RU)ot, L'Hérédité psychologique . Paris, F. Alcan, 1S
'"■iN^r*»
lea LE CRlMmEL
Il y a aujourd'hui bien peu de savants qui nient absolument l'existence des penchants criminels innés, mais il y en a beaucoup qui les réduisent à quelques cas pathologiques ; ils pensent que la grande majorité des délinquants est composée, d'hommes normaux dont l'éducation morale a été négligée et qui ont été poussés au crime par des causes extérieures. Nous sommes loin de nier l'importance de ces causes, telles que traditions, préjugés, exemples, climat, boissons excitantes, etc. ; mais nous pensons qu'il existe toujours dans les instincts du vrai criminel, un élément particulier, congénital ou héréditaire, ou acquis dès son enfance et devenu inséparable de son organisme psychique. Le délinquant fortuit n'existe pas, si, par ce mot l'on veut dire qu'un homme moralement bien organisé peut commettre un crime par la seule force des circonstances extérieures. En effet, si, parmi cent personnes qui se trouvent dans des circonstances identiques, il n'y en a qu'une seule qui se laisse entraîner au crime, il faut bien avouer que cette personne a ressenti d'une manière différente l'influence de ces circonstances ; qu'il y a en elle quelque chose d'exclusif, une diathèse, une manière d'être toute particulière. C'est ce qu'on pourrait dire, par exemple, à ces auteurs qui voient dans la misère de certaines classes la source des crimes commis par quelques individus. Mais ces classes, où la souffrance est également répandue, ne sont pourtant pas composées de criminels, car ceux-ci ne représentent toujours qu'une très petite minorité. Elles sont, peut-être, comme on Ta plusieurs
L*A1S0MAUE DU GRUUNEL 103
fois répété, le bouillon où le microbe peut se développer, le microbe, c'est-à-dire le criminel, n'en est donc pas le produit nécessaire, mais dans un milieu différent, il serait probablement resté à l'état de criminel latent. On ne peut donc pas séparer les criminels en deux classes distinctes, l'une d'êtres anormaux, l'autre d'ôtres normaux ; on ne peut les classer que d'après le degré, plus ou moins grand, de leur anomalie. Chez les criminels nés ou instinctifs et les criminels qu'on appelle fortuits ou occasionnels, il y a également un manque d6 répugnance pour le délit.
Il faut distinguer maintenant certains états pathologiques^ tels que l'imbécillité, la folie, l'hystérie, l'épilepsie, associés à des impulsions criminelles, étals qui peuvent être congénitaux ou acquis ; ensuite V anomalie exclusivement morale, caractérisée par la peiyersité ou l'absence des instincts moraux élémentaires, et qui n'est pas une infirmité.
C'est sur ce dernier point que bien des doutes ont été soulevés.
Nous trouvons d'abord contre nous ceux qui n'admettent pas la fatalité d'une volonté esclave des penchants ou des instincts, et qui ne peuvent comprendre qu'une âme puisse être entraînée au mal, par la spécialité de l'organisation individuelle, sans que l'intelligence soit troublée ou qu'une infirmité empêche la soumission des actes à la volonté. Nous nous abstiendrons de discuter la question à ce point de vue général ; il nous suffira de faire remarquer qu'il y aurait malentendu, si on nous attribuait l'idée que tout penchant criminel doit nécessairement pousser à l'action. Nous croyons au contraire que la manifestation de ce penchant peut être réprimée par Theureux concours d'innombrables circonstances
m LE CRIMINEL
extérieures, même chez ces individus dont la perversité est innée. Que la volonté soit la résultante de plusieurs forces, ou qu'elle soit un mouvement psychique initial, ce qui est sûr c'est que les impulsions criminelles peuvent toujours être paralysées par un motif extérieur, la frayeur de la guillotine, par exemple, ou la crainte de perdre des avantages plus grands que ceux que Ion gagnerait par le crime. Il faut ajouter que Tabsence du sens moral n'est que la condition favorable pour que le crime s'accomplisse à un moment donné, mais que plusieurs personnes, tout en ayant une prédisposition de ce genre, ne deviennent jamais criminelles, parce qu'elles peuvent assouvir leurs plus grands désirs, sans nuire le moins du monde aux autres. C'est ainsi que des hommes à rinstinct criminel latent passent pour des honnêtes gens toute leur vie, parce que le moment ne s'est pas présenté pour que le crime leur fût utile. Ce n'est pas alors à leur caractère que revient le mérite de leur conduite régulière, mais à la situation dans laquelle ils ont eu le bonheur de se trouver.
Nous passons à l'objection qui nous vient d'un côté diamétralement opposé. Plusieurs aliénistes rangent l'anomalie des criminels parmi les formes de la folie, sous le nom de folie morale. Nous croyons que c'est une formule impropre, et qu'il vaudrait mieux la faire disparaître tout à fait du vocabulaire de la science. D'abord cette formule engendre bien des malentendus ; et c'est à cause d'elle qu'on a reproché à notre école de faire de la criminalité un chapitre de la folie. Ensuite, le mot « folie » est synonyme d'aliénation mentale. Or, quoique la raison et le sentiment résident également dans le système nerveux, on ne saurait ne pas convenir que ce sont des activités bien différentes, et qu'il peut arriver
que Tune d'elles, la faculté d'idéation, soit parfaitement régulière, pendant que Tautre, la faculté des émotions, soit anormale. Enfin, le mot « folie » ou « aliénation » implique l'idée d'une infirmité, puisqu'on n'admet plus la folie non pathologique de Despine. Or, nos criminels instinctifs ne sont pas des malades. C'est sur ce point qu'il convient de nous arrêter quelque peu.
Lorsque l'anomalie des criminels ne consiste qu'en une déviation morale, lorsqu'elle ne se révèle que par la méchanceté, la cruauté, le cynisme, sans le moindre trouble des facultés d'idéation, sans qu'on puisse constater l'existence d'une névrose d'un genre différent, l'hystérie, par exemple, ou l'épilepsie, pourra-t-on dire qu'il s'agit d'un état pathologique ? On ne le pourrait qu'autant que les mots de maladie et d^anomalie seraient considérés comme ayant un sens identique. En ce cas, il n'y aurait plus de différence entre les états physiologiques et les états pathologiques, puisque toute déviation atypique, toute irrégularité du corps, toute excentricité du caractère, toute particularité du tempérament, deviendrait une forme morbide... Or, comme il n'y a presque pas d'individus qui n'offrent quelque singularité au physique ou au moral, l'état de santé deviendrait impossible à trouver ; le mot perdrait toute signification pratique. Et pourtant il y a un état de santé physique et de santé intellectuelle ; il y a encore une zone intermédiaire entre ces états et ceux de maladie, ce qui fait que si l'on ne nous a pas encore donné une définition parfaite de l'aliénation, cela n'empêche pas que « dans chaque cas » on ne puisse distinguer un fou d'un homme normal *.
1. Taylor, Trailé de médecine légale, traduit par le D' J. Coutagne, Livre XI, chapitre xu. Paris, F. Alcan, 1881. M. Fioretti, dans son intéressante brochure Genio e Follia, Naples,
LE CRIMI?îEL
1 distinction entre anomalie et înflrmité n'est pas relie ; il s'en faut de beaucoup. J'en donnerai un iple, — le Digeste, à propos de la résiliation de la e d'un esclave, dislingue le vilium du morbus : pula si qais balbus sit, nam hune vitiosum magis quam morbosum... » Le muet, ajoute Sabinus, est un me, non pas celui qui parle avec difficulté et d'une ière peu intelligible... Celui à qui manque une dent , pas un infirme [Paulus)^ etc. *. Nous dirons de le que celui qui est dépourvu de quelques instincts aux est un homme anormal {vitiosus)^ non pas un ide {morbosas).
a pourrait répliquer, comme un aliéniste italien, somme toute « Vinfirmilé n'est pas la vie dans des litions anormales, et que, à ce point de vue, il n'y s d'antithèse absolue entre l'état de santé et l'état laladie*».
ous pourrions nous demander si la science a le droit muler la signification de certains mots dont l'humaa de tous temps jugé ne pouvoir se passer. Le mol
86 range résolument à celte idée. l\ dit : « Pour saisir ce que qu'un fou, il faut s'adresser non pas au médecin mais à Fopinion nune et vulgaire, qui considère comme fous certains individus et pas certains autres. Le fou est celui qui n'a pas les aptitudes nélires à la coexistence sociale. La folie, comme la criminalité, est forme de désadaptation de l'individu à la vie sociale... 11 est lent étrange qu'on demande aux médecins la notion et la consta- [1 de la folie, qui ne peuvent être données que par le milieu social, est tellement vrai que la notion de la folie a toujours varié... Je e que c'est vraiment une aberration que de vouloir déclarer la chez un individu pour la seule raison qu'il présente certams omènes d'après un diagnostic objectif. . . Personne ne serait plus réchapper à ce diagnostic... Le criminel, comme le fou, est un îial !... Voilà la seule ressemblance entre eux; c'est comme si lisait qu'un triangle et une sphère se ressemblent parce qu'ils 'cnt de la ligne droite. »
Digeste, livre XXI, titre i. Voir Fioretti : Polemiea m dt/eta délia 2 criminûle positiva, 1886, p. 254.
Tirgilio, La Fisiologia e la Patologta délia mente. Caserta, 1883.
maladie ou infirmité signifie toujours quelque chose qui tend à la destruction de l'organisme ou de la partie attaquée; s'il n'y a pas destruction, il y a guérison, jamais stabilité comme dans plusieurs anomalies. Mais en supposant qu'on admette l'extension de l'idée d'infirmité à toutes sortes de conditions anormales de la vie, nous n'aurions rien à changer non plus à ce que nous avons avancé. En effet, pour savoir ce qu'on entend par conditions anormales j il faut commencer par déterminer les conditions normales de la vie. Est-ce qu'on nous parje de celles d'un peuple, d'une race, ou de l'humanité tout entière ? C'est bien à toute l'espèce humaine qu'il faut rapporter les expressions d^étal physiologique^ ou d^étal pathologique, indépendamment des variations de races. Les cheveux laineux, le prognathisme, le nez camus, sont des anomalies dans notre race, sans que pour cela on leur attribue un caractère pathologique, parce que ce ne sont pas des déviations du type humain ; ces anomalies font même partie du signalement de certaines races inférieures; elles ne troublent pas, elles n'altèrent en aucune façon les fonctions organiques. Pourquoi ne dirait-on pas de môme à propos des variations psychiques? L'insensibilité morale, Timprévoyance. la cruauté ne sont pas aujourd'hui des caractères de notre race, mais ils sont très communs ailleurs. Il n'y a donc pas d'anomalie par rapport au genus Aomo, il n'y en a que par rapport au type perfectionné, représenté par les peuples en voie de civilisation. Maintenant, pour mieux apprécier la distinction que nous faisons, qu'on mette en regard de la perversité innéç, ces autres espèces d'anomalies psychiques : le défaut de la faculté de coordonner les idée^, le manque de mémoire, l'aphasie, l'indépendance du processus psychique de toutes excitations extérieures ; voilà sans doute
de vraies infirmités, parce qu'elles représentent des anomalies joar rapport à V espèce: en effet, la faculté d'idéation, qui est troublée en de pareils cas, n'est pas Tapanage d'une race, elle ne se montre pas seulement à une étape de l'évolution morale, elle existe dès que l'homme paraît. Quelle différence avec la perversité instinctive ou l'absence de sens moral ! Ici, aucune fonction organique n'est dissoute ou troublée ; les conditions physiologiques nécessaires à la vie de l'espèce restent les mêmes ; il n'en résulte que l'incompatibilité du sujet avec le milieu lorsque ce milieu est une agrégation de plusieurs familles, car tant qu'il s'agit d'une seule famille les sentiments égoïstes suffisent.
Et encore, faut-il pour cela que cette agrégation ne se trouve pas dans un état tout à fait sauvage. On a vu, en effet, des tribus dans lesquelles la plus grande cruauté ou la luxure la plus effrénée étaient à peu prés normales. Les Néo-Zélandais et les Fidjiens, qui tuent pour le plaisir de tuer, sont dépourvus de tout instinct de pitié, ou plutôt cet instinct ne franchit pas la limite de leur famille. Ce ne sont pourtant pas des malades^ pas plus que le nègre africain, qui vole toutes les fois qu'il en a l'occasion. Ni certains caractères anatomiques qui ne sont des anomalies que par rapport à notre race, ni certains signes d'un arrêt d'évolution psychique, communs à quelques peuples sauvages et au criminel typique, ne peuvent faire un malade de ce dernier, si les premiers, malgré tout, sont considérés comme parfaitement sains.
Peu importe que les sentiments altruistes se soient répandus presque partout. Il y a eu un temps où ils n'existaient qu'à l'état embryonnaire, c'est-à-dire qu'ils franchissaient à peine les bornes de la famille, rarement celles de la tribu. Mais s'ils étaient sains, les hommes
de ces temps reculés, pourquoi les criminels ne le seraient-ils pas, eux qui leur ressemblent, qui, peut-être par un atavisme mystérieux, ont reçu de leurs premiers ancêtres ces traits qui forment à présent une anomalie morale ? En considérant comme une infirmité l'absence de sens moral on en viendrait donc à cette conséquence strictement logique : qu'une même infirmité pourrait être plus ou moins grave et qu'elle disparaîtrait tout à fait selon le degré de perfectionnement des états so^ ciaux : de sorte qu'a/i même individu devrait être considéré comme gravement malade dans les pays civilisés, d'une santé quelque peu inquiétante chez les peuples à moitié barbares, et parfaitement sain aux îles Fidji, à la Nouvelle-Zélande ou au Dahomey*.
Cela est absurde ; lorsqu'on parle des conditions pathologiques, on ne se demande pas si l'homme est moderne, ou s'il appartient aux âges héroïques ou à l'époque de la pierre : qu'il s'agisse d'un Malais, d'un Polynésien ou d'un Anglo-Saxon, les conditions essentielles de la vie humaine sont les mêmes; elles ne peuvent varier d'une époque ou d'une race à l'autre.
On peut donc admettre des anomalies non palhologiques, et, parmi celles-ci l'absence du sens moral, mais nous croyons que l'expression « folie morale » est absolument inexacte. Il y a sans doute des cas d'extrême
1. M. Drago (Los hombres depihsa^ p. 75, Buenos-Aires, 1888) dit que cette remarque est séduisante plus qu'elle n'est vraie. Et pour ne pas s'éloigner de mon point de vue, il réplique qu'un habitant de la Terre de Feu considérerait comme bien portant un homme civilisé atteint d'aphasie, c'est-à-dire ne pouvant articuler distinctement les mots de sa langue, parce que le langage fuégien se compose de sons non articulés. Je répondrai que si le langage fuégien est tel, il n'est pas prouvé . du tout que ces habitants soient absolument incapables d'apprendre! à articuler les mots d'une autre langue, ce qui serait tout à fait impossible à l'Européen atteint d'aphasie, Dellepiane, Las causas del delUo^ Buenos-Aires, 1892, adopte mes idées sur ce point.
iiO LE CRIMINEL
perversité, qui sont de vrais cas pathologiques; mais alors la perversité n'est que le symptôme le plus frappant d'une grande névrose^ comme Tépilepsie ou l'hystérie, ou d'une forme d'aliénation, comme la mélancolie, la paralysie progressive et l'imbécillité. Lorsque, au contraire, il est impossible de déterminer aucun dérangement des fonctions physiologiques» il ne s'agit plus d'infinnité, quelle que soit l'incompatibilité de l'individu avec le milieu social.
Voici maintenant une observation qui tranche tout à fait la question.
Les perceptions du monde extérieur produisent chez le fou ou chez l'imbécile des impressions exagérées ; elles font naître un processus psychique, qui n'est pas en accord avec la cause extérieure ; il s'ensuit une incohérence entre cette cause eda réaction de l'aliéné. C'est ce qui explique les meurtres affreux qui ont été commis pour se délivrer d'une simple sensation désagréable . . . de l'ennui causé par la présence d'une personne. Un certain Grandi^ à moitié imbécile, pour se débarrasser des enfants de ses voisins, qui faisaient du tapage devant son atelier, les attirait Tun après l'autre dans Tarrière-bou tique, les y enfermait, et, la nuit venue, les y enterrait tout vivants. Il en tua de cette façon une dizaine, croyant ainsi pouvoir travailler tranquillement. Il n'avait pas eu d'autre mobile. Le fou décrit par Edgar Poë étouffe son oncle uniquement pour se débarrasser de la vue de son œil louche, qui l'ennuyait. Dans d'autres cas, il s'agit d'un plaisir pathologique, comme pour ce fou dont parle Maudsley, qui notait dans son journal les petites filles qu'il avait égorgées, en ajoutant : « elle était tendre et chaude. »
Chez le criminel-néy au contraire, le processus psy-
L*ANOMAU£ DU CRIMINEL iii
chique esl en accord avec les impressions du monde extérieur. Si le mobile a été la vengeance, le tort ou Tinjure existent réellement. Si c'est Tespoir d'un avantage, ce serait aussi im avantage réel pour toute autre personne. Si c'est le plaisir^ ce plaisir n'aurait rien d'anormal. Ce n'est pas le but en soi-même, c'est le moyen criminel qu'on emploie pour y arriver, qui révèle l'anomalie morale. Il est vrai que l'absence de sens moral ne suffît pas toujours pour expliquer certains crimes. Il vient s'y joindre parfois un amour-propre exagéré qui fait ressentir plus vivement un tort supposé ou même insignifiant. C'est ainsi qu'un certain T..., fâché que son domestique l'avait quitté, le guetta au passage, et le tua d'un coup de fusil. La conduite de ce malheureux, qui n'aurait que légèrement vexé un autre maître, avait été pour lui un affront qui exigeait une vengeance sanglante 1 On dit, en pareil cas, qu'il y a disproportion entre la cause et l'effet. Cette expression est philosophiquement absurde ; la proportion ne peut qu'exister toujours. C'est que la cause n'est pas uniquement celle que l'on croit connaître, et qui aurait été insuffisante ; on trouve, de plus, le manque de sens moral avec amour-propre exagéré, la vanité immodérée, la susceptibilité excessive, caractères qui se retrouvent si fréquemment, comme nous l'avons vu, parmi les criminels.
Tarde, tout en acceptant mes idées sur la différence entre la folie dite morale et Tinstinct criminel, différence qu'il dit être capitale, les complète par ce passage remarquable :
« Pour le fou lui-même, le méfait est bien, si l'on veut, un moyen de plaisir, puisque, comme Maudsley Tob- 8er\'e, l'exécution de l'homicide procure un vrai soulagement à celui qui l'a commis, en vertu d'une impulsion
lis LE CRIMINEL
morbide irrrésistible ; mais c'est la nature anormale de ce plaisir, et le fait de n'en pas chercher d'autre, en commettant un crime, qui distingue Taliéné du délinquant. Le délinquant, il est vrai, a des anomalies affectives aussi, mais elles consistent à être dépourvu, plus ou moins complètement, de certaines douleurs sympathiques, de certaines répugnances qui sont assez fortes chez les honnêtes gens pour les retenir sur la pente de certains actes. Autre chose est la présence d'un attrait morbide qui môme sans provocation du dehors pousse à l'action, autre chose est V absence interne d'une répulsion qui empêche de céder à des tentations extérieures, » L'anomalie du crime est donc une déviation du type « homme civilisé » ; voilà en quoi elle diffère de la maladie qui se rapporte à l'espèce humaine, et non pas à une condition particulière de supériorité morale d'une nation qui est d'ailleurs elle-même le résultat d'une série d'imperceptibles modifications organiques individuelles. Au surplus, il ne s'agit pas d'une simple question de mots, comme on pourrait le penser, peut-être, en remarquant que nous admettons la possibilité d'un substralum somatique à l'anomalie psychique tout aussi bien qu'à la maladie. Cette différence importe beaucoup au point de vue de la science pénale ; elle fournit la possibilité de justifier la peine de mort^ qui aurait l'air d'une intolérable cruauté si l'on considérait les criminels comme des êtres souffrants et, par là même, ayant droit à notre pitié, ou même à notre sympathie, parce que le crime ne serait chez eux qu'un accident de leur infirmité, et non l'effet de leur caractère ou de leur tempérament. L'aliénation mentale, comme le dit Shakespeare, c'était « l'ennemi du pauvre Hamlet...;il en était offensé autant que deux qui, à cause de lui, en avaient souffert ». Le caractère, le tem-
pérament, au contraire, c'est bien la physionomie morale de l'individu ; c'est le moi. S'il manque de sens moral, ce défaut n'est pas pour lui une cause de souffrance ; il n*est qu'un inférieur au point de vue social.
C'est pourquoi nous avons tenu à - combattre la formule dangereuse de la folie morale et à distinguer nettement le criminel dépourvu de sens moral du criminel aliéné.
L'anomalie du criminel ainsi établie, de quelle manière peut-on expliquer ce phénomène? On ne peut pas l'attribuer toujours k l'hérédité directe ; faut-il donc y voir un cas d'atavisme ou un cas de dégénération ?
Lombroso a soutenu l'idée de l'atavisme à cause de la grande ressemblance entre les délinquants typiques et les sauvages, considérés à leur tour comme les représentants de l'homme primitif; ce qui l'a confirmé dans cette idée ce sont certains caractères des crânes préhistoriques comparés avec ceux des criminels ; il y a ajouté l'étude psychologique des enfants qui résument dans cette période d'existence le tableau des premiers degrés du développement de l'humanité ; or il a trouvé chez les enfants plusieurs caractères qu'on remarque également chez les sauvages et chez les criminels.
Dans ses ouvrages plus récents, le même auteur a prétendu découvrir l'épilepsie chez les criminels-nés. Le fait est loin d'être prouvé ; c'est pourquoi je ne m'occuperai pas de cette théorie, qui est d'ailleurs en contra* diction flagrante avec celle de l'atavisme, malgré les efforts de Lombroso pour les mettre d'accord. Il est
'Garopalo. Criminologie. 8
vraiment impossible de concevoir nos premiers parents comme de malheureux épileptiques.
On peut bien admettre, au contraire, quoique nous ne connaissions pas Thomme préhistorique, qu'il ne pouvait pas avoir def sentiments altruistes. Cela tient à la vie presque isolée qu'il menait avec sa progéniture, période d'isolement qui d'ailleurs n'a pu avoir qu'une durée très courte.
Il faut remarquer pourtant qu'un tel état moral ne dépendait que de l'absence des conditions de la vie sociale ; nous voyons en effet l'altruisme se développer dès qu'une tribu se forme, et s'étendre ensuite à toute une peuplade et à toute une nation. Chez le criminel, au contraire, les sentiments altruistes n'existent pas, malgré le milieu social dans lequel il se trouve dès sa naissance.
Si donc nous prenons comme terme de comparaison, non pas l'homme des forêts et des marais n'ayant d'autre compagnie que sa femme et ses enfants, mais l'homme des agrégations sociales les plus anciennes, il faudra convenir avec Tarde, que « la bassesse, la cruauté, le cynisme, la lâcheté, la paresse, la mauvaise foi qu'on observe chez les criminels, ne sauraient leur provenir de la majorité de nos communs ancêtres primitifs, puisqu'elles sont incompatibles avec l'existence et la conservation séculairement prolongée d'une société régulière* ».
Et M. Féré remarque également bien : « Que les traces de dégénérescence, telles que manifestations vésaniques ou névropathiques, scrofules, etc., qui se rencontrent si souvent chez les criminels, n'ont rien à faire avec l'atavisme, qu'elles semblent même plutôt exclure,
1. Tarde, L'atavisnie moral^ Archives cT Anthropologie criminelle, 15 mal
puisqu'elles sont incompatibles avec une génération régulière* ».
D'un autre côté, il ne manque pas de faits qui semblent donner raison à la première idée de Lombroso. Ce sont d'abord des caractères anatomiques, parmi lesquels le rapprochement le plus digne d'attention serait le prognathisme démesuré de quelques crânes des époques du manmiouth et du renne. Mais ces quelques faits, comme le dit M. Topinard, n'autorisent pas une conclusion* Les preuves nous font défaut ; pourtant on ne saurait douter du caractère régressif du prognathisme, puisqu'il est connu que l'allongement et la proéminence des mâchoires sont habituels chez les races noires de l'Afrique et de rOcéanie et accidentelles chez quelques Européens*: « que, en prenant le mot dans son sens courant ordinaire, on peut dire que les races blanches ne sont jamais prognathes, et que les races jaunes et noires le sont à des degrés divers^ »; que des peuplades, qui sont classées parmi les plus dégénérées, telles que les Hottentots (Boschimens et' Namaquois) atteignent le maximum de prognathisme connu « dans toute l'humanité*».
On est donc autorisé à supposer que nos premiers ancêtres étaient encore plus prognathes que ces sauvages, et, tout en admettant que les crânes de Canstad et de Cro-Magnon aient pu être une exception dans la race de l'âge du mammouth, on pourrait voir en eux, comme M. Topinard*, les derniers représentants d'une race déjà presqu'éteinte , appartenant aux époques pliocène jou miocène. « Il en est ainsi, à coup sûr, des fameux
1. Féré^ Dégénérescence et criminalilé.Y^. 67, Paris, F. Alcan, 1888.
2. Topinard, Anthropologie^ p. 451 et 452, 3* édition. Paris, 1879.