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mais qui préexiste dans Torganisme du criminel. Sans doute le sentiment de probité est bien moins instinctif que celui de pitié ; ou plutôt, il n'est pas dans un état de stricte dépendance de l'organisme ; il est plus moderne, et représente une couche superposée, presque superficielle, de sorte qu'il est moins transmissible par hérédité ; il n'a pas enfin cette nature uniquement congénitale, qui ne permet pas d'y suppléer par l'éducation. En général, dans une société civilisée, il est l'eflfet des exemples reçus pendant la première enfance, lesquels ayant été continuellement renouvelés, ont produit un instinct enraciné qui persistera probablement toute la vie.

Il arrive pourtant quelquefois, au sein d'une honnête famille, qu'un enfant se distingue par l'instinct du vol, et il est impossible de l'attribuer à l'éducation ou aux exemples qu'il a reçus en commun avec ses frères et sœurs. Dès son plus jeune âge, ce petit être, dont la naissance paraît n'avoir d'autre but que de couvrir de honte sa famille, vole des objets appartenant à des amis de la maison, môme à des domestiques, et les cache, les vend quelquefois pour se procurer le moyen de satisfaire quelques-uns de ses désirs. On voit donc qu'un instinct pareil n'a rien de commun avec cette forme d'aliénation appelée kleptomanie, parce que, dans ce dernier cas, c'est l'action même de voler qui, par le plaisir pathologique qu'elle produit, est le but unique du voleur. Celui-ci ne recherche par là aucun avantage ; il ne se soucie pas non plus de cacher ce qu'il a pris ; il ne s'en sert pas, il le rend même spontanément. Au contraire, dans le cas de l'improbité congénitale, le voleur a souvent recours à la ruse, et pour ne pas se laisser découvrir, il est prêt à calonmier les autres. Lorsqu'un pareil penchant ne peut

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pas être attribué aux mauvais exemples ou à Thérédité directe, on ne l'explique que par un atavisme lointain. On ne saurait, en effet, se rendre compte différemment d'un instinct qui est tout à fait opposé à ceux de la famille du délinquant, à l'éducation et aux exemples qu'il a reçus.

11 faut observer toutefois que le cas le plus fréquent est jcelui où l'improbité est héritée directement des parents, et qu'en môme temps, les exemples que l'enfant en reçoit rendent la continuation de celte hérédité naturelle de plus en plus agissante. L'instinct est alors à la fois congénital et acquis ; l'élément organique et l'élément extérieur sont tellement unis qu'il est impossible de les distinguer.

Enfin, en dehors de la famille, et de son influence sur la formation des instincts pendant la première enfance, il y a des milieux qui sont surtout favorables au développement des instincts rapaces. Ce ne sont pourtant que des cercles étroits, deux ou trois méchants compagnons, quelquefois un seul ami, qui suffisent pour entraîner aux crimes contre la propriété. Ces crimes, en effet, n'étant presque jamais justifiés par les préjugés ou les habitudes de tout im peuple ou de toute une classe sociale, n'acquièrent pas de caractère endémique, comme certains attentats envers les personnes. Aussi ne devient-on voleur que par une dégénération morale héréditaire ou par l'influence d'un milieu particulier, dont on est immédiatement entouré, et qui crée un instinct aussi enraciné que s*il avait été héréditaire. Il n'y a que peu d'exceptions : le brigandage, par exemple, devenu parfois endémique dans quelques contrées, telles que la Grèce, la Calabre, la Serbie, l'Albanie ; mais le brigand y est considéré alors plutôt comme un révolté que comme un. voleur ; il est en guerre ouverte avec le pouvoir social ;

il le défie les armes à la main ; il risque sa vie à tous moments ; il a enfin quelque chose de chevaleresque qui le fait admirer par les populations mêmes dont il est le fléau. Des peuples entiers se sont quelquefois adonnés au brigandage ; tels les Normands au moyen âge, les clans des Highlanders Écossais au xviii® siècle. Il no s'agit plus alors, de criminalité, mais de la vie prédatrice d'une nation ou d'une tribu à laquelle l'activité pacifique ne peut pas encore convenir. L'idée du crime se rattache toujours à une action nuisible pour la société dont on fait partie; c'est donc l'acte plus ou moins exceptionnel et blâmable d'un individu ; jamais celui de l'agrégation entière. C'est trop évident pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce point.

Dans notre société contemporaine, le penchant au vol est souvent accompagné par l'oisiveté et par des désirs dépassant les moyens dont l'individu peut disposer. L'anomalie psychologique de ces criminels a été définie par M. Benedickt comme une « neurasthénie morale » combinée à une « neurasthénie physique » qui est « congénitale ou acquise dans la première enfance ». L'élément principal est « une aversion du travail qui va jusqu'à la résistance >> et qui dérive elle-même de la constitution nerveuse de l'enfant... « Si un individu, dès l'enfance, n'a ni la force de résister aux entraînements instantanés, ni celle d'obéir aux excitations nobles, et principalement si ce combat moral a pour lui la conséquence d'un sentiment pénible, alors il représente un neurasthénique moral. Comme tel, il évitera, avec le temps, tout combat moral, et il pensera, il sentira, il agira sous la pression de cette neurasthénie morale. Il se développera chez lui un système de philosophie et de pratique basé SOT l'aversion pour le combat moral. »

Tout cela suppose pourtant un individu chez lequel le combat moral aurait été possible, l'éducation qu'il aurait reçue lui ayant donné l'idée de ses devoirs. Mais la plupart des voleurs n'ont pas même eu Toccasion d'un combat de ce genre parce que leurs familles sont ellesmêmes composées de gens sans principes et abrutis. La description de M. Benedickt n'est que partiellement exacte pour ce qui regarde les voleurs ; elle l'est bien plus pour les vagabonds. Selon lui, il faut attribuer le vagabondage à la neurasthénie simplement physique, avec le besoin de gagner sa vie. « S'il n'y a pas de complication, le vagabond ne commet jamais, de sa vie, un crime. » Mais, si « la neurasthénie physique est accompagnée d'un vif goût de jouir, il en résulte déjà un désir dangereux de se procurer, d'une manière quelconque» le moyen de satisfaire ce goût, et si Tindividu est aussi un neurasthénique moral, il ne résistera pas et deviendra criminel dès qu'il n'aura pas les moyens suffisants. Cette combinaison... joue un grand rôle dans la psychologie des voleurs, des faussaires, des imposteurs, des brigands en général, des criminels de profession... Les criminels par neurasthénie calculent d'une manière parfaitement normale les chances de succès de leurs manœuvres. Ils reconnaissent bientôt la supériorité de la force de la société. Mais, comme ils sont incapables d'un travail régulier, ils se contentent de résultats passagers, et, comme tous les hommes, ils ont plus d'espoir que de chance de réussir ». Ajoutez le désir de se servir des habiletés qu'on possède, de les développer jusqu'à la virtuosité, de briller par elles. « Dès qu'un neurasthénique moral a reconnu la facilité de profiter de l'inattention des gens, de leur défaut de présence d'esprit, de leur crédulité, de leur timidité, etc., il se

dépêche d'en tirer parti, il perfectionne Tart de s'en servir jusqu'à devenir un conspirateur parfait. S'il réussit, il n'a pas seulement le plaisir du résultat matériel, il ressent aussi les charmes d'une comédie d'intrigues et se croit d'une intelligence supérieure à celle de ses victimes. . . Cet entraînement de la virtuosité et de Tart de comploter joue un grand rôle dans la psychologie des voleurs avec effraction, des faussaires, des trompeurs, des chevaliers d'industrie et des brigands. »

Cette description détermine bien la différence entre cette grande classe de criminels et celle qui est caractérisée par le défaut du sentiment de pitié. Il n'y a pas à s'étonner maintenant, que les voleurs, les faussaires, les escrocs, etc., soient très souvent incapables d'un acte de violence contre les personnes^ et que leur répugnance pour toute cruauté les porte à se vanter, dans les prisons, d'avoir été condamnés pourvoi et non pourmeurlre. On remarque précisément l'inverse chez les criminels de l'autre classe, les grands assassins exceptés, chez lesquels il y 'à absence de tout sens moral. Un condamné pour meurtre ou blessures ayant pour mobile la vengeance, la jalousie, l'honneur, par suite d'un tempérament passionné ou d'une excitation alcoolique, etc., déclarera dédaigneusement qu'il n'a jamais volé. Il peut, en effet, posséder le sentiment de probité même à un degré supérieur ; être non seulement fidèle, mais dévoué à ses maîtres, à ses bienfaiteurs ; être tout à fait incapable de la moindre tromperie.

Cela prouve que dans les degrés inférieurs de la criminalité, il ne s'agit plus de l'absence complète du sens ^ moral, mais seulemèùi de l'abstoce ou de la faiblesse de l'un ou de l'autre des sentiments altruistes élémentaires — la pitié où la probité.

Pour ce qui regarde les crimes dérivés d'impulsions sexuelles, et en général les attentats à la pudeur, c'est à des énergiques ou à des violents qu'il faut souvent les attribuer ; mais lorsque la luxure en est le seul mobile, on trouve parmi les satyres une forte proportion d'aliénés. Le nombre assez grand de vieillards qui se rendent coupables d'outrages à la pudeur prouve que ces faits sont souvent en rapport très étroit avec la démence sénile. Mais il faut convenir qu'il y a aussi des individus cyniques qui, sans être aliénés, détournent des jeunes filles, ou qui se livrent à des manifestations sexuelles honteuses. Ces délinquants ne visent pas au delà du plaisir qu'ils éprouvent à commettre l'acte punissable. A ce plaisir ils sacrifient leur réputation ; ils bravent la honte et le ridicule. Ce n'est pas en général un défaut de sentiment, c'est plutôt un défaut d'énei^e morale qui explique leurs crimes. Aussi est- il difficile de les ranger tous dans la classe des violents, quoiqu'ils aient cette caractéristique commune avec ces derniers, qu'ils ne se préoccupent pas de la douleur physique ou morale que leur action produira chez autrui.

J'ai donc pensé que cette classe de délinquants devrait être séparée de celles que nous avons étudiées. On pourrait ainsi distinguer tous les criminels (les vrais crL minels et non les simples révoltés, dont les délits consistent en désobéissance à la loi, sans qu'il y ait en eux une infériorité morale) en quatre classes : 1<> assassins ; 2® violents ; 3® improbes ; 4** cyniques, . A côté de chacun de ces types, il faut placer les différentes formes d'aliénation et de névrose; par exemple, dans les deux premières classes, la manie homicide, la pyrpmanie, l'épilepsie, l'hystérie ; dans la troisième, la kleptomanie ; le sadisme dans la dernière.

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Enfin , dans chaque classe, il faudra distinguer les jeunes gens n'ayant pas entière conscience de leurs actions et agissant par simple esprit d'imitation ou parce que le milieu dans lequel ils ont été élevés a empêché en eux tout développement intellectuel.

Cette classification des criminels d'après une anomalie morale, ou si l'on veut, d'après un genre particulier d'immoralité, aura l'avantage, nous le verrons plus tard, d'être fort suggestive pour l'indication des moyens de répression. Elle pourrait prendre place dans un code où les crimes seraient définis de manière à se grouper d'après ces grandes classes de délinquants. En regard de chacun de ces types, on indiquerait le moyen de rendre le criminel inofîensif, ou de transformer son activité, ou, enfin, de redresser son sens moral lorsque cela est encore possible. Ce serait le code unique de la crimi-nalitéy qui pomTait devenir international et donner lieu à l'extradition et à l'aide mutuelle de la police de tous les pays civilisés.

Tout ce qui reste en dehors de ces cas forme les chapitres des révoltes, des désobéissances et des contraventions pour lesquelles la peine ne doit pas avoir égard à la psychologie du délinquant. Ils formeraient les codes particuliers des différents États.

Je n'examinerai pas les nombreuses classifications de criminels qui ont été proposées par les anthropologistes et sociologues. Je m'arrêterai seulement à cdlede M. Ferri, sur laquelle il a toujours insisté, c'est-à-dire les cinq classes des criminelsnés, halntueUf occasionnels, passionnels et aliénés.

Je me rappelle avoir remarqué, dès le premier Congrès d'Anthropologie criminelle à Rome, 1885, que cette classification n^a

pas de base scientifique et qu*elle manque d^homogénéité et de précision. En effet, au point de vue anthropologique, on peut dire que la classe des délinquants habituels n'existe pas. Le délinquant habituel peut être un criminel-né si ses habitudes criminelles dérivent de ses instincts héréditaires; il peut n'être qu'un délinquant occasionnel s'il n'a acquis de telles habitudes que par les exemples et l'entraînement du milieu. Ce n'est ni une variété anthropologique ni une variété pathologique.

Quant à la distinction entre les criminels-nés, les délinquants occasionnels et les passionnels, il est également impossible de rétablir anthropologiquement. D'abord, tous les criminels sont, en un certain sens, des criminels-nés, et, en un autre sens, des occasionnels. Chez tous, en effet, il y a une prédisposition au crime qui n'est pas l'effet de circonstances extérieures, mais de quelque chose qui existe dans l'organisation morale de l'individu, dans sa manière de sentir et de penser. Et d'un autre côté, l'influence de certains milieux empêche le développement des sentiments de l'homme civilisé et produit des instincts pervers qui, tout en n'étant pas héréditaires, n'en sont pas moins enracinés.

Mais que le criminel soit tel de naissance ou qu'il le devienne par des instincts pervers acquis dès son enfance, c'est toujours un fait extérieur qui le déterminera au crime, s'il n'est pas un aliéné. Et s'il n'a pas de prédisposition au crime, il n'en commettra jamais, quelle qu'en soit l'occasion. Ceux qui croient entrevoir le délinquant fortuit, ne réfléchissent pas qu'il s'agit alors d'un fait n'ayant que les apparences d'un crime, mais qui, moralement, n'en est pas un.

De même pour les passionnels. S'il s'agit de passions antisociales, telles que la cupidité, on rentre dans la classe des criminels-nés ; si la passion est pathologique, comme le sadisme, on rentre dans celle des aliénés. Si, au contraire, c'est une passion non anormale, telle que l'amour, la jalousie, le point d'honneur, comment distinguer le passionnel du délinquant fortuit ou occasionnel ? Enfin, un criminel-né peut agir par l'effet d'une passion quelconque. La prédisposition congénitale — comme Ta dit M. Bénédickt — n'exclut ni l'influence de l'occasion de celle de la passion. Et on peut ajouter que Tune ou l'autre détermine toujours l'éclosion du crime.

On voit qu*à de telles classes il n'y a pas de limites bien tracées, de sorte que le même délinquant pourrait appartenir à Tune ou à l'autre indifféremment. La législation ne trouverait

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que le vague et les moyens répressifs ne pourraient pas être mis en harmonie avec chaque classe, la nécessité de la répression pouvant être bien difîérente selon les cas.

Cette classificalion, qui n'a pas d'homogénéité, n'a donc pas même d'intérêt pratique, puisque la législation ne saurait s'en servir.

Si l'on veut faire chose utile, il faut essayer, comme je l'ai fait, de classer les délinquants d'après un critérium unique. En parlant de l'idée que chaque vrai criminel (chaque auteur d'un vrai crime naturel) est toujours moralement un inférieur, il s'agit de préciser la spécialité de son défaut moral, c'est-à-dire les sentiments ou les énergies qu'il n'a pas, et les instincts malfaisants qui le dominent. C'est à ce point de vue que je me suis placé pour ma classification des délinquants en criminels typiques ou assassins, violents, improbes et cyniques *.

1. Pour ce qui regarde les formes d'aliéDation criminelle, les ouvrages suivants (outre ceux dont je me suis particulièrement occupé) méritent d*étre signalés : J. de Mattos, A loucura ; Antonio d'Azevedo, Carceres e manicomios et Bsiudos penitenciarios ; Bernardo Lucas, A lei pénal no processo Marinho de Cruz; E. Bonvecchiato, // senso morale e la follia morale ; Ballerini, Le psicopatie e la capacita giuridica, 1891 ; Corre, Crime et suicide, 1891.

Gabopalo. CnmifioloQte. ' !•

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