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LA CORRUPTION POLITIQUE EN ANGLETERRE

L'Angleterre a traversé aussi des époques de corruption. On trouve dans les Mémoires des Gommines les détails les plus précis sur la vénalité des plus hauts personnages de l'Angleterre, sous le règne d'Edouard. Louis XI payait c quelque seize mille > pensions à des ministres, à des

grands, à des courtisans. Lord Hastings, grand chambellan, se laissa acheter, comme tant d'autres, par le roi de France; c il se fit fort prier à se faire pensionnaire du Roy )», parce qu'il recevait déjà une pension de mille écus da duc de Bourgogne, mais, sur les instances de Gommines, il se laissa gagner par les offres de Louis XI, qui lui fit offrir le double de ce que lui donnait le duc de Bourgogne. Louis XI lui fit porter 2.000 écus par Pierre Glaret, son maître d'hôtel, avec ordre d*en tirer quittance, c afin que pour le temps à venir il fût veu et connu comme le grand diambellan, chancelier, admirai, grand escuyer d'Angleterre avec plusieurs autres, eussent été pensionnaires du roy de France ». Pierre Giaret eut une entrevue avec le grand chambellan seul à seul ; c après luy avoir dit les paroles qui estoient nécessaires à dire de par le Roy, il luy présenta ces deux mille escus en or sol, car en autre espèce ne donna jamais argent à grands seigneurs estrangers ». L'émissaire de Louis XI demanda à lord Hastings une quittance, ou tout au moins une lettre de trois lignes, pour ne pas être soupçonné par son maître d'avoir gardé la somme. Mais le grand chambellan lui répondit : < Gedon vient du bon plaisir du Roy, votre maistre et non pas à ma requeste ; s'il vous plaît que je le prenne, vous le me mettrez icy dedans ma manche et n'en aurez autre lettre ne tesmoins, car je ne veus point que pour moi on die ; le grand chambelan d'Angleterre a esté pensionnaire du roy de France, ne que mes quittances soient trouvées en sa chambre des comtes ^ > Le chancelier Bacon a été aussi un ministre concussion-

(I) Mémaires de Gommines, l. VI, ch. u.

naire et un magistrat corrompu. Traduit devant la chambre des lords, il fit Taveu de ses fautes en ces termes : « Après avoir pris connaissance de Taccusation portée contre moi, descendant au fond de ma conscience, et rappelant d'aussi loin que je le puis ma conduite à ma mémoire, je confesse pleinement et sincèrement que je suis coupable de corruption. Je renonce à toute défense* et m'abandonne à la clémence et miséricorde de vos seigneuries. > Une commission de la chambre des lords s'étant transportée auprès de lui, pour savoir si la lettre contenant ces aveux émanait bien de lui, Bacon les renouvela : « Mylords, leur dit-il, cette lettre où je m'accuse est bien de moi ; c'est mon acte, ma main, mon cœur ; j^e supplie vos seigneuries d*ètre remplies de pitié pour un pauvre roseau brisé. >

Plusieurs rois d'Angleterre achetèrent par des pensions les votes des membres du parlement. Ce parti, dit Voltaire, abrège les difficultés et prévient les contradictions ; il fut largement employé par Charles IL < Le second parlement, convoqué en 1679, procéda contre les dix-huit membres des communes du parlement précédent... on leur reprocha d'avoir reçu des pensions ; mais, comme il n'y avait point de loi qui défendit de recevoir des gratifications de son souverain, on ne put les poursuivre '. » La cour de Charles II était très corrompue. Louis XIV, dans ses Mémoires *, dit que t c'est une cour où Ton fait d'ordinaire

(1) Voltaire. Enai $ur les mœur$. L*Angleterre sous Charles II.

(2) Mémoires de Louis XV y t. II, p. 448. — Il échoua cependant auprès du chancelier Hyde, qu'il avait voulu rendre favorable au projet de mariage de Charles II avec Tinfante de Portugal. Voici comment Louis XIV raconte la tentative de corruption qu'il Ût auprès de lui : c Je liai avec lui en particulier une négociation très secrète, inconnue même à mon ambassadeur en Angleterre, et lui envoyai un homme d'esprit, qui, sous prétexte d'acheter du plomb pour mes bâtiments,

beaucoup par Targent, et que les ministres en cette nation ont été fort souvent suspects d*étre pensionnaires d'Espagne ». Dans ses négociations avec la cour de Charles II, comme avec ses négociations avec les autres souverains de l'Europe, Louis XIY avait l'habitude de faire aux ministres, aux rois et aux reines des libéralités abondantes. Il dépensa des sommes considérables en pensions données à des princes et à des ministres étrangers.

Les députés de la Hollande et les grands seigneurs de la Pologne ne furent pas plus incorruptibles que les ministres. < Il y avait chez les Hollandais, dit Louis XIV, plusieurs députés auxquels je faisais payer des pensions. J'en donnais aussi de considérables à plusieurs seigneurs de la Pologne, pour disposer de leurs voix dans Télection qui se méditait. J'entretenais des pensionnaires en Irlande pour y soulever les catholiques contre les Anglais. Et j'entrais en traité avec certains transfuges d'Angleterre auxquels je promettais de fournir des sommes notables, pour faire revivre les restes de la faction de Cromwell. J'avais fourni cent mille écus au roi de Danemark, pour le faire I' entrer dans la ligue contre le roi de la Grande-Bretagne,

I et depuis je fis donner un collier de prix à la reine sa

; femme ; j'en fis porter un autre à l'électrice de Brande-

bourg, et fis faire un présent considérable à la reine de Suède, ne doutant pas que ces princesses, contre les intérêts généraux de leurs Etats, ne se sentissent honorées, en i leur particulier, du soin que je prenais de rechercher leur

amitié. Sachant quel crédit avait en Suède le chancelier,

ayait des lettres de crédit jusqu'à 500.000 livres, quMl offrit de ma part à ce ministre, sans lui demander que son amitié. H refusa mes offres. » {Mémoires de Louis XIV, t. II, p. 448.)

et combien le prince d'Auhalt et le comte de Schwerin étaient puissants chez l'électeur de Brandebourg, je les voulus gagner par ma libéralité <. » On le voit, Louis XIY n'épargnait aucune somme, pour se créer des alliés dans les cours étrangères. < Il arrive souvent, disait-il, que des sommes médiocres, dépensées dans leur temps et avec jugement, épargnent aux États et des dépenses et des pertes incomparablement plus grande^ ; faute d'un suffrage que Ton pouvait acquérir à bon marché, il faut quelquefois lever de grosses armées ; un voisin, qu'avec peu de dépense nous aurions pu faire notre ami, nous coûte quelquefois bien cher, quand il devient notre ennemi. > Lors d'une négociation avec la maison d'Autriche, dans l'intérêt du duc d'Enghien,il acheta la complaisance d'un surintendant de l'Empereur moyennant cent mille écus>.

La corruption continua à régner en Angleterre après la révolution de 1688. En 1695, de nombreux scandales éclatèrent ; le speaker Trévor fut convaincu d'avoir reçu de la cité de Londres mille guinées pour faire voter un biil. « La même année M. Guy, secrétaire de la Trésorerie, fut emprisonné à la tour de Londres, pour avoir accepté une douceur de deux cents guinées, tandis que M. Hungerford était chassé, pour avoir reçu vingt guinées en reconnaissance des services qu'il avait rendus, en qualité de président d'une commission'. >

Pour se rendre favorables les membres du Parlement, Guillaume leur donna des fonctions rétribuées par la liste

(1) Mémoires de Louis XIV, t. II, p. 174-176.

(2) Ibid., p. 163.

(3) De Franqueviile. Le Gouvernement et le Parlement britat^ nique, t. III , p. 352 ; t. II, p. 2.)

civile. Le Parlement protesta et demanda l'exclusion des fonctionnaires recevant de la couronne un traitement ou une pension. Après de longs débats en 1707, on n'écarta que les fonctionnaires nommés depuis 1705, et on soumit à la réélection ceux qui étaient antérieurs à 1705. Sous la reine Anne, sous Georges I*^ et surtout sous Georges II, la couronne continua à donner des pensions à des membres du Parlement. Dans tous les écrits du temps, on voit s'élever de vives protestations contre les intrigues des ministres et les habitudes de corruption qu'ils établissaient dans le Parlement et qui delà se répandaient dans toutes les provinces*.

On sait avec quel cynisme Robert Walpole acheta les consciences parlementaires et se vanta d'en connaître le tarif. Sa conduite est cependant appréciée par Macaulay avec une surprenante indulgence : « Dans le temps où il vivait, dit-il, il était impossible de gouverner autrement... La chambre des communes était dans une de ces situations, où il faut gouverner les assemblées par la corruption ou bien ne pas les gouverner du tout... Et Ton se montre souverainement injuste quand on blâme les minis-

(1) Condillac. De Vétude de V histoire, 3* partie, ch. i. — C'est Walpole qui est peint dans les Voyages de Gulliver sous les traits du grand trésorier de Lilliput. Swift raille les habitudes de corruption du ministre anglais qui introduisit n cette lionteuse manière d'obtenir les grandes charges en dansant sur la corde, et les marques de distinction, en sautant par-dessus un bâton •. Pour multiplier les récompenses et les honneurs, Walpole avait rétabli l'ordre du Bain comme un premier degré à celui de la Jarretière. — Walpole faisait tomber aussi sa pluie d'or sur les écrivains : Young, le sombre poète des nuits, qui ne cesse de pleurer sur les tombeaux, essuie ses larmes et reprend courage au contact de la rosée bienfaisante qui le rafratchit» et s'écrie avec lyrisme : « Mon cœur, ô Walpole, brûle d'un feu reconnaissant ; les Ilots de la munificence royale dirigés par toi sont venus rafraîchir l'aride domaine de la poésie. »

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très qui gouvernèrent la législature de la seule manière dont il fût possible de la gouverner. Ils se soumirent et Textorsion, parce qu'ils ne purent faire autrement. Il serait aussi raisonnable d*accuser les pauvres fermiers des Basses-Terres qui payaient tribut à Rob-Roy de corrompre la vertu des Highlanders, que d'accuser sîr Robert Walpole de corrompue la vertu du Parlement. Son seul crime fut d'employer son argent plus adroitement et plus profitablement qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé ou qui le suivirent *. >

Sous le ministère de lord North, Georges III se créa par la corruption un parti qui fut appelé le parti des amis du roi et qui substitua la satisfaction de ses appétits aux pensées politiques. Aux anciens moyens de corruption, la cour en ajouta un nouveau, qui depuis a été largement pratiqué non seulement en Angleterre, mais en France^ ; elle accorda des marchés aux membres du parlement. Fox attaqua l'influence corruptrice de la cour et demanda l'exclusion des membres du parlement intéressés dans les marchés. La lutte entre la couronne et l'opposition fut ardente. Dans l'intervalle d'une séance à l'autre, quelques voix furent achetées par le ministère : Fox* l'apprit et

(1) Macaulay. Estais sur V histoire d'Angleterre, p. 439-442. — Lord John Russel admet ausBi la corruption parlementaire comme une nécessité politique.

(2) Même pendant la Révolution : « En voyant les dépenses immenses que font les anarchistes, écrivait Brissot en mai 1793, ou se demande souvent où est la source de leurs richesses. L'étonnément doit cesser, ce semble, quand on se rappelle les dilapidations du comité de surveillance, les marchés lucratifs que Pache signait en faveur de ses amis. » (Mémoires de Buzot^ p. 42.)

(3) Malgré les désordres de sa vie privée, sa passion pour le jeu et les chevaux et son absence de principes, l'intégrité de Fox n'a pas été soupçonnée, c Dans un temps, où les plus nombreux, les plus

^énonça ce trafic à la tribune, c 11 y a autour de moi, 4^écria-t-il, des misérables qui ont trahi leur foi ; qu'ils Quittent les rangs de mes amis et aillent s'asseoir au milieu des rangs de mes ennemis. » Le ministère de lord North fut renversé, et remplacé par le ministère de lord Rockingham, qui fit voter le bill, excluant du parlement les membres intéressés dans les marchés.

Les membres du parlement anglais qui vendaient leurs votes achetaient leurs sièges fort cher. Lord Gheslerfield écrit à son fils (Lettre du Ï9 décembre 1767), qu'il s'est adressé à un marchand de bourgs, pour lui acheter un siège au parlement et qu'il lui a offert 63.000 francs, mais que le courtier lui a répondu qu'on ne trouvait plus de bourg à ce prix, que les riches marchands des Indes les avaient tous retenus à des prix beaucoup plus élevés. Cet achat des bourgs était pour eux une spéculation ; ils achetaient les sièges pour vendre les votes^ Les courtiers d'élections < essayèrent même de faire coter les sièges à la Bourse, et il y eut, en eiï*et, un cours établi pour certains bourgs ». On vit des bourgs se mettre en vente et s'offrir au candidat qui proposait le prix le plus élevé. Oxford offrit de nommer le candidat, qui prendrait l'engagement de payer les dettes de la ville et signa le marché avec le duc de Marlborough.

éclatants exemples, semblaient autoriser les hommes politiques à songera leur fortune, il n'y pensa jamais et s*abstint constamment lie ces précautions tolérées contre la pauvreté (quel euphémisme !) qu'ik l'aide des abus de son temps on pouvait prendre, sans compromotlro >a réputation. » (Rémusat U Angleterre au XVIlhsiècle^i, II, p. 482) Dans un voyage qu*il (it à Paris en 1776, Fox étonna M"* du sierfand par son scepticisme : « Il n'a pas mauvais cœur, écrivit-elle :i Walpole, mais il n'a nulle espèce de principe, et il regarde avec pitié tous ceux qui en ont. • (1) De Franquevillc. Op. cU,, t. Il, p. 468.

Dans les premières année du xix* siècle, d'après Joha Russel, un siège au parlement se payait, en moyenne, 125.000 francs. Wilberforce avoua que ses élections lui 4iTaient coûté 200.000 francs. |Les bourgs pourris furent supprimés en 1832. Depuis lors, la corruption électorale et la corruption politique ont diminué, mais elles n*ont pas disparu. En 1878, deux négociants Anglais se vantèrent publiquement de posséder des moyens tout-puissants, pour agir sur les membres d*une commission chargée d'examiner un projet.

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