‹ La criminalité politiqueChapitre 22 sur 32 · CHAPITRE V L*HTPOCBISIB POLITIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V L*HTPOCBISIB POLITIQUE

Gomme la religion, la politique a ses hypocrites, qnt, «>us de grands mots, masquent leur ambition. L'hypoerisie religieuse a été stigmatisée par Molière dans un chefd'œuvre immortel ; Thypoerisie politique attend encore là peintre qui la démasquera '.

Les ambitieux politiques invoquent toujours le bien public, rintérèt de TËtat ; Us parlent sans cesse de leur dévouement à la chose publique, en réalité ils veulent le^ pouvoir. Le ministre qui a toujours à la bouche le salut de r&tat, n'a souvent au fond du cœur qu'un seul but, le salut ^e son portefeuille ; celui qui invoque sans cesse Tintérét de rÊtat se préoccupe avant tout de son intérêt personnel. Le gouvernement, dont Tambitieux politique ne fait pas partie, est toujours un mauvais gouvernement qu'il faut renverser... dans Tintérèt public. La politique qui ne rapporte rien est une mauvaise politique. La bonne politique est celle qui donne le pouvoir et l'argent. De farouches conventionnels, qui avaient aboli les titres de noblesse,

(1) Fabre d'Eglantine avait songé à écrire sur rhypocrisie politique une comédie, dont Robespierre aurait été le principal personnage.

rUYPOCRlSlE POLITIQUE 111

sont devenus barons et comtes de l*ËiDpke ; des défenseurs zéïés de la liberté ont voté rétablissement de Tempire ; des rég;icides ont crié en 1816 : Yive le roi ! Des adversaires implacables de Loais-Philippe, qui se plaignaient de manquer de liberté sous son règne, sont devenus sous l^apoléonlll de hauts fonctionnaires. De même que des régicides de 1793 sont devenu» pvéfeto et coasctllers d'État du premier empire, dessoeialistes de 1848 ont été nommés préfets et conseillers d'Ëtat du second empire. A côté de quelques hommes d'fitat, qui songent sincèrement au bien public, combien y on a-t-il qui ne cachent sous de grand mots que des préc^ecupations égoïstes !

Lorsque le duc de Boni et le comte de Charolais se révoltèrent contre Louis- XI, ils déclarèrent qu'ils se mettaient en campagne pour le bien de la chose publique. Louis XI expédia alor» par tout le royaume des lettres patentes, où il révéla les causes véritables de la rébellion, et fit connaître que, s'il avait consenti à augmenter les pensions des grands, ceux-ci n'auraient jamais songé au bien public. Le chapitre des Mémoires de Gommines, qui est consacré au récit de la révolte du comte de Charolais, est précédé du sommaire suivant : < Comment le eomte do Charolais avec plusieurs gros seigneurs de France dressa une armée eontre le roy Louia onzième 80ub9 coukwr au bien public. »

La religion a servi de prétexte k un grand nombre d'ambitieux politiques, pour couvrir leurs desseins, c Le prétexte do la religion, disait le due de Nevers S n'est pas chose nouvelle et beaucoup de grands princes ft*en sont

(1) Dans UD discours sur les affaires d*État, imprimé ea 1590 et dédié au pape Sixte Y.

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servi pour cuider parvenir à leur but. > Le due de Guise se servit de la religion, pour se frayer le chemin du trône. La conspiration d'Amboise eut pour prétexte l'intérêt public et pour principale cause la haine du prince de Gondé contre les Guises. Pendant les guerres de religion^ les principaux chefs protestants furent plus préoccupés de leurs ambitions particulières que des intérêts du protestantisme. Lors de l'insurrection de la Rochelle en 1627, la religion ne fut que le prétexte ; le vrai motif fut l'ambition de la maison de Rohan, qui ne craignit pas de s'appuyer sur l'Angleterre contre le roi. Gharles-Quint couvrit son ambition du manteau de la religion, c Charles, disait François 1^, veut empiéter sur les États, sous couleur de religion. > Philippe II se servit aussi du prétexte de la religion» dans un but politique.

C'est par ambition. politique et non point dans l'intérêt de l'État, que les grands seigneurs, pendant la Fronde, se changèrent en tribuns. Dans tous les projets de traité, qui eurent lieu entre Mazarin et les frondeurs, l'un, de Châteauneuf, stipula qu'il serait premier ministre ; l'autre, le marquis de Vieuville, surintendant des finances; celui-ci, de Retz, demsmda le chapeau de cardinal; d'autres enfin réclamèrent des charges de cour, des gouvernements héréditaires. Quand le duc de la Rochefoucauld (le moraliste) fit la paix avec Mazarin, il se fit donner une bonne pension de 8,000 francs. Lorsque Condé négocia avec la cour, il demanda pour ses amis des brevets de maréchaux de France, des gouvernements de province, des honneurs et des pensions et même une grosse pension pour M"^ de Chatillon. Les tribuns du peuple ne s'oublièrent pas non plus; à Bordeaux, Villars, l'un des chefs de VOfmée,

réclama pour lui 30,000 écus. On le voit, raristocratie, qui poussa le peuple à la révolte contre Mazarin, travailla pour elle et non pour lui '. Il en a toujours été ainsi.

La plupart des troubles, des guerres civiles, qui ont ensanglanté la France avant 1789, ont été provoqués par Tambition et la cupidité des grands seigneurs. On les vit entretenir des relations étroites avec le bas peuple, le Qatter, Texciter, afin de pouvoir le lancer dans les rues. Quoi de plus triste, par exemple, que la conduite de Condé pendant les troubles de la Fronde ! Lorsque la Fronde se divisa à Bordeaux en deux factions Tune, la petite Fronde, composée d'hommes modérés et éclairés, Tautre, appelée VOrmée, composée d'hommes du peuple, violents, emportés, et que des luttes sanglantes éclatèrent entre ces deux factions, Condé, le grand Gondé écrivit à Lenet : < Si par négociation et par adresse ou autrement on ne peut obliger YOrmée à se contenir, il vaut mieux

se mettre de son côté Je persiste toujours dans la

pensée de nous joindre tous à ceux de YOrmée^ puisque ce parti se trouve de beaucoup plus fort que Tautre *. > Lorsque Yarmée chassa plusieurs membres du parlement qui avaient été des amis de Gondé, celui-ci approuva ces violences, qu'il croyait nécessaires ; bien plus, il ne craignit pas d*en rejeter mensongèrement la responsabilité sur le prince de Gonti et la duchesse de Longueville. < Je serai bien aise, écrivit-il à Lenet, que les violences que l'on doit faire envers le corps du parlement

(1) Les motifs qui soulevèrent le Parlement contre Masarin étaient aussi des motif:t dMntérét ; le Parlement ne voulait pas payer le droit de la PauleUe et il s'opposait à la création de nouvelles charges.

(2) Cousin. Madame de LongueviUe pendant la Fronde, p. 270

pROAL. — Crimin. pol. 8

puissent être attribuées à M. le priace de Gonti ou à M"® de Longueville *. »

Lorsqu'on voit le vainqueur de Rocroy, égaré par la passion politique, devenir fourbe, lâche et hypocrite, faut-il s'iètonner de rencontrer si peu de droiture et de sincérité dans le monde politique ? Princes, rois, empereurs, ministres, députés, tribuns du peuple, presque tous se servent de la parole pour déguiser leur pensée ; ils font du mensonge une habitude, un principe de gouvernement. < Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner, > disait Louis XI. On voit encore aujourd'hui des historiens faire admirer aux jeunes écoliers les ruses de Louis XL On a dit de plusieurs souverains qu'ils mentaient, môme quand ils ne parlaient pas. Après la cruauté, c'est Thypocrisie qui est le caractère dominant de presque tous les empereurs romains. Auguste dissimula le pouvoir absolu sous l'apparence d'une république. On sait combien Tibère était hypocrite ; il disait toujours qu'il fallait obéir à la loi, exercendas leges esse, Néron avait l'habitude de cacher sa haine sous des caresses perfides * ; il couvrait tous ses crimes du manteau de la raison d'Ëtat; pour justifier l'assassinat d'Agrippine, il fit porter contre elle des accusations mensongères ; lorsqu'il fit tuer deux bons citoyens, Plantus et Sylla, il les accusa faussement d'être des esprits séditieux et écrivit au sénat qu'il veillait avec grand soin au salut de la république •.

Tous les ambitieux qui ont aspiré à la domination ont été des hypocrites, affectant de dire qu'ils sont sans ambi-

(1) Cousin. Madame de LongueviUe pendant la Fronde^ p. 318.

(2) Tacite. Annalee, XIV, % 56.

(3) Ibid., S 59. . .

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tion. Pisistrate, dit Plutarque, se donnait comme un homme c non entreprenant, se contentant du sien, sans aspirer pins outre, hayssant ceux qui attenteraient de changer Testât présent de la chose publique et machineraient quelque nouvelletez^ ». Solon, qui vit la fourberie de Pisistrate, eut beau avertir le peuple et le supplier de ne pas laisser périr la liberté ; c'est en vain qu'il reprocha aux Athéniens c leur bestise et leur lâcheté de cœur > ; il ne put convaincre personne, tant les Athéniens avaient été endormis par Thypocrisie de Pisistrate.

Quel plus grand hypocrite que Gromwell t II cacha, lui aussi, son ambition sous une humilité affectée, remplissant ses discours de citations de TEcriture-Sainte et d'effusions mystiques, accompagnées souvent de larmes, disant qu*il aurait été plus heureux de vivre k Tombre de son petit bois et de garder un troupeau de moutons, que de se charger du fardeau du gouverne^ment * ; mais il ajoutait qu'il devait accepter ce fardeau, pour sauver la nation et àbéïr à la volonté de Dieu. Il ne parlait jamais avec hauteur en homme qui affecte Tautorité, mais en € collègue d'obéissance dans le service du peuple », il se disait le serviteur du peuple ; enfin, dernier trait du caractère du menteur, il ne cessait de parler de sa sincérité et de sa franchise. Il déguisa sa domination sous le titre de Protecteur, comme Napoléon la dissimula sous le titre de Premier Consul. Je ne puis songer à citer tous les traits de fourberie et de cruauté de Gromwell; je me bornerai à rappeler comment il prit la ville de Drogheda ; il promit la vie à ceux qui capituleraient ; les assiégés, trompés par cette promesse^

(1) Plutarque. Vie de Solen,

(2) Villemain. Histoire de Crùmwell, t. II, p. 263.

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«e rendirent et Cromwell les ûi tous massacrer. Gustave de Beaumont raconte, dans son livre sur Tlrlande, qu'ayant visité ce malheureux pays deux siècles après il trouva les lieux où avait passé Cromwell encore pleins de la terreur de son nom. Cromwell, comme tant d'autres ambitieux politiques S avait l'habitude de calomnier ceux qui lui résistaient, avant de les envoyer en prison ou à la mort ; par des pamphlétaires à ses gages, il les faisait traiter de factieux abominables, d'hommes capables de tous les crimes.

Les ambitieux, qui veulent conquérir ou conserver le pouvoir, ont toujours des pamphlétaires, des reptiles, pour calomnier leurs adversaires et dissimuler leurs projets. Celui qui veut confisquer la liberté vante la liberté et se déclare prêt à combattre le despotisme. Pendant que Monck préparait le retour des Stuarts, il disait à Ludlow : cU faut vivre et mourir pour la République,» et jurait de s'opposer à la restauration des Stuarts. C'est surtout à l'homme politique qu'il faut appliquer ces mots de la Bible : Omnii homo mendax. Le conquérant qui opprime un pays vaincu s'appelle volontiers le libérateur de ce pays. Le prince qui violente une nation ne manque pas de dire qu'il est le mandataire du peuple, l'exécuteur de la volonté nationale. Le roi ou le ministre qui prépare la guerre annonce la paix. S'il déclare la guerre, il s'efforce par des déclarations mensongères de jeter la division dans le pays attaqué, de séparer le gouvernement de la nation. Dans le manifeste, qu'il adressa en 1791 à toutes les

(1) César ne cessa de calomnier Gaton d*Utiqiie et de lui reprocher son avarice et ses mauvaises mœurs, et cependant, dit Plutarque, « c*est tout un de reprocher à Hercule couardise et à Caton avarice et convoitise de guigner •• Vie de Caton SUlique,

puissances, Léopold déclara qu'il ne voulait que « réprimer ces petits législateurs de TAssemblée nationale, qui, après avoir attaqué le trône et l'autel, deviendraient infailliblement les perturbateurs du repos de l'Europe » et ajouta : « Je déclare à la nation française que ce n'est point contre elle que je conduirai mes troupes. > En 1870, le roi de Prusse usa de la même manœuvre et déclara qu'il faisait la guerre à Napoléon III, et non à la nation française, et cependant, quand Napoléon III eût été fait prisonnier, la Prusse continua à faire la guerre à la nation.

Les violents disent que l'ordre règne, quand ils font taire les victimes ; là où ils font la solitude ils déclarent qu'ils établissent la paix, ubi êolitudinem fadunt^pacem appeltant Le peuple qui en opprime un autre ne manque pas de lui dire qu'il lui apporte les bienfaits de la civilisation et qu'il agit dans son intérêt. Lorsque les Athéniens réclamèrent la soumission des Méliens, ils leur dirent hypocritement : « Nous vous parlons en même temps pour le salut de votre république. Nous voulons vous épargner une funeste résistance et vous conserver dans votre intérêt... et dans le nôtre ^ »

Pour justifier les tributs énormes que les Romains exigeaient des peuples vaincus, Gicéron disait que la domination romaine était établie dans leur intérêt. Or, ces peuples étaient rançonnés et pillés avec une cupidité et une cruauté sans bornes. —Sons prétexte de civUiser le nouveau monde» les Espagnols l'ont pillé.

Les persécuteurs ont toujours à la bouche les mots

(1) Thucydide.

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d'humanité et de fraternité, quand ils envoient leurs yictimes à Téchafaud. S*ils veulent supprimer la religion, c'est au nom de la liberté des cultes et de la liberté de conscience qu'ils empêchent la célébrationdu culte et le recrutement du clergé. Après le 9 thermidor, la Convention proclama la liberté des cultes et interdit en même temps la célébration du culte par les prêtres. Le fanatisme de rirreligion est en général hypocrite et cruel ; pendant la Terreur, il a, au nom de la philosophie, assassiné les prêtres, fermé les églises, brisé les autels ; ceux qui assassinaient les prêtres s'appelaient patriotes et philosophes et donnaient le nom de fanatiques à leurs victimes; plus tard la persécution s'appela légalité. Quand la persécution ne peut atteindre son but par la violence, elle prend hypocritement des formes légales. Lorsque l'Angleterre vit qu'elle ne pouvait par la force supprimer le calliolicisme en Irlande, elle en autorisa l'exercice, mais en même temps elle bannit les évêques, afin d'empêcher le recrutement du clergé. En France, les terroristes les plus cruels ont employé tour à tour la violence et la ruse, pour détruire le christianisme. Carrier qui a noyé tant de prêtres et qui plus tard au moment de son procès, disait que ces noyades lui avaient paru très naturelles S recommandait aussi l'emploi de la ruse, pour détruire le christianisme d'une manière indirecte, tout en proclamant la liberté dea cultes ^

Pendant la Révolution, la confiscation commença par s'appeler séquestre, régie administrative. On donna le nom de Tiers Consolidé à la banqueroute des deux tiers. La

1) Wallon. Let représentanls en mission^ 1. 1, p. 68.

THYPOGRISIE POLITIQUE 119

Convention, après le 9 thermidor, déclara que la propriété était inviolable et interdit la propriété aux familles de^ émigrés, en maintenant la confiscation de leurs biens.

La plupart des discours de la période révolutionnaire sont pleins de mensonges. Lorsque le 2 juin, la Convention délibéra sous les fusils et les canons de la Commune, Gouthon parla de Tindépendance dont elle jouissait : < Maintenant que vous êtes rassurés sur votre liberté, dit-il, je demande qu'on fasse justice au peuple, qu'on arrête les députés conspirateurs. » Quel hypocrite que Robespierre ! comme tous ses discours sentent la ruse, la perfidie ! C'est le type du tartufe politique ; son langage est toujours artificieux, cauteleux : il vante sa franchise ; il affecte l'abnégation,' l'absence d'ambition, il prononce dévotement les mots d'humanité, de liberté, quand il propose des actes de pros* eription ; jaloux de ses adversaires, qui ont plus de talent que lui, il les calomnie et les proscrit dans l'intérêt de la république, lorsqu'en réalité il les sacrifie à ses rancunes; pour se rendre populaire, il loge chez un menuisier et mange avec sa famille.

Un autre moyen machiavélique employé parles gouver* nements qui veulent détruire une religion consiste à dis* créditer le clergé par de mauvais choix ; c'est ainsi que, pour supprimer le catholicisme en Pologne, le gouvernement russe nomme des évèques catholiques ivrognes ou débauchés.'

Les démagogues, qui veulent opprimer la majorité, an nom d'une infime minorité, parlent toujours au nom du peuple, bien qu'ils ne représentent que la partie la moins éclairée et la moins honnête du peuple. C'est au nom du « peuple » qu'ils ont demandé la mort du roi, la proscrip-

tion des Girondins, la création du tribunal révolutionnaire. Les juges eux-mêmes de ce tribunal faisaient parler le peuple : < Le peuple, qui connaît les conspirateurs, veut leur punition, disaient<ils, apprenez au peuple que la Convention veut se réunir à lui pour sauver la république ^ » Les minorités factieuses invoquent toujours la volonté du peuple. Pendant la Révolution, les prétendus délégués des 48 sections de Paris disaient qu'ils représentaient seuls le peuple souverain. On a écrit que les 48 sections s'étaient levées, pour renverser la monarchie. Or, dans la nuit du 9 au 10 août, beaucoup de commissaires ne furent nommés que par une infime minorité; à la section de Tarsenal, qui comprenait 1.400 citoyens actifs, l'élection de trois délégués fut faite par dix membres. Que de fois depuis lors le même mensonge a présidé à la formation des comités politiques, à la nomination de délégués, qui se donnent comme les représentants de la majorité et se prévalent d'un mandat qu'ils n'ont pas reçu I C'est grâce à ces manœuvres que la France se laisse quelquefois gouverner par une minorité, qui n'est pas l'élite du pays. Le nombre est falsifié ou escamoté. La minorité se donne l'apparence de la majorité, elle agit sur l'opinion et la dirige en parlant au nom du peuple*

Les faiseurs de coups d'État despotiques ou populaires ne manquent jamais d'invoquer la souveraineté du peuple, pour attenter à cette souveraineté. La seule souveraineté qui les intéresse est leur propre souveraineté. C'est en disant que le peuple est souverain, qu'il lui imposent leur volonté et le traitent en esclave ; ils font semblant de

(i) Histoire de la Convention nationale, par Durand de Haillane, p. 66.

consulter le pays, et en réalité ils lui dictent les réponses qu*ils demandent.

Aux époques de Révolution, la France est pleine de gens qui s'attribuent le droit de représenter le pays. S'ils envahissent l'Assemblée des représentants, c'est pour lui notifier la volonté du peuple. A la séance du l"" prairial an III, la Convention ayant été envahie par une horde de séditieux, « l'un d'eux en habit de canonnier monte à la tribune, où» entouré de fusiliers, et du ton le plus insolent, il faitlecture d'un long imprimé, qui renferme, dit-il, la volonté du peuple souverain, au nom duquel il parle * ».

Si les violents cachent leurs projets sous une foule de prétextes : le bien public, le salut de la république, la volonté du peuple, les modérés à leur tour, trop lâches pour leur résister, cachent leur faiblesse et leur peur derrière des sophismes et des mensonges. Us ne cèdent, disent-ils, que pour éviter de plus grands maux, pour terminer une crise dangereuse. S'ils accordent les mesures violentes qui leur sont demandées, ils s'excusent en disant qu'ils ne les votent que dans l'intérêt de ceux contre qui elles sont prises. Lorsque les Jacobins demandèrent le i juin la proscription des Girondins, les députés de la Plaine cédèrent, en disant c qu'après tout les députés mis en arrestation chez eux ne seraient pas tant à plaindre, et qu'il fallait mettre fin à une crise terrible' ». Barrère, chargé de faire un rapport au nom du Comité de Salut public, fit un appel hypocrite au patriotisme et à la générosité des membres accusés, il leur demanda la suspension

(1) Hiêtoire de la Convention nationale , par Durand de Maillana» p. 361.

(2) Thiers. Hiêtoire de la Révolution Française, t. IV, p. 287.

lai lA CRIMINALITÉ POLITIQUE

volontaire de leur pouvoir, en leur représentant que c'était la seule manière de faire cesser les divisions qui affligeaient la république. La même hypocrisie eut lieu, au moment du vote de la liste de proscription ; les membres du Ventre, pour couvrir leur faiblesse, refusèrent de voter en disant qu'ils n'étaient pas libres. Leur abstention permit à la Montagne de décréter la mise en accusation des Girondins.

C'est la peur qui pousse aujourd'hui tant d'hommes d'opinions modérées à hurler avec les radicaux et avec les socialistes; c'est la peur qui, pendant la Révolution, augmenta sans cesse le nombre des Jacobins, qui étaient d'abord en minorité à la Convention ; c'est elle qui avait conduit le duc d'Orléans au milieu des montagnards et lui avait fait prendre le nom d'Egalité.

La peur, qui rend les hommes hypocrites, les rend aussi cruels. Pour se sauver, ils perdent les autres; couardise est mère de cruauté, dit Montaigne. Que de députés par peur votèrent la mort de Louis XVI et des Girondins! Combien firent comme de Saint-Fargeau, ancien président à mortier au parlement de Paris ! A^près s'être montré très hostile à la révolution, il vota la condamnation de Louis XVI et recruta des voix pour cette condamnation. Les Girondins ne voulaient pas la mort de Louis XVI, mais ils la votèrent parce qu'ils craignirent d'être accusés de royalisme*. Vergniaud, qui s'était d'abord prononcé ouvertement contre la mort de Louis XVI, finit par la voter en disant qu'il fallait se résigner à sacrifier la vie d'un homme, pour éviter la guerre- civile. Beaucoup de

(1) Cette lâcheté ne les sauva pas ; les montagnards les accusèrent plus tard d*avoir songé à sauyer le tyran.

dépntés se laissèrent intimider parles clameurs des tribunes qui murmaraient contre ceux qui ne votaient pas la mort' . Les montagnards n'obtinrent la condamnation que par Taudace et la terreur. C'est la peur qui fit livrer tour à tour les Girondins à Danton et à Robespierre, et Danton ensuite à Robespierre. La majorité de la Convention n'était pas animée de sentiments cruels ; « toujours la majorité fut saine, » disait d'elle plus tard M. de Serre ; mais toujours elle fut làcbe. Ce n'est point le courage de la majorité qui fit cesser la dictature de Robespierre; c^est la peur de devenir ses victimes qui décida Tallien, Bourdon de FOise, Legendre, Lecointre à attaquer Robespierre ; pour se sauver ils l'abattirent. Interrogé plus tard fittr les actes du Comité de Salut public, Barrëre répondit: « Nous n'avions qu'un seul sentiment, celui de notre conflervation, qu'un désir, celui de conserver notre existence, quecbacun de nous croyait menacée. On faisait guillotiner «on voisin, pour que le voisin ne nous fit pas guillotiner aous-méme. » Pour sauver sa tète, on poussait ses collègues à l'échafaud.

Lorsque après la Terreur, on demanda à Siéyès ce qu'U avait fait pendant la tourmente, il répondit : « J'ai vécu. » Beaucoup de conventionnels modérés firent comme lui, ils ne songèrent qu'à sauver leur vie, en se tenant silencieux et cacbés dans le marais. Un député du côté droit, Durand de Maillane, a expliqué son attitude à la Convention dans les termes suivants : « Le parti de Robespierre ne voyait le salut de la république et sa propre défense

(1) Pour intimider les modérés, les jacobins employèrent les appels nominaux, quMls faisaient ensuite imprimer pour désigner à la colère du peuple ceux qui ne votaient pas comme ils le voulaient. A chaque appel nominal, le nombre des modérés diminuait.

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que dans les moyens atroces, et il résolut de se défaire par le fer et l'assassinat de ceux qui les combattaient. Ces horreurs sont quelquefois couvertes dans une république du beau manteau du zèle patriotique. Pour moi, vivement touché de ces honteuses scènes et plus encore des malheurs qu'elles annonçaient, je pris dès lors le dessein de me tenir constamment à Vécart sous Végide de mon silence et de ma nullité... par mon silence, je ne provoquais la colère de personne au côté gauche. J'avais alors retenu avec soin dans ma mémoire l'avis que donne Bodin en sa République : « Que quand on a de bonnes raisons pour ne pas se déclarer ouvertement pour le peuple en émotion, il est prudent, nécessaire pour son salut de ne pas le contrarier... Il est plus sage, ajoute-t-il, de hurler avec les loups *. »

Hurler avec les loups, telle est bien la devise d'un grand nombre d'hommes modérés qui, tout en ayant en horreur les idées radicales s'abstiennent de les combattre et même quelquefois les afBchent. S'ils sont députés ou sénateurs, ils votent, la mort dans Tàme, des lois qui leur répugnent. La plupart des hommes politiques suivent la foule, au lieu de la diriger ; le nombre de ceux qui ont le courage de dire leur opinion et de résister au courant est bien petit. De peur d'être sous le marteau, on se met du côté du manche, on afBche hypocritement des opinions radicales, on suit le courant*, pour rester populaire.

(1) Histoire de la Convention natiowUef p. 39, 57, 33.

(2) Un conseiller d'arrondissement me racontait dernièrement qu*il 8'était rendu au chef-lieu du département, pour prendre part à une élection sénatoriale, avec Tintention de voter pour le candidat républicain modéré ; « mais, ajouta-t-il, en arrivant je vis que le courant n'était pas pour lui, et je votai pour son concurrent •. — « Vous êtes, je le vois, un profond politique, lui répondis-je, en enveloppant

Pour acquérir la popularité ou la conserver, un grand nombre d'hommes politiques ne reculent devant aucun mensonge. Us suivent docilement toutes les passions de la foule. À mesure que Topinion change, ils changent dldées et de programmes ; ils défendent ce qu'ils ont combattu et combattent ce qu'ils ont défendu. Ils ont Topinion du jour. Si la modération et le libéralisme sont à la mode, ils sont modérés et libéraux, mais si l'esprit de justice et de liberté les expose à perdre leur popularité, vite ils deviennent violents, injustes et tyranniques, afin de ne pas se laisser dépasser en violence par leurs rivaux. Si la foule veut des persécutions contre la religion, ils la persécuteront ; si elle réclame des impôts iniques, ils les voteront; si elle exige des spoliations, ils s'empresseront de satisfaire toutes les convoitises et toutes les haines ; si la foule même veut du sang, ils laisseront couler le sang et calomnieront les victimes. Et cependant il arrive bientôt un moment où cette popularité si chèrement achetée leur échappe, car le peuple ne tarde pas à briser ses idoles ^

rironie sous un compliment ; vous suives toujours le courant. » Mon interlocuteur eut un instant d'hésitation, se demandant si mon compliment était ironique ou sincère ; il me regarda avec anxiété pour voir si je ne souriais pas, mais je parvins à garder un air sérieux, et alors rassuré sur mes intentions et flatté d'avoirété ainsi apprécié, il me fit cette réponse mémorable : « Oui, Monsieur, je suis toujours le courant. » La plupart des hommes politiques suivent le courant, comoM ce conseiller d'arrondissement et comme Alcibiade qui disait : « Athènes se régissant par le gouvernement populaire, il est uéce.<%saire de suivre le mouvement imprimé par les circonstances. » {Thucydide, 1. VI, I S9.)

(1) D*Epreménil, qui fut si populaire an 1789, Ait traîné en 1791 par la populace, qui voulait le mettre à mort ; arraché aux mains des assassins, il dit k Pétion, qui était venu le voir, ces mots que devraient méditer les ambitieux politiques : « Et moi aussi j'ai été porté en triomphe par le peuple. » Malgré l'inconstance du peuple, la recherche de la popularité est la passion dominante des hommes politiques. Lorsque Benjamin Constant fut à l'agonie, on

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C'est pour conserver leur popularité, que les Girondins Totèrent, contre leur conscience, la mort de Louis XVI.

On peut appliquer au monde politique ce que M"^ de Maintenon et la mère du Régent disaient du monde de la cour : « Ce pays-ci est effroyable et il n*y a pas de tête qui n'y tourne, disait M*"* de Maintenon. Déûez-vous de tout ce que vous estimez le plus. Je suis à la source, et c'est ce qui me fait voir trahison sur trahison. La cour change les meilleurs ^ > La politique aussi change les meilleurs, c Depuis que je suis ici, disait encore Madame, mère du Régent, je suis accoutumée de voir de si vilaines choses, que, si jamais je me trouvais en un lieu où la fausseté ne régnât pas, où le mensonge ne fut pas favorisé et approuvé dans cette cour, je me croirais avoir trouvé un paradis. >

Les courtisans ne cherchaient pas à éclairer le roi, ils ne voulaient que lui plaire et s'attirer ses bonnes grâces par des flatteries. Le roi était pour eux une idole. Le peuple est devenu pour les politiciens une autre idole, qu'ils encensent et adorent pour faire fortune, flattant toutes ses passions, applaudissant à tous ses préjugés, c Que tu es grand, ô peuple, lui disent-ils, que tu es beau 1 que tu es doux ! tout ce que tu veux est juste. > Gomme les flatteurs des rois, les flatteurs du peuple, pour justifier ses passions, donnent à ses vices le nom des vertus opposées ; ils appellent son intolérance amour de la liberté, sa violence amour de la paix. Us lui disent qu'en violentant les agents de la force publique il consolide la paix publique, qu'en

Tentendit daas son délire murmurer ces mots : € Après douze ans d'une popularité, justement acquise, justement méritée. » H pleurait la perte de sa popularité.

(1)' Lettre de M"* de Maintenon du 15 novembre 1605.

entravant la liberté du travail il défend la liberté, qu'en assommant les bourgeois, il établit le règne de la fraternité ; ils lui persuadent tlu*en ruinant les patrons et en se ruinant lui-même il enrichit le pays, et qu'en faisant son malheur et celui des industriels il travaille à la prospérité de la nation.

Les souverains sont quelquefois écœurés des flatteries qui leur sont adressées. Tibère lui-même, toutes les fois qu'il sortait du Sénat, ne pouvait s'empêcher de s'écrier en grec : « Oh t hommes faits pour la servitude ! > il contenait les sénateurs qui sejaissaient aller à d'excessives flatteries *. Le peuple éprouve rarement ce dégoût pour les flagorneries hypocrites qui lui sont prodiguées ; il se laisse presque toujours séduire par elles *, surtout quand les démagogues y mêlent des injures contre les riches, en disant : « Ils regorgent de richesses... nous n'avons pas même de quoi fournir aux nécessités de la vie ; ils possèdent deux ou plurieurs palais de suite, nous n'avons de gîte nulle part'. » Pauvre peuple, il aime qu'on le flatte et ne s'aperçoit pas que ses flatteurs vivent à ses dépens.

Exciter l'ouvrier contre le patron, le soldat contre ses chefs, exaspérer la jalousie du pauvre contre le riche, lui faire des promesses irréalisables, demander la confiscation des biens des riches, telle est la tactique habituelle des démagogues ^. (Comment le bon sens du peuple pourrait-il

(1) Tacite. Annales, 1. Il, | 87, 1. IV, | 6. — L'empereur Claude repoussa le titre du père du Sénat, parce qu'il trouvait cette flatterie excessive. (Tacite. Annalesy 1. XI, § 25.)

(2) Il est gobe-mouches ; cette expression se trouve déjà dans Anslopbane.

(3) Salluste. Catilina, § 20.

(4) « Aujourd'hui, dit Aristote, pour plaire au peuple, les démagogues font prononcer des confiscations énormes par les tribunaux. > PoUtique, 1. VII, ch. m, § 2.)

résister à ces coupables excitations, surtout quand elles viennent (ce qui est arrivé plus d*une fois en France) de ceux qui détiennent le pouvoir ? c Ouvriers des villes et des manufactures, disait le Ministre de Tintérieur le 28 mars 1848, il importe que vous vous rendiez compte de vos souffrances, de vos droits et de vos justes prétentions.

Faites-les connaître Travailleurs, venez dire ce que

vous avez souffert... venez dire que votre vie a été un martyre... venez révéler ces horreurs au monde épouvanté; venez dire que vos filles à peine développées n'avaient pas de choix entre le suicide et la prostitution ; venez dire que les vieillards infirmes étaient abandonnés quand la mort vous frappait avant eux et qu'on a vu des femmes étendues sur les pierres de la morgue avec le cadavre de leur enfant enlacé à leur cadavre... Martyrs du travail, levezvous et parlez. Dites comme on spéculait dans les hôpitaux sur les aliments et les remèdes qu'ordonnaient pour vous les médecins!... Dites comment la fraude était partout, quels poisons la spéculation mêlait au pain amer que vous mangiez... La société vous doit désormais de sonder vos plaies et d*y porter remède. Elle vous doit de veiller à la conservation de votre vie, de votre santé, de votre intelligence, de votre dignité. Elle vom doit du travail, des aliments, de Finstruction, de Thonneur, de Tair, du jour!... La société, vous allez y porter la main. Travailleurs, c'est un édifice que vous allez construire pour la postérité ; ne souffrez pas qu'il soit bâti pour quelques-uns seulement, tandis que l'humanité resterait à la porte, nue, affamée, avilie, désespérée. »

Quelle hypocrisie dans cette rhétorique des flatteurs du peuple, tantôt doucereuse et tantôt provocatrice ! que de

L'HYPOCRISIE POLITIQUE 12è

promesses faites de mauvaise foi ' ! Quand donc le peuple comprendra-t-il que tout flatteur vit aux dépens de celui qui Técoute et que c le nom d'ami du peuple, de bon républicain est sous la main de tout le monde ; chacun peut le prendre, mais les plus ardents à s*en servir sont ceux qui Tont le moins mérité' >. Parmi ces bruyants amis du peuple, combien y ena-t-il, qui aient vraiment Tamour du peuple, le désir sincère d'améliorer sa situation et de prouver leur dévouement autrement que par des paroles? Hélas! dans certains milieux électoraux, il suffit à un déclassé de crier : Vive la Commune I de porter une blouse, ou de calomnier les religieux qui élèvent les enfants du peuple et les religieuses qui consacrent leur vie au soin des malades, pour faire croire qu'il est Tami du peuple, le défenseur des ouvriers, le protecteur de la veuve et de Torphelin, le promoteur des réformes sociales. Ces prétendus amis du peuple sont ses plus grands ennemis. Washington les redoutait plus pour son pays que les Anglais : c Je verse des larmes de sang, disait-il, sur l'avenir de mon pays, si la sagesse du peuple américain ne parvient pas à le soustraire à de tels hommes. Us compromettent tout ce que nous avons fait. Ils établissent un gouvernement d'agitation permanente et dé sociétés démagogiques en face

(1) Dernièrement, dans une réunion publique, un député radical du midi disait que tous les paysans, tous les ouvriers devraient à Tàge de cinquante ans recevoir de TÉtat une pension de 400 francs. A la fln de la réunion, le maire qui y avait assisté, causant en particulier avec le député, lui fit observer que ce qu'il avait promis était impossible : « Je le sais bien, répondit le député, mais ces promesses leur font plaisir. » — Les chefs de la conspiration de Babeuf écri» valent à leurs partisans : « Ne ménagez pas les promesses ; on saura en éluder Taccom plissement, suivant les circonstances. » (De fiarante, Histoire du Directoire, 1. 1, p. 257.)

(2) Diicours d'Eschine $ur la Couronne,

Proal. — Cri m in. pol. 9

m Là GRIIIINALITÉ POLITIQUE

éa Congrès national. Imperium in imperiof Et quel empire ? L'empire des plus audacieux, des plus impudents et des plus pervers. >

En parlant du métier de courtisan, Fénelon dit que c les esprits les plus courts et les plas corrompus sont souvent ceux qui apprennent le mieux cet indigne métier' ». Cette observation s'applique aux courtisans du peuple ; à Paris, comme à Athènes, c ce sont les plus ignorants et les plus pervers qui sont les plus habiles à charmer la multitude ' > . Des trois genres de savoir, le savoir-faire, le savoirvivre et le savoir proprement dit, ils ne possèdent que le premier, mais ils le pratiquent avec un art véritable.

Comme les courtisans, les flatteurs du peuple adorent le soleil levant et abandonnent le couchant '. De même que les courtisans des rois deviennent facilement, en temps de révolution, les adulateurs de la foule, on voit aussi, le lendemain d'un coup d'Ëtat ou d'une restauration monarphique, les flatteurs du peuple devenir les courtisans des rois^; jacobins sous la Terreur, ils sont sénateurs sous l'Empire, légitimistes sous la Restauration^ pendant que les hommes modérés, qui n'ont jamais flatté la foule ni les rois, sont suspects à tous les partis.

« L'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'orgueil, le désir de s'enrichir sans travail, l'aversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l'abandon de tous ses engagements, le mépris des devoirs du citoyen... forment,-

(1) Fénelon. Direction pour la conscience d'un roi,

(2) Ainstote. Rhéthorique, l. II. ch. xxn.

(S) Tacite. Annalee, 1. VI.

(4) Lorsque Etienne Marcel Dit assassiné, ses amis, dit un chroni-' queur du temps, cachèrent leurs capuces rouges et se précipitèrent* au-devant du Dauphin en criant plus fort que les autres.

je CBOÎs, dit Montesquieu, le caractère du plus grand nombre des courtisans ^ > Ce portrait s'applique aussi bien aux flatteurs du peuple qu*aux flatteurs des rois.

Les courtisaBS disaient aux jeunes princes : c Mettez-vous hors de page, afiranchissez-vous de la dépendance où vons êtes tenus, n'écoutez personne, c'est-àrdire personne autre que nous. > Les flatteurs du peuple tiennent au peuple le môme langage ; ils excitent sa méfiance à l'égard de ceux qui pourraient l'éclairer, ils calomnientles vrais amisdu peuple.

Pour mieux dominer les jeunes princes, les courtisaoa s'efibrçaient de les dépraver. Les flatteurs du peuple font de même ; ils font distribuer aux ouvriers des suppléments de journaux dits littéraires, en réalité pornographiques;, parce qu'ils savent qu*en les corrompant, ils parviendront plus facilement à leur communiquer les passions révolur tionnaires. Il y a, en effet, un lien étroit entre les actions et les idées, une action réciproque des unes sur les autres^ Un ouvrier qui a de bonnes mœurs est, en général, réfrac*^ taire aux passions anti-sociales. Un ouvrier débauché, an contraire, est une recrue pour la démagogie. Celui qui se crée beaucoup de besoins et qui travaille peu est très dis» posé à dire : A chacun suivant ses besoins. Celui qui est sobre et laborieux comprend qu'il faut dire : A chacun suivant ses csunres.

C'est aussi pour pervertir le peuple que ses flatteur^ font de l'irréligion un moyen de gouvernement. La reli* gion enseignant l'obéissance, le respect de l'autorité, ceux qui veulent la révolte et le bouleversement social cherchent à détacher hypocritement le peuple de la religion,

(1) Montesquieu. Esprit des lois^ I. 1)1, ch. v.

133 LA CRIMINALITÉ POLITIQUB

afin de le soulever plus facilement contre la société'. Les flatteurs du peuple, qui se moquent intérieurement de la liberté, du bien public, agitent toujours ces grands mots comme, un drapeau*. L'intelligence et Tamour de la liberté supposent le respect et Tamour des autres. Or, ceux qui parlent le plus de liberté, veulent leur liberté et n'admettent pas la liberté des autres. Pour eux, la liberté est un mot sonore, qu'il faut sans cesse prononcer, pour se rendre populaire, tout en ayant dans le cœur la haine de la religion, la haine des supériorités sociales, la haine de l'autorité, la haine de la propriété. L'amour de la liberté ne se compose pas de tant de haines. Combien y at-il d'hommes qui aiment vraiment la liberté? Pour celuici, la liberté, c'est la haine des nobles ; pour celui-là, c*est la haine de la religion et des prêtres ; en 1793, pour quelques jacobins, c'était l'amour des biens nationaux et la haine des aristocrates et des prêtres ; en 1830, pour quelques vainqueurs de Juillet, c'était l'amour des places; pour d'autres, c'est la haine des supériorités sociales, ; l'esprit d'envie s'appelle amour de la liberté. Ter homme aime la liberté à cause des luttes oratoires et des émotions qu'elles lui donnent'; tel autre, parce qu'il y voit le

(1) Robespierre était moins intolérant, car il disait : « Toute institution, toute doctrine qui console et qui élève les ftmes doit être accueillie... Aux yeux du législateur tout ce qui est utile au inonde et bon dans la pratique est la vérité. L'idée de l'Être suprême et de rimmortalité de Tàme est un rappel continuel à la justice ; elle est donc sociale et républicaine... »

(2) Commines raconte que, lorsqu'U arriva à Florence, il trouva la ville en insurrection ; les factieux criaient : • Libéria, liberla et po^ polo,popolo, qui estoient mots pour eu ider émouvoir le peuple à leur parti. •

(3) La passion du jeu, qu'on observe assez souvent chez les hommes politiques, vient du besoin d'émotions qu'ils ont contracté dans U^s luttes de la tribune.

moyen d'arriver au pouvoir et à la fortune ; celui-ci, fasciné par rhistoire romanesque de la Révolution, rêve le r61e de Robespierre, celui-là le rôle de Danton. Les jeunes gens croient aimer la liberté, parce qu'ils aiment le bruit, le changement et la révolte. La subordination les fatigue, la tranquillité les ennuie, la stabilité les énerve. L'ordre, quoi de plus ennuyeux ! le calme plat, quoi de plus fade ! Le bruit, c'est la vie ; un peu de désordre rompt la monotonie de Pexistence. On se sent vivre quand on casse quelques réverbères et quelques vitres ; on a des émotions, quand on assomme quelques sergents de ville. Beaucoup d'ouvriers, de leur côté, voient la liberté dans les vociférations des réunions publiques. Les esprits inquiets croient aimer la liberté, parce qu'ils détestent toute autorité, et souvent ils haïssent le gouvernement, parce qu'un gendarme leur aura dressé un procès-verbal. L'esprit d'opposition au gouvernement est général, on le trouve même chez ceux qui sollicitent les faveurs du gouvernement. Le citoyen qui fait mal ses affaires, qui fait de mauvaises récoltes s'en prend au gouvernement.

Le respect de l'autorité, la discipline sont antipathiques au cœur de l'homme, qui n'est point encore assagi par l'expérience et les devoirs de famille. Si l'anarchie séduit tant déjeunes gens S c'est parce qu'elle glorifie la révolte, c Ce que nous appelons, nous, liberté, dit Bakounine, est bien autre chose ; c'est le principe satanique et le fait naturel qui s'appelle la révolte, la sainte, la noble

(1) rai TU des étudiants, venus par simple curiosité à la cour (i^assises des Bouches-du-Rhône, pour écouter la défense de Sébastien Faure, sortir de la salie d'audience, troublés, ébranlés par les paroles de révolte de l'anarchiste et à moitié gagnés à l'anarchie.

révolte ^.. » C'est avec une sorte d*ivresse que Tanarchie exalte la révolte et fait ressortir son caractère satanique. Salan n'est pas ce qu'un vain peuple pense, ce A'eat pas la personnification du mal, de l'égoîsme; c Satan, dit le théoricien de l'anarchie, n'est pas égoïste du tout, il ne s'est pas révolté pour lui-même, mais pour l'humanité tout entière, et il s'est réellement sacrifié, puisque, plutôt que de renoncer à ce principe de la révolte, qui doit émanciper le monde humain il s'est laissé, condamner àdes tourments éternels, s'il faut en croire les Saintes Écritures *. > En général, les hommes et les partis politiques entendent par liberté le droit de faire ce qu'ils veulent et d'imposer leur volonté aux autres. Dans les gouvernements aristocratiques, on appelle liberté la conservation des privilèges ; dans les démagogies, on donne ce nom à la licence, à l'oppression de la majorité par la minorité. Il semble que, dans une société démocratique, les tyrannies locales ne devraient pas exister, mais, en fait, le gouvernement qu'on appelle libre n'en a souvent que le nom ; les oppressions ne font que se déplacer. Personne ne veut être opprimé, mais tout le monde veut être oppresseur; ou du moins le nombre de ceux qui veulent la liberté pour tous est peu considérable ; on veut la liberté pour soi et ses amis. Tous les partis cherchent à s'emparer du pou- Ci) Bakounine. La Théologie politique de Maxzim et nntematiih^ naUi p. 50.

(2) Le premier numéro de la Revue anarchiste contient uo» pièce de vers de CIotis Hugues sur Satan, où on lit ce qui suit :

Nous t'cimoBs, non» t'offrons l'etieeiiv 4e nos prières. Nous véoérons l'éclair qui luit sous tes paupières, 0> Dteoa nafniiqoe, t céleste Ulao, Nous jetons à tes pieds des lauriers et des rose», Et nous te respectons dans tes métamorphoses. Que tu sois Vasouki I Prométhée ou Satan !

L*flTPOGRISIE POLITIQUE 135

voir, pour opprimer leurs adversaires. Ceux qui, dans l'opposition, criaient le plus fort contre l'oppression, oublient leurs principes dès qu'ils sont au pouvoir ; après avoir été enclumes, ils veulent devenir marteaux à leur tour. Une assemblée peut ôtre aussi tyrannique qu'une dictature militaire. Transférer la toute-puissance d'un souverain à une assemblée, ce n'est pas établir la liberté, c'est déplacer le despotisme.

Toutes les fois que les partis politiques veulent persécuter leurs adversaires, ils invoquent le salut public; sous prétexte de sauver le peuple, ils satisfont leurs rancunes; ils appellent hien ptiblic ce qui est leur bien personnel ; ils nomment loi de salut public la loi qui est faite pour lé salut de leur domination. Us confondent volontiers leurs intérêts avec ceux de la société, qui sont tout différents ; ils Toient un péril national là où il n'y a de péril que pour leur ambition.

La politique a presque toujours un masque. (Siaque parti veut détruire son adversaire et dissimule son ambition et sa cupidité sons de beaux prétextes. Thucydide a décrit cette hypocrisie des partis : « Ceux qui, dans chaque ville, dit-il, tenaient le premier rang, décorant de noms honorables une domination usurpée et se proclamant défenseurs, les uns de l'égalité politique, bienfait du gouvernement populaire, les autres d'une aristocratie modérée, faisaient tous de l'état qu'ils affectionnaient, à les entendre, le prix de leurs déplorables luttes. Mettant tout en œuvre pour se supplanter les uns les autres; leur audace ne reculait devant aucun excès... ^ » Leurs luttes 6<mt

(1) Thucydide, 1. III, § 82. "

inspirées par le désir de commander, c qu'inspirent l'ambition et la cupidité, principes d'où naît l'ardeur de tous les hommes, que la rivalité met aux prises* »,

S'il est sage de ne pas juger les hommes sur la mine, il est non moins prudent de ne pas juger les partis politiques sur l'étiquette, qu'ils se donnent. Des hommes qui veulent faire reculer la société jusqu'à la barbarie des temps primitifs s' appellent des progressistes. D'autres, qui ignorent qu'on ne conserve la société que par des améliorations successives, se donnent le nom de conservaieurSj quoi* qu'ils ne sachent rien conserver. Dans le langage révolu* tionnaire, on appelle travailleurs, les ouvriers qui ne travaillent pas. Les assassins de la Gommwne traitaient d'assassins les soldats de l'ordre, et se donnaient comme les victimes de la tyrannie bourgeoise. Les massacreurs de Septembre et les révolutionnaires qui passaient leur temps dans les orgies, se disaient < vertueux > ; Henriot et ses complices^ qui vivaient de pillage, déclaraient qu'ils ne voulaient pour richesses que des mœurs, des vertus et l'amour de la patrie. Les radicaux, qui crient contre le le fonctionnarisme, sont les plus empressés à demander des fonctions, qu'ils sont incapables de remplir, et à dénoncer les fonctionnaires capables et probes, pour prendre leurs places. Le Directoire, qui fut un gouvernement de corruption et de violence, ne parlait que de vertus, d'humanité et de légalité, même le lendemain du 18 Fructidor. Lorsque la loi de déportation fut votée, le rapporteur prétendit que cette mesure était conforme à la justice et à l'humanité ; il fit observer qu'on ne versait pas une goutte

(1) Thucydide, 1. III, § 82.

L*UYi*OCRlSIE POLITIQUE 137

de sang et qa*on se débarrassait avec douceur des ennemis de la liberté. Aux yeux des prescripteurs, les amis de la liberté sont toujours les ennemis de la liberté. Des hommes qui n'aiment personne se disent les amis du peuple ; d'autres, qui n*aiment pas leur patrie, affectent une tendresse ardente pour le genre humain ; les anarchistes disent qu'ils renoncent à leur patrie, pour mieux servir l'humanité *.

Pour faire voter des lois d'exception, la politique allègue qu'elles seront provisoires ; puis, quand ces lois sont votées, elle s'efforce de rendre permanentes ces lois provisoires. Souvent aussi, c'est en agitant le spectre d'un complot ou de tout autre danger imaginaire, que les partis politiques font voter des lois d'exception. Us comptent sur la peur pour les faire voter. Ne cherchez pas toujours dans VExposé des motifs des projets de loi le véritable motif de la loi ; souvent vous ne le trouverez pas ; les motifs apparents ne sont pas toujours les vrais motifs. Dans une spirituelle comédie intitulée Sir Politick^ où il raille les mensonges de la politique. Saint- Evremond fait dire à un personnage de la pièce : « Pour vos discours, ne dites jamais rien que vous croyiez, comme aussi ne croyez rien de ce qu'on vous dira. > Que de harangues, que de proclamations, que de discours officiels qui ne sont qu'un tissu de contre-vérités ! A plusieurs reprises, le Moniteur lui-même a été falsifié et a donné des relations volontairement mensongères*. Le peuple, disent volontiers les hommes d'État, aime à être trompé ; c il faut que les

(1) Diderot s'était déjà demandé s'il ne vaut pas mieux servir le genre humain, « qui durera toujours », qu'une pairie, • qui doit finir *.(Vie de Sénéquê.)

(2) V. Mortimer-Temaux, t. II, p. 215.

138 LÀ GRIMINALITÉ POUTIQUE

princes ou leurs ministres s'estudieni à le manier et persuader par belles paroles, le séduire et tromper par les apparences... par le moyen de bonnes. plume», en leur faisant faire des livres clandestins, des manifestes, apologies et déclarations artistement composées, pour le mener par le nez et luy faire approuver ou condamner sur Tétiquette du sac tout ce qu*il contient ' ».

Fourier a écrit une brochure pour dénoncer c les pièges et le charlatanisme des deux sectes Saint-Simon et Owen » ; ce sont des aveugles, dit-il, qui conduisent des aveugles, de faux frères qui ne cherchent qu*à a envahir le go^ver-nement, les finances, les hoiries' ». Il me faudrait tout un gros volume pour signaler le charlatanisme de tous les partis politiques. Je me bornerai à présenter encore quel' ques courtes réflexions sur ce sujet inépuisable, en m'attachant plus particulièrement au temps présent.

Que faut-il penser de la sincérité des hommes politiques, qui se disent modérés, tout en votant des lois radicales ? Si quelque chose est modéré, en eux, c*est surtout le courage et la sincérité.

Où est la bonne foi de ceux, qui sommés de se prononcer contre les hommes de la Commune, n'osent ni les approuver de peur d'encourir le mépris public, ni les désapprouver, de peur de perdre une clientèle profitable ?

Sont-ils bien sincères les socialistes, qui disent qu'ils n'ont rien de commun avec les anarchistes, lorsqu'on les voit se faire leurs alliés et protester contre la répression

(1) Gabriel Naudé. Les coups d^État (ch. iv).

(S) Dans cette brochure, Fourier lui-même, prodigue de insmeiges, disait qu'il avait trouvé le moyen c d'organiser, en <leia mois, le progrès réel, la vraie association », et de quadrupler le revenu «de la France.

L*HTP0GRIS1£ POLITIQUE 139

dont ils sont Tobjet ? Est-ce avec une entière bonne foi, ^ne des journalistes et des députés radicaux attribuent à la police, à la bourgeoisie et au clergé les explosions de bombe t N'agissent-il pas ainsi, pour détourner Tindignation publique f Ne faut-il pas aussi voir une tactique babile dans les clameurs que pousse le parti socialiste contre le eléricalisme ? Par cette manœuvre il détourne l'attention du péril socialiste, qui est le seul redoutable. N'est-ce pas aussi pour jeter de la défaveur sur les républicains modérés, que les radicaux et les socialistes les traitent de réactionnaires et de cléricaux, dès qu'ils les voient s'élever contre les menées révolutionnaires ?

Est-ce uniquement à leur bon cœur qu'il faut attribuer la sombre peinture qu*il8 font de la misère du peuple, mise en parallèle, pour la faire mieux ressortir avec le bonfaear exagéré des riches? N'y a-t-il pas dans cette antithèse une tactique, pour soulever les colères populaires? Catilina l'avait déjà employée quand il disait : « Tandis qu'ils élèvent la mer et qu'ils abaissent les montagnes, nous manquons d'asile... » Les hommes politiques qui exagèrent le bonheur des riches augmentent les convoitises des pauvres et irritent ses souffrances.

Peoi-on voir un modèle de bonne foi dans le langage différent que tiennent les socialistes, suivant qu'ils s'adressent aux paysans ou aux ouvriers ? Aux premiers ils promettent la protection et le respect de la petite propriété ; aux seconds le libre échange et la destruction de la propriété. Sont-ils bien sincères quand ils promettent la suppression des inégalités sociales, de la souffrance et de la misère, la richesse et le bonheur pour tout le monde, la transformai tion de la terre, c cette vallée de larmes >, en un paradis

140 LA CniMlNALlTÉ POUTIQUE

terrestre, oii tous les hommes seront des anges, où les lois, les tribunaux et les prisons deviendront inutiles ? Ne doiton pas appliquer à ces promesses menteuses ce passage de Tacite : c II est des paroles séductrices et spécieuses ; elles portent avec elles une ombre de liberté et elles préparent la chute vers un affreux esclavage^ »

Sont-ils bien uniquement préoccupés des intérêts du peuple, ces faiseurs de belles promesses, qui sont, pour leur compte personnel, si avides de réclames'? Souvent les plus exaltés font écrire ou écrivent eux-mêmes sur leur compte les arllcles les plus élogieux, mettant ainsi en pratique le conseil de Bacon qui recommandait remploi de la réclame à ceux qui veulent parvenir : « à défaut de mérite, leur disait-il, montrez-en les apparences ; vantez donc vos vertus, vos talents, votre fortune même. Il en est de Tostentation comme de la calomnie : il en reste toujours quelque impression dans les esprits, et l'estime de la multitude dédommage un peu du mépris des sages ; maxime détestable dans la morale, mais en revanche utile dans la politique. »

Ëspèrent-ils réellement préparer le règne de la fraternité,

(1) Tacite. Annalôt, I. I, S 81.

(2) Ma rat ne négligeait pas ce moyen de popularité. Le lendemain de la prise de la Bastille, il remit à Brissot, avec prière de le publier dans le Patriote Français, un article où il se donnait les éloges les plus extravagants, où il se comparait à Horatius Goclès et 8*attribuait un rôle mensonger. Une se décida à faire un journal que parce qu'il trouva que les autres journaux ne lui prodiguaient pas asses d'éloges. Dans un numéro de VAmi du peuple^ il fit lui-même son portrait sur un ton lyrique et célébra son génie universel t « Je crois, disaitil, avoir épuisé toutes les combinaisons de l'esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique, pour en recueillir les meilleurs résultats. J'ai huit volumes de recherches métaphysiques et physiologiques sur l'homme. J'en ai vingt de découvertes sûr les différentes branches de la physique ; plusieurs sont publiés depuis longtemps, les autres sont dans mes cartons. • {Mémoires de Brissot, t. 1.)

en excitant les différentes classes les unes contre les autres, et conduire le pays à la paix et à l'union en préparant tous les éléments d'une nouvelle guerre civile ? Sont-ils animés d'un sincère amour du peuple, les démagogues qui ne font que fomenter les troubles et les grèves? Les meneurs se tiennent à l'abri du danger lorsqu'une émeute éclate; ils ne lancent pas les bombes, ils les font lancer par d'autres. Ils imitent ces révolutionnaires qui, pendant les insurrections qu'ils ont provoquées, se cachent et attendent dans un lieu sûr la Qn de la lutte.

Pour mettre la foule en mouvement, les meneurs prennent toujours un prétexte, des mots à sensation. Pendant la révolution, beaucoup d'émeutes ont eu lieu aux cris : « Du pain et la Constitution ! » Ceux qui demandaient du pain n'en avaient pas toujours besoin. Lorsque, par exemple, la Convention fut envahie le i*'' prairial an III par des hommes et des femmes qui demandaient du pain, le premier des insurgés qui fut arrêté fut trouvé les poches pleines de pain^ La peur de la famine, qui a été la cause de beaucoup d'émeutes, en a été souvent aussi le prétexte. Le plan des insurrections est toujours le nième; il consiste à mettre en avant des femmes, des enfants, des badauds, et à les faire suivre d'un immense rassemblement qui entoure l'assemblée qu'çn veut envahir, ou la troupe qu'on veut cerner. Pour échauffer les esprits, les meneurs ne manquent pas de faire tirer quelques coups de fusil, et si la troupe, en se défendant, tue un insurgé, les meneurs font promener le cadavre, en disant que le gouvernement assassine le peuple. Ils utilisent aussi les mal-

(1)Thier8,t. VII, p. 405.

142 LA GRIMIKALITÉ POLITIQUE

faileurs, qui pullulent dans les grandes villes, surtout à Paris, ou qui y accourent, dès qu'une émeute se prépare, pour piller.

Les malfaiteurs profitent des temps de troubles pour tuer et Toler, sous le masque de Tiatérèt public. Pendant les massacres de la Saint-Barlhélemy, c plusieurs catholiques, dit Naudé, furent enveloppés dans la même tempête >. Des particuliers profitèrent du desordre pour tuer leurs ennemis, sous couleur de religion. Pendant la Révolution, des inimitiés privées commirent des actes de vengeance, sous le manteau de la liberté*. Sous le Directoire, des hommes qui avaient pris part aux émeutes, aux insurrections populaires, sortirent des villes, pour como»ettre sur les grandes routes de nouveaux crimes au nom de la réaction. Dans le midi surtout, donnant souvent à leurs brigandages une couleur politique, c sous prétexte de poursuivre les Jacobins, (ils) égorgaient, pour les voler, les acquéreurs de biens nationaux. . . ils s'attaquaient aux caisses publiques et allaient chez les percepteurs eux-mêmes s'emparer des fonds de l'Etat sous prétexte de faire la guerre au gouvernement * ». — Aux époques de troubles, on a vu aussi des débiteurs dénoncer patriotiquement leurs créanciers ou faire chez eux des perquisitions domiciliaires, pour enlever les titres de leurs obligations. En 1793, des débiteurs éteignirent leurs dettes, en faisant arrêter leurs créanciers comme aristocrates.

(!) Dans le rapport que Barrère fit au nom du comité de Salut public 8ur la journée du 31 mai, on lit le passage suivant : « Les comités, établis pour la surveillance des étrangers et la répression des stipendiés de nos ennemis, ont servi & assouvir des haines contre des citoyens I... Ce ne sont plus là que des instruments d'anarchie et de vengeance. •

(S) Thiers. Histoire du Comulat et de V Empire, 1. VIII.

Pour provoquer les insurrections, les meneurs promettent quelquefois le pillage. C'est ce que firent les chefs de la conspiration de Babeuf : « Pour mettre les soldats en mouvement, écrivirent-ils à leurs partisans, il ne faut ni beaux ni longs discours ; du vin et Tespoir du pillage suffisent. . . ^ )> On dirait qu'ils ont lu ce passage de Tacite : « Rien n'est plus propre que l'émeute et le pillage à entraîner la multitude dans la guerre civile^. > Pour soulever le peuple G. Desmoulins lui promit que « 40.000 hôtels, palais et châteaux, les deux tiers des biens de la France seraient le prix de la valeur ». {France libre, août 1789.)

On n'a pas assez remarqué l'hypocrisie des hommes de la Commune. Dans leurs proclamations au peuple, ils ne cessaient d'accuser les c Yersaillais > d'avoir commencé et' de répandre des nouvelles mensongères. — Delescluze mentait toujours*. Pendant le siëgede Paris, les hommes qui firent plus tard la Commune exprimèrent la haine la plus violente contre les Prussiens, mais en fait ils s'abstinrent de combattre. Ils ne proclamèrent la guerre à outrance que pour s'emparer des canons. Si le général Clément Thomas a été assassiné par eux, c'est parce qu'il avait osé dénoncer leur hypocrisie \ On vit alors ceux qui avaient le plus crié contre le despotisme de l'Empire pratiquer eux-mêmes la plus abominable tyrannie.

Notre temps est fertile en hommes, qui, dans l'opposi-

(1) De Barante. Hittoire du Directoire^ t. I, p. 257.

(9 Tacite. Histoire, l. I, § 83. V. aussi, 1. III, § 83. Platon avait aussi observé que « pour maintenir le peuple dans leur dépendance... les démagogues ne manquent pas de lui promettre les dépouilles des riches ». (République, I. VIL)

(3) Dauban. Le fond de la eociité saui la Commune, p. 355.

(4) Trochu. Une page d'hiitoire contemporaine, p. 148.

tion, parlent de liberté pour renverser le pouvoir et qui, parvenus au pouvoir par cette tactique, refusent la liberté aux autres'. Ceux qui ont le plus crié contre la tyrannie deviennent eux-mêmes de véritables tyrans, ceux qui ont le plus dénoncé les abus du pouvoir les reprennent pour leur compte et les aggravent. Gœthe disait de ces apôtres hypocrites de la liberté : € Les apôtres de la liberté m'ont toujours été antipathiques; ce qu'ils finissent toujours par chercher, c'est le droit pour eux à Tarbitraire. » Ce n'est que lorsqu'un homme parvenu au pouvoir y applique les principes libéraux qu'il avait dans l'opposition qu'on peut croire à la sincérité de son libéralisme.

(1) • Pour renverser le pouvoir, ils parlent de liberté, le pouvoir abattu, ils attaquent la liberté elle-même. > Tacite. Annales^ 1. XVf, §22.

Pendant que la conscience et la religion disent à l'homme : « Tu ne déroberas pas le bien d'autrui, tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, > la cupidité, la fureur des jouissances et la paresse lui crient : € Il est doux de piller le bien d'autrui ; il est agréable de vivre du travail d*autrui. »

Pour les anciens peuples, la guerre était un moyen de s'earichir, aux dépens des vaincus. N'en n'est-il pas encore souvent ainsi pour les peuples modernes ? c C'est une maxime de tons les temps et de tous les lieux, dit Gyrus à ses soldats, que dans une ville prise sur des ennemis en état de guerre, tout, et les biens et les personnes, appartient au vainqueur'. » Dans V Iliade ^ Achille dit qu'il a ravagé douze villes, et que dans toutes il a conquis de nombreux trésors. Lorsqu'il se querelle avec Agamemnon, il le menace de partir, en emportant tous les biens qui furent son partage, « l'or, l'airain rougeàtre, le fer brillant, les femmes à la belle ceinture' ». Achille se

(1) XéDopbon. Cyropédiêy I. VU, ch. v.

(2) Homère. V Iliade, ch. ix.

PaoAu — Grimin. poi. ^^

plaint toujours de Tavidité d'Agamemnon ; il l'appelle c le plus insatiable des hommes ; homme revêtu d'impudence et passionné pour le gain » ; il ne cesse de lui reprocher de se gorger de richesses et de se faire la plus grosse part dans le partage du butin : c Quand vient le partage, lui dit-il, ton lot est de beaucoup supérieur au mien, et moi, il faut que je me contente de porter dans mes vaisseaux une part médiocre, après que je me sois fatigué dans les combats... Ce grand roi, s'écrie-t-il avec amertume, en distribuait une petite partie aux soldats, retenait pour lui la meilleur part et donnait le reste aux rois et aux principaux de Tarmée *. »

Ce ne sont pas seulement les richesses des vaincus que les vainqueurs se partageaient ; ils prenaient aussi leurs femmes. Agamemnon prend Ghryseis, qu'il préfère à Glytemnestre, Achille Briseis aux belles joues. Quand une ville était prise, les vainqueurs brûlaient la ville, tuaient les hommes et emmenaient les femmes et les enfants.

Souvent aussi, au lieu de tuer les hommes, ils les faisaient esclaves '. Quand Alexandre prit Thèbes, il détruisit la ville et vendit les habitants au nombre de 30.000. — En Orient, les vaincus furent placés dans des castes inférieures.

Toutes les raisons qui ont été mises en avant, pour justifier l'esclavage, n'ont été que des prétextes, pour couvrir le désir monstrueux de transformer des hommes en bêtes de somme, afin de leur prendre le produit de leur travail.

(1) Homère. Iliade, ch. ix, v. 330, etc.

(2) Les anciens peuples trouvaient si légitime resctavage des^ncus, que les Romains considéraient comme esclaves leurs concitoyens faits prisonniers et refusaient de les racheter. (Tite-Live, XXI!, 50-61.) Si les prisonniers revenaient, ils rentraient à Rome diminués.

Les yainqueurs se faisaient nourrir par les vaincns, qu'ils réduisaient en esclavage. Les philosophes et les hommes <r£tat de l'antiquité disaient qu'il fallait que les citoyens eussent des loisirs pour s'occuper des affaires publiques, et qu'ils avaient besoin de se débarrasser sur les esclaves des préoccupations de la vie matérielle. Même à Sparte, où le luxe n'existait pas, chaque citoyen avait à son service plusieurs ilotes '. On sait combien était considérable le nombre des esclaves à Rome *.

Aux yeux des anciens, le travail manuel était chose servite. c Yaincre à la guerre, c'est le propre des hommes, dit un personnage de Ménandre ; cultiver la terre est l'œuvre de l'esclave. > Les philosophes grecs les plus illustres, Platon, Aristote, Xénophon, professent pour le travail manuel le plus profond mépris, c La nature, dit Ptaton, A'a fait ni cordonniers ni forgerons ; de pareilles occupa* tions dégradent les gens qui les exercent '. y L'éloge du travail ne se trouve que chez un poète, Hésiodie, et un sage, Solon. ARome,ragnculture seule était honorée^ toutes les «aires professions industrielles étaient méprisées ; a toos les ouvriers, de quelque métier que ce puisse être, dit Gicéron*, forment nue classe abjecte et iifdigne d'être citoyen ^. »

Les aircienst, qui trouvaient de ta honte dans le travail

(i) LonQQe les Ephores envoyèrent S 000 Spartiates au secours des AUléciieiis oontre Maidoniasy chaque Spartiate était accompagné de «ept ilotes. (Plutarque. Vie S Aristide.)

(i) Après la guerre que fit LucuUus dans le Pont, le nombre des mmàxwef defiftt si< ooosidéoaible, que le prix d'un esclave tomba à 4 drachmes, environ 3 fr. 50. (Wallon. Histoire de Vesctavage^ t. II, p. 36.)

(3) Platon. République, 1. V. Voy. aussi Aristote Politique ellénO' phon Beotwmique.

(4) CicéroD. De Officiis.

manuel, n'en voyaient pas dans le pillage. Ils trouvaient tout naturel qu*un peuple plus fort s'emparât des biens d'un autre peuple plus faible. Les hommes d*Ëtat fondaient des colonies, en chassant les vaincus de leur territoire et le faisaient repeupler par leurs concitoyens, entre lesquels ils partageaient les maisons et le territoire ^ A la suite d'une expédition victorieuse contre les Perses, on voit un général grec dire à ses compatriotes qui ne l'ont pas accompagné c qu'ils ne vivent dans la misère que parce qu'ils le veulent bien > et leur apprendre « qu'ils pourraient mener ici ceux de leurs concitoyens qui sont dénués de fortune, et qu'ils les verraient bientôt nager dans l'opulence, car tous ces biens sont des prix qui attendent le vainqueur* >. Les philosophes ne s'indignaient pas de ces actes de pillage. Platon ne les blâmait que lorsqu'ils étaient commis par une ville grecque à l'égard d'une autre ville grecque '•

La guerre fut aussi une industrie chez un grand nombre de peuples barbares : » Vous ne pourrez jamais, dit Tacite, apprendre à ces hommes qu'il vaut mieux labourer la terre et attendre la moisson, que de provoquer des ennemis et chercher des blessures; ils vont jusqu'à croire que c'est paresse et lâcheté que d'acquérir par le travail ce qu'on peut prendre par du sang. » Tacite s'étonne des mœurs de ces peuples. Cependant les Romains avaient fait aussi de la guerre un instrument de pillage, puisqu'ils s'emparaient des terres des peuples vaincus. Les territoires conquis étaient par eux confisqués, au nom du droit do

(1) Diodore, 1. XIL

(2) Xénophon. Retraite des Dix mille,

(3) Platon. La République, l. V.

conquête, et formaient Vager publiciis. Ces terres étaient ou vendues au profit de l'État, ou concédées à titre d'emphy téose et à titre de colonie. Sous prétexte de donner des lois aux peuples voisins, les Romains cherchaient des richesses à piller ; ils accablaient d'impôts les provinces conquises, c Nos provinces gémissent, dit Gicéron ; les peuples libres se plaignent ; les rois crient contre notre avidité et nos injustices. Jusqu'aux rives lointaines de rOcéan, il n'y a pas un lieu si obscur, si caché qu'il soit, où n'aient pénétré les dérèglements et l'iniquité de nos concitoyens. > Lorsque Appius quitta la Gilicie, Gicéron trouva la province si ravagée qu' « on eût dit qu*une bête féroce, non un homme, avait passé par là >. Nommé gouverneur de cette province ainsi ruinée, Gicéron parvint encore à en tirer en un an deux millions deux cent mille sesterces, salvis legibm.

Dans les temps anciens, le butin fait sur l'ennemi était envoyé à Rome, ou vendu par les généraux, qui en adressaient le produit au trésor public ^ Lorsqu'un soldat s'enrôlait, on lui faisait jurer de ne pas voler plus d'un c objet valant plus d'une pièce d'argent par jour* ». Mais bientôt les généraux romains distribuèrent aux soldats une partie du butin. Lors de la conquête de la Macédoine, Paul Emile livra aux soldats une partie des dépouilles, sans pouvoir ' contenter leur avidité ; l'armée, qui trouva que cette part était trop petite, essaya de lui faire refuser le triomphe. Avec LucuUus, les habitudes de pillage se généralisèrent. Lorsque Mithridate fut poursuivi par l'armée de Lucullus, il échappa à sa poursuite en faisant jeter sur son passage

(1) Plutarque. Vie de Fabiui Mcunmus, (S) Attlo Gelle, 1. XVI, ch. iv

lôo U CRIMINALITÉ POUTIQUE

le mulet qui portait son or; les soldats romains abandon- Aèreut la poursuite pour ramasser les écus ^ Lors de son triomphe, LucuUus fît porter ua registre mentionnant qu'il avait donné 9S0 drachmes à chaque soldat. Le service militaire était devenu un moyen de s*enrichir par le pillage. Lorsque les généraux traitaient avec les villes au lieu de les prendre d'assaut, les soldats se plaignaient ; les soldats de Lucullus, dit Plutarque, c se plaignoient de leur capitaine, pour ce qu'il recevoit à composition toutes les villes, et n'en prenoit pas une à force ny ne leur donnoit moyen de s'enrichir du pillage » ; ils comparaient avec amertume leur sort à celui des soldats de Pompée, qui, disaient-ils, c étoient déjà de repos en leurs maisons, avec leurs femmes et leurs enfants, et possédoient de bonnes terres, estant habitués en de belles villes comme de gros et riches bourgeois ».

A laiin de la république, les généraux favorisèrent cette avidité des soldats, pour se rendre populaires; ils cherchèrent à s'attacher les soldats par des largesses. Sylla leur permit de piller les particuliers et l'Etat*. Pompée leur distribua de l'argent. César les enrichit; « il subjuguait les GaJilois par les armes des Romains et gagnait les Romains par l'argent des Gaulois; » il faisait surtout de grandes largesses aux soldats espagnols et allemands qui formaient «on escorte '. C'est en se conciliant les soldats par des lar-

(1) Plutarque Vie de Lucullue» GicéroD, Pro lege manilia, S X.

(2) Salluste. Calilina, § XL

(S) Sur l'avis d^Agrippa, César congédia la garde espagnole, et m au lieu d'icelle ec clioisit une d'Âlemans, sachant bien qu'en ces grands corps y avait peu de malice couverte et moins de finesse et que c'éuient gens qui prenoient plus de plaisir à être commandés qu'à commander ». (Plutarque. Vie de César.)

gesses et la mullitade par des distributions de blé, qu'Auguste parvint à concentrer en ses mains tous les pouvoirs ^ Les successears d'Auguste tombèrent dans la dépendance des prétoriens, qui finirent par mettre l'empire à l'encan. C'est ainsi qu'ils l'adjugèrent en 193 à Didius Julianus an prixde 6,2S0 drachmes pour chaque soldat.

Les Romains n'ont pas été les seuls à piller le monde, sous prétexte de le civiliser. Que de peuples ont été traités comme des proies par d'autres peuples ! Que de milliers d'hommes ont été chassés, tués ou réduits eil servitude par d'autres h<»mmes1 Les peuples pauvres du Nord sont descendus vers le Midi, pour y trouver des pays plus riches. La guerre a été un moyen d'eispropriation et d'appropriation. Lorsque, par exemple, les Normands envahirent TAngieterre, ils s'emparèrent du sol et des hommes vaincus, qui s'appelèrent sujets, c'est-à-dire subjugués. Les vaincus furent obligés de travailler pour les vainqueurs, et des écrivains politiques prétendirent que les vainqueurs avaient le droit de posséder les vaincus '.

La féodalité, quand on va au fond des qjioses, n'était que l'organisation de la victoire, l'exploitation de la coo-

(1) TacUe. AnncUes, 1. I, § 2. — Lorsque Napoléon envahît la Lombardie, en 1796, il sMnspira de Texemple de César et d'Auguste eo adressant à ses soldats la proclamation suivante : « Soldats, vous êtes mal nourris et presque nus... je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. Vous y trouverez de grandes villes, de fiches provinces ; vous y trouverez honneur, gloire et richesses. >

(2) {Même en 1591, les juges de l'Angleterre déclarèrent « que le vainqneur était souverain m^ittre, et que les vaincus étaient à sa diacrétion, que la terre, les habitants, l'industrie du pays existant pour les besoins, la subsistance, les commodités, le luxe de l'année coaquérante, il était de droit incontestable que le général, agissant pour l'année, disposât da travail des subjugués, le pressât, Vanrôtât, le réglât â son gré, fit fabriquer ce qu'il préférait et prohiber ce qu3ii n'aimait pas. > (Hume. Hiêtairede V Angleterre, ch. xi.)

quête. Les serfs étaient les vaincus, qui étaient obligés de cultiver la terre pour les vainqueurs ^

De même que Tancien monde a été pillé par les Romains, le nouveau monde a été pressuré par TËspagne et le Portugal, llnde par les Mogols, les Afghans et les Anglais, ritaliej)ar les Allemands, les Autrichiens, les Français et les Espagnols, l'Irlande par TAngleterre etc., etc. Que de fois les nations Européennes ont fait la guerre aux peuples de l'Asie de l'Afrique, de TAmérique, pour leur imposer leurs marchandises, leurs tissus, leurs alcools! C'est cet esprit de cupidité des peuples européens dans leurs relations avec les peuples des autres parties du monde, qui retarde et souvent arrête l'œuvre civilisatrice des missionnaires.

Les luttes de l'Angleterre et de l'Irlande se sont toujours terminées par des confications. Elisabeth distribua SOO.OOOacres à des colons de race anglaise. Jacques P''con- . fisca encore KOO.OOO acres et admit les Ecossais, concurremment avec les Anglais au partage des terres conflsquées. Sous Charles I*, lord Strafford déposséda de leurs domaines

(1) Les serfs furent même obligées de payer tribut, pour racheter I0 droit du êeigneur. Ce droit a été contesté par quelques écrivains; cependant il est établi par de nombreux textes anciens. En voici un, qui a été publié par M. de Lagrëze, conseiller à la cour de Pau, dans son Essai sur le droit du Seigneur, il est de 1538 : « Lorsque quelquesunes desdites maisons ci-dessus désignées viendront à se marier, avant de connaître leurs femmes, ils seront tenus de les présenter pour la première nuit audit seigneur de Louvié pour en faire à son plaisir, ou autrement ils lui payeront tribut. » — Dans le traité de VAduUirêy de Foumel, jurisconsulte qui fait autorité, on lit encore ce qui suit, p. 51, 196: « Lesofficiaux s'étaient avisés de ne permettre aux nouveaux mariés de coucher ensemble qu'en payant une certaine tributioD. • Un arrêt du Parlement de Paris du 19 mars 1409 fit défense à révéque d'Amiens « qu*il ne print ni exigeât argent des nouveaux mariés pour leur donner congé de coucher avec leurs femmes, la première, deuxième et troisième nuit de leurs noces » .

les habitants de la proviDce des Gonnaught et du comté de Galway. L'Irlande 8*étant révoltée en 1641, un des lords justiciers, sir William Parsons, fomenta la révolte et enveloppa dans le mouvement le plus de monde c afin que, le nombre des coupables augmentant, la moisson des confiscations qui suivrait la guerre devînt plus féconde >. (G. de Beaumont. V Irlande j t. I^*" , p. 67.) Lorsque l'Angleterre parqua les catholiques irlandais dans une des quatre provinces de Tlrlande, leurs biens furent partagés entre les soldats de Cromwell et les spéculateurs, qui avaient avancé des fonds au gouvernement anglais. Lors de la Res« taaration, ces possesseurs de biens confisqués eurent peur, mais ils furent maintenus dans leurs domaines par Charles II. Les Irlandais n'obtinrent pas justice. Le roi prit même sa part de butin.

Les armées ont presque toujours réclamé leur part dans le pillage des peuples vaincus. Les Anglais, pendant la guerre de Gent ans ; les Allemands, les Français, et les Espagnols pendant les guerres dltalie *■ et d'Allemagne ; les armées de Louis XIY, de Frédéric II et de Napoléon, les armées coalisées en 1815 et les armées allemandes de 1870 ne se sont pas fait remarquer par un grand respect des propriétés privées et publiques. Les armées de la république furent admirables d'héroïsme, mais leur désintéressement ne fut pas toujours aussi remarquable. « En 1793, au pays des Deux-Ponts, dit M. Arthur Ghuquet *, Hoche, aidé et secondé à merveille par le commissaire ordonnateur Achier,

(i) Lors du pillage de Rome en 1527 par l'année du connétable de Bourbon, les Espagnols elles Allemands, qui composaient cette armée, commirent les plus grandes atrocités. Voy. le récit de ce pillage dans Gaicbardin.

(S) Arthur Chuquet. Let Guerres de la Révolution,

154 Là CRIMINALITÉ POUTIQUE

qui saignait à blanc la contrée, envoyait à l'intérieur les glaces, les pendules, les matelas, les meublea, les cloches et autres prétentailles. Les misérables sans-eulottes devaient-ils toujours travailler sans retirer aucun fruit, > écrivait-il à Bouchotte? > Non, ils auraient, outre la liberté, les culottes de velours, les vestes de satin et les haLits à grandes manchettes des aristocrates. » — En 1814, les Cosaques vinrent vendre dans Paris les objets volés aux gens de la campagne >. En 1815, les armées étrangères, dans beaucoup de villes, s'emparèrent des caisses publiques et commirent de nombreux actes de pillage.

Les armées autrefois ne se contentaient pas de piller l£s étrangers, elles pillaient aussi leurs concitoyens. « Les gens-d'armes, ditGommines, ne se contentent pas de la vie ordinaire et de ce qu'ils trouvent chez le laboureur dont ils sont payés ; ainsi an contraire battent les pauvres gens et les outragent et les contraignent d'aller chercher pain, vim et vivres dehors, et si le bonhomme a femme ou fille ifù soit belle il ne fera que sagement de la bien garder. • —Dans la guerre de la Vendée, pluûeurs généraux républicains pillèrent les Vendéens. Le conventionnel Lequinis, envoyé ea mission par la Convention, constata que le pillage était porté à son comble et que les généraux le favorisaient chez les soldats, pour couvrirceluî qu'ils faisaient eux-mêmes. (Wallon. Les ReprésenianU en mission, t. I, p. 285.)

Les anciens peuples ne se contentaient pas de dire : lialo heur aux vaincus ! ils disaient aussi : Malhenr aux nasi* fragés ! Ils avaient créé, à côté du droit de conquête, un droit encore plus odieux, le droit de naufrage» Ea

(1) Mémoiret du chancelier Pasquier^ t. II, p. 274.

¥erlii de ce prétendu droit, les navires échoués sur les côtes étaient conBsqués, les hommes d'équipage et les passagers réduits en esclavage* Ce singulier mode de spoliation, transformé en droit par les politiques et les juristes, a existé chez la plupart des peuples maritimes, qui tiraient piurii des écueils de leurs côtes, pour s'enrichir au détriment des naufragés, chez les Anglais, les BroiOBs, les Siciliens, les Grecs, les Danois, les Vénitiens. Barbeyrac» annotateur de Groiius, afQrme que cette coutume barbare existait encore de son temps dans quelques pays*.

Le droit €aybame^ comme le droit de naufrage, était ttoe spoliation. Le âsc s'emparait des biens qu'un étranger laissait en mourant. A l'époque où Yattel écrivait, ce droit existait encore *.

Lesfxevples se sont disputé les mers, comme les terres, essayant de s'en attribuer le monopole, au détriment des autres. A la suite de la découverte de l'Amérique, l'Esl^gne ^étendit avoir le domaine exclusif de l'Océan. Le Portugal revendiqua le droit de faire seul le commerce des iiides. L'Angleterre essaya aussi de s'attribuer une domination exclusive sur les mers qui s'étendent entre les côtes de la 'Grande-Bretagne et les Ëtatâ-Unis. La France demanda la liberté des mers et l'égalité des droits pour toutes les nalions ; il a fallu plusieurs siècles pour faire admettre ces principes élémentaires.

L'organisation sociale de l'ancien régime n*êtait encore ^'une forme de la spoliation, puisque la noblesse et le dergé s'exonéraient de l'impôt et le faisaient supporterpar

(1) Noie de Barbeyrac sur Grotius, 1. IJ| ch. vu.

(2) Yattel. U Droit des gens, I. II, ch. vu.

IdC LA CRIMINALITÉ POLITIQUE

le tiers état. Les paysans surtout étaient écrasés d'impôts, et les politiques se réjouissaient de leur pauvreté comme d'une garantie de leur obéissance : c Si les peuples étaient à l'aise, dit Richelieu dans son testament r>olitiqtie^ difGcilement resteraient-ils dans les règles ^ » Pour tenir les plébéiens dans leur dépendance, les patriciens romains les avait maintenus aussi dans la misère.

La confiscation a toujours été au fond des guerres civiles. Les proscriptions ne sont pas uniquement inspirées par les haines et les rivalités politiques, elles ont aussi pour mobile la cupidité '. Ce n*est pas seulement le sang des victimes que les prpscripteurs désirent, c'est leur or ; ils ne tuent pas toujours pour tuer, ils tuent souvent pour voler. Lorsque Plutarque raconte les proscriptions de Sylla, il dit : c On meurtrissait pour avoir leurs biens et pouvaient bien dire ceux qui les tuaient : € Son beau grand c logis Fait mourir celui-ci, son beau jardin celui-là. » On connaît le mot de Quintus Aurélius qui, ne s'étant jamais mêlé aux luttes politiques et croyant n'avoir rienà craindre, sortit pour voir la liste des proscrits ; à sa profonde stupéfaction, il vit son nom sur la liste et s'écria : « Ma maison d'Albe me fait mourir. >

En général, les meneurs politiques sont pauvres et cherchent fortune par le renversement de l'ordre établi ; ils sont audacieux parce qu'ils n'ont rien. Sylla inops^ dit

(i) Justement indigné de cette odieuse politique^ Fénelon la réfuta dans ses Itutructioru pour la conscience cT tin rot.

(2) « suites funestes des guerres civiles ! dit Virgile... Un barbare recueillir de si belles moissons ! Des champs si admirablement cultivés devenir la proie d*un soldat impie 1 » Cette églogue décrit la douleur des propriétaires de Mantoue et de dix-sept autres villes dont les biens fUrent confisqués par les triumvirs, parce qu'ils avaient embrassé le parti des meurtriers de César.

Tacite, unde prœciptia audacia *; ils sont encore plus audacieux s'ils sont criblés de dettes et avides de plaisirs et de pouvoir. Les débauchés ruinés ont besoin d'une révolution, pour payer leurs dettes et refaire leur fortune.

Je ne dirai point, suivant le mot de Napoléon I^, que le ventre gouverne le inonde, l'expression est trop absolue, car les idées gourvernent aussi le inonde, mais il est vrai que les appétits et les intérêts matériels exercent sur les révolutions autant d'influence que les idées. Les querelles d'idées sont souvent des querelles d'orgueil et d'ambition pour les chefs et des querelles d'estomac pour le peuple. Pendant que quelques-uns veulent faire triompher des idées, sans préoccupation personnelle, d'autres, beaucoup plus nombreux, cherchent dans les révolutions le moyen de s'agrandir et de dominer, ou de se venger et de s'enrichir.

Les luttes qui eurent lieu à Rome entre les patriciens et les plébéiens, au sujet des lois agraires, portaient sur une question de propriété. La république était devenue l'association de quelques centaines de familles, qui avaient usurpé Timmense domaine de TËtat et réduit le peuple à la misère '. Les patriciens s'opposèrent aux lois agraires, qui avaient pour but de restreindre leurs immenses possessions et de créer de petits propriétaires. Si la république périt, c'est parce qu'elle ne sut pas opérer la réforme proposée par les Gracches. L'Empire fut accepté, parce qu'il assura le triomphe de la petite propriété.

Les richesses des Juifs ont été une des principales causes des persécaiionB qu'ils ont subies au moyen âge. Les rois

(1) Tacite. Annale$, \. XIY.

(2) Pastel de Goulaoges. U9 Origines du $y$ièmê féodal^ p. 90, 92.

et les seigneurs, débiteurs des Juifs, firent de la proscription un moyen de libération. — C'est aussi pour s'emparer de leurs richesses, que Philippe le Bel, ce roi faux-monnayenr, fit périr les Templiers.

Ce n'est pas le sentiment religieux qui a été Tunique moteur de la Réforme. Un grand nombre de princes allemands n'adoptèrent la Réforme, que pour s'approprier les biens de TEglise. La réformation en Angleterre a eu pour première cause le désir d'Henri VIII de renToyer sa femme et d'en épouser une antre ; le roi ne rompit avec Rome que parce que le Pape refusa d'approuver ce divorce. Mais le désir de s'emparer des biens des monastères ne fat pas étranger à la rupture d*Henri VIII avec le Pape. La noblesse s'empressa de l'approuver, pour prendre part aux dépouilles.

Dans les édits rendus par les rois de France contre les protestants, la confiscation ne ftit jamais oubliée, c Nous voulons et ententions, dit Louis XTf, lors de la révocation de l'édit de Nantes, que les biens de ceux qui dans ce temps-là de quatre mois ne reviendront pas dans notre royaume ou pays et terres de notre obéissance, qu'ils auront abandonnés, demeurent et soient confisqués en conséquence de notre déclaration du 20 août'. » On donna aux courtisans une partie des biens confisqués.

L'avidité des courtisans était si grande, que c'est en montrant aux ministres de Henri II le danger qu'elle leur faisait courir, que le président Séguîev, au nom du Pariement, s'opposa à l'enregistrement de Tédit, qui ordonnait en ^ranee l'établissement d^un tribunaî drrinquisrtîon : « Dès que vos ennemis, leur dit-il, seront sùiK^d^oblenir da roî vot*B «enOseatioa, il ne s'agnPi^phi»qQ^(kf s^aissurer

LES SPOLUTIORS POLITIQUES 159

d'nn inquieitenr et de deux témoins, et faseiez-vous des saints, vous serez brûlés comme des hérétiques. >

Le compte rendu que Necker, alors directeur général des finances, présenta à Louis XVI en 1781 contient, sur TaTidité des courtisans et les sommes énormes qu'elle coû^ tait au trésor, les plus tristes détails. Les pensions s'éle<- ^ent à yingt-huit millions par an. « Je doute, dit Necker, si tous les souverains de l'Europe ensemble payent en pension plus de moitié d'une pareille somme. > Les grâces émanant du trône étaient devenues, « la ressource générale , acquisitions de charges, projets de mariage et d'éducation, pertes imprévues, espérances avortées, tous ces événements étaient devenus une occasion de recourir à la munificence du souverain ; on eût dit que le trésor royal devait tout concilier, tout aplanir, tout réparer ; et comme la voie des pensions, quoique poussée à l'extrême, ne pouiitait ni satisfaire les prétentions, ni servir assez bien la cupidité honteuse, l'on avait imaginé d'autres tournures et l'on en eût inventé chaque jour; les intérêts dans les fermes, dans les régies, dans les étapes, dans beaucoup de places de finance, dans les pourvoiries, dans les marchés de toute espèce, et jusque dans les fournitures d'hûpitexix, tout était bon, tout était devenu digne de l'attention des personnes souvent les plus éloignées par leur état de semblables affaires. > Les courtÎBans demandaient même' la con« cession de forêts qu'ils prétendaient abandonnées. Lorsque Galonné fit un emprunt de cent millions, lea trois quart» de cette somme furent distribués aux frères du roi, aux amis de la reme, a«x gens en erédity maoL grands seigneun obérés.

La spoliation continua, sous ta Révolution . en. çems

160 LA CRIMINâLITË POUTIQUË

inverse. Au lieu de se contenter de Tabolition des privilèges, de l'établissement de TégaUté, les cupides firent confisquer et vendre sous le nom de biens nationaux le tiers du territoire * . Pour faire des adhérents à une révolution, les chefs du mouvement donnent des biens ou en vendent à vil prix ; par ce moyen, ils engagent dans le mouvement tous les acquéreurs, qui sont intéressés au maintien de l'ordre de choses nouveau, et qui deviennent les ennemis des propriétaires spoliés. Une loi du 9 février 1792 confisqua les biens des émigrés. On imposa des taxes extraordinaires aux père et mère des émigrés (décret du 12 septembre 1792). On regarda conyne émigrés ceux qui ne sortirent pas dans les vingt-quatre heures des villes armées contre la Convention, de Lyon, Marseille, Bordeaux, Caen, etc. Les prêtres, qui avaient refusé le serment à la Constitution, furent considérés aussi comme émigrés ; leurs parents furent taxés comme ceux des émigrés. Pour accélérer la vente des biens des émigrés, la Convention décréta le 11 septembre 1793 les dispositions suivantes : « Les administrateurs qui, sous quelque prétexte que ce soit, refuseront de mettre en vente les biens immeubles des émigrés et autres domaines nationaux dans la quinzaine des soumissions faites pour les dits biens, seront punis de dix ans de fer. > Le 19 mars 1793, on confisqua encore les biens des personnes condamnées pour crimes contre-révolutionnaires. Le l*'' août 1793, on prononça aussi la confiscation contre ceux qui furent mis hors la loi, et plus tard contre ceux qui avaient laissé subsister sur leurs propriétés les signes de la royauté. La confiscation étant

(1) Léonce de Lavergne. Economie rurale de la France députe 1789, p. «).

la suite de la condamnation, on vit dans les premiers temps des pères de famille se tuer avant la condamnation, afin de pouvoir laisser leurs biens à leurs enfants. Pour parer à ce danger, la Convention vota la loi du 29 Brumaire an II, afin de faire courir la confiscation de la date de l'accusation .

Par Tarticle 73 du décret du 28 mars 1793, la Convention donna une prime à la délation ; elle accorda le dixième au citoyen, qui faisait connaître des biens d'émigrés, omis ou recelés ; elle reprit ainsi les odieuses pratiques des empereurs romains, qui avaient fait de la délation un moyen de s'enrichir et même d'arriver aux dignités. On connaît le célèbre passage de Tacite sur < les délateurs encouragés par des récompenses aussi odieuses que leurs forfaits, se partageant, comme des dépouilles, les uns les sacerdoces et les consulats, les autres le gouvernement des provinces, la puissance à l'intérieur et s'emparant de tout' ». Les accusateurs de Thraséas et de Soranus reçurent pour prix de leur délation, les deux principaux cinq millions de sesterces, et le troisième douze cent mille sesterces, avec les ornements de la questure ^

< Quels que soient les grands noms, liberté, égalité, fraternité, dont la Révolution se décore, çUe est, par essence, dit M. Taine, une translation de la propriété ^. > Il y a, je crois, un peu d'exagération dans ce jugement, car l'amour de l'égalité, la haine des privilèges, le désir d obtenir la liberté de conscience et la liberté politique ont été les principaux motifs de la Révolution ;

(i) Tacite. Histoireê, 1. 1, § 2.

(2) Id. Annales, J. XVI, § 33.

(3) Taine. La Révolution, 1. 1, p. 386.

Proal. — Grimin. pol. 11

cependant, comme dans toutes les révolutions, il y a eu dans la Révolution française une translation de propriété. Toutes les confiscations prononcées par TËtat profitèrent aux particuliers, qui achetèrent les biens confisqués à vil prix. En tout cas, aux yeux des révolutionnaires,- le but de la révolution était de dépouiller les riches et d'enrichir les pauvres. Les comités révolutionnaires de Bordeaux, Lyon, Marseille, rançonnèrent les riches, mirent leurs biens en vente, visitèrent leurs maisons, sans oublier les caves S sous prétexte de rechercher les armes des aristocrates, déclarant que c le superflu de chaque particulier est le patrimoine des sans-culottes, et que tout ce qu'il conserve au delà du strict nécessaire est un vol commis par lui au détriment de la nation" >. C'est Danton qui fit décréter les visites domiciliaires, qui permirent aux sans-culottes de s'approprier les meubles, les bijoux, les bouteilles de vin des aristocrates. La commune de Paris s'empara de l'argenterie des églises et du mobilier des émigrés. Les effets des prisonniers massacrés en septembre furent môme volés. Les membres du comité de surveillance se choisirent chacun une montre '. Un des principaux massacreurs, qui vola effrontément, se plaignit plus tard au 31 mai de ce qu'il n'y avait pas de pillage, en disant : c Dans un jour comme celui-ci, j'aurais dû avoir au moins cinquante maisons pour ma part^. »

(1) Les caves sont toujours visitées par les révolutionnaires. En 1871, la cave de IVchevôché fut dévalisée par les hommes de (a Commune. ^ En 1793, à Lyon, Albitte et Golot requirent 700 bouteilles de bon vin pour leur table.

(2) Taine. La Révolution, t. III, p. 50.

(3) Micbelet. Histoire de la Révolution française, t. VI, p. 128.

(4) Ibid., t. V, p. 86. — Dans un rapport adressé .à la Convention le 12 janvier 1793, Carnot, alors en mission à Bayonne et dans les Pyré-

Les mêmes scènes de pillage ont toujours accompagaé les guerres civiles. A l'époque de la lutte des Armagnacs et des Bourguignons, lorsque Paris fut livré à ces derniers, les grands seigneurs bourguignons se mêlèrent aux pillards, pour prendre tout ce qu'ils purent. D'après Brantôme, plusieurs gentilshommes de ses amis gagnèrent dix mille écus à la nuit de la Saint-Barthélémy.

A toutes les époques de proscription, on peut appliquei aux proscripteurs ces paroles de la Bible : « Ils ont désiré des terres et les ont prises avec violence ; ils ont ravi des maisons par force ; ils ont opprimé l'un pour lui ravir sa maison et l'autre pour s'emparer de tous ses biens ^ > Les meneurs prennent de beaux prétextes, pour soulever le peuple, mais le plus souvent ils ne poursuivent que la satisfaction de leur cupidité.

Cette étude sommaire sur les spoliations politiques serait incomplète, si je ne disais un mot des spoliations commises autrefois par les courtisans, et aujourd'hui par les politiciens associés aux financiers. Dans le chapitre précédent, consacré à l'hypocrisie politique, j'ai déjà signalé de nombreuses ressemblances entre les flatteurs des rois et les flatteurs du peuple. Il me reste à montrer que l'avidité des premiers est égalée parcelle des seconds. Lorsque Fénelon rédigea un examen de conscience sur les devoirs de la royauté, il posa la question suivante : « N'avez-vous pas été trop facile pour des courtisans, qui, sous prétexte d'épargner vos finances, dans les récom-

oées, écrivit : « On ne peut douter également qu'il y ait eu une grande dilapidation de chevaux d'émigrés et de chevaux de luxe, ainsi qAe de leurs meubles et des effets appartenant aux maisons i eligieuses ou églises supprimées. » {Correspondance générale^ 1. 1, p. 344.) (1) Micbée, ch. ii, v. 3.

penses qu'ils vous ont demandées, vous ont proposé ce qu'on appelle des affaires ? » Les courtisans aimaient les affaires; les politiciens les recherchent aussi beaucoup. Les cultivateurs, pour se nourrir, sont obligés de semer, de sarcler, de moissonner, de battre le blé et de le porter au moulin. Les politiciens, eux, comme les courtisans, ne sèment pas, ils ne sarclent pas, ils ne moissonnent pas, ils n'amassent rien dans les greniers; la politique les nourrit. Les ouvrier^, du matin au soir ou du soir au matin, travaillent le fer, façonnent le bois, fondent le plomb, creusent la terre ou élèvent des constructions, au péril de leur vie ; ils filent et tissent les étoffes. Les politiciens, eux, comme les courtisans, ne travaillent ni le fer, ni le bois; ils ne travaillent que la pâte électorale, et, au lieu d'y mettre un bon levain, ils y jettent tous les ferments de la guerre civile, les sophismes et les promesses mensongères, les calomnies et les théories malsaines; ils ne filent point et ne tissent point, et cependant ils sont mieux vêtus, mieux nourris, mieux logés que ceux qui travaillent. Gomme les courtisans, les politiciens ont les yeux ouverts sur tous les emplois qui deviennent vacants, sur les concessions et les monopoles. Lorsqu'on examine la fortune des politiciens, avant et depuis leur arrivée au pouvoir, on constate qu'ils sont pauvres avant leur arrivée aux affaires et qu'ils en sortent riches. Ne pourrait-on pas leur adresser la question que Gicéron adressait à Antoine : <( Vous qui deviez quatre millions de sesterces aux idées de Mars, par quel prodige avez-vous cessé de rien devoir, aux calendes d'avril * ? »

0)2« Philippique, §37.

 toutes les époques, on a vu des hommes politiques se faire les complices des financiers véreux. Il s'est formé une race de brigands civilisés qui, donnant une forme savante à la spoliation, pillent TËtat et dévalisent le public. Dès 1868, le P. Gratry citait avec une éloquente indignation un passage du Moniteur de mars 1866, où il était dit que « en dix-huit mois, plus de 40 sociétés on eut à rendre compte à la légitime sévérité de la justice de plus de 80 millions jetés et perdus dans Tabime de la spéculation coupable ^ » Ce chiffre de 80 millions enlevés au public a été depuis bien dépassé par les colossales escroqueries, qui ont été commises dans ces dernières années. Une seule société, avec la complicité de quelques hommes politiques, est parvenue à faire verser entre ses mains 1.300 millions, dont les trois quarts ont été perdus, par des indications mensongères sur la durée des travaux, le montant des dépenses et le rendement de Texploitation. D'après M. Léon Say, le krach de 1882 a coûté à l'épargne française plusieurs milliards, une rançon aussi élevée que celle qui a été payée aux Allemands. Sur les valeurs de l'Uruguay, du Brésil, du Portugal, de l'Espagne, de la Grèce, il a été perdu aussi près d'un milliard'. On peut appliquer aux financiers, devenus les maîtres du monde et aux hommes politiques, leurs complices, ces deux passages de la Bible : « Mercatores tui erani principes terrae ', principes vestri socii furum. >

Cette association des financiers et des hommes politique

(1) P. Gratry. La morale et la loi de ^histoire, 1. 1, p. 120.

(2) Séances et travaux de V Académie des sciences morales, n* de décembre 1893.

(3) Apocalypse, »viii, 23.

106 LA CRIMINALITÉ POUTIQUE

qui existe aujourd'hui partout en Europe, comme eu Amérique, en France, comme en Italie, en Angleterre, a existé aussi k Rome, à Florence et dans Tancienne France. A Rome, les consuls, les préteurs, les chevaliers, se livraient à de vastes opérations Gnancières. Les publicaîns les intéressaient à leurs entreprises, afin de se ménager leur appuis Atticus avait des intérêts dans les opérations delà compagnie de la Gilicie. Gicéron lui-même fit des affaires avec les publicains ; il joua aussi à la Bourse et y gagna de grosses sommes d'argent; pendant Tannée où il fut nommé augure, on le vit besogneux en février et puis tout d'un coup devenir très riche en octobre *.

Les gouverneurs qui pillaient les provinces s'entendaient avec les fermiers publics et partageaient avec eux les dépouilles des alliés. Ces fermiers publics étaient très puissants. Lorsque des gouverneurs, comme Lucullus, voulaient s'opposer à leurs exactions, les fermiers allaient se plaindre à Rome et imposaient silence à leurs accusateurs par des orateurs à leur solde, c ce qui leur était aisé à faire pour autant mémement qu'ils tenaient en leurs papiers ceux qui s'entre-mettaient des affaires à Rome *. Ils parvinrent plus d'une fois à faire rappeler les gouverneurs, qui s'opposaient à leurs fraudes. Le plus souvent ils s'entendaient avec eux. Verres, par exemple, mettait tous ses soins à obliger la compagnie de la ferme des droits de douane et de pacage et décrétait tout ce que lui demandait Garpina-

(1) Deloume. Lei Manieurt cTargenl à Rome, p. 244. Voy. aussi le livre de M. Oscar de Vallée sur les manieurs d'argent. Getie expression de manieur d'ai*gent a été employée pour la première fois par la Bruyère.

(2) Deloume. Op. cil., p. 88.

(3) Plutarque. Vie de Lucullut.

LES SPOLIATIONS POLITIQUES ifft

tius, vice-administrateur de cette compagnie. En échange de ces services, la compagnie fit supprimer les lettres, qui avaient été écrites autrefois par ses employés, pour signaler les rapines de Verres et les fraudes qu'il avait commises à la douane. C*est en se reportant à un copie de lettrée que Giceron trouva < un compte de plusieurs mois d'effets transportés au nom de Verres sans acquit de droits ». C'est en compulsant les registres de la compagnie, qu'il se rendit compte des fraudes de Verres, bien que les registres eussent subi de nombreuses ratures; il y vil que Verres avait fait des affaires avec la compagnie, sous le nom supposé de Gaïus Verratius.

La preuve de la concussion des hommes politiques est difficile. Le concussionnaire ne signe pas de reçu, il touche de la main à la main ou par des intermédiaires S des hommes de paillCy des secrétaires, et alors il se défend en disant : c Je n'ai personnellement rien reçu. » Ce fut le système de défense de Verres, quand on l'accusa d'avoir reçu 40 millions de sesterces. Cicéron en fit justice ; il reconnut qu'on n'avait pas compté une seule pièce d'argent entre les mains du préteur prévaricateur, mais il

(1) Dans les conseils qu'il donne à son (ils, Louis XIV signale remploi des intermédiaires comme un des moyens détournés que pren* nent les ministres corrompus pour s'enrichir. Mémoires de Louis XIV éd. Dreyss, t. I, p. 163. « Entre les ministres corrompus, dit-il, il s*en trouve fort peu d'assez hardis, pour mettre ouvertement la main dans la bourse de leur maître et pour s'approprier directement le bien dont il leur a donné la direction, parce que ce serait un crime dont ils seraient trop facilement convaincus. Mais la manière de voler qu'ils trouvent la plus commode et qu^ils croient la plus assurée contre la recherche des temps à venir, c'est de prendre, sous le nom d'autrui, ce dont ils ont dessein de profiter eux-mêmes. Les adresses qu'ils pratiquent en cela sont de tant d'espèces différentes que je n'entreprendrai pas de les expliquer par le menu, mais Je vous dirai seulement qu'elles augmentent toujours le vol qu'elles ont entrepris de cacher. »

ajouta : « Vos mains, c'étaient vos préfets, vos scribes... tout ce qui a été pris par chacun d'eux, non seulement vous a été donné, mais a été compté entre vos mains ; il est impossible de ne pas le penser. En effet, juges, si vous approuvez cette défense : « Verres n'a rien reçu person- € nellement, » supprimez alors tous les procès de concussion. On ne vous amènera jamais d'accusé', de coupable, qui ne puisse se servir de ce moyen *. »

Aujourd'Jiui, comme à Rome, on voit des hommes politiques prêter leur appui à des sociétés financières, qui ne sont pas sérieuses. En les faisant entrer dans leur conseil d'administration, les sociétés ne recherchent pas leur compétence, elles les appellent, pour inspirer confiance aux souscripteurs, et au besoin pour se ménager leur appui.

La presse est devenue, entre les mains des financiers et des politiciens, un instrument de spoliation. De grandes compagnies fmancières ont pris l'habitude d'acheter, non seulement la publicité des journaux, mais leurs éloges, afin de tromper le public ; elles leur distribuent des mensualités fixes. D'après le rapport de M. Machard, inspecteur des finances, de 1877 à 1890, le Crédit Foncier a dépensé 116.102.514 francs en frais d'émission {Gazette des Tribunauœ, 27 janvier 1893). — Charles de Lesseps a reconnu avoir dépensé cent millions en frais de publicité ; les articles élogieux publiés par les journaux sur le canal de Panama étaient rédigés par les administrateurs de la compagnie.

Lorsqu'une émission va se faire, le conseil d'administration de la société met une somme importante à la dis-

(1) Gicéron. %• act. c. Verres, 1. II, § 10.

position des administrateurs, pour acheter l'appui, ou tout au moins la neutralité de la presse, de telle sorte que, pour les journalistes, et sans métaphore, la parole est d'argent et le silence est d'or. La distribution faite aux journaux par les compagnies financières est plus abondante, quand le directeur du journal est un homme politique influent. Dès qu'une affaire financière est annoncée, on voit les journalistes tendre la main et menacer la compagnie de leur hostilité, si on ne leur ferme pas la bouche avec de l'or. Ceux qui se disent les amis du peuple ne sont pas les moins empressés à vendre des articles qui trompent le peuple et aident à le dépouiller ; ils savent associer le radicalisme à l'escroquerie et le socialisme à la spoliation. On voit aussi des députés, des sénateurs et des ministres vendre leurs votes à des compagnies Onancières. La tactique la plus savante est par eux employée pour se faire acheter. Dans une circonstance récente, ayant à examiner un projet, qui intéressait une grande compagnie, ils ne le rejetèrent pas, ils l'ajournèrent, pour permettre à la compagùie de se mettre d'accord avec eux, dans l'intervalle, sur les sommes réclamées. Ces sommes furent distribuées de la main à la main, ou par des intermédiaires, on sous la forme de participation à des syndicats de garantie. Ces syndicats fictifs n'étaient qu'un moyen détourné pour payer des concours criminels, car les membres de ces syndicats ne couraient aucun risque. Sept millions furent donnés à un seul banquier, pour acheter les concours parlementaires dont la compagnie avait besoin. On a vu un ministre des travaux publics dire à une compagnie qui demandait l'autorisation de faire un emprunt à lots, que ce projet ne serait présenté que si on lui

donnait un million. Un premier versement de 375.000 fr.. lui a été fait le jour du dépôt du projet de loi. Si le surplus du million ne lui a pas été payé, c'est parce que le projet de loi fut retiré devant l'attitude hostile de la Chambre.

Des milliers de familles ont été ruinées par les colossales escroqueries des financiers et des politiciens. L'administrateur de la société de dynamite» qui a été condamné par la cour d'assises de la Seine, était un ancien préfet, ancien député, ancien sénateur, ancien directeur des ailairea départementales et communales au ministère de Tinté* rieur.

Malgré le scandale des fortunes rapides» qui ont pour origine les jeux de bourse, les manœuvres frauduleuses et les trafics de la politique, la société contemporaine, comparée aux anciens peuples et à Tancien régime, qui vivaient de spoliations, a réalisé de grands progrès. L'esclavage et le servage ont disparu du monde civilisé ; on ne voit plus une poignée de citoyens opprimer un grand nombre d'esclaves, un petit nombre d'hommes vivre du travail du grand nombre. Le travail est libre et honorée Les privilèges sont abolis ; il n'y a plus que des citoyens égaux devant la loi ; on ne voit plus des privilégiés faisant porter au peuple le fardeau des impôts et se réservant les honneurs et les dignités. La Révolution française a fait dispar raitre ces iniquités sociales. S'il est nécessaire de signaler les erreurs et les crimes, qui ont été commis en son nom», il ne faut pas se lasser de rappeler les immenses progrès sociaux qu'elle a accomplis.

Les socialistes trompent le peuple en lui disant que la

(1) Un édit de Henri III contenait cette déclaration abominable : Um droit de travailler est un droit domanial et royal.

Révolution a'a fait que substituer les privilèges de la bourgeoisie aux privilèges de la noblesse, que le peuple est opprimé par la bourgeoisie, comme celle-ci Tétait avant 1789 par la noblesse. La bourgeoisie n'a pas de privilèges» elle n'est pas une classe fermée ; elle ne peut être comparée à la noblesse de Tancien régime, elle ne spolie personne; elle fait vivre, au contraire, un grand nombre d'ouvriers et d'employés par le travail et les salaires qu'elle leur donne. Ceux que les socialistes dénoncent comme des privilégiés se sont élevés à la fortune par leur travail, leur intelligence et leur esprit d'économie. Où finit le bourgeois? où commence le peuple? Tous les jours, des hommes sortis des derniers rangs de la société s'élèvent aux premiers et deviennent des bourgeois, pendant que des bourgeois oisifs et dissipateurs retombent aux derniers rangs de la société. Est-ce que les marchands, les contremaîtres, les ouvriers qui deviennent patrons ne sont pas des bourgeois? Est-ce que le négociant, l'entrepreneur, l'avocat, le médecin, le manufacturier, ne font pas partie du peuple et jouissent de privilèges spéciaux ? On ne voit donc pas comment on pourrait changer les bases de la société, à moins de rétablir des privilèges au profit des ouvriers.

Le rêve de l'égalité sociale absolue est irréalisable S

(1) Le maréchal Bugeaud, voulant fonder en 1842 quelques villages autour d*Alger partagea des terres par égales parts entre des soldats du 48* de ligne. Lorsqu'il alla les visiter en 1845, il trouva des colons qui avaient pour 5 à 6.000 francs de bestiaux, tandis que d'autres o*avaîent pas même conservé ceux qui leur étaient échus en partage. (Maréchal Bugeaud. Le» Socialiste» et le travail en commun^ p. 24.) — C'est parce que Tègalité est détruite par la force des choses que Rousseau n'hésite pas à invoquer Taction de l'Ëtat pour la rétablir. Contrat tocialt 1. II, ch. xi.

parce que les hommes sont inégaux et que les paresseux, les débauchés, les maladroits ne pourront jamais acquérir ou conserver la même fortune que les hommes laborieux, économes et intelligents.

« Jupin pour chaque état mit deux tables au inonde ; « L'adroit, le vi^^ilant et le fort sont assis

« A la première, et les petits

« Mangent leur reste à la seconde*. »

Cependant, si Tégaiité sociale absolue est une chimère, l'élévation du niveau social et la diminution de l'inégalité ne sont pas des utopies. Elles se produisent progressivement par la force des lois économiques, par l'élévation du prix de la main-d'œuvre, par rabaissement de l'intérêt, par la diffusion de l'instruction, par le développement de l'esprit de solidarité. Les grandes différences qui existaient autrefois entre les riches et les pauvres, sous le rapport du vêtement, de l'éducation, des habitudes, vont toujours en diminuant '. De jour en jour, il devient de plus en plus difficile de vivre sans travailler.

Il y a encore des iniquités individuelles, des spoliations qui relèvent des tribunaux criminels, mais il n'y a plus d'organisation sociale inique, et l'on peut, par l'application d'une justice sévère, mettre un terme aux escroqueries des sociétés financières véreuses et des politiciens.

(1) La Fontaine.

(2) Surtout dans le midi de la France. En Provence, la terre va aux paysans par la force des choses ; il n'y a plus que les paysans propriétaires des terres qu'ils cultivent qui trouvent une rémunération suffisante des travaux agricoles. Je connais beaucoup de ces cultivateui*s propriétaires qui sont plus riches que des bourgeois. Ayant demandé dernièrement à Tun d'eux pourquoi les paysans n'achetaient plus les terres que des bourgeois aux abois voulaient leur vendre, j*en ai reçu la réponse suivante u Nous en possédons plus que nous ne pouvons en cultiver. >»

Sans doute, il reste encore beaucoup à faire pour améliorer le sort des pauvres, mais ces améliorations peuvent être accomplies sans violence. La révolution nouvelle que désire le socialisme serait une nouvelle spoliation, la plus désastreuse de toutes.

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