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A. GabelH, Roma e i Romani^ p. 32 et suiv. Rome

leurs patrons leur lançaient du vitrîol à la figure*. Ce qui ressort de là, c'est que Timitation joue un rôle considérable dans une foule de crimes contre la vie ou la liberté des personnes. Faut-il en tirer la conséquence que le criminel est un homme normal et que le crime n'est que l'effet des exemples*? S'il en était ainsi, les criminels ne formeraient plus une petite minorité ; le crime perdrait son caractère d'acte exceptionnel. Les auteurs des attentats dont nous renons de parler sont toujours dépourvus d'une portion quelconque du sentiment de pitié, dans la mesure moyenne possédée par la grande majorité de la population. Même dans les races auxquelles nous avons fait allusion et dont la sensibilité ou la civilisation est moindre, le meurtre et les autres crimes de ce genre sont toujours des faits anormau:^. Ce genre de criminalité endémique ne gagne qu'un petit nombre, ceux qui n'ont pas dans leur organisation psychique des agents de résistance assez forts, ceux chez qui cette partie de sens moral, nommée sentiment de pitié, existe à peine. « A ce défaut dérivant d'une diminution congénitale de sensibilité pour les douleurs et les sentiments désagréables, est souvent lié, dit M. Benedickt, le défaut de vulnérabilité », c'est-à-dire, cette qualité que possèdent certaines personnes de ne pas ressentir les conséquences des coups et des blessures,

1. Aubry, La contagion du meurtre, p. ^96. Paris, F. Alcan, 1888.

2. « On parle de criminels-nés, — dit M. Benedikt, «— mais tous les criminels sont des criminels-nés I C'est leur organisation qui les pousse au crime, comme Torganisation d'un artiste le pousse à Tétude du beau. Raphaél est un peintre-né. Néanmoins Toccasion jouait un grand rôle quand il a « commis * les Stanze^ et il est certain que sans une vive passion pour l'art, il n'eût pas créé tant de chefs-d'œuvre dans une vie relativement courte. La prédisposition congénitale n'exclut ni l'influence de Toccasion, ni celle de la passion. Cela est vrai pour les faits louables comme pour les forfaits. >» Discours de M, Benedikt au i^ Congrès d'anthropologie criminelle, Actes du Congrès, page 140, Rome, 1887.

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OU d'en guérir promptement. Cet auteur en cite quelques exemples étonnants dont il tire la conclusion que ces gens-là se considèrent comme des privilégiés, qu'ils méprisent les individus délicats et sensibles et que c'est un plaisir pour eux de tourmenter les autres qu'ils regardent comme des créatures inférieures.

Cette insensibilité physique empêche d'ailleurs chez eux la représentation vive des souffrances qu'ils infligent à autrui, puisqu'ils ne ressentiraient eux-mêmes que très faiblement ces souffrances. Mais il faut convenir que ce défaut de vulnérabilité, très fréquent dans d'autres races, les Chinois par exemple, n'est que rare dans la race européenne, surtout dans les populations des villes où même les couches sociales inférieures ont été amenées à im certain degré de raffinement.

Après cette classe de crimes endémiques^ nous signalerons ceux qui sont commis sous l'empire de la passion. Cet état « peut être habituel et représenter le tempérament de l'individu » (Benedickt), ou naître de quelques causes extérieures, les boissons alcooliques, par exemple, la température, ou enfin de circonstances vraiment extraordinaires et tout à fait propres à exciter vivement la colère de toute autre personne, quoique à un degré un peu moins fort. Dans ce dernier cas, le criminel peut se rapprocher de l'homme normal; la nuance peut même devenir imperceptible, lorsqu'il s'agit, par exemple, d'une réaction instantanée contre une injure inattendue et excessivement grave ; le meurtre même peut, dans des cas pareils, perdre l'horreur qui le caractérise ; du moment qu'une réaction violente est admise, le meurtre ne paraît qu'excessif; c'est là une différence de degré ; mais c'est cette différence même qui

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prouve Texistence d'un minimum d'anomalie morale.

Nous croyons donc qu'un élément psychique différentiel doit toujours exister. Examinons, par exemple, le cas où un état passionnel permanent est l'effet du tempérament. La colère n'est qu'un désordre élémentaire des fonctions psychiques, une manière anormale dont le cerveau réagit contre les excitations extérieures, et qui , comme le dit le D*^ Virgilio , accompagne souvent les états dégénératifs caractérisés par le défaut de développement des organes cérébraux ou par la faiblesse excessive du système nerveux provenant d'une cause héréditaire. Maintenant, ce tempérament peut-ii suffire, à lui seul, pour expliquer un acte de cruauté, ou, en d'autres termes, un meurtrier par colère peut-il être doué d'un sentiment d'humanité égal à celui des noncriminels ?

Je ne le pense pas. Un homme en proie à un violent accès de colère peut se laisser entraîner à frapper de la main celui qui l'a excité, mais il ne lui plonge pas «on couteau dans le ventre. La colère ne fait qu'exagérer le caractère ; elle est la cause déterminante du crime, mais elle ne le détermine que chez un sujet qui ne possède pas cette force de résistance morale qui vient du sentiment altruiste. Il va sans dire que le cas d'un, état vraiment pathologique, tel qu'une névrose ou une phrénose, et dont la passion ne serait qu'un symptôme, doit toujours être excepté.

Une question qui se rattache à la précédente est de savoir si les agents extérieurs, tels que les boissons alcooliques ou une température élevée, peuvent engendrer des états de passion assez vifs pour pousser un honnête homme à un acte criminel. La statistique comparée prouve que Talcoolisme est très peu répandu ch^

les peuples cpiî occupent la place la plus élevée dans la statistique du meurtre ; que ce vice, au contraire, est très commun chez d'autres peuples où le meurtre est excessivement rare*. Sans doute l'ivresse excite facilement les esprits, elle est souvent la cause de querelles, pourtant il n'y a que les ivrognes à tempérament criminel qui en viennent aux mains pour s'entretuer ou se blesser ; ils emploient alors le couteau ou le pistolet : les ivrognes non criminels se battent à coups de poing, sans présenter les signes d'une haine mortelle ; ce qu'ils veulent, c'est jeter leur adversaire par terre, piill him down, comme disent les Anglais ; lorsqu'ils y seront parvenus, ils l'aideront peut-être même à se relever. Une échauffourée de cabaret est souvent sanglante en Italie ; elle ne l'est presque jamais en Angleterre. Cela tient-il à la race ou plutôt au degré de civilisation et d'évolution morale ?

Nous développerons ce point plus loin ; pour le moment, il suffît de constater que le vin a très peu d'effet sur les crimes de ce genre ; mon expérience personnelle m'a toujours démontré, du reste, que les ivrognes devenus meurtriers étaient presque tous connus auparavant par leur méchant caractère, et que souvent ils avaient déjà subi des peines pour des délits de ce genre.

Quant au climat, aux variations atmosphériques, et à celles de la température, du moment que tous les habitants d'une même contrée y sont également soumis, il est clair que leur influence ne peut être considérée, dans la statistique comparée, que comme une des causes des différences entre la criminalité d'un pays et celle d'un

1. Voir, à ce sujet, une monographie très remarquable de M. N.Co-i lajanni, L'Alcoolismo, sue conseguenze moraliy e sue cause. Catanca, 1887.

autre. Il est hors de doute que, dans l'espace occupé par une seule et même race, les climats chauds sont caractérisés, du moins en Europe et en Amérique, par un nombre plus grand de meurtres, tandis que, dans les pays du Nord, les attentats à la propriété sont la forme prédominante de la criminalité. On remarque ce contraste^ par exemple, entre la Haute et la Basse-Italie, la France du Nord et celle du Midi, les États de TUnion américaine du Nord et ceux du Sud. Mais si Ton s'éloigne des frontières d'une nation, cette influence du climat semble disparaître. Ainsi les Arabes de TÉgypte sont moins sanguinaires que bien des peuples habitant des contrées moins chaudes. On ne peut pourtant pas nier absolument l'influence de la température sur les passions. Tarde lui-même convient que le climat entre pour quelque chose dans le contraste géographique et que les « hautes températures exercent une provocation indirecte sur les passions malfaisantes » . Impossible, du reste, de nier cette influence, lorsqu'on rapproche ces considérations géographiques de ce que l'on remarque chaque année dans un même pays, à savoir que le maximum des attentats sur les personnes correspond aux mois chauds, pendant que la criminalité contre la propriété atteint son maximum en hiver. M. Ferri a confirmé cette loi, en comparant les variations de la température pendant plusieurs années de suite et en les mettant en regard du nombre d'attentats à la pudeur qui ont eu lieu dans les mêmes années ^

On sait que Buckle a poussé jusqu'à l'exagération l'influence du milieu physique sur le tempérament prédominant et sur le caractère d'un peuple. Mais, comment

1. Voir une critique de cette théorie dans les Archives ^Anthropologie eriminelle, 1886, n* 6, par M. Colajanni.

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la mesurer, cette influence, du moment qu'elle est si intimement liée à d'autres éléments? Ce qu'on nomme le caractère d'une race dérive-t-il principalement du climat ou de l'hérédité ? L'anthropologie est favorable à cette dernière opinion ; elle a l'appui de l'histoire qui démontre la persistance des caractères de certains peuples depuis la plus haute antiquité, et surtout les différences immenses de caractères entre peuples habitant sous un même isotherme, parfois dans la même région, mais appartenant à des races diverses.

On peut offrir comme des exemples frappants de la persistance des caractères moraux d'une race, les descriptions faites par César, des Gaulois et par Tacite, des Germains. On y retrouve parfaitement les Français et les Allemands de notre époque, sauf les différences produites par la civilisation, qui d'ailleurs n'a altéré que la surface, en laissant identiques les qualités essentielles et les défauts profonds de ces deux peuples.

On m'a donné des renseignements fort intéressants sur les habitants des îles Aspô (près du groupe des Aland, non loin des côtes de la Finlande), qui contrastent d'une manière frappante, au physique et au moral, avec la race Scandinave blonde et tranquille. Leurs cheveux sont bouclés et d'un noir bleuté, leurs yeux noirs, leur nez est en bec d'aigle, leur taille petite mais robuste ; enfin, leur type est tout à fait méridional ; avec cela leur tempérament est toujours en ébuUition ; dans leurs querelles, ils se servent à tous moments du couteau. Ils gardent la tradition de leur origine méridionale, espagnole ou arabe ; ils seraient arrivés, il y a plusieurs siècles, sur un navire, et, ajprès naufrage, ils se seraient mariés avec les fenmies des côtes ; ensuite ils ne se sont pas mêlés davantage aux populations environnantes.

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La Corse est on autre exemple de persistaBce des caractères de race; la criminalité endémique, comprimée parfois par une main de fer, éclate de nouveau dès que la répression se ralentit (Bournet, La Criminalité en Corse^ 1887, Lyon).

En Autriche, les provinces où les meurtres, coups et blessures sont le plus fréquents, sont celles habitées par les Slaves du midi, telles que la Dalmatie et la Styrie. En Belgique, c'est la Flandre ; on sait que la race flamande se distinguait par son caractère vif et querelleur (Bosco, Gli omicidii in alcani stati, Roma, 1889).

En Angleterre, ce sont les comtés de Glamorgan, Montgomery et Brecon, dans le pays de Galles, où Tancienne race celtique s'est conservée à travers les siècles.

M. Colajanni m'a opposé la transformation des Écossais qui, encore au xmii® siècle, vivaient d'incursions et de brigandages, mais il oublie qu'il ne s'agit que des Highlanders, formés en clans^ et se considérant comme un peuple belligérant. Ils dévastaient les contrées voisines, ils tuaient leurs ennemis ; ceci n'a rien à faire avec la criminalité intérieure d'un pays. Il n'est nullement prouvé que les liighlanders se volaient ou se tuaient entre eux.

Je ne nie pas, après tout, que la civilisation soit capable de radoucir le caractère d'un peuple, mais cet efiTet ne devient sensible qu'après bien des siècles, et il reste toujours, au fond du caractère national, quelque chose des anciens instincts de race.

D'ailleurs le climat étant un élément inséparable de la vie d'un peuple établi, son influence sur la production des crimes est constante comme celle de l'hérédité. Que le principal élément du caractère d'un peuple soit la

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race ou le climat, la solution de cette question nous est ' indifférente, puisque Tune et Tautre agissent sur un peuple tout entier, et non sur des individus. Ce qui nous importe, ce n'est pas de mesurer les influences qui façonnent le caractère des nations, mais celui des individus au sein d'une même nation. Aussi nous faudrat-il étudier, dans la suite, l'influence de ces agents extérieurs qui agissent d'une façon toute difl^érente sur les individus, tels que les exemples, les traditions, la vie de famille, Téducation, les conditions économiques, la religion, la législation, tout ce que, en un mot, on désigne sous le nom de milieu social.

Notre conclusion, c'est que ni la criminalité endémique, ni celle qui semble dériver des variations de climat et de température, ou de l'usage des boissons alcooliques, ne peuvent exclure l'anomalie individuelle de Tagent. Dans toute la classe des auteurs d'attentats sur les personnes, cette anomalie consiste dans la spécialité d'un tempérament violent, jointe à Tabsence héréditaire des instincts de pitié. Cela n'empêche pas qu'il easte parfois une vraie dégénération, au sens médical de ce mot : c'est-à-dire des états pathologiques tels que la névrose hystérique (fréquente dans les calomnies, sévices et brutalités), la névrose épileptique et l'alcoolisme (fréquents dans les coups, blessures et menaces), enfin certaines dépravations des instincts sexuels (fréquentes dans les attentats à la pudeur et les viols}.

Il peut arriver enfin qu'un délit de ce genre se présente comme un cas isolé dans la vie d'un homme, et, que l'anthropologie et la psychologie criminelles se taisent à son égard ; cet homme ayant été poussé par des circonstances exceptionnelles, il devient difficile de le comparer aux hommes normaux, parce que l'étrangeté

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de la situation dans laquelle il se trouvait ne nous permet pas de décider quelle aurait été, dans un cas semblable, la conduite de toute autre personne. Pourronsnous affirmer en ce cas avoir trouvé le vrai délinquant fortuit ou occasionnel ?

Pourtant, s'il s'agit d'un vrai délit naturel, on ne pourra pas nier que le coupable manque de répugnance pour les actions violentes, brutales ou cruelles. Il n'en est pas moins vrai qu'il est impossible de tracer une ligne qui sépare distinctement le monde criminel du monde des honnêtes gens, parce qu'il y a partout dans la nature des degrés et des nuances. Nous admettrons donc une zone intermédiaire entre les délinquants et les hommes normaux, et nous y placerons les offenses les moins graves au sentiment de pitié, toutes celles qu'on ne saurait attribuer à une cruauté instinctive, mais bien plutôt à la rudesse, et qui dérivent principalement du manque d'éducation ou de la retenue conventionnelle.

Telles sont les injures, les menaces, les coups et blessures entre gens du peuple, dans une de ces querelles qui se produisent instantanément sans qu'on ait l'intention de faire un mal sérieux à son adversaire; tels encore l'imprudence ou le manque de prévoyance qui aurait occasionné la mort d'un homme ; telle enfin la séduction d'une jeune fille sans tromperie. Voilà la dernière limite de la criminalité naturelle ; les auteurs de ces délits peuvent avoir une anomalie morale; ils peuvent ne pas l'avoir. En tous cas, s'il y a quelque différence psychique entre eux et le commun des hommes, c'est souvent très peu de chose ; on ne pourrait donc pas les déclarer insociables *•

1. Cest sur ce point seulement que Je pourrais donc m*accorder avec M. ZuccarelU relativement à Texistence du délinquant fortuit. Cet

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Il faut aussi parler des foules criminelles *. Une question posée toutes les fois qu'il y a des crimes commis à l'occasion de manifestations ou de troubles populaires, c'est s'il existe une responsabilité individuelle, ou si elle ne disparaît presque pas sous une responsabilité collective. Une foule excitée commet des incendies et des massacres. Est-il juste de frapper, lorsqu'il est possible de les distinguer, les auteurs matériels de ces crimes ? Il y a des juristes qui ne le croient pas ; pour eux la suggestion de la foule est puissante et irrésistible ; l'individu n'est plus que le membre inconscient d'une nouvelle espèce de criminel : la foule déchaînée et furieuse. D'autres juristes, tout en repoussant cette idée, n'admettent qu'une responsabilité individuelle atténuée.

Mais, avant tout, le concept du crime collectif est-il exact? Comme Tarde l'a bien remarqué, les mouvements populaires qui paraissent les plus spontanés, ont toujours leurs meneurs cachés ; il n'y a pas d'agitation, si répandue soit-elle, qui ne dérive d'un petit nombre d'individus. Mais au moment de l'action, il est rare que ces meneurs y prennent part ; on sait qu'ils ont l'habitude de disparaître prudemment.

auteur (v. la revue Anomalo^ juin 1889) croit que tout homme pourrait commettre un crime en des circonstances vraiment extraordinaires. C'est une opinion assez répandue. Mais dans ces cas, il n'y a souvent pas de vrai crime, il n*y en a que Tapparence ; si, au contraire, le crime existe réellemenl, Fauteur ne peut pas être un délinquant fortuit. 11 est facile d attribuer une action quelconque à Tentraînement des circonstances, parce que celles-ci sont aussitôt visibles, pendant que ' Tanomalie morale est difficile à découvrir. Du reste, les circonstances peuvent quelquefois donner Texplication de tout, mais alors il faut que ces circonstances se fussent enlacées pendant de longues années autour d'un individu, jusqu'à gâter son moral et à le transformer en un dégénéré. Il ne s'agit plus alors de délinquant fortuit.

1. V. Sighele, La folla delinquente, Turin, 1891, trad. franc., Parip. F. Alcan. Gustave Le Bon. La psychologie des foules^ Paris, F. Aican. Tarde, Revue des Deux-Mondes, .15 nov. 1893.

Mais cette foule hurlante qui s'est emparée de la rue, de quels éléments est-elle composée ? Il y a bien parmi elle des gens de bonne foi, mais elle se grossit à chaque instant de figures sinistres sorties on ne sait d'où, des pires désœuvrés et vagabonds de la ville et des environs accourus pour l'occasion, de repris de justice qui se sont trouvés là par hasard, guidés par un instinct qui ne se trompe pas. On a évalué à 40,000 leur nombre à Paris en 1792-93. C'est ce que les naïfs appellent « le peuple », ceux qui formaient la galerie aux séances de la Convention, excitant par leurs applaudissements les orateurs les plus violents, poussant aux délibérations les plus absurdes et les plus injustes.

Lorsqu'une foule a commencé son œuvre de pillage et de dévastation, lorsqu'elle s'est grisée par ses cris de « à mort », les honnêtes gens, les simples curieux qui avaient suivi jusque-là, se sont bien vite éloignés de la bagarre. Ceux qui restent sont déjà des criminels en majorité ; ils ont du moins la prédisposition au crime ; et alors, ce n'est pas le « peuple » qui prend par le corpsun malheureux agent et le jette à la rivière ; ce sont bien deux ou trois malfaiteurs ; ce n'est pas le « peuple » qui, après la prise de la Bastille, coupe la tête au marquis de Launay, ou qui, devant l'échafaud, fait subir à Bailly des tortures dignes de Peaux- Rouges. Ce sont des hordes de malfaiteurs, prêts à prendre leur revanche sur la société qui les a poursuivis ; parmi eux il y a des fous, des dégénérés de toute espèce ; ce sont eux qui, en 1793 et en 1871, ont commis tous les cnmes qui ont déshonoré ces révolutions.

Lorsqu'il a été possible d'identifier les auteurs matériels des crimes commis par les foules, on a presque toujours trouvé qu'ils étaient des récidivistes, des mal-

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faiteui*s habituels, des gens sans aveu, des vagabonds *.

A Tappui de Topinion contraire, on cite les bandes des Septembriseurs qui vidèrent, par d'horribles massacres, les prisons de Paris en 1792. Cette foule — dit-on, — à part un très petit nombre de gredins professionnels, était composée surtout de boutiquiers et d'artisans de tous les corps d états ^. C'est possible, quoique nous ne connaissions pas le nombre proportionnel de ces « gredins professionnels w, et quoique nous ne sachions pas non plus si ces boutiquiers et artisans n'étaient pas les pires éléments de leurs classes. Mais en tout cas, les Septembriseurs ne prouvent rien, parce . qu'il est acquis à l'histoire qu'ils avaient été choisis à Tavance, organisés et payés par la Commune pour accomplir ces massacres... qui devaient mettre, d'après l'idée de Danton, un fleuve de sang entre la Révolution et les royalistes*. C'étaient des bandes militarisées qui obéissaient à des ordres et croyaient rendre un service patriotique. Ce n'était donc pas la « foule » improvisée qui, d'un instant à l'autre, devient criminelle.

Pour ma part je ne crois pas qu' « un courant de férocité momentané traverse et dénature un cœur normal*. » Je crois au contraire qu'un cœur normal se révolte toujours aux excès et que, ne pouvant lutter, contre la. foule, il s'en sépare. Loin d'être gagné par la suggestion, en présence des tortures infligées à un malheureux prisonnier, c'est un frisson d'horreur qu'il ressent, mais la peur et le sentiment de son impuissance empêchent toute manifestation de sa révolte intérieure. Ceux qui mettent le feu à un homme enduit de pétrole, ceux qui

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