‹ La criminalité politiqueChapitre 23 sur 32 · LA CORRUPTION POLITIQUE A ROME · texte numérisé non relu

LA CORRUPTION POLITIQUE A ROME

Lord Brougham a écrit que « la tempérance, Thonnêteté, l'amour du bien public, le désintéressement, qui sont des vertus exotiques dans une cour, poussent tout naturellement sur le sol démocratique ' >. Les vertus ne pous-

(1) Lord Brougham. De la démocratie et des gouvemementt mixtety p. 143. Ce passa;^ de lord Brou$^hanri semble emprunté au livre de Sidney sur le Gouvernement ^ où la section XIX a le sommaire suivant : « La corruption et la vénalité, qui sont si communes dans les cours des princes souverains et dans leurs États, se trouvent rarement dans les républiques et dans les gouvernements mixtes. » ^ Montesquieu, voulant établir que la vertu n*est pas le ressort du gouvernement monarchique, invoque un passage du testament politique de Richelieu : « Si dans le peuple, dit-il, il se trouve quelque malheureux honnête homme, le cardinal Richelieu dans son testament politique insinue qu'un monarque doit se garder de s*en servir ; tant il est vrai que la vertu n*est pas le ressort de ce gouvernement. » {Esprit de* Lois, LUI, ch. V.) Robespierre a exprimé la même pensée, en disant : « Vous connaissez ce mot ingénu du cardinal de Richelieu, écrit dans son testament politique que les rois doivent s'abstenir avec grand soin de se servir des gens de probité, parce qu'ils ne peuvent en tirer part. » (Rapport fait au nom du comité de Salut public sur les Rap^ ports des idées religieuses et morales avec les principes républicains,) Montesquieu et Robespierre ont mal interprété le passage du testament politique de Richelieu ; le voici : « Ces officiers, dit-il des magistrats, sont choisis entre les plus gens de bien et les plus éclaires des États, et si les républiques sont bien ordonnées, on

sent jamais naturellement; il n'y a que les vices qui poussent sans effort comme les mauvaises herbes; les vertus, comme les plantes utiles, ont besoin d'être cultivées, pour pousser sur le sol démocratique. Sous tous les gouvernements, les hommes sont sujets à la corruption ; les tribuns du peuple se laissent corrompre comme les sénateurs ; à la fin de la république romaine, ils ne montrèrent pas moins d'avidité que les patriciens pour l'or de Jngurtha. Le roi de Numidie fit d'abord des largesses à tous ceux dont le crédit était grand dahs le Sénat ' ; dès que ses émissaires firent briller l'or à leurs yeux, les sénateurs furent éblouis par les grosses sommes qui leur furent offertes. Mais Jugurtha n'oublia pas non plus les tribuns du peuple, car il avait recommandé à ses émissaires € d'essayer sur toutes les consciences l'effet de l'or ». Babius, tribun du peuple, ne fut pas plus incorruptible que les sénateurs Calpurnius et Scaurus. Tous, patriciens et plébéiens, tendirent la main, et Jugurtha, en quittant

préfère ordinairement les plus riches aux pauvres et les nobles aux roturiers, parce qu'on suppose qu'ils ont plus de vertu et plus de lumière et que par conséquent ils sont plus incapables de certaines bassesses, auxquelles les nécessités et le peu de naissance pourraient les engag^er. » (Gh. vui.) Richelieu pense qu'il e^t plus difficile à un fonctionnaire pauvre de rester honnête qu'à un fonctionnaire riche ; il conseille au roi de choisir des magistrats riches, parce qu'il leur suppose plus de vertu et d'indépendance. — Cette opinion avait déjà été exprimée dans l'antiquité par des hommes d'État, qui en avaient fait une règle de gouvernement, même sous des constitutions qui n'étaient pas monarchiques. A Garthage. op était persuadé « qu'un citoyen pauvre ne peut quitter ses affaires et gérer avec probité celle de l'État ». (Aristote La Politique, 1. II, ch. viii, § 5.)

(1) Salluste. Jugurtha, § 12. — « On a vu, dit aussi Aristote, des hommes investis de cette magistrature être accessibles à la corruption et sacrifier à la faveur les intérêts de l'État. » {Politique, 1. II, ch. vi.) — Des députés suisses et des députés hollandais [reçurent avec autant d'empressement des pensions de l^ouis XI et de Louis XIV que les grands seigneurs d'Angleterre et de Pologne.

176 LA CUIMLNAUTÉ POLlTlC»t'fc:

Rome, écœuré de tant d'avidité, ne put s'empêcher de s'écrier : « Ville vénale et qui périra bientôt si elle trouve un acheteur. »

Ce n'est pas seulement Timpudence des démagogues, mais leur vénalité, qu'Aristophane a flagellé avec tant de verve dans ses admirables comédies. Le charcutier, s'adressant à Cléon, lui dit : « Tu ressembles aux pêcheurs d'anguilles ; dans Teau limpide, ils ne prennent rien, mais qu'ils agitent bien la vase, et la pêche sera bonne ; aussi, ce n'est qu'en temps de troubles que lu garnis tes poches... — Le peuple. Ah ! coquin, tu me volais de la sorte î et moi, qui t'ai comblé de couronnes et de présents! — Cléon, Je volais dans Vintérêt public i. — Le peuple. Rends-moi vile celte couronne. — Cléon. Adieu, couronne... un autre va donc te posséder; à coup sûr, il ne sera pas plus voleur, mais plus heureux peut-être... J'avoue que je suis un voleur; conviens-tu que tu en es un autre? » Le rival de Cléon ne fait aucune difficulté pour en convenir ; il s'empresse d'ajouter qu'il est de plus un parjure et qu'étant le plus coquin des deux, il doit l'emporter : « Voler, dit-il, se parjurer... voilà des conditions pour arriver haut. » Aussi, lui avait-on prédit dans sa jeunesse une brillante destinée : < Cet enfant ira loin, disait -on de lui, il y a en lui l'étotre d'un homme d'Êlat. .

Il semble que, lorsqu'un homme est appelé à diriger les affaires publiques, le sentiment de sa responsabilité et l'amour du bien public devraient élever son cœur à la

(1) Je laisse au lecteur le soin de se rappeler la circonstance tonte récente, où une réponse identique a été fuite à la Chambre des dépu-

hauteur de sa situation. Hélas ! vus de près, du côté moral, beaucoup de grands hommes de la politique sont bien petits ; leur vie présente souvent des désordres et des vices, qui étonnent et qui contrastent avec les beaux sentiments dont ils se parent dans leurs discours. Le désintéressement n'est pas la vertu ordinaire des hommes d*£tat'. Des hommes politiques sont devenus célèbres, uniquement parce qu'ils ont été honnêtes.

À Rome, pendant longtemps, les hommes politiques se firent remarquer par leur désintéressement. Paul Emile rapporta à Rome tous les trésors de la Macédoine; sans en rien retenir. Scipion TAfricain < rentra chez lui les mains vides après avoir détruit Garthage * ». Mais, à partir de Sylla» les hommes publics exploitèrent la république à leur profit. € Exploiter la république à son profit, s'écrie Gicéron, c'est non seulement une chose honteuse, mais un crime abominable. » Ce crime devint général..

Les crimes de concussion devinrent si fréquents, que Menenius disait: c Us sont comptés pour rien, depuis que nous en avons l'habitude... tant l'avarice, comme un Ûéau contagieux, a profondément infecté les âmes '. Caton, indigne de l'impunité accordée aux concussionnaires, s'écriait : « Ceux qui volent les particuliers passent leur vie liés au cou et aux pieds ; les voleurs publics vivent dans Tor et dans la pourpre ^ > Pour réprimer la corrup-

(1) Lorsque M. Thiers loue Napoléon I*' de son désintéressement, il igoute que « cette espèce d*ahstinence >» nu fut pas sans exemple parmi les généraui de cette époque, mais que « alors comme toujours (elle) n'était pas commune », (Histoire du Consulat et de l'Empire, l LXII.)

(2) Gicéron. De officia, 1. II, § 22.

(3) Salluste. Jugurlha, § 31, 32.

(4) Aulu-Gelle, 1. XI, ch. xviu.

Proal. — Grimin. pol. 12

i7s Là criminalité politique

tion, les Romains firent beaucoup de lois ; la loi Goraulia, la loi Galpurnia, la loi Tullia, la loi Aufodia, la loi Licinia. Mais toutes ces lois ne supprimèrent pas le mal, parce que les juges eux-mêmes se laissèrent corrompre.

D'après Gicéron, c pendant un espace de près de cinquante années que Tordre des chevaliers fut chargé de rendre la justice, il ne s'éleva pas le moindre soupçon d'argent reçu par un chevalier romain pour obtenir un jugement, » mais c pendant ces dix années que les tribunaux ont été confiés au Sénat », on ne peut s'imaginer « tout ce qui s'est commis d'horreurs et d'infamies dans l'administration de la justice ». Lorsque Glodîus fut absous, sur 58 juges, d'après Gicéron, 30 avaient reçu de l'argent de l'accusé, c Voulez-vous savoir, écrit Gicéron à Atticus, ce qui a fait l'acquittement? La pauvreté, l'infamie des juges*. » Lors de la condamnation du sénateur Septimius pour crime de péculat, on fixa l'amende qu'il devait payer d'après les sommes qu'il avait reçues comme juge. Gicéron dit encore qu* c il s'est trouvé un sénateur qui, étant juge, reçut de l'argent dans une même cause, et de l'accusé pour le distribuer aux autres juges, et de l'accusateur pour condamner l'accusé * >.

Les gouverneurs qui pillaient les provinces faisaient la part des juges, devant qui ils seraient appelés, pour répondre de leurs crimes. Verres disait qu'il avait distribué de telle sorte ses trois années de préture en Sicile, qu'il s'estimait fort heureux s'il lui restait le produit d'une année, qu'il réservait pour ses juges celui de la troisième

(1) Lettre de Gicéron à Atticus, n** 23. — Sénèque. Lettres à LudUus^ XCII. — Plularque. Vie de Cicéron.

C2) Gicéron, !•' act, c. Verres, § 3.

année, la meilleure et lapins fructueuse ^ D'après Cicéron, il y aurait eu aTantage pour les provinces pillées à ne pas poursuivre les concussionnaires ; en effet, « si ces jugements n'existaient pas, chaque gouverneur n'emporterait des provinces que ce qui lui paraîtrait suffisant pour luimême et pour ses enfants, tandis qu'aujourd'hui avec de pareils tribunaux, chacun enlève tout ce qu'il faut pour satisfaire et lui-même et ses protecteurs, et ses avocats et le préteur et ses juges ; alors les exactions n'ont plus de bornes ; on peut satisfaire à la cupidité du plus avare des hommes, mais non au succès d'un procès plus désastreux que toutes les rapines ». Contre ces juges corrompus, Cicéron, dans sa correspondance, laisse à chaque instant échapper son indignation, dans les termes les plus vifs : « Jamais tripot, s'écrie-t-il, ne réunit pareil monde; des sénateurs flétris, des chevaliers en guenilles, des tribuns, gardiens du trésor, aussi cousus de dettes que décousus d'argent... Quelle plaie que cet homme ! Quels coquins ' ! » 11 prétend qu'Antoine avait jeté, dans la troisième décurie des juges, des saltimbanques, des musiciens, c Quel tribunal ! justes Dieux ? un Cretois en fait partie et le pire de tous... — Sait-il au moins parler latin ' ? »

LA CORRUPTION POLITIQUE A ATHËiNES

La corruption politique a existé aussi à Athènes, même à l'époque la plus glorieuse de son histoire, au siècle de

(1) Cicéron. 1" act. c. Verres, § 14.

(2) Id. Lettre à Atticut, n'' 23.

(3) Id. 5* Philippique V, VI. — Dans sa préture en Sicile, Verres nomma les magistrats à prix d*argent ; il choisit aussi pour juges son anispice, son crieur, son médecin. (2* act. c. Verres, 1. 11, § 3, 53.)

Périclës. Les hommes politiques avaient Thabitude < de venir au gouvernement de la chose publique en intention d'y trafiquer et d'y faire ses besognes* ». Les orateurs Stratoclès et Démoclîdes c se conviaient Tun l'autre d'aller à leur moisson d'or, appelant ainsi par matière de moquerie la chaire et tribune aux harangues dessus laquelle ils prêchaient le peuple». Eschine et Démosthène s'accusaient réciproquement de vénalité. Démosthène fut condamné pour malversations^. Les historiens grecs abondent en détails piquants sur la vénalité des hommes politiques de cette époque'. C'est parl'or de Philippe autant que par ses armes que la Grèce fut vaincue. Un jour, voulant s'emparer d'une place forte, Philippe envoya des soldais pour la reconnaître ; on lui rapporta qu'elle était imprenable. Il leur demanda alors si elle était tellement inaccessible, qu'un petit âne chargé d'or n'en pût appro • cher, car il avait plusieurs fois pris aisément avec de l'or ce qu'il n'avait pu prendre par les armes *.

Alcibiade parait avoir été le type achevé du politicien sceptique, homme de plaisirs et homme d'affaires ; ambitieux sans scrupules, beau parleur, esprit souple et ondoyant, il jouait tous les rôles et prenait tous les masques,

(1) Plutarque. Instruction pour ceux qui manient affaires cTeslal.

(2) IMularque. Des vies de» dix orateurs, éd. Amyot, l. IV, je. 49». — Aulu-Gelle (1. XI, ch. ix) raconle aussi que Démosthène reçut de Tardent pour se taire et qu'il parut à rassemblée le cou enveloppé de laine, disant qu'il souffrait d'une esquinancie « Dis plutôt d*une arifi/ranciej s'écria quelqu'un de la foule.

(3) Plutarque. Vie de Phocion.

(4) H semble qu'Horace s'est inspiré de ce souvenir historique dans l'ode XVI du livre lli :

Aurum per medios ire tatatUte»

Et perumper» amat êoxa^potiug Jelu fultninco.

variant son langage, suivant les circonstances, < se transformant en toutes sortes de ligures plus légèrement que ne le fait le ehaméléon ». Il ne comptait pas seulement sur son talent de parole et ses nombreuses relations, pour se pousser au pouvoir, il se rendait populaire en flattant le peuple, en lui donnant des jeux et même des courses de chevaux : c La dépense qu'il faisait à nourrir chevaux pour courir es jeux de prix estoit fort renommée. » Il ne se contentait pas de faire courir les chevaux, il courait aussi les aventures, négligeant son honnête femme pour les courtisanes ; il aimait à se moquer des cérémonies religieuses et à scandaliser les gens sages par ses libres propos. Spirituel et très agréable causeur, il savait faire des mots : un jour, il alla frapper à la porte de Périclès, qui lui fit répondre qu'il ne pouvait le recevoir, parce qu'il était occupé à penser comment il rendrait ses comptes aux Athéniens. « Ne vaudraitil pas mieux, répondit Alcibiade, qu'il pensast comment il pourroit faire qu'il n'en rendist pas du tout*. » Sa mort fut digue de sa vie ; il périt de mort tragique chez une courtisane, laissant une fille, qui devint la célèbre Laïs.

Les hommes politiques de cette époque soutenaient leur popularité par des largesses; corrompus, ils étaient corrupteurs. Périclès lui-même, en faiâant accorder un salaire pour l'assistance aux délibérations publiques, aux jeux publiques, et même aux fêtes, introduisit à Athènes des habitudes de corruption, qui firent dégénérer la démocratie en démogagie '. Le peuple écarta des fonctions

(1) Plutarqae. Vie (T Alcibiade.

(2) Aristote, La Politique, 1. II, ch. ix, § 3, 4. — Déjà, du temps de Xénophon, on disait : « Avec de Targent, on fait bien des choses à Athènes. » (République d'Athènes^ ch. m.)

182 LA GRIMLNALITÉ POLITIQUE

publiques les citoyens honuètes, pour y appeler des démagogues, qui le Ûattaient et lui faisaient distribuer de l'argent.

Aristophane a tracé de ces flatteui*s du peuple un portrait qui est resté si ressemblant, qu'il n'est pas inutile de le rappeler. Lorsque le charcutier, qui a fait son éducation politique dans les cuisines et les abattoirs, vient disputer à Gléon les suffrages populaires, il commence par invoquer les dieux des coquins e^ des hâbleurs, les dieux des imbéciles, des flagorneurs et des insolents, c Donnez-moi, leur dit-il, une audace sans frein, un babil intarissable, une voix impudente... — Cléon . A moi mes chers mensonges, je vais t'écraser ou j'y perdrai mon nom... je te traînerai devant le peuple qui fera justice de toi. — Le charcutier. Et moi aussi je t'y traînerai, et je vomirai plus de calomnies que toi. — Cléon. Mon pauvre sot, il ne te croit pas tandis que moi je me moque de lui tout à mon aise. — Le charcutier. Ainsi, le peuple est ton bien, ta chose. — Cléon, C'est que je sais les mots qui lui plaisent. Oh ! tu ne me vaincras pas en flagorneries. » Ce dernier trait rappelle le mot d'un courtisan ministre : < Mes ennemis ont beau fadre, ils ne me renverseront pas. Dieu merci ! Personne à la cour n'est meilleur valet que moi. »

Page 1