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Abbé Moreau, Le monde des prisons^ Paris

ment la vanité, les mauvais exemples, la vantardise ou la fausse honte y étaient pour beaucoup. Enfin, il semble que, durant tant d'années, j'eusse dû saisir quelque indice, fût-ce le plus fugitif, d'un regret, d*une souffrance morale. Je n'ai positivement rien aperçu,,. Malgré les opinions diverses, chacun reconnaîtra qu'il y a des crimes qui, partout et toujours, sous n'importe quelle législation, seront indiscutablement crimes, et que l'on regardera comme tels tant que l'homme sera homme. Ce n'est qu'à la maison de force que j'ai entendu raconter, avec un rire enfantin à peine contenu, les forfaits les plus étranges, les plus atroces. Je n'oublierai jamais un parricide, ci-devant noble et fonctionnaire. Il avait fait le malheur de son père. Un vrai fils prodigue. Le vieillard essayait en vain de le retenir par des remontrances sur la pente fatale où il glissait. Comme il était criblé de dettes, et qu'on soupçonnait son père d'avoir, outre une ferme, de l'argent caché, il le tua pour entrer plus vite en possession de son héritage. Ce crime ne fut découvert qu'au bout d'un mois. Pendant tout ce temps, le meurtrier, qui du reste avait informé la justice de la disparition de son père, continua ses débauches. Enfin, pendant son absence, la police découvrit le cadavre du vieillard dans un canal d'égout recouvert de planches. La tête grise était séparée du tronc et appuyée contre le corps entièrement habillé; sous la tête, comme par dérision, l'assassin avait glissé un coussin. Le jeune homme n'avoua rien ; il fut dégradé, dépouillé de ses privilèges de noblesse et envoyé aux travaux forcés pour vingt ans. Aussi longtemps que je l'ai connu, je l'ai toujours vu d'humeur très insouciante. C'était l'homme le plus étourdi et le plus inconsidéré que j'aie rencontré, quoiqu'il fût loin d'être sot. Je ne remarquai jamais en

lui une cruauté excessive. Les autres détenus le méprisaient, non pas à cause de son crime, mais parce quil manquait de tenue, II parlait quelquefois de son père. Ainsi, un jour, en vantant la robuste complexion héréditaire dans sa famille, il ajouta: « Tenez, mon père, par exemple, jusqu'à sa morl, n a jamais été malade. » Une insensibilité animale portée à un aussi haut degré semble impossible : elle est par trop phénoménale. 11 devait y avoir là un défaut organique, une monslruosilé physique et morale inconnue jusqu'à présent à la science^ et non un simple délit. Je ne croyais naturellement pas^ à un crime aussi atroce, mais des gens de la même ville que lui, qui connaissaient tous les détails de son histoire, me la racontèrent. Les faits étaient si clairs, qu'il aurait été insensé de ne pas se rendre à Tévidence. Les détenus l'avaient entendu crier une fois pendant son sommeil : « Tiens-le ! tiens-le ! coupe-lui la tète ! la tête ! la tèlc ! » « Presque tous les forçats rêvaient à haute voix ou déliraient pendant leur sommeil ; les injures, les mois d'argot, les couteaux, les haches revenaient le plus souvent dans leurs songes. « Nous sommes des gens broyés, disaient-ils, nous n'avons plus d'entrailles, c'est pourquoi nous crions la nuit. »

Cette impossibilité de remords ou de repentir, ainsi que la vanité, sont des caractères bien connus de tous les observateurs, et Lombroso a fait remarquer qu'ils rapprochent le criminel du sauvage. Mais il y a d'autres caractères plus frappants encore peut-être, qui complètent cette ressemblance, et qui en même temps sont communs aux enfants : a Les jouis de fête, les élégants s'endimanchaient ; il fallait les voir se pavaner dans toutes les casernes. Le contentement de se sentir bien mis allait chez eux jusqu'à l'enfantillage. Du-

reste, pour beaucoup de choses, les forçats sont de grands enfants. Ces beaux vêtements disparaissaient bien vite ; souvent, le soir même du jour oii ils avaient été achetés, leurs propriétaires les engageaient ou les revendaient pour ime bagatelle. Les bamboches revenaient presque toujours à époque fixe ; elles coïncidaient avec les solennités religieuses ou avec la fête patronale du forçat en ribote. Celui-ci plaçait un cierge devant l'image, faisait sa prière, puis il s'habillait et commandait son dîner. Il avait fait acheter d'avance de la viande, du poisson, des petits pûtes ; il s'empiffrait comme un bœuf, presque toujours seul ; // était bien rare qu'un forçai invitât son camarade à partager son festin. C'est alors que Teau-de-vie faisait son apparition ; le forçat buvait comme une semelle de botte et se promenait dans les casernes, titubant, trébuchant ; // avait à cœur de bien montrer à tous ses camarades qu'il était ivre, quil « balladail », et de mériter par là une considération particulière. »

Nous trouvons plus loin un autre Caractère enfantin, rimpossibililé de réprimer un désir : « Le raisonnement n'a de pouvoir, sur des gens comme Pétrof, qu'autant qu'ils ne veulent rien. Quand ils désirent quelque chose, il n'existe pas d'obstacles à leur volonté. . : Ces gens-là naissent avec une idée qui, toute leur vie, les roule inconsciemment à droite et à gauche : ils errent ainsi jusqu'à ce qu'ils aient rencontré un objet qui éveille violemment leur désir, alors ils ne marchandent pas leur tête. . . Plus d'une fois, je m'étonnais de voir qu'il (Pétrof) me volait, malgré son affection pour moi. Cela lui arrivait par boutades. Il me vola ainsi ma Bible, que je lui avais dit de reporter à ma place. Il n'avait que quelques pas à faire ; mais, chemin faisant, il trouva un acheteur auquel

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il vendit le livre, et il dépensa aussitôt en eau-de-vie Targent reçu. Probablement il ressentait ce jour-là un violent désir de boire, et quand il désirait quelque chose il fallait que cela se fît. Un individu comme Pétrof assassinera un. homme pour vingt-cinq kopecks, uniquement pour avoir de quoi boire un demi-litre ; en toute autre occasion, il dédaignera des centaines de mille roubles. 11 m'avoua le soir môme ce vol, mais sans aucun signe de repentir ou de confusion, d'un ton parfaitement indifférent, comme s'il se fût agi d'un incident ordinaire. J'essayai de le tancer comme il le méritait, car je regrettais ma Bible. Il in'écouta sans irritation, très paisiblement ; il convint avec moi que la Bible est un livre très utile, et regretta sincèrement que je ne l'eusse plus, mais il ne se repentit pas un instant de me l'avoir volée ; il me regardait avec une telle assurance que je cessai aussitôt de le gronder. Il supportait mes reproches parce qu'il jugeait que cela ne pouvait se passer autrement, qu'il méritait d'être tancé pour une pareille action, et que, par conséquent, je devais l'injurier pour me soulager et me consoler de cette perte.; mais, dans son for intérieur, il estimait que c'était des bêtises, des bêtises dont un homme sérieux aurait eu honte de parler. »

Même insouciance pour ce qui regarde leur vie, leur avenir : « Un forçat se mariera, aura des enfants, vivra pendant cinq ans au même endroit, et, tout à coup, un beau matin, il disparaîtra, abandonnant femme et enfants, à la stupéfaction de sa famille et de l'arrondissement tout entier ».

Chose remarquable, Dostojewsky nous parle des qualité excellentes et solides de deux ou trois forçats, amis dévoués, incapables de haine. . . Eh bien ! la description qu'il nous fait des fautes qui avaient entraîné ces malheu-

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reux à la maison de force, prouve qu!ils n* avaient pas commis de vrais crimes, au sens que nous avons donné à ce mot.

Il nous raconte d'abord Thistoire d'un vieux croyant de Staradoub, qui se chargeait de cacher les économies des forçats. « Ce vieillard, dit- il, avait soixante ans environ : il était maigre, de petite taille et tout grisonnant. Dès le premier coup d'œil il m'intrigua fort, car il ne ressemblait nullement aux autres ; son regard était si paisible et si doux, que je voyais toujours avec plaisir ses yeux clairs et limpides. Je m'entretenais souvent avec lui, et rarement j'ai vu un être aussi 60/2, aussi bienveillant. On l'avait envoyé aux travaux forcés pour un crime grave . Un certain nombre de vieux croyants de Staradoub (province de Tchernigoff) s'étaient convertis à l'orthodoxie. Le gouvernement avait tout fait pour les encourager dans cette voie et engager les autres dissidents à se convertir de même. Le vieillard et quelques autres fanatiques avaient résolu de « défendre la foi ». Quand on commença à bâtir dans leur ville une église orthodoxe, ils y mirent le feu. Cet attentat avait valu la déportation à son auteur. Ce bourgeois aisé (il s'occupait de commerce) avait quitté une femme et des enfants chéris, mais il était parti courageusement en exil, estimant dans son aveuglement qu'il souffrait « pour la foi ». Quant on avait vécu quelque temps aux côtés de ce doux vieillard^ on se posait involontairement la question : Comment avait-il pu se révolter? Je l'interrogeai à plusieurs reprises sur sa « foi ». Il ne relâchait rien de ses convictions, mais je ne remarquai jamais la moindre haine dans ses répliques. Et pourtant, il avait détruit une église, ce qu'il ne désavouait nullement : il semblait qu'il fût convaincu que son

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crime et ce qu il appelait « martyre » étaient des actions glorieuses. Nous avions encore d'autres forçats vieux croyants, Sibériens pour la plupart, très développés, rusés comme de vrais paysans. Dialecticiens à leur manière, ils suivaient aveuglément leur loi et aimaient fort à discuter. Mais ils avaient de grands défauts ; ils étaient hautains, orgueilleux et fort intolérants. Le vieillard ne leur ressemblait nullement : très fort, plus fort môme en exégèse que ses coreligionnaires, il évitait toute controverse. Comme il était d'un caractère expansifet gai^ il lui arrivait de rire, non pas du rire grossier et cynique des autres forçats, mais d un rire doux et clair, dans lequel on sentait beaucoup de simplicité enfantine, qui s'harmonisait parfaitement avec sa tête grise. Peut-être fais-je erreur, mais il me semble qu'on peut connaître un homme rien qu'à son rire ; si le rire d'un inconnu vous semble sympathique, tenez pour certain que c'est un brave homme. Ce vieillard s'était acquis le respect unanime des prisonniers ; il n'en tirait pas vanité. Les détenus l'appelaient grand-père et ne l'offensaient jamais. Je compris alors quelle influence il avait pu prendre sur ses coreligionnaires. Malgré la fermeté avec laquelle il supportait la vie de la maison de force, on sentait qu'// cachait une tristesse profonde, inguérissable. Je couchais dans la même caserne que lui. Une nuit vers trois heures du matin, je me réveillai ; j'entendis un sanglot lent, étouffé. Le vieillard était assis sur le poêle et lisait son eucologe manuscrit. Il pleurait, je l'entendais répéter : t< Seigneur, ne m'abandonne pas ! Maître! fortifie-moi. Mes pauvres petits enfants ! mes chers petits enfants ! nous ne nous reverrons plus ! » Je ne puis dirc combien Je me sentis triste. »

Or, en analysant « le crime » de cet homme, on voit

que Dostojewski a tort de s'étonner de ses bonnes qualités. Il s'agit tout simplement d'un homme qui défendait la religion de son pays contre Tcnvahissement d'une nouvelle croyance ; c'est une action comparable à un délit politique. Ce vieux croyant n'était qu'un révolté, ce n'était pas un criminel. « Et pourtant il avait détruit une église ! » s'exclame notre auteur. Oui, mais sans faire périr personne dans les flammes, sans avoir l'idée de faire le moindre mal à qui que ce soit. Quel est le sentiment altruiste élémentaire qu'il avait donc violé ? La liberté de foi religieuse n'en est pas un. C'est un sentiment trop perfectionné, le fruit d'un développement intellectuel supérieur, qu'on ne peut pas s'attendre à trouver dans la moralité moyenne d'une population. A notre point de vue, l'incendie de l'église de Staradoub n'eût pas été un délit naturel. C'est un de ces faits qui, quoique punissables par la loi, restent en dehors du cadre de la criminalité que nous avons tâché de tracer. Eh bien, voilà que cet incendiaire non criminel est une des rares exceptions, remarquées par notre auteur, à la dégradation morale universelle qui l'entourait.

Une seconde exception nous est présentée dans la figure angélique d'un certain Aléi, un Tartare du Daghestan, qui avait été condamné pour avoir pris part à un acte de brigandage, mais voici en quelles circonstances : « Dans son pays, son frère aîné lui avait ordonné un jour de prendre son yatagan, de monter à cheval et de le suivre. Le respect des montagnards pour leurs aînés est si grand, que le jeune Aléi n'osa pas demander le but de l'expédition : il n'en eut peutêtre même pas l'idée. Ses frères ne jugèrent pas non plus nécessaire de le lui dire. » Il n'avait fait qu'obéir sans raisonner, sans discuter, parce qu'il n'en avait

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pas le droit. Eh bien, ce n'était pas un criminel. Doslojewsky l'appelle au contraire un « être d'exception », — une de ces « natures si spontanément belles et douées par Dieu de si grandes qualités que Tidée de les voir se pervertir semble absurde ».

Il y a enfin le portrait d'un homme très honnête, serviable, exact, peu intelligent, raisonneur et minutieux comme un Allemand : Akim Akimytch. L'auteur nous le présente comme un original excessivement naïf; dans ses querelles avec les forçats, il leur reprochait d'être des voleurs, et les exhortait sincèrement à ne plus dérober...

Il lui suffisait de remarquer une injustice pour qu'il se mêlait d'une affaire qui ne le regardait pas.

Eh bien, ce n'était pas non plus un criminel. « Il avait servi en qualité de sous-lieutenant au Caucase. Je me liai avec lui dès le premier jour, et il me raconta aussitôt son affaire, 11 avait commencé par èlvejunker (volontaire avec le grade de sous-officier) dans un régiment de ligne. Après avoir attendu longtemps sa nomination de sous-lieutenant, il la reçut enfin et fut envoyé dans les montagnes commander un fortin. Un petit prince tributaire du voisinage mit le feu à cette forteresse et tenta une attaque nocturne qui n'eut aucun succès. Akim Akimytch usa de finesse à son égard et fit mine d'ignorer qu'il fût l'auteur de l'attaque : on l'attribua à des insurgés qui rôdaient dans la montagne. Au bout d'un mois il invita amicalement le prince à venir lui faire visite. Celui-ci arriva à cheval sans se douter de rien ; Akim Akimytch rangea sa garnison en bataille et découvrit devanl les soldats la félonie et la trahison de son visiteur ; il lui reprocha sa conduite, lui prouva qu'incendier un fort était un crime honteux, lui expliqua minutieusement les devoirs d'un tributaire ; puis, en guise de conclusion

à celte harangue, il fit fusiller le prince ; il informa aiis^ sitôl ses supérieurs de cette exécution, avec tous les détails nécessaires. On instruisit le procès d'Akim Akimytch ; il passa en conseil de guerre et fut condamné à mort ; on commua sa peine ; on Tenvoya en Sibérie, comme forçat de la deuxième catégorie, c'est-à-dire condamné à douze ans de forteresse. // reconnaissait volontiers qu'il avait agi illégalement, que le prince devait être jugé civilement, et non par une cour martiale. Néanmoins // ne pouvait comprendre que son action fût un crime.

« Il avait incendié mon fort, que devais-je faire ? Teji remercier ? » répondait-il à toutes mes objections. »

Akim Akimytch avait raison ; il avait usé du droit de guerre, en punissant une trahison par la mort. L'exécution avait été méritée. Seulement son ignorance lui avait fait croire qu'il était autorisé à tenir conseil de guerre, à juger et à condamner régulièrement un brigand. Ce qu'il avait fait illégalement, à cause de son peu d'intelligence, qui ne lui permettait pas de connaître les bornes de son autorité, un conseil de guerre, convoqué dans les formes légales, l'aurait fait probablement, et le petit prince tributaire n'aurait pas échappé à là fusillade.

Voilà, si je ne me trompe les trois seuls exemples d'honnêtes et braves gens que Dostojewsky ait rencontrés dans ses longues années de réclusion, les seuls qui ne lui inspirèrent pas de dégoût, qui devinrent ses amis, qui n'avaient rien du cynisme H de la frappante immoralité des autres. Ils n'avaient pas les caractères des criminels, tout simplement parce qu'ils n'étîiient pas de leur nombre, parce qu'ils n'avaient fait que désobéir à la loi, sans être coupables de ce qui, à notre point de vue, forme le vrai crime. On voit comment ces excep-

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tions confirment la règle, et quel appui elles donnent à notre théorie du délit naturel et à celle du type criminel.

Nous ne nous arrêterons pas à certains symptômes d'ordre psychophysique, tels que Tobtusité de la sensibilité générale, l'analgésie^ la réaction vasculaire peu fréquente ; ce sont des recherches à peine commencées sur un nombre limité de sujets ; quoiqu'elles aient déjà donné des résultats très satisfaisants, il faut attendre encore pour pouvoir ajouter ces preuves à l'appui de notre théorie. Remarquons seulement que le degré inférieur de sensibilité pour la douleur paraît démontré par la facilité avec laquelle les prisonniers se soumettent à l'opération du tatouage*

Nous passons maintenant à un fait d'une évidence irrécusable : l'hérédité. On connaît à ce sujet des généalogies frappantes : celle de Lemaire et de Chrétien^ par exemple, celle de la famille Yuke, comprenant 200 voleurs et assassins, 288 infirmes et 90 prostituées, descendus d'une même souche en soixante-quinze ans ; leur ancêtre, Max, avait été un ivrogne.

Thomson, sur 109 condamnés, en a trouvé 50 qui étaient parents entre eux, et parmi ceux-ci» 8 membres d'une même famille, qui descendaient d'un condamné récidiviste. Virgilio» sur 266 criminels, en a trouvé 195 affligés de ces maladies qui sont Tapanage desfamilles dégénérées, scrofules, caries, nécrose et phtisies, dont la plus grande partie tient à l'hérédité ; mais ce qui est encore plus important dans ses observations, c^est la

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transmission du crime par hérédité directe ou collatérale dans la propcurtion du ^,24 0/0 des condamnés qu'il a examinés.

Si Ton réfléchit maintenant au grand nombre de cas qui restent ignorés soit par oubli, soit à cause de la difficulté des recherches sur l'hérédité collatérale, et de rimpossibilité dans laquelle on se trouve presque toujours d'étendre ces recherches au-delà du graad-père, ces chiffres devraient suffire pour prouver la loi de la transmission héréditaire du crime. Mais il y a plus encore : le même savant que nous venons de citer a remarqué que, parmi 48 récidivistes (qui le plus souvent sont les vrais criminels), 42 avaient des caractères de dégénération congénitale.

M. Marro a ajouté des observations très curieuses. Il a trouvé parmi les non-criminels 24 0/0, et parmi les criminels 32 0/0, de descendants de Dieizx parents ; les assassins, pris à part, montent au chiffre énorme de 52 0/0, les meurtriers en général à 40 0/0, les escrocs à 37 0/0, pendant que les voleurs et les auteurs d'attentats aux mœurs restent au-dessous de la moyenne.

Il explique ces disproportions par les altérations psychiques de l'âge mur, l'égoïsme croissant, l'esprit de calcul, l'avarice, qui doivent rayonner nécessairement sur les enfants, et leur donner une prédisposition aux mauvais penchants. C'est pourquoi les assassins, les meurtriers, qui ont peu de sentiments affectifs, et les escrocs, qui ont besoin de prudence et de duplicité, donnent des proportions d'un pourcentage si élevé, tandis que le vol en offre de bien inférieures, parce que ce vice dérive du penchant pour le plaisir, pour les orgies, pour l'oisiveté, qui est un des caractères de l'âge où dominent les passions.

Le même auteur a trouvé parmi les criminels une moyenne de fils d'ivrognes de 41 0/0, et de 16 0/0 parmi les non-criminels ; de 13 0/0 parmi leâ premiers, ayant des frères condamnés, de 1 0/0 parmi les autres. Il faudra nous attendre du reste à des conclusions toujours plus irrécusables. Comment pourrait-il en être différemment lorsqu'on songe que les transmissions des caractères dégénératifs sont les plus communes, et que même les adversaires du positivisme ont dû reconnaître que l'hérédité « se montre plus agissante à mesure que les phénomènes sont plus voisins de Vor-ganisme^ qu'elle est très forte dans les actes réflexes, les cas de cérébration inconsciente, les impressions, les inslincls ; décroissante et de plus en plus vague dans les phénomènes de sensibilité supérieure. . . * » L'hérédité criminelle trouve donc sa place toute marquée dans ce cadre tracé par un idéaliste. Si le crime est la révélation du manque de cette partie du sens moral, qui est la moins élevée, la moins pure, la moins délicate, la plus voisine de l'organisme, le penchant ou la prédisposition au crime doit bien se transmettre par hérédité comme tous les autres de ce genre. Il ne s'agit pas d'un phénomène de sensibilité supérieure, mais au contraire de la sensibilité morale la plus commune, qui doit être nécessairement absente chez les enfants de ceux qui en sont totalement dépourvus. Si l'on peut imaginer des exceptions à une loi biologique qui s'étend à l'universalité des êtres, telle que la loi de l'hérédité, ce n'est pas ici, à coup sûr, qu'on pourra les trouver.

L'antiquité, qui ne tenait pas nos statistiques, avait eu cependant Tintuition des grandes lois naturelles ; plu^

l. Caro, Essais de Psychologie sociale, Revue des Deux-Mondes^ 1& avril

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sage que nous, elle avait su les utiliser. Des familles entières étaient déclarées impures et proscrites. Il y aurait à faire à ce sujet une remarque assez singulière. On se souvient des malédictions bibliques qui s'étendaient jusqu'à la cinquième génération. La science moderne justifie cette limitation, puisqu'elle nous apprend qu'un caractère moral très marqué, dans le bien comme dans le mal, ne persiste pas dans une famille au-delà de la cinquième génération, et c'est même ce qui peut expliquer en partie la déchéance de toutes les aristocraties *.

La nature congénitale et héréditaire des penchants criminels étant ainsi établie, on ne s'étonnera plus des chiffres énormes de la récidive, que l'école correctionnaliste attribuait naïvement à l'état des prisons, et à la mauvaise organisation du système pénitentiaire. On a fait, depuis, l'expérience que le perfectionnement de ce système a été presque sans effet sur la proportion des récidivistes. La récidive est la règle, l'amendement du criminel n'est qu'une rare exception. Les chiffres officiels ne peuvent pas nous dire toute la vérité, parce que les délinquants de profession apprennent plus facilement à échapper à la justice; que souvent ils cachent leurs noms ; et enfin que les codes limitent la récidive à des cas particuliers, quelquefois la récidive spéciale, d'autres fois la récidive après une condamnation non inférieure à une année de prison, ou à une condamnation criminelle, etc.

Malgré cela la récidive légale atteint 46 0/0 en France, 49 0/0 en Belgique, 45 0/0 en Autriche ! « Ce sont les mômes individus, a dit un auteur, qui commettent toujours les mêmes crimes. »

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