faire du mal à son semblable... ; les plus grands criminels ne sont que « les produits ignobles de Foisiveté bourgeoise^ ». Mais lorsqu'il s'agit, pour satisfaire les besoins du peuple, d'exproprier la bourgeoisie, il devient implacable: < Il faut, dit-il, que cette expropriation s'accomplisse dans de vastes proportions. En petit, on n'y verrait qu'un vulgaire pillage ; en grand, c'est le commencement de la réorganisation sociale'. » Avec quel enthousiasme il rappelle l'œuvre de la Commune de Paris, qui a malheureusement été arrêtée par c les assassinats des Vcrsaillais • » !

Les terroristes de 1793^ Marat, Robespierre, étaient aussi des hommes « sensibles », qui rêvaient de faire le bonheur de l'humanité par l'extermination des aristocrates. « Quiconque est embrasé de l'amour de la patrie, disait Robespierre, doit accueillir avec transport le moyen de frapper ses ennemis. » Lorsque Fouché versa des torrents de sang à Lyon, il versa en même temps des larmes de joie sur le bonheur qu'il allait procurer à l'humanité : « Je viens, écrivait-il à la Convention, je viens de faire tomber deux cents têtes, je me promets d'en faire tomber autant

(1) Paroles d'un révolté, 244.

(2) /ôfd., 337.

(3) Ibid., 125.

chaque jour; les larmes de la joie et de la vertu inondent mes paupières, sous l'effort d'une sainte sensibilité. Exerçons la justice à l'exemple de la nature. Frappons comme la foudre et que la cendre même de nos ennemis disparaisse du sol de la liberté. >

A cette époque, toutes les fois qu'un jacobin proposait un acte de cruauté, il terminait son appel à la proscription par une tirade sur son amour de Thamanité. Les bourreaux affectaient une grande sensibilité. Les sentences de mort prononcées par le tribunal révolutionnaire étaient souvent enveloppées dans des allocutions sentimentales.

Dernièrement, à lacour d'assises de la Seine, Tanarchiste Leauthier a terminé sa défense en disant : « Sachez que je tremblerai devant un lézard et que je ne tremblerai pas devant les hommes, que je pleurerai devant un enfant et que je sourirai à la guillotine. > L'homme qui tremblait devant un lézard n'a pas tremblé, quand il a frappé d'un coup de poignard en pleine poitrine le ministre de Serbie <.

« La mort d*uo papillon lui fait verser des larmes. >

(Gilbert.)

Hais la mort d'un « bourgeois » le fait sourire.

Au Congrès international des étudiants, tenu à Liège en 1865, l'un d'eux disait que son amour « pour la collectivité humaine, » lui faisait désirer la destruction de la bourgeoisie : « Si la propriété résiste à la Révolution, s'écriait-il, il faut par les décrets du peuple anéantir les propriétés ; si la bourgeoisie résiste, il faut tuer la bourgeoisie... Les

(1) Cotte sensibilité maladive, qui se concilie si bien avec la cruauté, est encore un legs du xviii* siècle ; Rousseau et le romantisme l'ont mise à la mode.

LANARGHIE 63

bourgeois sont des assassins et des voleurs... On a parlé de guillotine, nous ne voulons que renverser les obstacles. Si cent mille tètes font obstacle, qu'elles tombent ; oui, nous n'avons d'amour que pour la collectivité humaine ^ >

Parmi les innombrables sophismes qui arment le bras des anarchistes, il faut encore noter cette idée fausse que le citoyen peut se substituer & l'Etat pour venger des offenses ou prévenir des iniquités ; l'anarchiste se fait justicier, il se proclame le vengeur des opprimés. Pour se venger des magistrats qui condamnent ses compagnons, il tait sauter la maison qu'ils habitent ; il lance une bombe dans le restaurant, où se trouvent les courageux citoyens qui ont dénoncé un de ses complices ; il veut faire périr les administrateurs de la Compagnie, qui, à ses yeux, opprime les ouvriers. Si enfin un anarchiste est condamné à mort, ses amis se proposent de le venger par de nouveaux attentats.

Des romanciers et des auteurs dramatiques ont proposé de compléter les Droits de l'homme et de la femme par le droit à l* amour et à r adultère; des poètes ont çeven* diqué contre la société le droit à la pension alimentaire. Des philosophes matérialistes ont demandé le droit au bonheur et à la jouissance ; les socialistes ont réclamé le droit au travail, les révolutionnaires le droit à l'insurrection. Tous ces droits, droit à l'amour et à l'adultère, droit à la pension alimentaire, droit au bonheur et à la jouissance, droit au travail et à l'insurrection, les anarchistes les réclament et les complètent par la demande du

(1) Ce congrès international des étudiants fut inaufçuré par un ancien ministre, qui appelait ces jeunes gens - l'élite de la jeunesse, les jeunes apKytres de la liberté et du progrès, les soldats de la civilisatim «.

droit au vol et à l'assassinat. Déjà, les auteurs des crimes passionnels, se faisant aussi justiciers, avaient demandé le droit au vitriol et au pistolet. Les anarchistes réclament le droit à la dynamite ; quand ib tuent, ils disent qu*ils accomplissent un acte de justice, de même que lorsqu'ils volant, ils opèrent une restitution. Les voleurs, ce sont, d'après eux, les propriétaires volés; les assassins du peuple, ce sont les bourgeois qu'ils assassinent.

On s'est étonné de l'audace des anarchistes, de leur tranquillité d'esprit pendant les débats de la cour d'assises et de leur fermeté au moment de leur exécution. Quelques écrivains même les ont comparés aux premiers chrétiens. Déjà Bayle, croyant trouver une ressemblance entre les régicides et les martyrs, avait dit : c Chose déplorable que des assassins de cette nature témoignent autant de fermeté que les martyrs les plus illustres de la primitive Eglise * ! » Si les anarchistes montrent de la fermeté au moment de leur exécution, il faut en chercher l'explication dans le fanatisme qui les anime et la vanité qui les dévore. Tout fanatisme, quelque exécrable qu'en soit l 'objet, donne de l'exaltation et par suite du courage. La vanité les soutient aussi. Les anarchistes sont tous des vaniteux ; ils savent que le public a les yeux sur eux, que les journaux publient tous les détails qui les concernent ; ils goûtent dans ce genre de célébrité, dont ils sont avides, une sorte de volupté qui les grise '.

(1) Dictionnaire de Bayle. V. ChasteL

(2) Léauthier, en annonçant à Sébastien Paure son intention de tuer un l>ourgeoi8, lui écrivait : > Je compte sur toi pour venir nie défendre contre les enjuponnés, et il nous sera permis à tous deux de passer un joyeux moment, en développant à l'audience les raisons qui me futita^ir. - Les magistrats de Vienne (Autriche) pour ne pas donuer

Toutefois, ils sont, en réalité, si peu indifférents à la mort, qu'ils font tous leurs efforts pour y échapper. On (es voit, après l'attentat, courir à toutes jambes, dénoncer des innocents pour donner le change, tirer des coups de revol< ver sur les agents qui veulent les arrêter, cacher leur identité, fournir des explications mensongères, pour atténuer leur responsabilité. Vaillant a soutenu qu'en lançant une bombe dans la Chambre des députés il ne Youlait donner la mort à personne. Léauthier, qui a planté son tranchet de cordonnier dans la poitrine du ministre de Serbie, a prétendu qu'il avait eu seulement l'intention de lui faire une blessure.

Tandis que les martyrs chrétiens se laissaient immoler comme des agneaux et pardonnaient à leurs bourreaux, les anarchistes sont semblables à des bêtes fauves, qui se plaisent dans le sang et la destruction, entassant crime sur crime. Les premiers avaient la c folie de la croix », la folie de la souffrance ; les seconds ont la folie de la destruction.. Qu'y a*t-il de commun entre des tigres qui tuent et qui volent et des agneaux qui se laissent tuer et dépouiller ?

Parmi les causes qui ont perverti la conscience publique et qui ont contribué à créer l'état d'esprit des théoriciens de l'anarchie, je dois encore signaler la glorification des crimes de la Révolution par un grand nombre d'historiens et la négation des idées morales par les doctrines matérialistes contemporaines.

Les histoires les plus populaires de la Révolution ont été pour le peuple une école de crime politique et de fana-

aux anarchistes cette satisfaction les ont jugés à huis clos. Lea journaux devraient s'abstenir d'entretenir le public des faits et gestes des accusés, de donner leur portrait et de s'attendrir sur leur sort.

PROAL. — Crimin. pol. 5

M Là GRIMIIfAUTÉ POLITIQUE

tisme révolutionnaire; elles lui ont enseigné la souveraineté du but, la légitimité de Témeute et même du massacre dans un intérêt social ; elles lui ont fait croire qae le bouleversement social est un moyen de civilisation^ que le terrorisme est un instrument de gouvernement et que le progrès ne s^obtient que par la violence. Bûchez et Roux ont fait Tapologie des crimes révolutionnaires ; ils ont écrit que la terreur peut être un système de gouvernement, qu'elle est quelquefois obligatoire, que c*est une méthode qui se juge par le but qu*elle poursuit ' ; ils ne voient dans les massacres de Septembre qu'une < mesure de salut public » accomplissant c une fonction utile' ». A. Marast et Dupont de Bussac ont appelé ces massacrçs un grand acte de justice populaire. M. Thiers, qui dans sa belle Histoire du Consulat et de rEmpire, a signalé avec tant de force les dangers et les folies de la dictature militaire, se montre plein d'indulgence da,nsV Histoire de la Résolution pour l'illégalité et même pour les cruautés de la dictature populaire. Il appelle le 18 Fructidor une triste maiâ inévitable nécessité, c La légalité, écrit-il, était une illusion à la suite d'une révolution comme la nôtre*. > Le même historien semble aussi excuser la création du tribunal révolutionnaire, en disant qu'on fut obligé de créer cette machine formidable, pour résister à des ennemis do

(1) C'est exactement la doctrine de Machiavei, qui dit à l'occasion du meurtre de Remua par son flràre : > Un esprit sage ne condamnera pas un homme supérieur parce quMl a usé dHin moyen hors de l'ord inaire, pour Timportant objet d*étaJi)lir une monarchie ou de fonder une république. Si le fait Taccuse, la fin doit Cexcuser; un bon résultat justifie toujours le fait. » (Discours sur Tite-Live.)

(2) Ruches et Roux. Histoire parlementaire de la Révolution fn çaise^ t. XX, préface, p. vn et s.

(3) 4« édition, t. IX, p. 320.

L'ANAACHIE 67

tonte espèce : c Pourquoi, écrit-il, d'affreuses ctrcoQBtances avaient-elles oUigé de créer on goaTernement de mort, qui ne régnerait et ne rainerait que par la mort ^ ? • — Louis Blanc loue Robespierre et Samt-Just d'avoir m épuisé répouvante », d'avoir été « supérieurs aux remords».

Lamartine, dans son Histoire desGirondinSt a, lui aussi, commis la faute de flatter les terroristes, et d'attribuer des conséquences heareuses aux crimes révolutionnaires. Mais plus tard, dans ses Entretiens sur la littérature, il a noblement fait Taren de sa faute en disant : < L'historien, qui fovmit ime excuse au crime et un feux fuyant à la cruauté, prépare à son insu des indulgences futures aux imitateuin de ces crimes... C'est une faute que je ne me pardonne pas à moi-même. Honte snr moi pour cette complaisance ! Je voulus amnistier les apologistes de la Révolution et je me sais condamné moi-même '. » En glorifiant les terroristes, il leur a donné des successeurs ; J. Vallès, dans une étude snr les victimes du livre, a dit qu'il avaH été grisé par V Histoire des Oirm9dàn9^

Kropotkine a parfaitement raison de railler les théoriciens de la Révolution qui s'étonnent que leurs livres fassent des révoltés. Celui qui excuse la violence en prépare le retour. Les historiens, qui ont admiré la révolution ^n bioc^ ont puissamment contribué aux progrès de l'esprit révolutionnaire et de l'anarchie par leur indulgence pour le crime et la glorification de la Terreur. Dans la Révolution française tout ne mérite pas l'admiration ; il y a eu de

(d) Thieis. Hiêtoirê perlementaire de la RévoluH<m française^ t. VI, p. 371, 372. (2) LaflMrtkis. BninttWy 1. UIII, p. van.

M LA GRIMINALITK POLITIQUE

grandes vertus et de grands crimes, des patriotes et des fanatiques, des héros et des scélérats. Le devoir de Thistc rien est déjuger chaque parti, chaque homme, suivant ses œuvres, d'honorer les victimes et de flétrir les bourreaux, d*admirer les héros et de stigmatiser les faux patriotes. On peut faire aimer les principes de 89 et faire en même temps détester les crimes qui ont été commis en leur nom. Ce devoir n'a pas été rempli par les historiens, qui par esprit de parti ou par amour de la popularité ont célébré en bloc toutes les œuvres de la Révolution, oubliant qu'une admiration sans réserve d'une œuvre mêlée de bien et de mal * est une justification du mai, et par suite une école d'immoralité pour les lecteurs. Ils ont accrédité cette fausse maxime que c la force est le seul moyen de procéder à la rénovation économique de la société ' i, que le progrès ne peut sortir que d'un cataclysme, qu'on ne peut améliorer la situation des ouvriers que par une nouvelle révolution. < Si les bourgeois, a dit Vaillant dans sa défense, n'avaient pas massacré ou fait massacrer pendant la Révolution, il est probable qu'ils seraient encore sous le joug de la noblesse. >

Depuis cent ans, la France a subi tant de révolutions, que les mécontents en espèrent toujours une nouvelle. Pour la provoquer, ils ne reculent devant aucun moyen,

(1) Ces admirateurs peu judicieux de tous les actes de la Révolution Tont plus loin dans leur culte de la Révolution que d*anciens membres du comité de Salut public. Voici, en effet, ce que disait de la Révolution Carnot, Tun des membres de ce comité : « La Révolution française fut un composé d'héroïsme, de cruauté, de traits sublimes et d« désordres monstrueux... Il est des personnes que le nom seul de liberté épouvante, parce qu'ils en jugent sur la Révolution, sans penser que cette Révolution, au contraire, a été un despotisme continuel, » (THd,, p. 28, 35.)

(2) G. Oevilie. Aperçu sur le socialisme scientifttfue, p. 56.

L'ÂMARGUI£ 61

depuis qu'ils ont vu les assassins et les incendiaires de la Commune amnistiés par les législateurs et quelquefois pourvus de fonctions publiques par le gouvernement. La conscience publique a été corrompue par cette indulgence pour rincendie, le vol et l'assassinat, commis dans un but politique.

Les procès deRavachol et de Vaillant ont prouvé que leur dépravation intellectuelle était égale à la perversité de leurs sentiments et qu'elle avait été produite en grande partie par les sophismes des philosophes matérialistes. Tous les athées et tous les matérialistes ne sont pas anarchistes, mais tous les anarchistes sont athées et matérialistes. < Nous sommes matérialistes et athées S > dit Bakounine, « et nous nous glorifions de Tètre. > Les hommes de la Commune étaient aussi matérialistes et athées, Vaillant a dit aux jurés qu'ils ne sont que c des atomes perdus dans la matière i, que l'histoire humaine < n'est qu'un véritable jeu perpétuel des forces cosmiques se renouvelant et se transformant à l'infini >. Il a déclaré qu'il avait emprunté ses idées au D** Bûchner et aux théoriciens de l'évolution fatale. Emile Henry a fait aussi une profession de foi matérialiste. Les progrès de l'anarchie sont une des conséquences de l'enseignement matérialiste. Sans foi religieuse ou philosophique, l'humanité devient méchante, haineuse, féroce. Il est vrai que quelques anarchistes, Sébastien Faure notamment, ont été élevés religieusement; mais ils ont perdu leurs croyances ; dés lors, ne pouvant plus comprendre la douleur et la misère, qui sont inexpli^ cables sans l'espoir d'une autre vie, ils se révoltent

(1) Bakouoine. La théologie poliHquê de Mazxini et VlntematUh noie, p. 7.

70 LA GRlHUtAUTÉ POLITIQUE

contre la destinée et ne pouvant 8*en prendre à la nature, ils s'en prennent à la société.

L'interrogatoire de Ravachol a montré ayee quelle rapidité ont pénétré chez les ouvriers les théories des philosophes naturalistes, qui veulent appliquer aux sociétés humaines les lois zoologiques de la sélection et de la lutte pour la vie, parce qu'ils ne voient dans rfaomme qu'un animal. Le président des assises de la Loire rappela à l'accusé qu'il avait dit au juge d'instruction : c Je veux arriver et triompher de tous les obstacles ; Termite a été l'obstacle, je Tai supprimé. » Ravachol répondit : c Oui, Monsieur, c'est bien cela. » — Demande : < Vous avez revu ensuite ce cocher quelques jours après le 26 juin, et vous avez pris à nouveau sa voiture ; que voultez-vous faire ? » — Réponse : c Je voulais voir s'il avait dit quelque chose à lajjustice ; s'il avait parlé, j'avais un poigaard, j'avais un revolver ; mon intention était de le supprimer. •**• Demande: < Alors vous supprimez les gens qui vous gênent, comme ça, facilement? > — B^onse: c Oui, c'est une nécessité pour nous, c'est une nécessité de la vie et eeUe de tout le monde. » CSette parole effroyable : c 11^ faut supprimer les gens qui nous gênent ! > combien de fois aussi n*a4-elle pas été prononcée par des hommes politiques f

Ravachol a essayé encore d'excuser son crime en disant : < Si j'ai tué, c'est pour satisfaire mes besoins personnels. » Ses besoins étaient nombreux; ils comprenaient une bonne -chère, peu de travail et le luxe de plusieurs maK tresses. L'anarchiste appliquait la célèbre théorie socialiste qui se résume dans celte devise : A chacun suivant ses besoins. Les écrivains socialistes, qui fondent le droit Bur

VANARGUIE 71

les besoins, se rattachent eux-mêmes aux philosophes sensualistes du xvm* siècle. On sait, en effet, qu'Helrétius fait dériver le droit du désir d'être heureux, Destult de Tracy du ^besoin, Volnej de Vinsiinct de conservation, d'Holbach de VtUilité. Les matérialistes contemporains rééditent comme des nouveautés ces définitions du droit, qui en sont la négation, et leurs sophismes ne tardent pas à tuer la conscience des ouvriers et à les préparer au crime. Les faux systèmes philosophiques arrivent aujourd'hui au peuple avec une effrayante rapidité par la voie des brochures, des réunions publiques et des journaux à un sou. Une nuée de journalistes et de politiciens qui flattent le peuple pour vivre à ses dépens, l'empoisonnent par la propagande des doctrines les plus malsaines.

11 est de mode aujourd'hui d'accuser la société de tous les maux, de tous les vices, de toutes les misères et même de tous les crimes. Un grand nombre d'écrivains contemporains répètent les injustes accusations de J. -J. Rousseau S de d'Holbach, de Diderot ; ils prétendent que c tous les vices sont la faute et le crime delà société * ». c L'homme pauvre, écrit le D' Buchner, un des auteurs favoris de Yaillant, ne connaît pas d'autre voie que le crime pour se tirer d'affaire ; il est victime de sa situation '. » Tous ces sophismes on les retrouve dans les interrogatoires des accusés anarchistes. Le président des assises ayant dit à Ravachol : c Vous assassinez, pour satisfair vos passions ;

(1) « L'homme natt bon, disait Rousseau, la société le déprave. » — « La société, écrivait d'Holbach, est une marâtre pour le peuple, qui se venge par le vol et l'assassinat. » (Si/sUme de la nature^ i" pai*tie, ch. xii.)

(2) Cabet. Voyage en Icarie, 5* édit., p. 391.

(3) D' Buchner. Force ei matière, p. 498.

que voulez-vous que la société puisse attendre d*uii homme manifestant de pareils sentiments ? > « C'est moi, répondit l'accusé, qui ai à attendre de la société ; elle doit me soutenir, et il n'est pas extraordinaire qu'on emploie tous les moyens pour être heureux, puisqu'elle délaisse les citoyens... Tout cela, voyez- vous, c^est la faute à la société ! C'est un phénomène qui se produit et qui est le résultat de cette situation des travailleurs qui meurent de faim, au milieu de la richesse qu'ils ont produite <. >

< Le phénomène, » dont parlait Taccusé, était Tassassinat d'un pauvre vieillard, qu'il avait raconté dc^ns les termes suivants : c J'ai mis la main sur sa bouche, la mort ne venait pas assez vite ; je lui ai enfoncé mon mouchoir enU*e les dents... Puis, comme il se débattait encore, j'ai appuyé mon genou sur sa poitrine, il est mort bientôt. » « Le phénomène »'de l'assassinat s'était produit, parce que Ravachol avait besoin de tuer pour voler. Ce n'est pas lui qui est le coupable, c'est la faute à la société, qui ne l'a pas fait riche et heureux. — Loraque cet anarchiste fut condamné à mort, ses compagnons protestèrent avec indignation contre sa condamnation et soutinrent, eux aussi, que le coupable était le jury et que l'exécution de l'assassin serait un crime de la bourgeoisie. — Vaillant n'a pas manqué également de prétendre que la responsabilité des crimes qu'il avait commis pesait sur la société. < Vous avez été plusieurs fois condamné, > lui dit le président. <c Oui, monsieur, répondit-il, c'est la société qui Ta voulu ainsi. » — Demande: a Vous professez qu'il n'y a ni crime ni criminel, que tout n'est que la conséquence de l'influence

(1) GiU9U9 des tribunaux^ 11 janvier 1894.

du milieu, que d*ailleurs c'est la faute de l'organisation sociale. Vous êtes parti pour l'Amérique après les poursuites contre les anarchistes russes et pour vous débarrasser de votre femme.. » — Réponse : « Oui, monsieur. »

Les anarchistes se disent les victimes de la société ; ils la rendent responsable de tout. Un ouvrier anarchiste mécontente-t-il son patron par sa paresse, ou se fait-il renvoyer à cause de son insolence, il accuse l'organisation sociale, et trouve que le patron est un bourreau qu'il faut supprimer. Un autre ouvrier ne peut-il pas consommer suivant ses besoins, il reproche à la société de répartir inégalement la richesse et la consommation. « La société, aditLeauthier, a le devoir d'assurer mon existence. Gomme elle ne le fait pas, elle est coupable envers moi J'ai donc prémédité de me venger, en frappant le premier bourgeois que je rencontrerais. > Un bachelier es lettres ne trouve-t-il pas dans la société la situation brillante et les jouissances qu'il a rêvées, il maudit la société.

Les déclassés, les ratés, les impuissants, les ambitieux qui ont des déceptions, détestent la société, parce qu'ils ne peuvent y avoir une place qui soit en rapport avec leurs convoitises. Les fureurs de Marat pendant la Révolution tiennent en grande partie aux déceptions qu'il éprouva avant 1789. Le jour où l'Académie des sciences rejeta Texamen de ses prétendues découvertes sur la lumière, Marat laissa échapper des paroles furieuses; comme on le consolait en lui disant qu'avec ses talents il parviendrait tôt ou tard au but qu'il voulait atteindre : c Ge que je voudrais, répondit-il avec un grincement de dents affreux !... Je voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe, à laquelle je mettrais le feu, pour

74 LA CRIMINALITÉ POUTIQUË

le faire sauter '. » Pour se venger du dédain de TAcadémie des sciences, il la dénonça plus tard comme un foyer d'aristocrates. D'autres anarchistes accusent la société des inégalités de rang, de fortune qui existent entre les hommes et ne s'aperçoivent pas que les inégalités sociales correspondent à des inégalités physiques, morales et intellectuelles, que c*est la nature, et non la société, qui fait les hommes inégaux en santé, en intelligence, en volonté et par suite en richesses.

Ce n'est pas à la misère qu'il faut attribuer la haine violente qui anime les anarchistes contre la société ; c'est plutôt à la croyance que le bonheur est le but de la vie, qu'il consiste dans la jouissance et que la société leur doit le bonheur. Avant 1789, les hommes d'Ëtat, en générai, ne reconnaissaient au peuple que des devoirs, ils ne lui parlaient que de ses obligations et le consolaient de ses souffrances en lui faisant espérer le bonheur dans un autre monde, pendant que les privilégiés se gardaient bien de négliger le plaisir dans celui-ci. Les démocrates sont tombés dans l'excès contraire ; ils oublient de parler au peuple de ses devoirs et ne l'entretiennent que de ses droits. Assurément, ils ont raison de vouloir améliorer la situation matérielle du peuple et de ne pas le renvoyer à l'autre monde, pour lui faire espérer un peu de bonheur. Le christianisme ne se contente pas de promettre le bonheur dans une autre vie, car il dit : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice et le reste, c'est-à-dire le bonheur, vous sera donné par surcroit. > Les riches, qui ne négligent pas leurs intérêts et leurs plaisirs, auraient

(1) Mémoire* de Briisot, t. I, p. 349.

maoyaise grâce à accuser d'égoîsme les ouvriers et les pajsans, qui désirent un peu de bien-être ; ils ne peuvent leur demander un renoncement^ qu'ils ne pratiquent pas eux-roèines.

Mais s'il est dérisoire d'engager le peuple à ne penser qu'an ciel et à mépriser les biens de la terre, il es<t dangereux de lui fermer le ciel et de tanir ses yeux toujours «baissés sur la terre, en lui disant que le bonheur est le but de la vie et qu'il se trouve dans la richesse. Assurément, la recherche du bonheur et de la richesse est très légitime, quand on ne veut les obtenir que par le travail et l'épargne. Mais il est criminel de ne parler jamais aux ouvriers que de jouissances à acquérir, que de richesses à partager; on allume chez eux par ces paroles d'ardentes eonvoiltses et la haine des riches ; en leur disant que la pauvreté est abjecte^, on leur inspire le désir d'acquérir à toni prix et d'un coup la richesse, pour se délivrer des aouffranoes et de la honte de la pauvreté. Le christianisme, au contraire, enseignait aux pauvres le calme et la patience, en leur parlant de leur c dignité * >, en les honorant eomme des amis préférés de Dieu.

C'est encore la préoccupation exchisive du bien-être qui tue le patriotisme. Pourquoi les anarchistes ne connaissentils plus l'amour de la patrie ? C'est parce qu'ils disent : la patrie est là où on est bien, où on a du bien-être. L'homme qui ne croit plus a« mérite de la souffrance, qui n'attend pas de la justice divine le dédommagement de ses souffrances

(1) C'est Darwin qui a dit que la pauvreté est abjecte. {De la Desc md ance de Phomme.)

(2) Un des plus beaux sermons de Bossuetest le développement ëe cette pensée : Véminente dignité des pauvres.

dans une autre vie, et qui concentre toutes ses pensées dans la recherche du bonheur, qui le fuit (car il n*y a pas de paradis sur cette terre» même pour les riches) ne tarde pas à éprouver de vives déceptions et une grande irritation contre la société ; il veut le bonheur à tout prix et alors il demande la liquidation sociale par le pétrole ou par la dynamite. Partout, en Italie, en Espagne, en France, le but des anarchistes, des internationalistes, des collectivistes est le même : le partage des richesses, la revendication du droit au bonheur, à la jouissance. Dans le manifeste des internationalistes de la Fouille, publié en août 1878, on lisait : < Le but à atteindre est d*assurer aux hommes la

félicité la plus complète possible L'amour doit être

libre et soustrait aux codes et aux rituels. > Les internationalistes d'Espagne ' disaient aussi, dès 1873, que leur but était d'assurer à chacun sa part de bonheur; c et, ajoutaient-ils, si la force nous fait défaut pour atteindre notre but, qui est de nous asseoir à notre tour au banquet de la vie, alors viendra le vengeur que craignent les privilégiés, le pétrole, non pour accomplir seulement l'œuvre de la destruction, mais pour exécuter un acte de saine et souveraine justice. Le nivellement au besoin par la hache et le feu, voilà ce qu'exige la dignité si longtemps foulée aux pieds du prolétaire >.

Ce désir furieux de jouir est encore excité par les théories matérialistes, qui accompagnent toujours le socialisme révolutionnaire et l'anarchie et qui enseignent la glori-

(1) Les anarchistes sont très nombreux en Espagne. D'après les renseignements qui me sont donnés par M. Armengol y Cornet, conseiller rapporteur à la cour de Barcelone, la police compte dans la seule province de Barcelone plus de 12 000 anarchistes.

L*ANARGIU£ 77

ficatioa des passions et la réhabilitation de la chair. « Nous entendons, disaient les saints-simoniens, que l'humanité désormais ne soit plus crucifiée, mortifiée dans sa chair '. » Les passions sont d'origine divine ; pourquoi vouloir corriger Tœuvre de Dieu ? 11 faut émanciper les passions et laisser la nature se développer complètement. La morale est une science mensongère et pédante, qui affiche depuis trois mille ans la prétention de conduire les hommes à la vertu et aux bonnes mœurs, avec ses dogmes absurdes de modération et de répression des passions *. Si, dit Fourier, il 7 a encore des moralistes qui enseignent que les passions ne sont pas fatales et légitimes, c'est parce que c la plupart sont dans l'âge où l'on n'est plus en faveur auprès des femmes' ».

On voit aujourd'hui des philosophes naturalistes ou sceptiques ériger en système la négation de la morale, faire l'apologie de l'égoïsme et proclamer le droit à la jouissance. D'après les philosophes allemands, Max Stirner et Frédéric Nietzche, qui prennent hardiment le titre de c philosophes immoralistes » , il faut être un niais pour croire à l'obligation morale : « il n'y a rien de plus sot que l'idée de morale... Un peuple moral est presque toujours un peuple sans esprit ; il ne crée rien, il ne professe pas. Les désirs, l'aspiration à jouir et le sentiment intense de la jouissance sans scrupule moral, c'est là le sol sur lequel croissent et s'épanouissent les fleurs les plus délicates de l'esprit. » Le devoir étant supprimé, la recherche du plai-

(1) Œuvres de Saint-Simon et d*Eafantin, Prédicaticns^ III* partie, p. 363.

(2) Victor Considérant. DesUnée iociaU, t. I, p. 52.

(3) Fourier. Théorie de$ quatre mouvemenés, p. 17$.

sir devenant Tunique mobile de Thomme, on comprend que les philosophes sensualîstes contemporains, comme leurs prédécesseurs du XTm* siècle, enseignent c Tart de jouir », et que les anarehistes veuillent le mettre en pratique.

Si le christianisme est poursuivi aujourd'hui d'une haine sauvage par les théoriciens qui divinisent la jouissance, c'est parce que lui divinise la souffrance et impose des règles aux passions. Fourier l'attaquait avec violence, parce que, disait-il, « ses dogmes sont ennemis de la volupté^ ». Saint-Simon reprochait à la morale chrétienne d'enseigner l'amour exclusif, l'union à tout jamais indissoluble*. Les anarchistes prétendent que le christianisme, en enseignant l'ascétisme, trompe les opprimés, pour donner la sécurité aux oppresseurs.

Cette haine de la religion et ce dédain de la morale sont encore entretenus par la conviction que c la science seule peut améliorer la situation malheureuse de Fhumanité* ». M. Renan et les écrivains qui, à sa suite, veulent débar^ rasser l'humanité de ce qu'ils appellent la superstition, reconnaissent que l'abaissement moral sera le résultat de la perte des croyances religieuses, mais ils s^en consolent en pensant que l'immoralité vaut mieux que le fanatisme : < Mieux vaut, dit M. Renan, un peuple immoral qu'un peuple fanatique ; car les masses immorales ne sont pas gênantes, tandis que les masses fanatiques abêtissent le monde, et un monde condamné à la bêtise n'a plus de

(t) Fourier. TMcrw dè$ fwtirê movtêmêtUt, p. f07.

(2) Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin. PrédicatiOMy III* partie) p. 3Ô5.

(3) Renan. L'Avenir 4$ te iciencet préface, p. ix.

raison pour que je m*y intéresse ; j'aime autant le voir mourir*. »

Ce dédain de la moralité a produit en haut une classe d'hommes « Intellectuels », ne recherchant que le succès, Tesprit et le plaisir, et en bas une autre classe d'hommes impatients d'avoir leur part de bonheur, bien décidée à la conquérir par tous les moyens.

Les anarchistes les plus sauvages appartiennent à la nouvelle génération, qui a été élevée dans la négation des croyances spiritualistes. Dès lors, la béte qui est dans tout homme, étant affranchie de tous les scrupules, de toutes les croyances qui peuvent la contenir, se précipite dans tous les excès pour satisfaire ses appétits. Les nouvelles théories sur la iuite pour la vie et Vévoltilion fatale ont. fait pénétrer dans le cœur des jeunes anarchistes un surcroît d'égoïsme et de haine. Elles leur ont appris à ne se considérer que comme des animaux et à imiter les animaux qui luttent pour la vie sans souci du droit et de la justice. Dès lors, comment s'étonner que des hommes deviennent semblables à des bêtes fauves et ne rêvent plusque destruction et extermination'? Ne croyant plus à rien, ni à Dieu, ni à l'âme, ni à l'obligation morale, ni à la vie future, impatients de jouir, n'espérant plus de com* pensatian dans un autre monde, les anarchistes exigent de suite les jouissances dont ils sont altérés, et si la société ne les rend pas heureux, ils n'hésitent pas à s'attribuer le droit de la faire sauter. <r L'homme, disait Vaillant, finit

(1) R«oa]|. V Avenir ée la Kienee, préfkce, p. z. ^

(2) D'après ranarchiste Vaillant, la nouvelle société qu'il rêve ne doit avoir pour règle que les appétits animaux. {Gazette des Tribunaux^ il janvier 1894.)

80 U GRIMINAUTÉ POLITIQUE

OÙ commence la tombe... il faut donc qu'il accorde à ses désirs toutes les satisfactions qu'ils réclament, et la collectivité n'a de raison d'être que si elle vient ajouter un dernier complément à toutes ses jouissances. > ( Journal des Débats j 6 janvier 1894.)

Ce n'est pas l'instruction, séparée de l'éducation morale, qui peut leur apprendre la sagesse et l'esprit de justice ; elle ne fait que développer l'orgueil et le désir de jouir. A un conseiller municipal de Paris qui avait dit, dans une réunion publique, que les ouvriers demandaient du travail, l'anarchiste Henry répondit que ses camarades d'école et lui demandaient des jouissances. L'instruction que nous avons reçue, disait-il, < a ouvert l'esprit à un certain nombre, et ils se sont demandé s'ils n'avaient pas droit, aussi bien que n'importe lequel, à toutes les jouissances que la civilisation offre à celui qui a les moyens de les payer. Les jeunes gens se trouvent, par suite de l'organisation de la société, à gagner très peu, ou à ne rien gagner du tout, en se servant de l'instruction reçue... il n'y a de ressource pour ces jeunes gens, comme d'ailleurs pour tous ceux qui souffrent, que dans un bouleversement complet, qui leur permettra (ils le pensent du moins), d'établir une société qui assure à chacun selon ses besoins. Et ces besoins ne sont pas seulement les besoins du ventre... Voilà ce qui fait que, depuis quelque temps, les jeunes gens, déclassés d'avance, et ne se résignant pas à leur sort, se font voir partout où ils peuvent, et cela ira forcément en augmentant jusqu'à la culbute finale ^ »

Les philosophes, qui croyaient que les masses imino-

(1) Journal det Débals, 27 mars 1894.

l'ânârghië: Si

raies ne sont pas gênantes parce qu'elles ne sont pas fanatiques, doivent commencer à s'apercevoir que l'immoralité n'exclut pas le fanatisme et que les hommes qui font éclater des bombes dans les églises sont plus «.gè* nants > que ceux qui y vont prier.'

Le jour où l'élève du savant, qui se glorifie d'être l'ennemi du christianisme, a jeté sa bombe dans la Chambre des députés, les politiciens qui avaient l'habitude de crier: c Le christianisme, voilà l'ennemi », ont dû penser que la société avait peut-être un ennemi plus redoutable que la religion qui enseigne le respect de la vie humaine et de la propriété, en disant à l'homme : « Tu ne tueras pas, tu ne prendras pas le bien d'autrui. »

Enfin, il est impossible que les savants, qui sont grisés de leurs découvertes chimiques, ne reconnaissent pas aujourd'hui l'insuffisance de la science pour faire le bonheur de l'humanité, lorsqu'ils voient les pius redoutables malfaiteurs demander à la science les moyens de détruire la société. Le tribunal correctionnel de Vendôme vient de condamner à trois ans d'emprisonnement un ancien instituteur qui donnait à des anarchistes des instructions pour fabriquer des engins explosifs et qui leur écrivait : c Les moyens violents sont seuls efficaces. En avant la dynamite, la mélinite, la panclastite, le poignard et le revolver. » Le même instituteur disait que Ravaehol (un voleur, un assassin) était son Christ. Des savants, tels que Paul et Elisée Reclus, approuvent les attentats des anarchistes ; des littérateurs les encouragent. Emile Henry était bachelier es sciences -et avait été admissible à l'ËcoIe polytechnique-, Sébastien Faure a terminé ses études classiques, etc., etc. Dans son Aperçu sur le socialisme scientifl.que^ G. Deville engage PROAL. -- Grimin. pol. 6

les révolutionnaires à « utiliser toutes les ressources que la science met à la portée de ceux qui ont quelque chose à détruire >. Déjà Montesquieu avait exprimé dans les Lettres Persanes les craintes que lui inspiraient « les progrès de la chimie ». « Il n'y a pas longtemps que je suis en Europe, dit Rhedi à Usbeck, mais j'ai ouf parler à des gens sensés des ravages de la chimie... Je tremble qu'on ne parvienne, à la fin, à découvrir quelque secret qui fournisse une voie plus abrégée pour ftiire périr les hommes, détruire les peuples et les nations entières >. »

Dans Tétude que je viens de fkire des causes de Tanarchie, je me suis efforcé de mettre en lumière la part de responsabilité des écrivains. Cette responsabilité est énorme. Les écrivains n'aiment pas, en général, à entendre parler de leur responsabilité, ils prétendent volontiers que les doctrines sont sans influence sur les actions. Je croîs, au contraire, que le désordre des idées produit le désordre des mœurs, qu'une fausse maxime peut enfanter un nombre infini de mauvaises actions, qpi'on sophisme est souvent plus dangereux pour la société qu'un crime. J.-J. Rousseau, qui a fait tant de mal avec ses s^phismea politiques, disait lui-même que les mauvaises maximes sont plus haïssables que les mauvaises actions *, Ce sont les sophismes propagés par les écrivains sur la propriété, la reli-* gion, le gouvernement et le capital, qui ont produit la théorie de l'anarchie et armé les bras des anarchistes. En répandant des théories malsaines dans la société, les écrivains y jettent des bombes. La propagande par l'idée précède toujours la propagande par le fait Les hommes et

(1) Lettres Persanes, L. CV.

(S) La Aouvelle HéloUe, V partie. Lettre XXX.

L'âNâRGHIE 8â

surtout les jeunes gens passent rapidement de l'idée à Taction. Le désordre intellectuel produit le désordre moral. Ce sont les idéeis qui mènent le monde. Si elles sont saines, elles le conduisent à la sagesse et à la paix, mais si elles sont malsaines, elles engendrent le désordre et le crime.

Nous Tenons à la cour d'Aix de juger et de condamner, po«r fabrication de poudre verte, un anarchiste, ftgé de trente-trois ans, qui, depuis l'âge de dix-sept ans s'est fait remarquer de tous ses patrons par son assiduité au traTail, la régurarité de sa conduite et la bonté de son caractère. Ses contremaîtres ne lui avaient jamais fait qu*an reproche, celui de travailler aux heure» de repos, pour son compte, à la recherche d'une invention mécanique. Avec mn sataire de 4 francs par jour, cet ouvrier excellent, laborieux, sobre, dévoué, faisait vivite honorablement sa femme, deux enfants et son vieux père, qu'if avait recueilli. Depuis sa condamnation, il ne songé qu'en pleurant à sa femme et k ses enfants, demandantf du tnivai) pour leur envoyer quelque secours. Qui doue a eôndilit clé BDAlheureux à l'anarcfaie? Ce n'est ni la paréines ai l^iî^ tempérance, ni la cupidité ; c'est le sophisme. Bki obémbrèl était remplie de journaux et de brochures anarchistes,' qtti lui avaient toorajé kl tèteL ' v -.,,':;

U y a des poisons pour l'esprit comme il' y h ét^ ^ai^ sons pour le corps- Certaines doctrines sont>de;véritables poisons pour Tàme ; les fausses maximes donnent aussi' sûrement la. mort que les substances' rénéneuses. ' Le nombre des poisons intellectuels est aussi grand que celttr 4ee poisons physiques.. U y a des doctrines qui, bomthe H haschich, efidorment lé remords et stupéfieal'ila conB-^'

cience. D^autres peuvent être comparées à des substances explosibles ; elles remplissent le cœur du peuple de passions haineuses, qui ne rêvent que destruction, expropria* tion, extermination. N*y a-t-il pas aussi des journaux qui détruisent, comme des acides corrosifs, tout ce qu'ils touchent, et des discours qui, semblables à l'alcool, enflamment le sang, agitent les nerfs, brûlent le cerveau et dessèchent le cœur? Ces poisons intellectuels sont aujourd'hui débités partout, dans les librairies, dans les kiosques, dans les gares, dans les cafés, sur les places publiques. Les débits de boissons, dont le nombre augmente tous les jours, sont aussi des débits de poisons ; la littérature, qui y est débitée, est aussi frelatée que la boisson qu'on y sert. Le pauvre peuple est empoisonné de toutes les manières, dans son âme et dans son corps. Si la société est malade, c'est parce qu'elle est littéralement empoisonnée par les sophistes.

£n constatant l'action manifeste des sophismes dans les crimes des anarchistes, je ne puis assez m'étonner d'entendre dire qu'il n'y a pas de délit d'opinion, que la parole n'est pas un danger, que la pensée pure est inoffensive (Renan)* Un écrivain, avec les meilleures intentions, peut faire beaucoup de mal.

Pour conjurer le danger que les passions anarchistes font courir h la société, ce n'est pas seulement sur la force publique qu'il faut compter. Avant tout, il faut redresser tes esprits faussés par les sophismes, rétablir dans la conseience publique les croyances qui apaisent, rappeler à l'ouvrier qu'il n'est pas un pur animal, n'ayant d'autre loi que la satisfaction de ses instincts; il est nécessaire, en' "tn mot, d'enseigner au peuple qu'il est fait pour le devoir

et la responsabilité personnelle ; car les doctrines malfaisantes qui arment le bras des anarcbistes sont plus efficacement combattues par les doctrines bienfaisantes que par Féchafaud, dont je ne conteste pas d'ailleurs la nécescité.

L'anarchie politique est la conséquence de Tanarchie ' morale, et celle-ci, à son tour, a été produite par Tanarchie intellectuelle. « La grande crise politique et morale des sociétés actuelles, disait A. Comte, tient en dernière analyse à l'anarchie intellectuelle ^ » C'était du triomphe du positivisme qu'il attendait la fin de cette anarchie ; il pensait que les vieilles croyances spiritualistes ne pouvaient plus convenir à la démocratie moderne et qu'elles n'étaient bonnes que pour les hommes du moyen âge. La vérité est que la démocratie, plus que toute autre société, a besoin des croyances spiritualistes et que la libre-pensée, enseignée aux ouvriers et aux étudiants, ne fait d'eux que des révoltés et des anarchistes. Pour rendre la santc à la société qui est malade, il faut lui rendre les cioyances morales. Lorque l'anarchiste R... est monté sur l'échafaud, il a repoussé le prêtre en disant qu'il ne croyait pas à Dieu, et il a ajouté que, s'il y avait cru, il n'aurait pas commis les crimes qui l'avaient fait condamner. Le véritable remède de la crise que nous traversons est dans le retour au spiritualisme chrétien.

Puisque les faux systèmes philosophiques, politiques et économiques se coalisent pour attaquer les bases de la Bociété, le devoir de tout bon citoyen est de les défendre dans la mesure de ses forces. Qui ne résiste point à Terreur

(i) A. Comte. Coun de philosophie potitive^ 1. 1, p. 40.

86 LA CIUMI.NALITE Ï'OLITIQUE

se rend complice du mal qu*elle fait. Qui ne défend pas la société la trahit; au prosélytisme du mal, il faut opposer le prosélytisme du bien. Tous ceux qui ont le bonheur de tenir de leur éducation, de leur famille ou de leurs études des croyances bienfaisantes, ont le devoir strict de les pr<H , pager et de ne pas laisser passer les sophismes sans protestation. C'est une lâcheté que de se tenir dans l'indifiTérence devant le débordement des monstrueux sophismes, qui font des voleurs et des assassins. Lorsque la maison brûle, tout citoyen qui ne prête pas son concours pour éteindre le feu se rend complice de Tincendie. Attaquée par tant de paresseux et de débauchés, par tant d'ambitieux et de fanatiques, battue en brèche, par tant de sophistes et de révolutionnaires, comment la société pourra-t-eUe échapper aux tempêtes qui se préparent, si elle est mollement défendue par les honnêtes gens ?

Les hommes qui détiennent le pouvoir et la fortune peuvent aussi beaucoup pour rétablir Tordre dans la rue et dans les esprits, s'ils se décident à ne donner que de bons exemples. Les scandales parlementaires qui se sont produits dans ces dernières années, en France et en Italie, ont plus contribué aux progrès du socialisme révolutionnaire et de l'anarchie que vingt ans de propagande. Les fortunes mal acquises et mal employées scandalisent et irritent les pauvres. Les politiciens qui traOquent de leur mandat et les mauvais riches ont une grande part de responsabilité dans les progrès de l'anarchie.

c Lorsque Dieu forma le cœur de rhomne, dit Boflsnet, les entrailles de rhomme, il y mit premièrement la bonté, comme son propre caractère et pour être comme la manque de cette main bienfaisante dont nous sortons. » £^-ce bien la bonté qui fait le fond du cœur de ThommetOn est porté à en douter, lorsqu'on voit tant de haines entre les hommes : hames religieuses, haines théologiques* haines nationales, haines sociales, haines réciproques des patriciens contre les plébéiens et des plébéiens contre les patriciens, des riches contre les pauvres et des pauvres contre les riches, haines de races, motivées par des différences d'idées, de sentiments et de couleur.

Les loups ne se mangent pas entre eux ; mais les hommes se mangent entre eux ! Ils se tuent au nom de la religion, an nom de la Kberté, au nom de la fraternité, au nom de l'égalité. Les plus belles idées religieuses et philosophiques mal ^comprises ont allumé des haines Au nom d'une reli- ^on qui commande l'amour, des prêtres ont allumé des iïûchers. Au nom de doctrines qui enseignent la liberté, des pAttloBophes ont persécuté. Au nom de la fraternitéi

88 LA CUIMINALITÉ POLITlQUIi:

des philanthropes ont guillotiné. On a brûlé religieusement des hérétiques ; on a massacré patriotiquement des femmes et des enfants ; on a guillotiné civiquement des nobles, des prêtres et des ouvriers. Chaque animal a son ennemi dans un autre animal d'une autre espèce; mais le plus grand ennemi de Thomme, c*est Thomme.

L'histoire de l'humanité n'est qu'une succession de guerres : guerres étrangères, guerres civiles, guerres de races, guerres de classes. On a vu des guerres durer sept ans, trente ans et même cent ans. Les guerres delà révolution et de l'empire ont duré près de vingt-cinq ans. Les peuples commerçants, comme Garthage, Venise, l'Angleterre, font des guerres de commerce, pour imposer dés traités, des tributs, pour acquérir des avantages pécuniaires. Les peuples ambitieux font des guerres de conquêtes pour étendre leur domination. La nation, qui voit grandir à ses côtés une autre nation, prend ombrage de sa puissance et cherche à la briser. Lorsque Garthage devint une rivale pour Rome, il faut ladétruire, dirent les Romains, delenda Carihago. La Hollande étant devenue au xvn* siècle une puissance rivale de l'Angleterre, celle-ci aussitôt chercha à TafTaiblir. Des souverains attisent la guerre entre leurs voisins, pour les affaiblir et jouer le rôle d'arbitre. D'autres cherchent dans la guerre des diversions à des difficultés intérieures ^ Des partis politique poussent à la guerre, pour supplanter leurs adversaires ou propager leurs principes.

(l)GharleB-Quint disait à François I**: « Nous commandons vous et moi à des peuples si bouillants, si fiers et tempestatifs, que si nous ne faisions quelque guerre par intervalle, pour les amuser et leur amortir cette impétuosité belliqueuse, nos sujets propres nous la feraient, ce qui serait bien pis. » (Bayle, Dictionnaire ^ art. Gharles-Quint.}

Dans les relations internationales, c*est la loi du plus fort qui est suivie. Aujourd'hui les peuples masquent leur haine et leur cupidité sous de beaux prétextes. Chez les anciens, la loi du plus fort était ouyertement proclamée. Lorsque, par exemple, les habitants de Mélos refusèrent d'obéir aux Athéniens, ceux-ci leur objectèrent qu'ils avaient le droit de leur commander, parce qu'ils étaient les plus forts : c Nous demanderons, disent-ils, que chacun règle ses prétentions sur ses forces... Nous savons parfaitement, vous et nous, que parmi les hommes on ne discute les droits de la justice, que quand la force coactive est égale entre les deux parties ; que ceux qui ont l'avantage de la puissance exigent tout ce qui est possible et que les faibles accordent tout ce qu'on exige d'eux... Les hommes sont de tout temps déterminés, comme par une nécessité naturelle à dominer partout où ils ont la forcée >

Les divers peuples de la Grèce étaient toujours en guerre. Athéniens, Lacédémoniens, Thébains, Ioniens, Doriens, Achéens, Messéniens, Etoliens, Corinthiens, se battaient constamment, signaient des traités provisoires, rompaient ces traités à la première occasion favorable, recommençaient la guerre, dévastaient les campagnes et pillaient les villes. Les peuplades, trop faibles pour résister, se mettaient sous la protection d'un état plus fort qui les rançonnait. Les Athéniens, les Spartiates faisaient payer chèrement leur protection.

L'homme hait celui qui diffère de lui, il n'aime que son semblable '. Le blanc déteste le noir, le noir déteste le

(1) Thucydide. Guerre du Péloponêeey 1. V, § 89, 105.

(2) « Tout animal, dit la Bible, aime son semblable ; toute chaii s'unit à celle qui lui ressemble, et tout homme s'unit avec son sem-

90 LÀ CRIMINALITÉ POLITIQUi:

Jbianc, rAméricain du nord persécute rindien et méprise le nègre. La raison et surtout le christianisme ont fait péné* trer dans quelques âmes le sentiment de la fraternité, mais ce sentiment n'est pas général. Les hommes divisés par la race, le climat, les croyances, les institutions, la couleur, ont beaucoup de peine à se croire meml>res de la même famille. On sait queUe haine et quel mépris les Grecs ayaient pour les étrangers ; à Leurs yeux les étrai^gers étaient des barbares. Âristote conseillait à Alexandre de les traiter comme des plantes ou des animaux, conseil bien étonnant dans la bouche d'un philosophe, qu'Alexandre eut la sagesse de ne pas suivre ^ — Chez les anciens peuples, il n*y avait pas de droit international, les étrangers étaient sans

blable. » (Ecclésiastique, XIII, 19, 20.) D'après Geoffroy Saint-Hilaire, cet ftdage : Qui se ressemblé s'cissemble serait vrai aussi dam» les sciences physiques et naturelles ; « il existe, dit-il, dans la nature un principe d'union entre toutes les choses semblables «fui active les unes yers les autres. » (Notions de Philosophie natiureUe, p. 133.) — L'esprit de prosélytisme vient en grande partie du désir de rendre les autres semblables à nous.

(1) D'après Plutarque, le but d'Alexandre était très noble, très élevé et bien difTérent de celui que lui prête M. Thiers, qui dit en comparant Alexandre à Napoléon, à la tin de son Histoire du ConsuUU et de VEmpire : « Il n'y a pas une vie plus inutilement bruyante que la sienne... La renommée, voilà son but, le but le plus vain entre tous... • Plutarque écrit, au contraire, qu'Alexandre avait voulu réaliser le rêve de Zenon qui, s'élevant au-dessus des préjugés de son temps, déplorait les divisions existant entre les diférents peopâes et voulait • qu'il n'y ait qu'une sorte de vie, comme il n'y a qu'un monde, ni plus ni moins que si ce fust un même troupeau paissant soubs roesme berger en pastis commuas ». Alexandre, ajoute Plutarque « estimant estre envoyé du ciel comme un commun réformateur, gouverneur et réconciliateur de l'univers, ceux qu*H ne peut aasembler par remontrances de la raison, il les contraignit par force d'armes ; et assemblant le tout en un de tous costés, en les fajsaiit boire tous par manière de dire en une mesme coupe d'amitié fit meslant ensemble les vies, les mœurs, les mariages et les façons de vivre, il commanda à tous hommes vivans d'estimer la terre habi- ' table estre leur pays et son camp en estre lu château et le doajon iouB les gens de bien parens les uns des autres et les meschant^ seuls étrangers *. (Trad, AmyoL, t. III, p. 309.)

LBS HAINES POUTIOUES M

droit En Orient, ils étaient considérés comme des êtres impurs. {Hérodote, 1. U, § 41 ; — Manon, XII, 43.)

Anjonrd'hui encore les diverses races se délestent et se méprisent réciproquement. La guerre de 1870 a montré que les Allemands sont animés contre les Fraai|;ais d*une haine sauvage ; on les a vus avides de vengeance, heureux de tuer et d'incendier. Un magistrat prussien qui est mort à Berlin en 1883 sous-secrétaire d*Ëtat au mi- Bîstère de la justice et dont les lettres viennent d*étre publiées, écrivait pendant la guerre qu'il était animé contre iu>us d'vne telle haine de race, qu'il se réjouissait de toutes les destructions, de tous les massacres que les années allemandes commettaient en France. Noussonmies bien loin encore de la fraternité des peuples, de la solidarité des races. Les hommes d'Etat, par leur fausse politique, ont créé entre TAllemagne et la France des haines profondes.

Au lieu de calmer les haines qui s'élèvent entre les peuples, les hommes d'Ëtat, emportés par leurs propres passions, entretiennent les jalousies, les rivalités et font éclater des guerres qui pourraient être évitées. Que de nations, dirigées par des soruverainset des ministres ambitieux, se sont eutr'égorgées sans motifs sérieux ! Que de guerres dont on peut dire ce que Frédéric II disait Ini-mème de la guerre qui eut Heu entre la Prusse, T Au triche, et la Saxe «... Cette ^erre causa à certains égards une effusion de sang inutile... Que gagna donc la Prusse, l'Autriche et laSaxe à cette guerre poussée avec tant d'acharnement et d'animosité ? Rien que la ruine mutuelle des grandes provinces, des milliers 'd'hommes égorgés, dont les bras auraient pu dans d'autres emplois être plus utiles à la patrie, et ce qui fit

tiS LA CRIMINALITÉ POLITIQUE

le malhettr de tant de particuliers devint inutile à'ceux qui avaient armé leurs bras... LTurope, ajoute Fréd^riclf, ressemble à une boucherie, partout ce sont des batailles sanglantes ; on dirait que les rois ont résolu de dépeupler la terre... Est-ce que l'acquisition de deux ou trois places frontières, d*une petite lisière de terrain, une limite un peu plus étendue, doivent être regardées comme des avantages quaùd on compte les dépenses excessives que la guerre a coûtées, combien le peuple a été foulé par des impôts, pour amasser ces grandes sommes et surtout que c*est au prix du sang de tant de milliers d*hommes que ces conquêtes ont été achetées *. »

Aujourd'hui les guerres ne durent plus aussi longtemps qu'autrefois ; elles se terminent en quelques mois, mais le nombre des victimes qu'elles font en quelques jours est plus grand qu'il ne Tétait jadis en plusieurs années, parce que les peuples entiers entrent en lutte.

Les républiques sont un peu moins belliqueuses que les monarchies. Cependant aux guerres des rois se substituent les guerres des peuples. Les républiques anciennes

(1) Frédéric II. Hiitoire de mon lempi. — Les princes qui ont fait verser le plus de sang, Louis XiV, Napoléon 1% ont, comme Frédéric II, regratté les guerres qu'ils ont faites. « J'ai trop aimé la guerre, » disait Louis XiV à son lit de mort. Après le désastre de la retraite de Russie, Napoléon I*' répéta les paroles de Louis XIV : « Je ne crains pas de Favouer I s'écria-t-il, j'ai trop aimé la guerre. J*ai conçu de grandes entreprises, elles étaient disproportionnées avec la force de la nation. » {Vie et travaux diphmatiquet du comte d'Haulerive^ p. 319.) Garnot raconte que souvent, se trouvant seul avec Napoléon I*% il Ta entendu déplorer cette « manie de conquêtes, qui l'avait entraîné à de si fatales erreurs ». {Expoeé de Ut aniduite politique de M. Camot p. 23.) — Louis-Philippe, au contraire, en maintenant la paix, augmenta la puissance de la France; à la fin de son règne, le chancelier de la Russie, le comte de Nesselrode, écrivit à l'ambassadeur russe à Londres : • La France aura gagné à la paix plus que ne lui aurait donné la guerre. >

LES HAINES POLITIQUES Oâ

et les républiques italiennes'^ainiaient la guerre. Les républiques de l'Amérique du Sud se déchirent avec autant de fureur que les anciens empires. Les nations, comme les individus, sont sujettes aux passions qui déchaînent la guerre. Quelquefois méme,commeles femmes romanesques qui s'ennuient quand elles ont une vie tranquille, elles se lassent de la paix. Sous Louis-Philippe, la France s'ennuyait et regrettait les guerres de Napoléon ; pour se distraire, elle fit une nouvelle révolution qui lui donna la guerre civile et la conduisit aux guerres du second Empire.

La nature humaine est si féconde en sentiments haineux, qu*un peuple doit quelquefois redouter rhostilité d*un voisin qu*il a assisté, à cause du service qu'il lui a rendu. Rendre service à un peuple est souvent un moyen de s'en faire un ennemi. Le souvenir de Magenta et de Solferino n*est pas étranger à l'hostilité de l'Italie à l'égard de la France *.

La haine de l'étranger, même lorsqu'elle conduit à la guerre, est moins odieuse que les luttes de classes et les luttes de partis. Dans les anciennes sociétés où régnait l'esclavage, la classe qui tenait le pouvoir était souvent d'une cruauté horrible à l'égard des classes inférieures. Thucydide raconte que les Spartiates avaient l'habitude de décimer les Ilotes, lorsqu'ils devenaient trop nombreux.

(1) Machiavel, observant cette haine deTobligé contre ton bienfaiteur, a dit : • Un prince qui veut se préserver des conjurations doit redouter bien plus encore ceux qu*il a comblés de bienraits que ceux qu*il aurait accablés d'outrages. • {Discourt tur Tile-Live^ I. Ilf, ch. IV.) — Goroines fait, en outre, sur le caractère des Italiens une observation qui n'a rien perdu de sa justesse. Il raconte que les Pisans, après avoir jeté à TArno le Lion de Florence, pour plaire à Charles VIII, jetèrent ensuite à terre la statue de ce roi, lorsque la victoire l'abandonna; « et est, dit domines, le naturel de ce peuple d'Italie d'ainsi complaire au plus fort ». L. VU, ch. vu.

M LA CRIMINAtlFÉ POLITIQUE

Un jour, pour frapper les pluB braves» ils employèrent le subterfuge suivant : ils promirent la liberté & ceux qui seraient désignés par leurs compagnons comme étant les plus braves. Deux mille furent ainsi désignés ; c mais peu après ils disparurent sans qu'on ait même soupçonné quel genre de mort on leur avait fait subir* >.

Jusqu'à la Révolution française, les luttes des classes forment le fond de Thistoire intérieure des difiEérembi peuples. L'histoire de la république romaine se résume dans l'histoire de la lutte des patriciens et des plébéiens. liCs patriciens, traitant les plébéiens en vaincus, s'assurèrent tous les privilèges, toutes les dignités ; ils éloignèrent les plébéiens du gouvernement, pour en garder les bénéfices. Sous l'ancienne France, il y avait trois ordres ennemis l'un de l'autre. Au lieu de rapprocher les classes, les rois ne cherchèrent qu'à les diviser. L'histoire de France est l'histoire de la lutte des non-privilégiés contre les privilégiés. La royauté soutint et éleva le peuple. L'abolition des privilèges, la conquête de l'égalité fut le but principal de la Révolution française; c'est l'obstination de la noblesse et du haut clei^ à conserver leurs privilèges qui rendit la révolution nécessaire.

Il semble que les haines de classes ne devai^it phis exister depuis la Révolution, qui a supprimé les privilèges et par suite les classes, qui divisaient la nation. Cependant la noblesse et la bourgeoisie continuèrent à se haïr, sous la Restauration et le gouvernement de Juillet et aujour: d'hui, bien qu'il n'y ait plus en France que des citoyens ayant j[es mêmes droits civils et politiques, le socialisme

(1) Thucydide,!. IV, 180. . . • .

vient de réveiller les haines de classes, en prétendant que « la classe ouvrière > est opprimée par c les classes dirigeantes ». Le Congrès socialiste qui s'est tenu à Bruxelles en août 1891, « se plaçant sur le terrain de la lutte des classes et eonvaincn qu'il ne peut être question de Témancipation de la classe ouvrière aussi longtemps qu'il y aura des classes dirigeantes... recommande aux salariés du monde entier de s'unir contre la domination des capitalistes ». Les capitalistes sont signalés par les chefs du socialisme comme les ennemis des ouvriers. Les ouvriers des différents pa3r8 sont conviés à s* unir dans une lutte contre eux. Ces haines sociales tuent le patriotisme. Autrefois, dans les guerres civiles, les partis appelaient l'étranger à leur secours. Le duc de Guise s'allia avec Philippe II, pendant que les chefs protestants s*aHiaient avec les princes d'Allemagne. Sous Richelieu, les protestants implorèrent le secours de l'Angleterre. Les émigrés huguenots revinrent à la Rochelle sur des navires anglais, pour défendre la ville contre Richelieu. Pendant la Fronde, Condé se donna à l'Espagne, il rechercha Tappui de Gromwell et appela sur le territoire français les troupes du duc de Lorraine. Turenne envahit la Champagne à la tète d'une armée espagnole. Pendant la Révolution française, les émigrés s'allièrent avec ^étranger ; Toulon fut livré aux Anglais» Le lendemain de Waterloo, des royalistes ivtesde joie accueillirent avec enthousiasme les coalisés ^ Depuis lors, jusqu'en

(i) De Viel-Ca«tel. Hittoire de la Restauration, t. III, p. 4i4. ' En 1814, des royalistes voulurent même descendre ta statue de Napoléop I*' de la colonne Vendôme. Des jeunes gens vinrent présenter à TEmpereur de Russie une adresse où ils traitaient Napoléoil I*' de Btonstre* ïyts Français formèrent le projet de le faire assassiner, au moment où il allait livrer bataille aux alliés. {Mémoires du chance- ^^er Msqdièr, t. II, p. 2^1,276, 286.) -

1871, les partis politiques n'avaient plus osé s'allier avec l'étranger. Mais, depuis la Commune, les passions antisociales sont devenues si ardentes, qu'elles ont étouffe le patriotisme. Le lendemain de Sedan, ladémagogie a abattu la colonne Vendôme et fraternisé avec les Prussiens. Pondant le siège de Paris, elle a profité de nos désastres pour faire des émeutes et aggraver la situation. Les socialistes révolu^ . tionnaires et les anarchistes ont une haine sauvage contre l'armée parce qu'elle défend l'ordre et la patrie. Le colo* nel Billet, qui avait commandé un régiment de cuirassiers à Reischoffen, et qui s'était couvert de gloire en chargeant les Prussiens à la tête de son régiment et en ayant à ses côtés ses deux fils, a été tué en plein jour, en pleine paix, dans une rue de Limoges, par un Français animé de cette haine contre l'armée. Les socialistes révolutionnaires et. les anarchistes nient la patrie et calomnient l'armée qui la défend ; ils osent la représenter comme une école d'égoïsme, d'immoralité et de brutalité, alors qu'elle est une école d'abnégation et de sacrifice. Ils ont protesté contre les fêtes franco-russes; un ouvrier anarchiste a même tiré un coup de revolver sur la loule qui acclamait les marins russes*

Dans les temps de révolution, la lutte des classes est allée jusqu'à la destruction des maisons des riches, des monu-^ ments et même des villes. A Lyon, en 1793^ le jacobinisme fit détruire 30.000 hôtels. La Convention rendit un décret ainsi conçu : c La ville de Lyon sera détruite, tout ce qui fut habité par le riche sera démoli. » En 1871, la Commune brûla quelques-uns des plus beaux monuments de Paris^

A côté de ces haines de classes, qui préparent à la société contemporaine de redoutables tempêtes, il faut encpr^

LES haïmes politiques 97

placer les haines de partis. La raison et la religion disent ^ rhomme : « Tout concitoyen est ton frère, il faut Taimer, » mais la politique lui crie : « Ce concitoyen est ton adversaire, il faut le haïr, le persécuter, » et alors, suivant les régimes, on entend ces cris sauvages : c L'aristocrate, voilà Tennemi; le libéral, voilà l'ennemi; le clérical, c'est Fennemi ! » On fait des émeutes ou des lois d'exception contre « l'ennemi », on le combat à coups de décrets ou à coups de fusil.

L'homme est ainsi fait qu'il déteste celui qui ne lui ressemble pas et refuse de partager ses passions politiques. Les violents haïssent les modérés. A leurs yeux la modération est une trahison ^ Quoi de plus admirable que les efforts de Lhôpital pour amener la paix entre les catholiques et les protestants ! Mais quoi de plus triste que le spectacle de son impuissance pour calmer les haines des deux partis ! Catholique, il était suspect aux catholiques, qui étaient enclins à voir en lui un hérétique et disaient qu'il fallait se garder de la messe du chancelier. Les protestants, de leur côté, né pouvaient admettre qu'on pût être tolérant par amour de la modération et de la justice. — Lors de l'insurrection de Bordeaux contre le roi et Mazarin, les frondeurs modérés furent suspects aux violents, •qui les attaquèrent comme des traîtres et des < mazarins ». — Pendant la Révolution française, les modérés furent encore suspects à tous les partis. Les constitutionnels

(i) Théramène, Tun des trente tyrans, ayant proposé de punir avee modération un Spartiate, que ses col lègues voulaient faire mourir, fut lui-même condamné à boire la ciguë. — M** de Staël, après le 18 Fructidor, ayant témoigné de la pitié aux victimes de ce coup d*Btat, fut accusée de trahison et obligée de quitter précipitamment Paris.

PaoAL. — Grimin. t»el.

proscrito de France furent très mal reçus parles royalistes purs et mal vus par les gouvernemenis de rEurope : < Les échafauds étaient dressés poureiiTser la frontière de leur patrie et dès persécutions de tout genroles attendaient sur la terre étrangère*. » — Les Jacobins détestaient encore plus les républicains modérés que les.royalistes. Les Girondins furent proscrits comme modérée, les Dantoailesi comme indulgents, les indifférents eox*mèine«' furent nùs* hors la loi. Quoiqu'il fût profondément républicain, Garnot fut proscrit au 18 Fructidor, comme royaliste et protecteur des émigrés, parce qu'il voulait que les lois fussent interprétées autant que possible en leur faveur, lorsqu'il était établi qu'ils n'avaient pas perte les armes contre leur patrie; cette modération entraîna sa proscription. Lanjui^ nais, qui montra un si grand courage à la Convention et au Congrès des Cinq-Cents, fut dénoncé par les ultra de la Restauration, qui s'étaient cacbés pendant la tempête et vinrent alors demander le prix d'un dévoûment, qui ne leur avait rien coûté.

Cette haine des violents contre les modérés a été obser* vée à toutes les époques de l'histoire, c Les pins modérés, écrit Thucydide*, périssaient victimes des factions. > — Les patriotes anglais Sidney, Harisson, Hutchinson, après avoir été poursuivis par Cromwell, furent proscrits par Charles II.

C'est surtout pendant les luttes de la Révolution que 1 on se rend compte de l'intensité des haines politiques. Les partis s'entr'égorgeaient comme des gladiateurs dans un cirque. Les discours des orateurs, étaient pleins de (ici, de

(1) M** de Staei. ConsidératioM ntr la révoluticn française. Ci) Thucydide^ 1. UI, § 82.

LES HAINES^ POiiriQUBS 99

fureur et de rage. Les membres du comité de Salut public se détestaient les uns les autres. Garnot raconte que Saiat- Just proposa un jour, en sa présence, son expulsion coramiB on avait proposé quelque temps auparaTant celle de Hérault de Sêehelles, ce qui Tavait aussitôt mené à Téchafand : « Je répondis froidement à Saint-Just, ajoute Garnot, qu'il sortirait du comité avant moi, ainsi que tout le triumvirat et le comité frappé de stu peur garda^ le silence '. >

Avant de se proscrire, les partis se calomnièrent, ^accusèrent réciproquement d'intrigues et de complots. Robespierre are cessa d'accuser ses adversaires d'être des traîtres, des conspirateurs; ses discours ne sont qu'un tissu <ie calomnies. La calomnie fut l'arme préférée des Jaoe« bins contre les Girondii» ; elle leur Réussit ; c il n'est pas un département, dit Buzot, pas une ville, pas un misérable club qui ne nous traite de royalistes et de fédéralistes ^ n Le livre de G. Desmoulins, intitulé : Higéoire des Brissoiin9^ contribua par ses allégations mensongères à la proscriptiov des Girondins; aussi quand il entendit leur condamnation, il ne put s'empêcher de s'éerter : c Ah ! malheureux ; c'est mon livre qui les a tuésv »

Dès le début de la révolution, les adversaires de la* royauté lui Ûrent la guerre en répandant une foule de calomnies contre le roi et la reine. Kropotkine trouve cette tactique excellente et eonseille aux anarchistes de l'employer contre la bourgeoisie. « Galomnies, calomniez, disaient alors les Jacobins', comme aujourd'hui les anar-

(1) Sxpoié de la conduite politique de M, Camot^ p. 38.

(S^ Méwtoiree de Buxot, p. 47.

(3) DaDtOQ dit à la tribune que la calomnie tait permise contre les eonemis de la liberté.

chistes, il en restera toujours quelque chose. > Ils savent qu*à force d*être répétée l'imputation la plus absurde finit par être acceptée. Pour soulever le peuple contre Louis XVI, on accusa ce roi débonnaire de méditer le massacre des Parisiens. Plus tard, afin de préparer Tesprit public au massacre des nobles et des prêtres, les démagogues accusèrent ces derniers de comploter le massacre de» patriotes. Quelques jours avant les massacres de septembre, on fît courir le bruit qu'un complot avait été tramé dans les prisons '.

C'est par de fausses accusations contre l'assemblée constituante que les démagogues excitèrent les fureurs populaires en juin 1848. Le troisième jour de l'insurrection, des représentants des ouvriers vinrent au corps législatif, pour s'assurer si l'assemblée constituante ne songeait pas à affamer le peuple, pour lui faire détester la république. Gomme les députés qui les reçurent s'étonnaient de leurs questions, les ouvriers répondirent: c Ah I quand on gouffre de toutes manières, on est mal disposé, voyezvous ! Et puis, nous ne voyons pas nous autres, nous ne savons que par les journaux. Eh bien ! ce sont eux qui nous ont monté la tête*. »

Lorsque les partis politiques paraissent se rapprocher et mettre un terme à leur sentiments haineux, ils ne font, en réalité, que se coaliser contre un autre parti qu'ils détestent plus encore. C'est une haine commune qui les rap-

(i) Après la Saint-Barttiélemy, on calomnia aussi les victimes. Des lettres royales furent envoyées aux provinces, pour annoncer quo « l'exécution de Paris » n'avait eu lieu que pour prévenir un complot tramé par les protestants. Le roi chargea le parlement d'informer contre Coligny et ses anois, et le parlement condamna deux, protestants notables, qui avaient échappé au massacre,

(2) CorboD. Le Secret du peuple, 198.

LES HâINËS politiques 101

proche un instant, mais le lendemain de la victoire obtenue contre Tennemi commun, ils recommencent à se déchirer. Les Girondins se coalisèrent avec les Jacobins contre la royauté, puis, après l'avoir détruite ils se firent la guerre. La haine des Jacobins contre les Girondins était accrue par la jalousie ; jaloux du talent des Girodins, les Jacobins les proscrivirent pour se venger de leur supériorité, Danton s'unit à Robespierre contre les Girondins, puis il tomba, à son tour, sous les coups de son complice.

Les haines politiques sont si intenses, que la proscription d'un adversaire devient une jouissance. L'homme haineux éprouve du plaisir à voir souffrir sa victimes En 1793 les Jacobins éprouvaient du plaisir à voir mourir les nobles et les prêtres ; ils invitaient quelquefois le bourreau à leur table. L'histoire dit aussi que plusieurs empereurs et rois aimaient à contempler la tète des hommes qu'ils avaient fait tuer. Lorsque Sylla fut tué sur les ordres de Néron, < on porta sa tète à Néron, qui plaisanta de ce qu elle était déparée avant l'âge par des cheveux blancs' ». La tète de Plantus fut aussi rapportée à Néron, pour qu'il eût le plaisir de la voir. Olhon contempla avec une joie extrême la tête de Pison ; < Ton dit qu'il n'arrêta jamais sur aucune autre tête des regards plus avides' ». C'est un roi qui a dit en présence du cadavre d*un adversaire qu'il avait fait tuer : c le cadavre d'un ennemi sent toujours bon. >

Les haines politiques ne sont pas assouvies par la persécution. L'homme pardonne plus aisément le mal qu'il

(i) • Ennius a parfaitement dit : « Celui que Ton hait, on voudrait le voir mort. • Cicéron. De Officiis^ 1. II, § 7. (S) Tacite. Annaleif 1. 1, S 57.

(3} Tacite. HUtoirey 1. 1, § 44.

>(C/2 LA GRIMIZiALITÉ POLITIQUE

reçoit que le mal qu'il fait. Le parti qui a persécuté veut persécuter encore. Lee victimes pardonnent quelquefois à leurs bourreaux, mais les bourreaux ne pardonnent jamais «ux victimes, ils s'irritent de leur fermeté, de leur résignation ; ils s'irritent même contre leurs victimes, quand la mort ne vient pas assez vite. En 1793, les égorgeurs de Nantes qui massacrèrent des enfants étaient furieux, quand ')eeB ^pauvres enfants restaient trop longtemps à mourir.

Le parti politique, qui a commencé à persécuter ses ad- ^mrsaires, continue à les opprimer parce qu'il redoute les nreprésailles ; il suppose que les opprimés voudront à leur tour se venger, et, par peur de la réaction, il n'ose pas s'arrêter dans la voie des persécutions.

Les haines politiques ne respectent rien, pas même les tombeaux, fo 1793, on jeta au vent les cendres des rois, on s'acharna sur des cadavres. £n 1661, en Angleterre, les corps de l'amiral Blake, de la mère et de la ûUe de Gromwell furent enlevés de Westminster.

C'est en s'appuyant sur la canaille, que les violents, en temps de révolution, parviennent toujours à vaincre les moaérés. < Je sais bien, disait Danton, à la veille du 81 mai, que nous sommes en minorité dans l'assemblée; •nous n'avons pour nous qu'un tas de gueux qui ne sont patriotes q^ie quand ils sont soûls. Nous sommes un tas d'ignorants ; Marat n'est qu'un aboyeur, Legendre n'est bon qu'à dépecer la viande, les autres ne savent que voter par «esis et levée. Nous sommes bien inférieurs en talent aux Girondins, mais, si nous avions le dessous, ils nous feraient un crime des journées de septembre, de la mort de Gapet et du 10 août, dont ils ont été d'accord. 11 faut donc marcher sur eux ; ce sont de beaux parleurs qui délibèrent

LES HlINfiS POLITIQUES 408

et qui tAtonnent ; nous avons plus d*audac6 qu'eux et ta eanaiUe at à mos ordres. »

Poav avoir la canaille à leurs ordres, les Jacobins la payaient. Au 3 juin, les honunes commaandés par Henriot, poor entourer la convention, étaient des hommes achetés depuis plusieurs jours; on leur distribua même sur place wi assignat de cinq livres. < J*ai vu, le 3 juin, dit Lanjuinais, distribuer publiquement des assignats à Télite des cent un mille honiiies^ > Voulant expliquer la ruine de son parti, Busot écrit. < Nous ne pouvions employer que des moyens honnêtes, et eeux-là ne valaient rien ; de l'or, de Tor, voilà ce K{ui devait réussir; voilà ce qui a réussi ; n'a*t-on pas vu partout des émissaires avec de l*or quelquefois à découvert comme les deux millions accordés au peuple de Bordeaux, et plus souvent en secret ? II fallait de Tor et nous n'en avions pas*. » La commune de Paris accorda quarante sous par jour à tout ouvrier sous les armes jusqu'au retovr de la tranquillité publique. Danton fit voter le décret qui levait dans chaque grande ville une armée de sans-oulottes salariés, et le décret qui donnait i francs par séance aux patriotes qui assistaient aux assemblées de section.

Les Jaxïobins ne furent pas les seuls à enrôler la canaille'. Les Girondins soldèrent aussi des émeutiers. Dès les premiers jours de la révolution, les émeutes furent commandées ; < les malheureux qui y figurèrent, dit le chan-

(1) Fragment hUtoriquê sur le 31 mac, par LaDjuinais.. « Le maire Pache, «joute Lanjuinais, avait fourni pour ces journées 150.000 francs destinés aux cotons de Saint-Domhigae. *

(8) Mémoireê de Buzoi, p. 140.

(3) Etienne Marcel avait envoyé aussi louer des brigands ft Avignon. (Ilichelet. Hùtùire de Franee.)

iM LA CRIMINALITÉ POLITIQUE

celier Pasquier, ne savaient ce qu'ils voulaient, ni ce qu'ils faisaient, et il était clair que leur fureur était de commande '. » Le duc d'Orléans, Philippe-Egalité, dépensa des sommes considérables en émeutes. Pour supplanter Louis XVI, il favorisa Tinsurrection du 5 octobre. D'après deux députés du côté droit,. Durand de Maillane et Lanjuinais, les adversaires de la révolution provoquèrent aussi des troubles pour la déshonorer*.

Un grand nombre de mouvements populaires, qui paraissent spontanés, ne sont, en réalité que des coups montés, préparés, ou tout au moins exploités par les partis politiques. Les émeutes sont rarement des explosions subites de la colère populaire ; elles sont souvent commandées par des meneurs ambitieux. Le 20 juin a été préparé par les Girondins, qui voulaient s'imposer au roi comme ministres. Le 31 mai et le 2 juin ont été conçus par Robespierre et par Danton.

Quand on déchaîne le peuple, on déchaîne un torrent qu'on ne peut plus arrêter. Dès qu'on a donné à la foule le goût de l'émeute, du sang et du pillage, il devient très difficile de la contenir, c Lorsque le peuple a porté ses mains criminelles sur un roi juste et qu'il a goûté le sang des meilleurs citoyens, lorsque la république n'est plus qu'une litière, sous les pieds delà foule qui trépigne, alors sachezle bien, il n'y a ni tempête ni incendie qu'il ne soit plus facile de calmer que les emportements d'une multitude effrénée*. » Les Girondins en firent l'expérience; après

(1) Mémoires du chancelier Pasquier, 1. 1, p. 49. (S) Histoire de la Convention nalionaUt par Durand de Maillane, p. 47. — Fragment historique sur le 31 mat, par Lanjuinais, 206. (3) Gicéron. La Réfmblique, 1. I, g 42.

avoir déchaîné la foule contre la royauté, ils virent la même foule se tourner contre eux. Lorsqu'une émeute commence» on ne sait jamais où elle s^arrètera. Une étincelle produit souvent un grand incendie difficile à éteindre. Pendant la lutte des Armagnacs contre les Bourguignons, sur les excitations de rUniversit'é, les maîtres bouchers qui lancèrent dans Témeute leurs valets, les écorcheurs, espérant les retenir, ne purent y parvenir. Lorsque sous Henri III, le duc de Guise lança le peuple dans Paris, il fut prié par le roi d'apaiser la sédition, mais il fut obligé de répondre qu'il ne pouvait retenir c ces taureaux échappés ». Pendant la Fronde, après le combat du faubourg Saint- Antoine, le 4 juillet 1682, Monsieur et Gondé se servirent de M. de Beaufort dans l'intention de faire peur seulement aux autorités municipales, mais la foule déchaînée alla plus loin qu'on ne voulait et massacra plusieurs magistrats, s

Ce sont souvent les meilleurs amis du peuple qui sont massacrés par lui dans les émeutes, tant les haines populaires sont aveugles. Lors de la scène révolutionnaire qui eut lieu à l'hôtel de ville le 4 juillet 1652, des magistrats hostiles à Mazarin« furent massacrés comme Mazarins, Pendant les troubles de la Fronde, on était perdu si on était appelé Mazarin^ comme plus tard, en 1793, on risqufidt d'être pendu à une lanterne, si on était traité d'aristocrate ^ Les meilleurs amis de la liberté ont été massacrés comme ennemis de la liberté. Dans les violentes crises politiques le peuple égaré par les démagogues voit

(i) A l'époque des luttes entre les Armagnacs et les Bourguignons, lors de la prise de Paris par ces derniers, lorsqu'on voulait faire massacrer son ennemi, on criait à TÂrmagnac.

t^ LA GEiMUfALITÉ POLITIQUE

des traîtres partout. Des généraux ont été massacrés aux . cris ëe trahisen.

RévolutiooAaire, ou contre-ré voLutionnaire, la foule qui n'est plus contenue parle pouvoir, commet les plus abominables excès; les égorgeursde Septembre furent insatiables de massacres ; après aToir massacré des prêtres et des nobles, ils fiiassacrèrentdes vieillards, deslemmes, des enfants, des malades à la Salpêtrière, àBicètre; ils tuèrent et violèrent des jeunes ûlles dans leurs dortoirs, des jeunes garçons qui étaient à la Correction. Aux époques de réaction, après le 9 Thermidor et en 181S, les foules contrerévolutionnaires du Midi, emportées par la passion de la vengeance, imitèrent, sans l'égaler toutefois, la fureur des révolutionnaires ^

Les àommes qui ont été persécutés éprouvent le besoin de se venger et de faire souffrir, à leur tour, leurs oppresseurs. Le j)arti, qui a été décimé, veut à son tour exercer des peprésaîlies, et les modérés eux-mêmes deviennent violents par esprit de vengeance. Thucydide a décrit ce besoin de vengeance, qui emporte à tous les excès ceux qui ont souiTert: c Gorcyre, dit-il, offrit donc la première le spectacle de tous les excès. On vit tout ce que peuvent entreprendre, pour se venger, des malheureux longtemps gouvernés avec une insolence tyrannique, au lieu d'être traités avec modération ; tout ce qui peut être commis d'infractions à la loi par des infortunés qui veulent se délivrer de l'indigence, et qui égarés par leur passion ne songent qu'à s'em-

(1) Après la chute de Robespierre, c la réaction de ceux qti'ou appelait aristocrates contre les patriotes fut sans mesure dans tout le midi ; on y tuait les patriotes comme on tue les grives dans les champs, partout où on les rencontrait •. Durand de MaiUane. Op, cU.y 277.

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parer des richesses d*autrui, au mépriB de la justice ; enfin tout ce que peuTent exercer d'atriiciiés et de. fureurs des hommes qui, armée moins par la cupidité que .pour le maintien de Tégalité politique, marchent d'excès en excès, ne prenant jconseil que de Tignoranee et d'une fougue inlensée. > (L. III, § 64,).Au moyen â^, les Jacques^ à la fin da xvm^ siècle, les noirs de Saint-Domixigiie rendirent outrage pour outrage. Des atrocités furent commises du côté des noMes et du côté des Jacques^ du c6té des maîtres d'esclaves et du côté des esclaves. .Les Jacques incendié» •rent les châteaux, les nobles incendièrent les villages. Des deax côtés, le carnage fut horrible. Lorsque les Irlandais, si odieusement opprimés par les Anglais, se révoltèrent ii plusieurs reprises, ils commirent aussi des excès révoltants.

Les réactions contre les époques de violence sont tou> jaure violentes. Après avoir renversé la Terreur ; le 9 Thermidor continua le aystème de la Terreur; plus tard la Terreur i>lanche ' succéda à la Terreur rouge. Avides de vengeance, les réactionnaires recommencèrent les crimes doat ils avaient souffert.

C'est l'apathie des honnêtes gens qui fait laforce des vio- .lenli,en temps de révolution. Elle a été observée à toutes les époques- de l'histoire. Attristé par la cruauté des bourreaux et la lâcheté dee victimes, Tacite laisse tomber sa plume de dégoût, en disant : « Cette résignation servile et tant de sang perdu en pleine paix fatiguent l'âme etla resserrent*. >

(1) li est juste de reconnaître que la Terreur blanche a fait beaucoup moins de victimes que la terreur rouge. • Paris, dans une seule des journées de septembre, a vu plus d^égorgements que le midi tout entier pendant Tété et Tautomne de 1815. » (Viel-Gastel. Histoire de ia Restavratian.)

(S) TadtB. AnnaUs, 1. XVI, § 16.

UOrmée qui, pendant la Fronde, fit trembler Bordeanx n'était composée que de 800 membres. Pendant la révolution les Bordelais se laissèrent opprimer par Tallien et les 1800 énergumènesqui le suivaient ; à Marseille, les Jacobins n'avaient que 5 sections sur 32; à Lyon, Ronsin, commandant de Tannée révolutionnaire, disait qu'il n*y avait pas 1800 Jacobins dans cette ville ; Paris se laissa terroriser par une poignée d'assassins.

11 semble au premier abord que les haines sauvages, qui ont fait couler tant de sang, appartiennent k l'histoire et que les sociétés contemporaines ne reverront plus les excès de 1793. Les mots de fraternité, d'humanité et de pitié sont dans toutes les bouches, mais ils ne sont pas encore descendus dans tous les cœurs ; nous avons parmi nous des barbares sans idées qui n'ont que des haines et qui veulent détruire la société. Ces barbares qui sortent des basfonds des grandes villes sont plus féroces que les barbares qui sortaient des forêts. On ne doit pas s'endormir dans une fausse sécurité, en disant que les ennemis de la société sont en minorité, que le peuple en grande majorité n'est pas animé de sentiments révolutionnaires. Toutes les révolutions ont été faites par une minorité audacieuse. Le nombre des violents est petit, mais celui des lâches est si grand! En 1871, nous avons assisté à la résurrection de la Terreur, les excès de 93 ont été dépassés par ceux de la Commune, et, si demain une nouvelle révolution éclatait, les actes de vandalisme et de cruauté de 1871 seraient encore dépassés par les actes de barbarie des socialistes révolutionnaires et des anarchistes, qui sont animés contre les patrons, les bourgeois, les prêtres et l'armée d'une haine sauvage et veulent détruire la société par tous les

moyens, par le poignard, parle pétrole, par la dynamite et par le feu. Ayant eu à juger un certain nombre d'anarchistes, j*ai constaté dans leurs paroles et leurs écrits une intensité de haine effroyable. L'un d'eux conseillait aux domestiques, de se venger de leurs maîtres en dépravant leurs enfants. Après l'attentat commis au thé&tre de Barcelone, où un ingénieur d'Aix a été tué, un journal anarchiste écrivait : « Est-ce que chacun d'entre vous ne sentirait pas son cœur tressaillir d'une iiëvre intense, s'il entendait le grésillement de la graisse bourgeoise et les hurlements de cette masse de viande grouillant au milieu de cet immense vaisseau de feu ? »

Malheureusement, à mesure que l'audace et la haine des ennemis de la société augmentent, l'énergie des honnêtes gens diminue, c Nous ressemblons un peu à des gens qui, lorsqu'on met le feu à la maison, s'occupent à admirer la torche et la bonne mine de l'incendiaire'. » Les incendiaires de la Commune, par suite d'une niaise sensiblerie, nous les avons rappelés parmi nous, et ils nous refusent un pardon que nous leur avons accordé. Les anarchistes, qui commettent les forfaits les plus abominables, obtiennent quelquefois les circonstances atténuantes; les jurés qui les accordent semblent les demander pour eux-mêmes.

(i) Joubert. Pemées, t. II, p. 222.

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