Bagehot, ibidem, p
L*ÂNOMÂUE DU GRlMmEL 117
trouvé d'autres très différents. Sans doute Thomme préhistorique devait avoir la force physique et morale, le courage pour lutter contre les bêtes féroces, nu comme il Tétait et sans armes, Tamour du travail qui le poussait à tracer les premiers sentiers au milieu des bois, à édifier les premières maisons, à assurer la vie de ses enfants contre toutes sortes de dangers. « Souvent — dit Tarde — il a dû être un héros. » Sans de telles qualités, l'espèce humaine n'aurait pas fait de progrès ; elle en serait encore à l'état où, par exception, on trouve aujourd'hui quelques peuplades : les Malais des îles, par exemple, dont les maisons sont bâties au milieu des lacs, sur des poutres fixées dans l'eau, incapables de se frayer un chemin dans l'immense forêt vierge qui les entoure et qu'ils parcourent en sautillant, comme des singes, sur les branches des arbres.
Lorsqu'on fait des rapprochements entre les instincts des sauvages et ceux des criminels, ou entre les instincts des sauvages modernes et ceux des sauvages primitifs, on ne prétend pas conclure à leur identité. On a remarqué de même des ressemblances entre certains caractères des criminels et ceux des enfants, entre autres l'égoïsme, le manque de sens moral; ce n'est certes pas une raison pour affirmer que les enfants sont de petits criminels; entre les uns et les autres il y a la différence immense d'un développement qui n'est pas encore commencé et d'un développement impossible par un défaut d'organisation morale. On ne prétend en arriver qu'à cette conclusion : que les criminels ont des caractères régressifs, c'est-à-dire des caractères qui indiquent une étape moins avancée du perfectionnement humain. La ressemblance des criminels avec les races inférieures de l'humanité et les races primitives n'a rien qui doive
US étonner. Il est certain que les criminels ont des stincts primitifs, ceux de la vie prédatrice sans aucun ntiment de justice, sans aucun frein intérieur apte à ^dérer leurs passions. Qu'y aurait-il d'étonnant que
pareils instincts soient combinés à des caractères lysiques surtout physionomiques, rappelant ceux des* ces les plus barbares, de telle sorte qu'il y ait corspondance entre le caractère moral et le caractère lysique?
D'ailleurs, plusieurs criminels présentent des traits l'on ne saurait attribuer à Tatavisme, et qui sont vrai* ent atypiques : c'est pourquoi j'accepte pour ma part tle partie des conclusions de Tarde, à savoir que
criminel est « un monstre, et que, comme bien des onstres, il présente des traits de régression au passé 3 la race ou de l'espèce ; mais il les combine différement, et il faudrait se garder de juger nos ancêtres après cet échantillon ».
L'explication la plus facile est sans doute la dégéné^ ilion morale par effet d'une sélection à rebours ayant it perdre à l'homme les meilleures qualités qu'il avait ntement acquises par une évolution séculaire, et l'ayant conduit à ce môme degré d'infériorité morale au-dessus iquel il s'était lentement élevé. Cette sélection à re- >urs dérive de l'accouplement des êtres les plus faibles i les plus ignorants, de ceux qui ont été abrutis par dcoolisme ou par la misère extrême contre laquelle ur apathie les a empêchés de lutter. C'est ainsi que se rment des familles démoralisées et abjectes, qui se oisent entre elles et finissent par constituer une vraie ce de qualité inférieure.
« Le dégénéré, moral ou physique, — dit Tarde — t en général un héréditaire ; en remontant dans sa
rANOMAUE DU CRUINEL 119
parenté rapprochée, on découvre presque toujours l'explication de ces anomalies, et c'est précisément pour cela qu'il est inutile d'enjamber ses parents et je ne sais combien d'autres générations, pour demander à des ancêtres fabuleux le secret de ses dépravations ou de ses déformations ^. »
Il y a pourtant des monstruosités qu'on ne saurait attribuer à des parents ou à des ancôtres. Où la nature peut-elle bien les emprunter ? A cette question, M. Sergi a répondu sans hésitation : « Dans la vie préhumaine, dans l'animalité inférieure. » Si Ton peut admettre cet atavisme préhumain dans les anomalies morphologiques, pourquoi ne le pourrait-on pas lorsqu'il s'agit des fonctions correspondantes ? Cela donnerait la clef de certains instincts qui rabaissent le type humain au type bestial, et qu'on peut expliquer biologiquement . par larrôt de développement de ces parties de certains organes qui ont une influence directe sur les fonctions psychiques. La cause de la brutalité la plus extraordinaire serait ainsi dévoilée et il n'y aurait plus à s'étonner de trouver des criminels dont la férocité aurait dû faire, en tous temps et en tous lieux, des êtres exceptionnels. Le criminel typique est bien pire que les sauvages les plus mauvais; il a, du moins, au moral, des traits régressifs bien plus marqués ; les criminels inférieurs
1. Ce que nous appelons dégénérescence morale n'est pas nécessairement accompagné de la dégénérescence physique. C'est sur ce point que nous gommes en désaccord avec MM. Magnan et Féré et, en général, avec l'école française. Leurs idées se trouvent contredites par le fait indéniable qu'une grande partie des criminels (et des pires criminels] jouissent de la santé la plus parfaite et que leur corps ne présente aucune trace dégénérative. Cela n'empêche pas qu'il 7 ait dans leur organisation, dans leur anatomie moléculaire quelque déviation, quelque différence qui les rende moralement des dégénérés; seulement ce ne sont pas des particularités, des idiosyncrasies, des troubles capables d'altérer leur état physiologique ; ils ne produisent qu'une anomalie moraU.
sont, au contraire, à certains égards, plus développés que bien des sauvages.
Le criminel typique serait enfin un monstre dans Tordre psychique, ayant des traits régressifs qui le ramènent à l'animalité inférieure ; les criminels incomplets, inférieurs, auraient une organisation psychique avec des traits qui les rapprochent des sauvages.
Il est inutile de dire que Thypothèse de Tatavisme préhumain n'est acceptable que de ceux qui, sans aucune réserve, croient à la transformation des espèces. Elle ne laisse pourtant pas d'avoir quelque chose d'invraisemblable. Il vaut mieux avouer humblement que le mystère entoure ce phénomène, ainsi que bien d'autres. Mais tout en renonçant à en donner l'explication, il faudra admettre le fait que le criminel typique est un monstre dans l'ordre moral, ayant des caractères communs avec les sauvages, et d'autres caractères qui le rabaissent encore au-dessous de l* humanité.
Le « criminel typique » est, pour nous, celui qui manque totalement d'altruisme.
Lorsqu'il y a égoïsme parfait, c'est-à-dire absence de tout instinct de bienveillance ou de pitié, il est inutile de rechercher les traces du sentiment de la justice, puisque ce sentiment a une origine postérieure, et qu'il suppose un degré plus élevé de l'évolution morale. Le même criminel sera donc voleur et meurtrier à l'occasion ; il tuera pour de l'argent, afin de s'emparer du bien d'un autre ou d'en hériter, ou dans le but de se délivrer de sa femme et d'en épouser une autre ; ou pour se débar-
L*ANOMALIE DU GRIHINEL 12i
rasser d'un témoin, ou pour se venger d'un tort insignifiant ou imaginaire, ou encore pour montrer son adresse, son œil sûr, son poing ferme, son mépris pour les» gendarmes, son aversion enfin pour toute une classe de personnes.
Voilà le criminel que nous appelons assassin, pou? employer un mot généralement adopté, sans y attacher pourtant la signification limitée de plusieurs législations. Se trouvant au sommet de l'échelle de la criminalité, il présente presque toujours la réunion des principaux caractères que nous avons décrits plus haut, quelquesuns à un degré excessif. J'ajouterai que ces cas d'anomalie exagérée se révèlent par les circonstances mêmes du délit, pendant que dans les cas moins évidents la nature du criminel ne saurait être précisée sans l'observation anthropologique et psychologique ; de sorte que la science est appelée à rendre de bien plus grands services pour classifier les délinquants inférieurs.
Il est temps de nous occuper de ces derniers qui, au physique aussi bien qu'au moral, sont moins éloignés du commun des hommes. C'est ici que l'on voit se préciser la distinction de deux classes, l'une caractérisée par le manque de bienveillance ou de pitié, Tautre par' le manque de probité, distinction correspondante à celle que nous avons faite des délits naturels.
Les violents forment la première classe ; nous y trouverons d'abord les auteurs de ces crimes qu'on pourrait appeler endémiques contre les personnes, c'est-à-dire qui forment la criminalité spéciale d'un pays. Ce sont, par exemple, de nos temps, les vengeances des camorrisles ^ Naples, ou les vengeances des sectes politiques de la Russie.
Le milieu a sans doute ici beaucoup d'influence ; ce sont souvent des préjugés d'honneur, de politique ou de religion ; dans quelques pays, c'est le caractère général de la population, l'instinct de la race, ou son degré inférieur de civilisation ou de sensibilité, qui pousse à des actes sanguinaires pour venger des torts même légers. C'est ainsi que dans quelques contrées du midi de l'Europe, les témoins, même dans un procès civil, risquent leur vie ; et qu'un coup de fusil attend souvent celui qui a supplanté un fermier, ayant proposé au propriétaire des conditions plus avantageuses.
« A Rome — dit M. Gabelli — la raison la plus futile, un mot échappé dans l'animation du jeu, un rapport malveillant, la rivalité professionnelle, un vague soupçon sur la fidélité de la fiancée ou de la femme, suffit encore pour produire un meurtre . . . L'état général de la civilisation contribue naturellement à ce phénomène, mais il y a des idées et des usages qui y contribuent plus directement ; des idées et des usages qui ne manquent pas de poésie, et qui, s'ils commencent à disparaître des villes, survivent toujours dans les campagnes. Celui qui subit un affront et ne se venge pas n'est pas un homme. Il y a quinze ou vingt ans à peine, une jeune fille n'aurait guère accepté pour mari un jeune homme n'ayant jamais eu affaire aux gendarmes, ou n'ayant jamais tiré son couteau * . . . Les jeunes gens ne savent pas résister au désir de posséder ces longs couteaux bien pointus et tranchants, qu'ils voient reluire au 3oleil. Ils en achètent un et s'empressent de le fourrer dans leur poche, d'où un jour ou l'autre il sortira pour faire son entrée dans le
1. Un couteau est encore aujourd'hui le premier cadeau d'une jeune fille à son fiancé, dans plusieurs endroits des environs de Rome et de Naples.
L'ANOMAUR DU CRIMINEL 123
ventre d'un compagnon ou d'un ami. Peu importe que Ton soit du côté du tort ou de la raison. Ce qu'il faut, c est ne pas céder, ne pas se laisser intimider, ne pas s'en aller sans avoir vidé la querelle ^ »
Dans quelques pays du Nord, par exemple chez les Frisons et les habitants des îles Aspô en Suède, on retrouve à peu près les mêmes idées qui tiennent évidemment aux traditions de race (v. p. 129).
On connaît quelle influence ont eue sur la criminalité, la sorcellerie, les sortilèges, le malocchio, certaines idées de classe ou de caste sociale, certains raffinements du point d'honneur, certaines croyances superstitieuses. Dans le midi de l'Italie, il y a des gens qui croient que les caresses d'une jeune fille guérissent de certaines infirmités ; c'est ce qui pousse souvent à des attentats à la pudeur. Dans le bas peuple de Naples s'est enracinée la croyance que les religieux ont le don de prophétie et qu'ils peuvent deviner le numéro gagnant du prochain tirage de la loterie ; on les a enfermés et, parfois, torturés pour les contraindre à cette révélation ; l'un d'eux (Frate Ambrogio) a succombé à la suite des tourments qu'on lui a fait subir. Il y a, dans les mômes classes, un préjugé d'honneur : l'abandon de la part d'une jeune fille avec laquelle on a eu des rapports est une offense très grave. On répare cette ofl'ense en infligeant à la pauvre étourdie un coup de rasoir dans la figure, et on la marque ainsi d'un signe inefi*açable. En France, au contraire, à une époque encore récente, des femmes trahies par leurs amants les défiguraient par le vitriol ; il y a eu des moments où c'était devenu une véritable épidémie ; de môme en Ecosse , au xvni* siècle , les ouvriers mécontents de