LEO CAUSES DE LA CORRUPTION POLITIQUE
C'est surtout pour les hommes politiques qu'il faut dire : Cherchez la femme, et vous trouverez l'explication de leur corruption. Ils préfèrent souvent au foyer domestique le foyer de l'Opéra*. A Rome, à la fin de la République, les hommes politiques vivaient dans la familiarité des femmes de mœurs légères, dont le nombre était devenu considérable. Alors , comme aujourd'hui , les femmes se laissèrent emporter par l'amour effréné du luxe et des plaisirs. Des dames romaines d'illustre naissance, vivant en femmes de mœurs légères, couraient les eaux de Baies, et donnaient des repas somptueux, auxquels elles conviaient des hommes d'esprit, des écrivains et des hommes politiques. Dans plusieurs comédies contempo-
(1) Mirabeau préférait )a danseuse Coulon à sa femme; les Girondins ' et les Jacobins fréquentaient assidûment le foyer des actrices, même pendant les luttes de la Révolution.
raines, on a mis en scène des hommes politiques et des financiers de modeste origine, qui, pour relever leurs plaisirs par la vanité, recherchent à prix d'or les faveurs des grandes dames, que les dettes et le besoin du luxe rendent accessibles aux plébéiens ^ Ce travers était aussi très répandu h Rome. C'est ainsi que Fausta, fille de Sylla et femme de Milon, était fort recherchée ; c on s'attachait à elle par vanité d'avoir une femme d'un si haut rang et pour l'honneur d'être à son tour gendre du dictateur » . Salluste, qui écrit l'histoire en austère moraliste, fut surplis en adultère avec la noble patricienne par Milon, son mari, et bien battu avec des courroies '. Cette aventure le rendit désormais moins entiché des femmes de qualité, et le rejeta sur des femmes de plus bas étage, qui ne lui faisaient pas courir le même péril.
L'histoire de Salluste est celle d'un grand nombre de ses contemporains : ami des plaisirs, passant des nuits à table, avide d'argent, il se jeta dans la vie publique, pour satisfaire ses besoins. < Je cherchai, ditril, comme les autres, à m'élever aux dignités de l'État. J'y trouvai bien des écueils. L'impudeur, les brigues, la corruption avaient pris la place de la retenue, du mérite et de l'intégrité. Mon cœur dédaignait ces pratiques odieuses ; mais la jeunesse est imprudente, et l'ambition ne peut se résigner à lâcher prise. > En efifet, poussé par cette soif dn pouvoir et des richesses, qu'il blâmait chez les autres,
(1) Voy. Le député Levrêou, par Jules Lemattre. — Marat, avant la Révolution, 8'étant introduit comme médecin chez la marquise de L... ne se borna pas à prescrire des ordonnances médicales. Ce n'est pas le seul médecin jacobin qui se soit insinué dans une famille noble, pour supplanter le mari.
(S) Aula-Gelle, 1. XVII, § 18.
Salluste joua tous les rôles, suivant l'intérêt du moment ; on le vit tantôt flatteur du peuple, tantôt courtisan de César, s'élever aux dignités par la brigue et la corruption et en profiter pour s'enrichir. Il pilla la Numidie, dont il avait été le gouverneur, revint à Rome, s*y fit bâtir un palais somptueux avec des jardins et des bains magnifiques et continua à s'indigner dans ses écrits des bassesses, que l'ambition et la cupidité font commettre aux hommes politiques. Il ne serait pas le type de l'homme politique corrompu, s'il n'avait pas ajouté à tous ses vices l'hypocrisie. Le divorce permettait alors, comme aujourd'hui, de passer d'une femme à l'autre avec une extrême facilité. Les hommes politiques usaient beaucoup de cette faculté. Après avoir répudié sa femme Autustia, Pompée épousa Emilia, puis Mutia, qu'il répudia aussi pour épouser Julia. Lucullus répudia Glodia, épousa Servilia, sœur deCaton*, puis la répudia. César, véritable don Juan, épousa successivement quatre femmes, sans compter le nombre consirable de ses concubines, parmi lesquelles il y avait des provinciales et des reines *, On sait à quel point les mœurs d'Antoine étaient dissolues ; il parcourait l'Italie, suivi de sa femme et de la comédienne Cytharis, avec laquelle Cicéron et Atticus dînèrent un jour. Cicéron lui-même répudia sa femme Terentia, épousa à soixante-trois ans une jeune fille très riche, pour payer ses dettes, et noua des relations
(1) Caton avait deux sœurs : l'une fut la femme répudiée de Lucullus, Tautre fut corrompue par César. Sa femme Attilia avait des mœurs si légères, qu'il fut obligé de la répudier, bien qu'il en eut deux enfants. Il épousa alors Martia, qu'il prêta^ plus tard à son ami Uortensius. (Piutarque. Vie de Calon (fOUque.) Plutarque cite comme un fait exceptionnel le cas de Lelius, l'ami de Cicéron, qui n'eut qu'une femme.
(2) Suétone, S 47-&9-
avec une femme de mœurs légères, nommée Gerellia^ La femme de Cicéron, après sa répudiation, fut épousée par Salluste.
Les ambitieux se poussaient souvent aux affaires par les femmes. Lorsque Géthegus était toul-puissant à Rome, c'était en réalité entre les mains de la courtisane Procia que se trouvait l'autorité. Lucullus n'obtint le gouvernement de la Gilicie et le commandement de l'expédition contre Mithridate que par Tinfluence de Procia, qui dominait Géthegus. Tous les autres moyens qu'il avait employés ayant échoué, Lucullus < se mit à la gaigner et à s'insinuer en sa bonne grâce par présens et toute autre manière de caresses dont il se peut adviser, outre que c'estoit déjà un très grand salaire à une femme ambitieuse et superbe comme estoit celle-là, qu'on la vist requise et recherchée d'un tel personnage que Lucullus * > .
(1) Cicéron, dit Montesquieu, • avait un beau génie, mais une âme commune >. {Grandeur et décadence des Romains, ch. xii.) Son âme avait été gâtée par la politique. Cicéron soutenait de mauvaises causes, par ambition, par amour de la popularité, par intérêt, pour être agréable à des alliés politiques ; il en fait lui-même Taveu dans une lettre à Atticus, n* 22. Parlant d'une demande de résiliation formée par les soumissionnaires des tributs de TAsie, il dit : • Elle n'était vraiment pas soutenable, je Tai sontenue cependant et j*ai réu.ui à la colorer... affaire sale, démarche humiliante... » Dans une autre lettre à Atticus, n* 26, il ajoute : • La prétention de résilier de la part des fermiers publics était d'une impudence sans égale > et cependant, il Tappuie. — Dans une autre circonstance, on voit Cicéron soutenir au sénat une réclamation des chevaliers, mécontents d'un décret d'information contre des juges qui avaient reçu de l'argent. Dans ses plaidoiries, il se souciait peu de la vérité ; il jetait de la poudre aux ]feuz des juges. Munatius, quMl avait fait acquitter, ayant appelé en justice un ami de Cicéron, celui-ci^ très irrité, lui reprocha son ingratitude en lui disant : • Ne sçais-tu pas bien, Munatius, que tu ne fus pas dernièrement absous en jugement pour ton innocence, mais pour ce que je jettay de la poudre aux yeux des juges, tellement qu*ils ne purent voir la vérité de ton forfait. > (Plutarque. Vie de Cicéron.)
(2) PluUrque. Vie de Lueullut.
Les courtisanes grecques exerçaient aussi une grande influence sur les hommes politiques. A Tépoque de Périclës, Aspasie c avait pris en ses rets les principaux hommes qui s'entremettaient pour lors du gouvernement de la chose publique >. Périclës la fréquenta beaucoup et congédia sa femme légitime ; il subit tellement son influence, qu'il Gt décider, à sa requête, la guerre de Samos en faveur de Milet. Les rois de Perse, qui connaissciient Tinfluence des courtisanes grecques sur les hommes politiques, s*en servirent plus d*une fois pour gagner ces derniers à leur cause «.
J*en ai dit assez, je crois, pour montrer que, si les hommes politiques se jettent dans des traiics honteux c*est souvent pour payer le luxe de leurs femmes et de leurs maîtresses. Cette cause de la corruption politique n'est pas la seule. Souvent aussi, le concussionnaire est un amateur d'objets d'art, d'antiquités, de statues, de tableaux. Le préteur Licinius se promenait en litière sur des roses recherchant des objets d'art. Verres, qui était d'une lubricité révoltante, avait aussi la passion des statues. Les discours neuvième de Gicéron contre Verres (1. IV) a pour titre : des Statues ; il est consacré tout entier à l'énumération des objets d'art volés par le proconsul concussionnaire. On peut avoir de bonnes mœurs et l'amour des statues, bien qu'on ait dit : c Le moyen d'avoir des mœurs et des statues ! » Il est certain cependant que les goûts artistiques peuvent s'unir à une grande corruption.
(1) Plutarque. Vie de Périclèt, — Ëpaminondas, ayant fait mettre en prison un homme de basse condition, pour une légère foute qu'il avait commise, son ami Pélopidas vint le prier de le mettre en liberté ; « ce qu'il luy refusa, mais peu après une femme qu'il entretenait l'en requît et il le fit à sa prière, disant qne c'estait de telles gratuités qu'il fallait concéder aux amies et concubines, non pas aux capitaines •. Plutarque. Lez dicts notables dei ancienê*
II semble que, pendant les luttes politiques, Tamour des plaisirs doit se calmer et que Tambition doit faire taire la sensualité. Cependant Tbistoire montre que les hommes politiques mènent volontiers de front les affaires et les plaisirs, qu'ils ne suspendent pas les réjouissances même pendant les guerres civiles, que les orgies accompagnent souvent les proscriptions et que la guerre, civile ou étrangère, est pour eux comme un surcroit de volupté ^ Au moment où Antoine faisait ses préparatifs de guerre contre César, il se livrait à toutes sortes d'orgies, dans Tile de âamos, pendant que c toute la rondeur de la terre habitable était en lamentations, en soupirs et en pleurs * ». Même après sa défaite à Actium, Antoine reprit sa vie de débauche ; c'est alors que ses amis formèrent c la bande des commourants et par ainsi ils étaient toujours à faire grande chère ». Pendant la période, qui va de Pharsaleà Actium, il y eut des fêtes, qui rappellent celles qui furent données il y a quelques années à Paris, le lendemain des désastres de la guerre de 4870-1871 et des forfaits de la Commune, et où Ton vit des personnages considérables déguisés en bêtes. '< On vit alors, dit M. Boissier, ua personnage politique, le consulaire Plancus, s'adapter une queue de poisson, se peindre en bleu de mer et, la tête couverte de roseaux, exécuter la danse du dieu marin Glaucus, dans un dîner de Cléop&tre * ». Montaigne cite un roi de Naples qui « se proposait pour un principale de son ambition l'exécutiofi de sa volupté ». (L. II, ch. xxxm.) CSette observation s'applique à un grand nombre d'hommes
ri) Tacite. Histoires, 1. III, § 83.
(2]Plutarque. Vie d'Antoine.
(3) 6. Boissier. Revue des Deux-Mondes, 1*' décembre 187Î.
politiques ; la politique n'est pour eux qu'un moyen de se procurer des plaisirs et d'accroître leur soif de jouissances.
Les calamités publiques, les guerres, les luttes civiles ne ramènent pas les hommes sceptiques et corrompus à des pensées sérieuses ; souvent, au contraire, elles ne font qu'irriter la soif des jouissances dont ils sont dévorés. Les Athéniens se livrèrent avec emportement, pendant la peste, à la fureur du plaisir ; < n'apercevant plus que de courtes jouissances, ne voyant plus rien que d'éphémère et dans sa personne et dans ses biens, on croyait devoir tourner toutes ses pensées vers la volupté ' >. Pendant la Terreur, < en présence des supplices, les spectacles étaient remplis comme à l'ordinaire*». On dansait à la cour de Charles VI, pendant que les Gabochiens faisaient tuer les amis du roi; à la cour de Henri III, les duels et les meurtres alternaient avec les bals et les fêtes. Sous Charles II d* Angleterre, les orgies suivirent les exécutions. Pendant les guerres de religion, les mœurs furent en même temps cruelles et licencieuses; Catherine de Médicis s'entourait de filles d'honneur, pour séduire les chefs de parti.
A toutes les époques de corruption politique, le luxe de la table devient excessif, c Le luxe de la table, dit Tacite, depuis la fin de la guerre d'Actium jusqu'aux luttes qui donnèrent l'empire à Galba, avait été la source pendant cent ans de prodigalités inouïes. > Une gourmandise effrénée était sans cesse en quête « de mets inconnus à créer pour le goût de nouvelles délices >. Le prix d'un bon cuisinier s'élevait à des sommes considérables. Salluste
(1) Thucydide, 1. II, 1 53.
(S) M"« de Suel. Op. cU., 3* partie, ch. xvi.
LA COKRUPTION DES UOUMES POLITIQUES 217
acheta un cuisinier cent mille sesterces. Antoine donna la maison d*un citoyen de Magnésie à un cuisinier, parce qu'il avait bien préparé un souper. Sa maison était toujours pleine de t basteleurs, farceurs, joueurs de passepasse et de plaisans s'ivrognant et faisant bonne et grande chère ^ >. Pendant son consulat, Pompée c s'amusait à faire nopces et festins. Un jour qu*il sortait du bain, pour se mettre à table, Hypteus, homme consulaire, étant venu le supplier de lui venir en aide, Pompée « passa outre superbement sans luy répondre autre chose, sinon qu'il luy gastait son souper >. Les festins de Lucullus sont restés célèbres. Un repas improvisé qu'il fit servir à Gicéron et & Pompée lui coûta cinquante mille drachmes d'argent '. Sylla était aussi très intempérant ; lorsque sa femme Métella mourut < il réconforta son deuil par festins ordinaires pleins de toutes délices et de toute dissolution ». Quelques mois après la mort de sa femme, ayant rencontré au théâtre la veuVe d'IIortensius l'orateur, nommée Yaleria, il l'épousa et néanmoins il continua à tenir chez lui c des menestriéres et basteleuses... des farceurs plaisans, chantres et musiciens, avec lesquels il beuvoit et yvrongnoit sur de petits licts bas tout le long du jour * >. c Le philosophe Gratès, dit Plutarque, estimant que les guerres civiles et les tyrannies se suscitoient dedans les villes, autant pour la superfluité et les délices, que pour
(1) Plutarque. Vie d'Antoine.
(2) Plutarque. Vie de Lucullut. Voy. aussi dans les Saturnales de Macrobe le menu d'un dtner donné par Lentulus et la satire XI de Juvénal.
(3) Plutarque. Vie de SyUa. — Béranger, dans une de ses chansons politiques, Ikit dire à un député de la Restauration :
• Quels dinéf, qaeb dinét !
« Ltn Minisiret noas ont donnés \ »
:!i8 LA CRUHNALITÉ POLITIQUE
autre cause que ce soit, souloit dire en jouant selon sa coutume : Garde-toi de nous jetter en sédition civile, en augmentant le plat devant la lentille, c*est-à-dire en faisant despense plus grande que ne comporte ton revenu ; mais un chacun se doit commander à soy-mème '. » Le chancecelier de L'Hospital avait fait la même observation à Tépoque des guerres de religion ; il avait observé que Tamour du plaisir, les folles dépenses, et notamment le luxe de la table entretenaient les guerres civiles. Il fit promulguer des lois somptuaires, qui eurent le sort de toutes ces lois, et restèrent inefficaces. Il donna lui-même l'exemple d'une extrême simplicité dans ses repas. Brantôme raconte qu*il dîna chez L'Hospital « avec du bouilli seulement > ; les plats furent remplacés par c force beaux discours et belles sentences >, et quelquefois aussi par « de gentils mots pour rire > .
Les goûts simples et modestes, les bonnes mœurs et la la sobriété sont les meilleurs préservatifs de la corruption politique. Lorsque les envoyés des Samnites vinrent offrir à Marcus Curius une grande quantité d'or, ils le trouvèrent prenant un repas frugal, et, comme ils le pressaient d'accepter ce présent, il leur répondit que celui qui se contentait d'un tel souper n'avait que faire de tant d'or '. Epaminondas, en parlant de sa table, qui était très frugale, disait : c Un tel ordinaire ne reçoit jamais trahison'. > — Alexandre ayant envoyé à Xénocrate un présent de 50 talents, celui-ci invita les ambassadeurs à souper et leur servit un repas frugal ; le lendemain, quand ils voulurent
(1) Plutarque. Les règles et préceptet de santé.
(2) Id. Vie de Caton,
(3) Plularque. Vie de Lycurgue,
LA CORRUPTION DES HOMMES POLITIQUES 219t
lai donner les 50 talents, il leur dit : c Eh quoi l n'avezvous pas compris hier, à la frugalité de ma table, que l'argent m*était inutile*? » Helvétius raconte qu'un ministre anglais, étant allé chez un membre de Topposition pour acheter sa voix, le trouva prenant son repas, qui se composait d*un morceau de mouton et d'eau pure, c J'aurais cm, dit le membre de la chambre des communes, que la simplicité de mon repas m'aurait préservé de l'injure de vos offres. > Saint Paul avait donc bien raison de dire : « Ministerium luum impie... sobrius esto. Cette vertu, d'apparence si modeste, la sobriété, a, en réalité, sur la conduite des hommes une influence considérable. Si Mirabeau l'avait pratiquée, s'il avait moins aimé les plaisirs et le luxe de la table, il n'aurait pas accepté du roi quatre billets de 250.000 francs, 6.000 francs de pension par mois et le payement de ses dettes. Malheureusement, même lorsqu'il était criblé de dettes et vivait d'expédients, il lui fallait un cuisinier, un valet de chambre, un cocher, des chevaux et le luxe de plusieurs maîtresses'. Si Danton paya ses dettes (53.000 francs) avec l'argent que Marie- Antoinette lui Ût remettre, c'est parce qu'il aimait les plaisirs, les femmes et la bonne chère'. On sait quelle place le cuisinier a tenue dans la vie de Talleyrand et d'autres hommes politiques contemporains.
C'est le plus souvent dans des habitudes d'intempérance et de luxe, dans l'amour des plaisirs, qu'il faut chercher
(1) Cicéron. TwcuUmei, ]. V, § 32.
(2) Carresjxmdance de Lamarck avec Mirabeau, 1. 1, p. 171. Voy. dans les Mémoire» de Bristol, t. II, p. 392, les causes de la mort de Mirabeau. Mirabeau s*étalt lue par l'abus des plaisirs ; il aurait pu dire, comme Danton : « J'ai bien joui, allons dormir. »
(3) Taine. La Conquête jacobine, p. 258.
rexplîcation de la corruption politique. Si Machiavel a écrit le Prince pour plaire aux Médicis, qui l'avaient cependant emprisonné et soumis à la torture, s'il a cherché à obtenir d*eux un emploi par de basses Qatteries et l'abandon de ses anciennes convictions, c^est parce qu'il était besogneux et débauché ; il avoua lui-même qu'il avait contracté l'habitude de la dépense et qu'il ne pouvait s'astreindre à Téconomie. C'est' pour payer ses débauches que Louis XV agiota sur les blés et devint actionnaire de la compagnie dite le Pacte de famille. Despans-Cubière et Teste étaient des hommes de plaisir.
Machiavel disait à Léon X : c Conservez au peuple Tapparence des élecUons, mais iaussez-en les résultats, sMls vous sont contraires, en achetant ou en altérant les votes dans le scrutin. » Que de princes, que de ministres, que de petits Machiavels de village ont mis en pratique ce conseil, pour conquérir le pouvoir ou pour s'y maintenir!
Lorsque François P*' et Charles-Quint se disputèrent le litre d'empereur d'Allemagne, c'est avec des bourses pleines d*or qu'ils luttèrent. Le résultat fut assez longtemps incertain, parce que quatre électeurs ne cessaient de se vendre et de se revendre. Or, la couronne impériale n'était conférée que par sept électeurs, hauts dignitaires de TEmpire. Charles-Quint l'emporta, parce qu'il distribua au dernier moment 300.000 écus *.
En Pologne, oîi le trône était électif, 1 élection du roi se faisait ordinairement à prix d'argent. « On y trafiqua si souvent du trône, dit Frédéric II, qu'il semblait que cet achat se fit aux marchés publics*. > Condillac fut si frappé
(1) Bayle. Dictionnaire, art. Charles-QuinL
(2) Frédéric U. Essai de critique sur le prince de Machiavel, 8* partie, ch. .\x.
222 LA CRIMLNALITÉ POLITIQUE
de Tanarchie et de la corruption qui régnaient en Pologne au XYin* siècle, qu'il pressentit que ces vices entraîneraient la perte de ce royaume '.
Avant l'établissemefnt du suffrage universel, on croyait qu'il rendrait la corruption impossible et on invoquait ce passage d'Aristote : c Une grande quantité est toujours moins corruptible, comme Test par exemple une masse d'eau, et la majorité est de même bien moins facile à corrompre que la minorité '. > Machiavel disait: < Peu sont corrompus par peu •. > A l'époque où le suffrage restreint ^e laissait intimider et corrompre, on pensait que le suffrage universel saurait conserver son indépendance : < Il faudrait, écrivait de Tocqueville, acheter trop de monde à la fois, pour atteindre le but*. > Hélas I ces prévisions optimistes ne se sont pas réalisées : le suffrage universel, comme le suffrage restreint, peut se laisser corrompre. Il n'est pas nécessaire d'acheter tous les électeurs, il suffit d'acheter les meneurs politiques, que les électeurs suivent comme un troupeau de moutons.
Les gouvernements, qui proclament le plus haut les lumières du suffrage universel, sont les plus empressés à le corrompre. S'ils étaient bien convaincus de la sagesse du peuple, ils s'abstiendraient d'exercer sur lui la moindre pression, ils laisseraient sa volonté se manifester librement. Mais, en fait, le peuple, dont ils exaltent le discernement, ils le traitent en mineur, ils cherchent à lui imposer leurs candidats par les promesses, par les menaces, par l'abus
(1) De V Étude de V histoire, 2* partie, ch. ii.
(2) Aristote, La Politique^ 1. III, ch. x, § 6.
(3) Machiavel. Discours sur la première Décade de Tite-Live.
(4) De Tocqueville. De la démocratie en Amérique, U II, p. 88.
des inflaences. Ainsi pratiqué, le scrutin n'est plus qu'une eomédie électorale.
Lorsqu'un gouvernement, après un coup d'Ëtat, soumet une constitution au suffrage universel, cette constitution est toujours acceptée ; le vote n'est plus alors qu'une formalité. Que penser surtout de la sincérité des suffrages donnés par l'armée sous les yeux de ses chefs? En parlant du vote de la Constitution de l'an III par les soldats sous les armes, le maréchal Saint-Cyr avait raison de dire dans ses Mémoires que < c'était une de ces fourberies politiques avec lesquelles on leurre les Français >.
Les gouvernements achètent les votesdes communes par des promesses de secours ou de travaux publics ; ils achètent les votes des électeurs influents par des promesses d'emplois ou de décorations ; ils achètent les votes des fonctionnaires par des promesses d'avancement ou des menaces de destitution. Les électeurs indépendants sont menacés de n'obtenir aucune bienveillance, ni même aucune justice de la part de l'administration. Les églises des communes indépendantes ne sont point réparées, leurs chemins sont imparfaitement entretenus. Les arrondissements qui refusent de nommer les candidats officiels sont traités en ennemis.
€ Les hommes, dit la Bruyère, veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs ^ > A Tépoque où il vivait, les grands se rendaient esclaves des caprices du roi, afin de puiser k la cour le droit de prendre des airs de hauteur et de domination. Aujourd'hui, les hommes dévorés par l'ambition politique s'abaissent
(1) La Bruyère. De la cour.
devant le peuple et les comités électoraux, afin de puiser dans cette bassesse le moyen de s'élever.
c Quel livre à faire ! le Manuel du parfait candidat/ > s^écrie Maxime du Camp en rappelant la définition qu*un ancien ambassadeur lui donnait de la politique : < Affaire de chantage, de marchandage et souvent de brigaa-* dage ^ > Ce manuel n'est plus à faire ; il a été fait depuis longtemps, non pas sous une forme ironique, comme Taurait fait M. du Camp, mais sous une forme sérieuse, qui ne le rend que plus plaisant, par Quintus, frère de Cicéron, sous le titre : De la demande du consulat. Cet essai sur la candidature est le manuel du parfait intrigant. Quintus y décrit toutes les ruses que le candidat doit employer et les conseille à son frère.
Le candidat, dit Quintus, doit tout d'abord être affable, caressant, suivre les foires et les marchés, interpeller chaque électeur par son nom, et se faire suivre à cet effet d'un nomenclateur, qui lui donnera adroitement le nom des électeurs, c Les habitants des municipalités et de la campagne pensent être nos amis, dès qu'ils nous sont connus de nom '. > Cicéron suivit ces conseils ; il écrivit à son frère qu'il était c souple comme un cheveu > . Plutarque nous apprend, en outre, qu'il s'imposa, la pénible obligation d'apprendre le nom de ses électeurs : c II s'accoutuma à savoir, non seulement le nom des hommes de quelque qualité, mais aussi les quartiers de la ville où ils demeuraient, les beaux lieux qu'ils avaient aux champs, les amis avec lesquels ils hantaient et les voisins qu'ils fréquentaient '• >
(1) Maxime du Camp. Le Crépuscule, p. 250.
(2) Quintus Cicéron. De la demande du consulat, VIIT.
(3) Plutarque. Vie de Cicéron.
LA CORaUPTION ÉLECTORALE '22:r
Se faire voir des électeurs, leur parler, leur distribuer des poignées de mains est un point fort important. « Je fis en sorte, dit Gicéron, que mes concitoyens me vissent totjs les jours; je ne quittai point le forum ^ > Traçant, lui aussi, le portrait du candidat, dans son plaidoyer pour Murena, Gicéron écrit qu'il doit se présenter au forum et au champ de Mars, « avec confiance, espoir et entouré d'un nombreux cortège ». Les électeurs ne votent pas pour celui qui n'a pas confiance dans le succès. < J'en nommerai un autre, se disent-ils, puisque lui-môme il désespère*. >
Dans les grandes villes, le candidat ne doit pas seulement se faire accompagner de ses amis ; il fera bien de se faire suivre de partisans salariés (nous disons aujourd'hui des camelots) qui l'applaudissent, lui font des ovations et injurient ses adversaires'.
Le candidat doit surtout être prudent, ne pas se faire des ennemis, s'abstenir de dénoncer les* abus, ou tout au moins attendre pour cela que la période électorale soit terminée. Un de ses amis ayant manqué de cette prudence, Gicéron lui dit : < Vous ne savez point demander le consulat, Servius, je vous l'ai souvent répété, et dans les circonstances même où je vous voyais agir et parler avec énergie, je trouvais en vous plutôt le courage d'un sénateur que la prudence d'un candidat Mais, quoi ! est-il
défendu de poursuivre une injustice ? Non, c'est même un devoir, mais le temps où l'on sollicite n'est pas celui où l'on accuse (XXI). »
j (1) Gicéron. Pro Plancio, XXVIL
(2) Ibid. Pro Murena, XXI.
(3) Ciôéron. Pro Murena, XXXII.
Proal. — Crimtn. ppl. 15
W LA GRIMINâUTÉ POUTIQUE
Lorsqu'on est candidat, il faut surtout se plier aux ménagements; cette complaisance, « qui est vicieuse et xléshonorante dans le reste de la vie, est indispensable dans la candidature, dit à son tour le frère de Cicéron ;... un candidat ne peut s'en passer, lui, dont les traits, la physionomie, les discours doivent se ployer aux idées et aux aifections de tous ceux qu'il aborde » (XI).
Le point le plus important est de faire croire à chacune des classes de la société qu'on servira ses intérêts. Faites que < le sénat espère trouver en vous un défenseur de son autorité; les chevaliers et les gens riches et pacifiques, d'après toutes vos actions, un ami de l'ordre et de la tranquillité publique ; la multitude (mais uniquement d'après la popularité de vos discours...)» un magistrat qui ne sera point contraire à ses intérêts >.
Les nobles étant encore très influents, Quintus conseille à son frère de rechercher leur -appui, en leur persuadant qu'ils sont tous les deux amis de cœur du parti des grands et très éloignés de celui du peuple, et que, s'ils ont parlé dans le sens populaire, ils ne l'ont fait que pour se concilier Pompée. Très éclectique dans ses relations politiques, Gicéron rechercha l'appui des grands et du peuple, des honnêtes gens et de la m canaille » ; il soigna sa popularité auprès de tous les partis ; c je n'ai rien perdu auprès des honnêtes gens, écrit-il à Atticus, et j'ai beaucoup gagné auprès de la canaille^ >.
D'après Q. Cicéron, le candidat doit toujours promettre. Qu'importe que plus tard il ne puisse pas tenir toutes ses promesses ! Il s'expose, il est vrai, à quelques reproches,
(1) Lettre de Cicéron à Atticus,. n" 21, p. 20 deTéd. Nisard.
à quelques mécontentements après l'élection, mais cet inconvénient est éloigné et peu grave, tandis que les promesses lui assurent beaucoup de voix. De nos jours, les candidats ne sont pas moins prodigues de promesses : aux uns ils promettent des emplois, à d'autres des réformes qu'ils savent impraticables. Le lendemain des élections, ces promesees sont oubliées et alors le peuple, irrité de ne pas obtenir ce qu'on lui a promis, prête l'oreille aux discours des démagogues, qui exploitent ses déceptions et qui lui disent : c Les malheureux ne peuvent trouver de défenseur fidèle que dans un malheureux ; les promesses des gens riches et puissants ne doivent inspirer aucune confiance aux citoyens pauvres et ruinés... à des misérables il faut marchant à leur tète un chef misérable et audacieux ^ »
n y avait autrefois des princes réduits au rôle d'aventuriers, de condottierty qui s'offraient et se vendaient indifféremment à tous les partis. Il y a aussi des condottieri de la politique qui vendent leur influence électorale au plus offrant ; ce sont des véritables entrepreneurs d'élection ; le candidat s'efforce de les gagner à sa cause, parce que, lorsqu'on les a pour soi, le troupeau des électeurs suit. Ces meneurs existaient déjà à Rome ; Quintus engage son frère à les solliciter et à les gagner c par quelque moyen que ce soit ». Les agents électoraux étaient si nombreux à Rome, qu'ils se divisaient en plusieurs catégories : il y avait les deductores, les divisores, les ^séquestres; les premiers traitaient de l'achat des voix, les seconds les payaient, les troisièmes tenaient en dépôt l'argent promis aux électeurs, qui, devenus méfiants et comptant peu sur
(t) Cicéron. Pro Murena, XXV.
les promesses, faisaient mettre l'argent en dépôt. Giceron raconte que Verres, pour assurer son élection, avait fait porter dix paniers pleins d'argent chez un sénateur, pour servir dans les comices, et qu'un distributeur s'était chargé moyennant cinq cent mille sesterces déposés à Vavance^ de mener à bonne fin l'entreprise ^
Aujourd'hui encore le candidat préféré est souvent celui qui est le plus riche et le plus généreux. Un homme qui a une grande fortune jette son dévolu sur un arrondissement pauvre etse fait élire par des électeurs, qui ne connaissaient pas son nom avant l'ouverture de la période électorale. Un candidat, récemment élu dans le sud de la France, à qui on demandait s'il était vrai qu'il eût dépensé un million, répondit négligemment : « A peine cent mille francs. > Lorsqu'un candidat peut dépenser cent mille francs dans un arrondissement pauvre, son succès n*est plus douteux. Ce pouvoir de l'argent dans les élections se fait sentir en Angleterre, comme en France. Le parlement anglais s'en est ému et a essayé de limiter le chiffre des dépenses électorales, en déterminant un maximum. A Rome, Gaton essaya, mais en vain, de faire cesser cette corruption ; s'étant aperçu c qu'on allait marchandant et achetant les voix du peuple », il c tansa asprement le peuple pour cet orde et sale marchandise > et accusa Murena, qui s'était fait nommer consul en achetant les suffrages. Mais Gicéron fit acquitter Murena, en se moquant de l'austérité de Gaton et des stoïciens.
Autrefois, il fallait être soldat ou prêtre pour arriver au pouvoir ; < aujourd'hui, grâce aux progrès de la rhélo-
(1) Cicéron. Premier ditcours c. Verres, VIIL
LA CORHUPTION ÉLECTORALE 229
rique, il suffit de savoir bien parler pour arriver à être chef du peuple* ». De là le grand nombre d'avocats qui sont candidats. Quintus Gicéron a pour eux des conseils particuliers. Gomme l'avocat est exposé à se faire des ennemis en plaidant contre les adversaires de ses clients, Quintus lui conseille de s'excuser auprès d'eux sur les nécessités de sa profession et de leur promettre à l'avenir un grand dévoûment à leurs intérêts et l'appui de sa parole.
Le candidat ne doit pas se contenter d'être généreux ; en rendant service, il doit avoir une physionomie empressée et préAcnante, car les électeurs c veulent non seulement que Ton s'engage à les satisfaire, mais que l'on s'y engage en leur témoignant autant de zèle que de considération... L'on est plus sensible aux paroles et aux manières qu'au service même et à la réalité >• •
Une année d'élections est pour les électeurs des campagnes une année de doubles récoltes et de banquets gratuits. Les candidats leur fournissent des boissons et souvent des aliments. Cet usage des banquets est fort ancien ; il existait à Athènes et à Rome*. Dans la comédie d'Aristophane, les Chevaliers f le dialogue suivant s'établit entre le peuple et les candidats : a Bois ce breuvage, dit le premier candidat.' — Ah ! le vin délicieux, répond le peuple. — Tiens, voici un morceau de galette, bien grasse,
(1) Aristote. La Politique, 1. VIII, ch. iv,5 4.
(2) Cicéron approuve les repas que le candidat donne danallntérèt de son élection ; il accuse Galon d*un excès de rigorisme, parce qu'il les blâmait. (/Vo Jlf urena, XXXV.) -> Cependant ces habitudes de corruption contribiiërent à la chute de la république ; les ambitieux qui voulurent asservir le peuple romain empruntèrent cette tactique, pour se rendre populaires, « de festoyer souvent les diiaines publicques, abusant cette canaille, comme il fallait, qui se laisse aller, plus qu'à toute autre chose, au plaisir de la bouche ». {La BoéHe.)
230 LA GRIMINAUTÉ POUTIQUE
réplique le second candidat — Eh bien ! Peuple, qui te traite le mieux, toi et ton ventre. > Le peuple apprécie également le vin et la galette, et reste perplexe devant les bonnes choses qu'on lui sert; il se livre à un examen ai^rofondi des mérites culinaires des deux candidats, et les laisse autant qu'il peut dans l'indécision, afin de les exciter à de nouvelles libéralités.
Si encore les candidats n'abreuvaient le peuple que de boissons rafraîchissantes et ne le nourrissaient que de galettes! Mais ils l'abreuvent aussi de sophismes et le nourrissent de promesses mensongères; ils le prennent par les oreilles autant que par le ventre.
La corruption électorale est souvent accompagnée de fraudes. On fait voter les morts et les absents ; on bourre l'urne de bulletins, avant que le vote ait commencé ; on subsjbitue des bulletins préparés à ceux qui sont dans Turne, après avoir eu soin de faire évacuer la salle, sous un prétexte quelconque. La composition du bureau, qui a une grande importance, est souvent faite d'une manière frauduleuse ; avec la connivence du maire, le parti qui est au pouvoir fait coucher des hommes dévoués dans U salle du vote, on les y fait pénétrer de grand matin, avant l'ouverture de la mairie, afin qu'ils puissent s'emparer du bureau. Qui tient les urnes, tient les élections, dit-on en Provence, tant il est facile aux membres du bureau de falsifier le scrutin. Tous ces différents genres de fraudes, je ks ai constatés dans des procès que j'ai jugés ; j'ai vu des minorités s'assurer la majorité par la fraude et se maintenir au pouvoir pendant plusieurs années \
(1) Dans une petite commune de Tarrondissement d^Arles, où les opinions politiques sont très tranchées, où l*on compte 300 conserYtb-
Lorsque les candidats peuvent se faire élire par la fraude, les flagorneries et la corruption, comment s'étonner que le niveau moral et intellectuel des assemblées politiques soit descendu si bas et que la race des hommes d'Stat se rapetisse? Avec une voix sonore et une conscience légère, des hommes qui ne représentent ni le travail, ni la science, ni la probité, peuvent du soir au lendemain représenter le peuple, devenir célèbres, interpeller les ministres, agiter à la tribune les plus grosses questions, sans les connaître, bouleverser la législation, faire nommer ou révoquer des fonctionnaires. Dès lors, les aventuriers et les déclassés se jettent dans la politique, les hommes modestes et laborieux s'en retirent, et Ton voit surgir des politiciens comme HerenniuB, tribun du peuple, que Cicéron appelait c un meurt-de-faim* >. Les démagogues enlèvent le pouvoir aux hommes sages et semblables à des matelots, qui enlèvent le gouvernail aux pilotes, ils « s'emparent du vaisseau, se jettent sur les provisions, boivent et mangent avec excès et conduisent le vaisseau comme de pareilles gens peuvent le conduire* ».
11 y a encore des hommes sages dans les assemblées
leurs et 200 républicains, la différence numérique qui existe entre les deux partis était depuis plusieurs années renversée le jourdu vote; les conservateurs se comptaient et déclaraient publiquement leur opinion, au nombre de 300, puis au dépouillement du scrutin ils ne trouvaient plus que ,200 bulletins à leur nom. L'indignation que causa la constatation de ces fraudes amena de graves désordres dans cette commune; des rixes eurent lieu. La cour d'Aix, saisie des poursuites, constata que les fraudes électorales étaient commises par le bureau, illégalement composé ; de nouvelles élections eurent lieu, avec un surcroît de précautions, et cette fois, le scrutin constata la vérité et donna 200 votes républicains et 300 votes conservateur. ^ Des fraudes analogues sont commises par les autres partis.
(1) Lettre de Cicéron à Alticuê o^ 24. — Voy. aussi Spencer, Estai de politique,
(2) Platon. La République, 1. VI.
»a2 LA CRIMINALITÉ POLITIQUE
politiques, < mais ils n*y sont pas écoutés; Torgueil, Tenvie et Tavarice sont les trois brandons qui ont enflammé les cœurs ^ ».
Aristote croyait que la foule, dans la plupart des cas, est meilleur juge qu'un individu quel qu*il soit et qu'on peut lui laisser le droit de délibérer sur les affaires publiques et le droit de juger *. Montesquieu a écrit aussi que le peuple est admirable pour choisir ses représentants'. L'histoire et l'observation des faits ne me paraissent pas confirmer cette opinion. La démocratie athénienne, qui était au fond une aristocratie intellectuelle, a souvent manqué de discernement; elle a persécuté, exilé, condamné à mort les meilleurs citoyens et comblé d'honneurs des hommes sans mérite. Socrate et Phocion furent condamnés à boire la ciguë, Aristide fut banni, Miltiade fut jeté en prison, 'Thémistocle mourut en exil, etc., etc. La démocratie athénienne était très jalouse des hommes qui se faisaient remarquer par leur talent, leur justice ; elle les frappait d'ostracisme. Montesquieu a prétendu que l'ostracisme à Athènes c fut une chose admirable^ », et qu'il prouve la douceur du gouvernement populaire qui l'employait*. Cependant le bannissement était prononcé pour dix ans, sans que l'accusé pût se défendre.
La démocratie athénienne élevait souvent aux honneurs les incapables et les indignes. Après Périclès, Athènes fut gouvernée par Eucrate, marchand d'étoupes, et par
(1) Dante. V Enfer ^ ch. vi.
(2) Aristote. La Politique, 1. III, ch. x, § 5, cb. vi, § 4-6.
(3) Montesquieu. Etprit det Lois, 1. II, ch. ii; L XI, ch. vi.
(4) Ibid., L XXIX, ch. vu.
(5) Ibid., 1. XXVI, cb. xvii.
Lysiclès, marchand de moutons; Hyperbolos, marchand de lampes, fut un instant très populaire ^ Aristophane a signalé avec beaucoup d*esprit ce goût du peuple pour les incapables qui le flattent. Dans sa comédie, Les Chevaliers, lorsque les généraux Démosthène et Nicias veulent se débarrasser du démagogue, a coquin fieffé, la calomnie en personne... (qui) faille chien couchant, flatte (le peuple), le caresse, le choie et le dupe à plaisir », ils poussent au pouvoir un charcutier, en lui disant : c Aujourd'hui, tu n'es rien, demain tu seras tout, chef de l'heureuse Athènes... » — Le charcutier, c Dis-moi donc comment UQ marchand de boudins peut devenir un grand homme. » — Démosthène. Mais c'est précisément pour cela ; tu seras grand, parce que tu es un mauvais drôle, sans vergogne, un enfant des halles. »
Les hommes sont ainsi faits, qu'ils éprouvent souvent de la jalousie et même de l'aversion pour ceux qui les écrasent de leur supériorité. Le talent de Mirabeau lui fit beaucoup d'ennemis. Si de nos jours les républicains les plus distingués ont été frappés d'ostracisme par leur parti, ce n*est pas seulement parce qu'ils ont défendu la liberté, menacée par l'esprit jacobin, c'est parce qu'on ne leur pardonnait pas leur supériorité. C'est par jalousie que les Jacobins frappèrent les Girondins d'ostracisme. Des généraux victorieux sont devenus suspects, parce qu'ils excitaient l'envie. A Athènes, dès qu'un homme politique
(1) Ne Toyons-nous pas aussi aujourd'hui des bouchers, des cuisis niers, des cordonniers, des coiffeurs, des garçons de restaurant se (aire élire maires, conseillers généraux et députés ? Le boucher Sapor, qui vient d*ètre condamné pour corruption, et concussion, était devenu uo personnage important en Algérie ; maire, conseiller général, il était très populaire.
234 LA CRIMINâUTÉ POLITIQUE
devenait populaire par sa justice et son talent, ses adversaires le dénonçaient au peuple, comme visant à la tyranuie. Aristide fut dénoncé par Thémistocle. Le vainqueur de Salamine, étant devenu très puissant, excita aussi la jalousie et fut banni' à son tour. Cimon, un des meilleurs généraux athéniens, fut faussement accusé de concussion et frappé d'ostracisme. Periclès fit bannir Thucydide, etc.
Dans les républiques athéniennes, le peuple, dans le choix de ses magistrats, préférait souvent TincapaciLé au mérite et disposait des emplois en faveur des indignes. N'avons-nous pas vu de nos jours le peuple préférer un instituteur à M. Ch. de Rémusat et à M. Taine ? Pendant la Révolution française, Marat n'a-t-il pas été l'idole du peuple! Le peuple aime les charlatans et les mauvais sujets. Les rois qui ont été économes, pacifiques et de bonnes mœurs, tels que Louis XIII, Louis XYI, Louis- Philippe, n'ont pas été populaires. L'opinion, au contraire, est en général indulgente pour les prodigues, les batailleurs et les débauchés. A. celui qui lui conseille le travail, l'épargne et la tempérance, le peuple préfère le charlatan, qui lui promet la lune et garde le fromage pour lui ; il écarte volontiers des affaires publiques les supériorités intellectuelles et morales dont il est jaloux, et préfère les incapables qui lui ressemblent. Simile simili gaudet. On peut appliquer aujourd'hui encore au peuple cette observation de Plutarque : < Le peuple... qui voulait que toutes choses entièrement dépendissent de lui et de son autorité, trouvait mauvais et estoit marry, quand quelqu'un des particuliers surpassoit les autres en bonne renommée et bonne réputation. »
Dans les grandes crises, le peuple oublie ses jalousies et
LA GORRUPTIOM ËLKCTORALB 235
fait appel au dévottement des hommes de talent, dont il a besoin. Mais, en temps ordinaire, il est peu capable de bons choix, s'il n'est pas ^dé. < Rien de plus trompeur que les élections, dit Cicéron. Qui aurait pensé que Philippus, malgré son talent, ses services, sa popularité et sa noblesse, serait vaincu par Herennius ? que Catulus, œ modèle de douceur, de sagesse et d'intégrité, le serait par Manlius ? que Scaurus enfin, ce personnage si eonsidérabie, citoyen si distingué, sénateur si courageux, ne l'emporterait pas sur Maximus ^ ? > Qui aurait pensé que, aux élections de 1893, M" Georges Picot, Paul Leroy- Beaulieu, de Mun, Piou, Lamy, seraient vaincus par leurs concurrents ? Autrefois, sous les monarchies absolues, les hommes d'Ëtat expérimentés étaient souvent écartés des affaires par les intrigues de cour et les caprices des maîtresses des rois; c'est ainsi que les deux meilleurs ministres de Louis XV, d'Argenson et Choiseul, furent disgraciés par M""* de Pompadour et la du Barry. Aujourd'hui, ils sont écartés des affaires par les intrigues des flatteurs du peuple et l'ignorance de la foule.
Les choix seraient meilleurs, si les honnêtes gens de tous les partis savaient s'unir et étaient plus actifs ; mais ils sont, en général, mous, apathiques, indifférents par amour du repos et fausse prudence, c pauvres niais, qui croient qu'ils auront encore leurs viviers, quand il n'y aura plus de chose publique *, > et qui s'imaginent que la politique ne s'oceupera pas d'eux, s'ils ne s'occupent pas de politique. Ils devraient comprendre que le grand danger que court la société vient de l'ignorance, de l'incapacité du peuple,
(1) Gicéron. Pro Murtna, XVII.
(2) Lettre de Cicéron à Atticus, n» 23.
qui est cependant le souverain ; que le devoir des bons citoyens est de Téclairer, de Taimer^ de le servir, de dissiper ses préjugés, de développer ses bons sentiments et surtout de démasquer ses flatteurs. Le peuple n'est la proie des charlatans politiques que parce qu'il est peu éclairé ; pour Farracher aux démagogues, il faut faire son éducation. L'éducation du peuple n*est pas seulement le devoir du gouvernement, c*est le devoir de tous ceux qui ont des lumières, de la fortune, des loisirs. Les affaires publiques du pays doivent être les affaires particulières de tout citoyen qui aime sou pays.
Platon, persuadé que la vertu se perd au contact de la politique, conseillait au sage de se tenir éloigné des affaires. Epicure lui donnait le même conseil, pour vivre heureux. Ni Tun ni l'autre ne me paraissent avoir raison; car l'homme qui fait de la politique par devoir, sait se préserver de toute défaillance, et il peut trouver dans le sentiment du bien qu'il fait et du mal qu*il empêche d'austères satisfactions de conscience, qui valent mieux que le repos.
L'indifférence politique est une grande faute, parce qu'elle laisse le champ libre aux incapables et aux indignes. Beaucoup de conservateurs croient que le bien naît de Texcè£r du mal ' ; par suite, ils ne font rien pour arrêter le mal. Cette conduite n'est ni sage, ni habile ; il faut toujours empêcher le mal.
Lorsque Pompée cherchait à éloigner Gaton d'Utique du Sénat, Gaton lui répondit qu'il < n'estoit venu à s'entremettre des affaires de la chose publique, pour s'enrichir comme faisoient quelques autres, ny pour acquérir répu-
(1) Cette idée fausse, conseillée par Mirabeau à la Cour, a ûût commettre de grandes fautes à l'Assemblée constituante.
LA CORBUPTION ÉLECTORALE 237
tation... ains ayant par meure délibération choisy rentremise du gouvernement comme le propre exercice d'un homme de bien, il estimoit estre tenu d'y vaquer et avoir rœil plus soigneusement que ne fait Tabeilie à bâtir ses coffres de cire où elle fait le miel ^ ». Si les honnêtes gens avaient comme Gaton, le sentiment de leur devoir, ils s'efforceraient d'entrer partout, au Sénat, à la Chambre des députés; au lieu de subir avec dégoût la démocratie, ils feraient mieux de l'éclairer, de l'aimer, de la diriger.
En voyant monter le flot des barbares qui menacent d'emporter la société, les égoïstes, absorbés par leurs affaires ou les plaisirs, disent comme Louis XV : *< Après nous le déluge ! Ce monde durera bien autant que nous. » Ils oublient qu'en laissant les mauvaises passions se développer, sans les combattre, le déluge peut venir plus tôt qu'ils ne pensent.
Enfin, il y a des esprits chagrins qui disent avec La Bruyère : c Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite pas qu'on s*en occupe'. > La Bruyère, qui était chrétien, aurait dû se rappeler que le monde mérite toujours qu'on s'occupe de lui, puisqu'il est l'œuvre de Dieu, et que le mépris de l'humanité n'est pas un sentiment chrétien. L^humanité, j'en conviens, n'est pas toujours belle, elle a de vilains côtés, mais elle en a aussi de beaux. D'ailleurs, si elle est souvent coupable, elle est toujours malheureuse, et ses malheurs, en inspirant de la compassion, doivent susciter en même temps l'esprit de dévoûment.
(1) Plutarque. Vie de Caion,
(2) La Bruyère. Det JugemenU,
Le chancelier de THospital, qui vivait dans un temps si triste, et qui avait subi lui-mèine tant d'épreuves, s'élevant contre le découragement, qui envahissait les hommes de bien, leur recommandait de prendre part aux affaires publiques en leur disant : < Après Dieu, c*est à la patrie que nous devons le premier hommage de notre dévoûment >
Quand vous vous serez offert à elle, persévérez, souffrez à son service, jusqu'au dernier terme de la vie, jusqu'aux portes du tombeau, tant qu'elle le voudra. •